« De la nécessité des défauts dans l’élaboration alchimique du charme »

Critique de Même ceux qui s’appellent Marcel de Thomas O. Saint-Pierre, Montréal, Leméac, 2014, 295 p.

Par Simon Labrecque | Université d’Ottawa

L’avantage immense de l’art sur la philosophie est qu’il se pose à chaque fois un problème particulier, bien circonscrit : tel être, tel paysage, telle atmosphère – et partant de là fait goûter toute extension vers l’universel, toute adjonction du sentiment cosmique dans ses grands traits, comme une richesse, un cadeau, un bonheur en quelque sorte immérité.

Georg Simmel[1]

1540635-gfJ’ai deux raisons de ne pas écrire que Thomas O. Saint-Pierre, avec ce premier roman, se fait « la voix d’une génération ». Premièrement, la dominante temporelle de la notion plutôt imprécise de génération voile d’une universalité hâtive les déterminations spatiales qui participent à la différentiation des nébuleuses humaines dans lesquelles une œuvre peut résonner et retentir. L’auteur, selon la quatrième de couverture, est né en 1986 à Québec et Marcel, son narrateur, est né la même année à Rimouski. Ils habitent Montréal. Les dernières semaines de l’hiver 2012 relatées dans le roman sont marquées de cette montréalité d’adoption, par le Montréal de l’exil centripète. S’il est bien question des pérégrinations de certains membres de la « génération Y », enfants de « boomers » tardifs, il importe avant tout que cela se passe icitte, dans la vallée du Saint-Laurent (sans cela, pas de « joke de Watatatow », ni de « party dans le Mile End », par exemple). Deuxièmement, je n’écrirai pas que retentit « la voix d’une génération » car l’auteur, qui a précédemment commis le désormais introuvable Dictionnaire des idées recevables, aurait je crois fort peu de clémence pour ce trope convenu donc inélégant, réitéré à chaque rentrée par la critique.

Cherchant à contourner cette modalité glorificatrice de la critique littéraire, j’écrirai donc autre chose. J’écrirai que ce roman importe car il donne à lire une véritable théorie de la valeur. Cette conceptualisation dramatique des « itinéraires de valorisation » (p. 38) a d’emblée à voir avec le souci d’une voix, d’une expression rare, singulière et particulière qui ne serait pas commune ou banale, « comme toutes les autres », mais qui se distinguerait du bavardage ambiant sur les valeurs par sa valeur propre. Problématique nietzschéenne, voire platonicienne – ce qui veut précisément dire qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème de « platoniens du nowhere », comme dirait peut-être le matricule 728 (qui n’apparaît pas dans le roman). Comment produire une parole qui ne soit ni bavardage ni slogan, une parole non cheap, séduisante, notoire et importante, mais sans complaisance?

Marcel traite explicitement du problème de la valeur, soit du trop de valeur qu’il s’accorde parfois, du pas assez qu’il accorde certainement à d’autres, de la valeur de tel « plan de vie », de celle d’une absence de plan, de la valeur douteuse de ces livres qu’on lit « pour avoir lu tel livre, pour y avoir goûté » (p. 55), ou encore de la valeur symbolique d’un accoutrement, d’une posture ou d’une « contenance ». À ce titre, il n’est pas anodin que Marcel, qui travaille comme « tourneur de boulettes » dans un restaurant lorsqu’il n’est pas en train de prendre une bière, de regarder un film ou de « jouer » avec une amie, entretienne le projet diffus d’aller un jour étudier l’économie à l’université. Il s’intéresse peu aux mathématiques mais est sensible à la promesse d’une « réduction alchimique de phénomènes trop complexes en des rapports de forces quantifiables, chiffrés, balisés » (p. 55). Toutefois, Marcel suggère que l’écriture elle-même, qu’il affirme à quelques reprises approcher de façon « scientifique » (p. 31; p. 263), permet mieux que la discipline économique d’effectuer une réduction créatrice et thérapeutique des rapports de forces dans lesquels il s’inscrit et s’emmêle, s’embourbe et s’ensloche en fin d’hiver, en particulier avec ces multiplicités puissantes prénommées Sophie et Laurence.

