La critique comme parole. Prélude à un entretien

Critique du livre Métier critique, de Catherine Voyer-Léger, Québec, Septentrion, 2014.

Par Blaise Guillotte, Montréal

L97828944879071

Métier critique, par Catherine Voyer-Léger

Faire la critique d’un essai sur la critique, comme mise en abîme, en voilà toute une. L’exercice pourrait sembler périlleux, comme l’exercice de Catherine Voyer-Léger me semblait l’être au départ. Comme à l’habitude, je n’ai fait aucune recherche préalable à la lecture de cet essai. Lu aucun communiqué de presse, écouté aucune entrevue avant d’avoir terminé l’ouvrage et d’écrire ces lignes. Deux craintes dès le départ : me retrouver devant un livre détruisant la critique culturelle au Québec et ce, sur un ton académique sanglant. Les ponts entre le « discours » académique et une critique culturelle plus « populaire » sont très difficiles à faire et il est trop souvent d’usage (et trop facile) d’utiliser le premier pour ridiculiser le second. Ce piège, Catherine Voyer-Léger l’évite de façon brillante, tout en nous exposant les problèmes, les défis et les bons coups de la pratique journalistique québécoise dans le domaine de la culture de manière limpide et rigoureuse.

Notons ici que cet essai, précisément, ne porte pas sur la critique académique, mais bien sur la critique « populaire », celle qui a comme objectif de rejoindre un public plus large, que l’on peut lire dans les grands quotidiens comme La Presse, Le Devoir, Le Journal de Montréal, sur les grandes chaînes télévisuelles ou radiophoniques, ou encore sur d’importants blogues que l’on retrouve sur le Web. Une critique nécessaire, vitale à une société, mais qui ne semble pas être en très bonne santé. Pour ce qui est du diagnostique, l’auteure vise juste. Certes, les problématiques communes sont abordées : petitesse du milieu qui implique une (trop grande?) promiscuité entre artistes et critiques, diktats économiques (cotes d’écoutes, nombre de lecteurs, de clics), concentration de la presse, pléthores de blogueurs qui remettent en cause le statut journalistique professionnel, etc. Ces enjeux de la critique, Catherine Voyer-Léger les aborde avec les nuances nécessaires pour ne pas dresser un portrait apocalyptique de l’état de la critique au Québec.

La réflexion est cependant poussée plus loin dans le cadre de cet essai. Autrement, le livre serait resté dans ce qu’il est convenu de dire lorsqu’on s’interroge sur la question de la critique culturelle au Québec. Le chapitre 2 porte en ce sens un titre évocateur : « D’où parlent les critiques? » Le critique, bien qu’il se doive de prendre une certaine distance avec l’œuvre qu’il décrit (et même le public auquel il écrit), n’est pas hors-de-l’œuvre, ni même hors-de-l’œuvre-dans-le-monde. Il est partie intégrante des mouvements esthétiques, culturels, sociaux qui traversent l’œuvre et sa position de journaliste. Il peut avoir été « formé » à telle ou telle école artistique, être dans un cercle où tel mouvement esthétique est plus dominant qu’un autre. Tout cela vient jouer sur le jugement du critique (ne nous arrive-t-il pas parfois d’aimer un film « pour la critique » simplement parce qu’il serait bon ton de crier au génie pour un film hors-norme et qui ne s’adresse pas au grand public?). Son discours s’inscrit dans un « ordre du discours » qui le dépasse tout en l’imprégnant. Le critique a donc comme double tâche de critiquer l’œuvre et d’inscrire cette critique dans une autoréflexivité de sa parole. « La critique n’échappe pas à la tendance du milieu médiatique à contourner l’autoréflexion comme si ça ne la concernait pas » (p. 49).

La critique est dès lors abordée tantôt comme objet discursif, mais aussi « sous l’angle des rapports de pouvoir entre les acteurs qui la font, à commencer par les institutions médiatiques et culturelles » (p. 23). D’un côté donc, la critique comme texte et de l’autre, le métier critique du point de vue des acteurs. Théoriquement, cette distinction est profondément chargée, mais il est malheureusement difficile de savoir de quel côté l’on se trouve lorsqu’on parcourt l’essai en entier.

Malgré les reproches qu’elle peut faire au métier de critique contemporain, on constate vite qu’il y a urgence en raison de l’importance de garder une critique vivante et intelligente. Car la critique, dans une communauté, n’est pas qu’un outil promotionnel ou complaisant de la culture. Elle a un rôle de médiation et de dialogue. Elle n’est pas que simple jugement esthétique se limitant à « ceci est bon/beau » ou « ceci est mauvais/laid », elle ouvre un dialogue entre ce que l’œuvre et l’artiste ont à dire sur le monde et comment elle est reçue. « Une œuvre est toujours un discours sur le monde et, à ce titre, elle peut être entendue, débattue, remise en question ou encensée. » (p. 146-147) La critique est donc surtout une affaire de parole publique, une parole qui explore la culture dans tout ce qu’elle exige de vivre-ensemble.

Sur la question de la parole publique, il m’apparaissait que Catherine Voyer-Léger avait beaucoup de choses à dire qui restaient en suspens, le manque d’espace et de temps expliquant aisément la chose. Les quelques lignes de ce billet ne font qu’exposer une parcelle des thèses et théories de l’auteure. Je me propose donc de partager bientôt un échange avec Catherine Voyer-Léger sur l’état de la parole publique au Québec, et du rôle que peut y jouer la critique.

L’entretien sur la critique avec Catherine Voyer-Léger est maintenant disponible sur Trahir.

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