Archives mensuelles : octobre 2014

Racines nerveuses

Par Simon Labrecque

Addendum : ce texte a été écrit avant les événements qui se déroulent à Ottawa aujourd’hui, le 22 octobre.

Et chaque fois que je tente de résoudre cette nervosité par un peu de rituel ou un peu de science, je réalise que cela peut rendre le Système Nerveux encore plus nerveux. […] Ceux d’entre nous qui ont eu à abandonner ce type de magie [par quoi l’on s’excepte des déterminismes que l’on détecte] se retrouvent aux prises avec cette autre interrogation; nommément, comment écrire le Système Nerveux qui nous passe au travers et fait de nous ce que nous sommes – le problème étant, à mes yeux, que chaque fois que tu tentes de lui donner un remède, il hallucine, ou pire, il contrecarre ton système avec sa nervosité, ta nervosité avec son système.

Michael Taussig, The Nervous System (Routledge, 1992) – je traduis

 

Menace

© Clément de Gaulejac, L’eau tiède

La notion ou le concept – si c’en est un – de radicalisation circule à toute vitesse dans la sphère politico-médiatique de la vallée du Saint-Laurent depuis les déclarations du cabinet du Premier Ministre de la fédération et de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), le lundi le 20 octobre 2014, suite à ce que La Presse appelle « Attentat à Saint-Jean-sur-Richelieu ». Le conducteur de la voiture qui a blessé deux membres des Forces armées canadiennes, dont un mortellement, se serait « radicalisé », ou, selon les mots (et la syntaxe) attribués à la GRC : « Cet individu était connu des autorités fédérales, incluant notre équipe intégrée de sécurité nationale à Montréal et d’autres autorités qui étaient concernées qu’il était devenu radicalisé » (LaPresse.ca, 20 octobre). S’en est suivi un déluge hallucinant de petits textes sur la « radicalisation » (qui se mérite une rubrique dans le Journal de Montréal et un titre dans Le Devoir relayant le spin étatiste) et sa surveillance (placée sous le signe de la traque aux « loups solitaires »). Il est toujours entendu, dans ce cas-ci, que le radicalisme en question est « djihadiste » ou « islamiste ». Gilles Duceppe écrit pour sa part :

La décision prise par le Parlement canadien la semaine dernière signifie que le Canada a déclaré la guerre aux fanatiques de l’État islamiste. Or, en situation de guerre, toute personne se livrant à de la propagande en faveur de l’ennemi peut être traduite en justice et éventuellement condamnée.

Les forces de l’ordre devraient donc scruter attentivement les propos tenus sur les réseaux sociaux, ainsi que toutes les déclarations de personnes démontrant de la sympathie à l’égard des fanatiques islamistes. Tout manquement aux règles établies démocratiquement devrait faire l’objet d’accusation. La sévérité dans la situation actuelle est la meilleure garantie de la préservation de nos valeurs fondamentales que sont la sécurité et la liberté (Journal de Montréal, 21 octobre).

J’étais déjà soucieux de la circulation du terme « radicalisation », rencontré dans la couverture et l’analyse de la grève étudiante de 2012, car il exclut en pratique toute discussion posée (non nerveuse) du contenu ou de la substance des « racines » (du radix) vers lesquelles il y aurait tournant ou tournement, détour ou détournement – changement de trajectoire, ou plutôt, modification de la profondeur dans la trajectoire qu’on pose alors souvent comme rectilinéaire et unidirectionnelle. L’appel de Duceppe à ce que certains commentateurs, sur ces «  réseaux sociaux » que l’on devrait « scruter » davantage, ont déjà qualifié de Loi des mesures de guerre a décuplé ma nervosité.