Au travers et par-delà le trope d’un triangle amoureux qui n’en est pas un (puisqu’il n’est ni proprement triangulaire, ni simplement amoureux), le problème de la valeur comme problème des conditions de production des apparences qui comptent, qui font une différence, opère grâce aux dimensions d’un agencement singulier de l’ici-et-maintenant, d’un espace-temps qui se distingue peut-être des autres par le fait qu’on n’a jamais autant dit à des enfants, de manière néanmoins ambigu, qu’on les aime et que l’amour est ce qui importe le plus. Il en résulte un désir de mieux saisir, sinon de réduire le fonctionnement des répulsions et des attractions, l’alchimie du charme et ce qui peut « te confirmer sans nul doute que tu peux légitimement avoir de la valeur pour quelqu’un » (p. 255), c’est-à-dire les rapports complexes entre lieurs, liants et liés, pour reprendre la terminologie érotologique de l’hérétique Giordano Bruno[2].

Le personnage spectral et rare de la mère de Sophie, qui juge que sa fille est « partie faire l’importante à Montréal » (p. 29) et qui se demandait récemment encore « [q]ui avait bien pu lui mettre dans l’esprit que les emplois existaient pour rendre les gens heureux et concourir benoîtement à leur épanouissement » (p. 126), témoigne – comme peut-être chaque personnage – de la difficulté de ne pas « aimer mal », en l’absence d’une mesure qui permettrait de départager le bien fait, le mal fait et le pas fait. Marcel, qui songe au conflit abyssal entre Sophie et sa mère, insiste :

ce sont nos parents qui nous ont répété quand on était petits qu’il fallait trouver un emploi qui nous rende « heureux », qui nous permette de nous « réaliser », de nous « épanouir »; nos parents qui étaient bien placés pour le souhaiter, eux qui ont tous si bien détesté leur emploi, eux à qui on avait vendu l’idée d’un avenir de « société des loisirs », parce que leurs parents à eux, qui ont travaillé comme des démons, ont vu leur qualité de vie radicalement augmenter : pourquoi, bientôt, tout ne serait pas rose? (p. 126-127)

Ce songe sur un très gris lendemain de brosse collectif, sur le mépris affiché de certains pour la crédulité de leurs enfants ou pour la leur, survient alors que Marcel cherche à différer son lendemain de brosse personnel en restant couché. Il choisit alors de se lever et d’accueillir le mal de tête – c’est plus simple, ou plus immédiatement maîtrisable, que de songer plus avant aux ramifications de ce mot d’ordre : faire ce qu’on aime, aimer ce qu’on fait. À mon sens, le roman en entier peut se lire comme une méditation sur ce slogan et sur sa puissance contemporaine.

Pour le bénéfice de Marcel, qui ressasse plusieurs souvenirs d’enfance et des moments influents de son passage au secondaire mais qui ne se fait pratiquement jamais rire lui-même, on saura qu’à l’hiver 2012, précisément, ce slogan qui n’apparaît pas explicitement dans le roman faisait la une du bulletin Entre Nous/Let’s Talk, publié par le Secteur des communications et de l’engagement du Service correctionnel du Canada. Le Service signalait ainsi son objectif de devenir, selon la rédactrice en chef Elizabeth Van Allen, « l’un des dix employeurs de choix au sein du gouvernement fédéral – c’est-à-dire une organisation que les employés, une fois qu’ils y sont entrés, ne veulent pas quitter ». Qui ne peut s’empêcher d’entendre les résonances carcérales objectivement ironiques de ce projet bien intentionné d’un fonctionnariat heureux et d’une bureaucratie épanouie au point de désirer sa propre captivité appréciera l’humour vitriolique de Même ceux qui s’appellent Marcel, roman fragmenté qui n’épargne pas son narrateur et qui se lit d’une traite, le temps d’un voyage automobile de Montréal à Rimouski ou de Rimouski à Montréal, si l’on se laisse conduire.

[1] Georg Simmel, Philosophie de l’argent [1900], trad. de l’allemand par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, coll. « Quadrige », Paris, Presses Universitaires de France, 1999, p. 16.

[2] Voir Giordano Bruno, Des liens [1591], trad. du latin, annoté et suivi de In tristitia hilaris, in hilaritate tristis par Danielle Sonnier et Boris Donné, Paris, Allia, 2010.

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