Qu’en est-il de cette nervosité? N’est-elle pas d’emblée le signe d’un esprit reprochable, accusable, condamnable? C’est précisément ce type de saut énervé qui m’inquiète dans le lexique, le registre et même la grammaire de la « radicalisation ». Chaque soupçon devient fondé, en raison d’une hypertrophie de la perception du risque, du danger ou de la menace. Le corolaire de cette hypersensibilité paranoïaque est également un risque, un danger, une menace, possiblement paranoïée elle aussi : la crainte que la dissémination de la peur panique fasse de n’importe qui un suspect, c’est-à-dire un coupable en puissance. Le climat lui-même répand le doute systématiquement – Descartes aurait fui depuis longtemps déjà –, y compris chez ceux et celles qui ne sont pas a priori trop certain-e-s de leur rectitude, c’est-à-dire de leur qualité et donc de leur identité. Tous suspects – et si cela t’inquiète, c’est que tu es déjà plus que suspect : pas de fumée sans feu…

Personnellement, j’ai à quelques reprises regardé quelques documentaires (potentiellement illégaux) sur l’État islamique, que Radio-Canada insiste pour nommer « groupe armé État islamique » pour bien souligner que personne – c’est-à-dire aucun État souverain dans le système mondial des États souverains territoriaux – ne reconnaît ça (quoi? J’y reviens) comme un État, donc comme un semblable et même un égal; ce sont plutôt des « barbares », non seulement dans le lexique d’un Richard Martineau, mais aussi chez des commentateurs plus nuancés et dans les principes mêmes du « système international », qui pour le coup demeure westphalien.

Ce n’est pas tout. J’ai aussi tenté (avant d’abandonner par ennui) de regarder un documentaire produit par « Daesh », ainsi qu’un documentaire (trop long) produit par PressTV, la chaine de télévision anglophone iranienne qui associe fréquemment ledit « État » au financement du Qatar, de l’Arabie Saoudite et même d’Israël et des États-Unis. Devrais-je donc saluer dès maintenant l’Équipe intégrée de sécurité nationale à Montréal? On ne le sait pas, et surtout, on ne peut pas savoir ce qui constitue un critère suffisant pour se mériter une surveillance – voire du concern – de la part du bras armé de l’État : question de sécurité nationale. Devrais-je alors m’inquiéter de ces soirées à écrire au son étrangement prenant des chants de guerre d’Ahangaran, chanteur officiel du régime de l’Ayatollah Khomeiny lors de la guerre entre l’Iran et l’Iraq de Saddam Hussein entre 1980 et 1988? Esthétiquement, je ne peux nier la force des chants perses transformés en élégies pour Karbala et l’imam Husayn (à ne pas confondre avec Saddam). Il y a d’ailleurs dans le chiisme une martyrologie très proche des spectaculaires rituels catholiques, qu’un ami aime à qualifier tous deux de « nihilistes » – moins en raison des religions qu’en raison des Perses et des Latins (peuples ou religions? questions complexes!). Mais on risque alors de me dire que cette appréciation esthétique revient à se laisser séduire par Leni Riefenstahl…

herbst

Le cinéaste Rainer Werner Fassbinder discutant avec sa mère de l’état d’exception, dans «L’Allemagne en automne» (1978).

Ces détails autobiographiques seraient sans intérêt – sauf pour moi, et peut-être pour l’Équipe intégrée – si ce n’était du fait qu’ils signalent les points aveugles, les angles morts du discours de la « radicalisation » qui en se disséminant appelle de ses vœux pieux plus de transparence, de surveillance et de « contre-propagande ». Tout cela montre qu’il est précisément question de l’ordre du mythe et du contre-mythe (en suis-je réduit à en appeler à la Raison? c’est peut-être ce qui m’horripile à la fin…). « Ce n’est pas le temps » de discuter du « fond », la « forme » suffira pour l’instant – ou encore : « qu’essaies-tu de dissimuler sous tes mots bizarres de ‘forme’ et de ‘fond’? » Mais précisément, je crois qu’on ne sait pas de quoi l’on parle lorsque l’on mobilise les termes d’« État islamique », ou d’« État islamiste », « Daesh », « djihad », « islamisation », ou même « Islam » – dans de nerveux sauts d’amalgames – pour nommer et décrier « l’ennemi ». Tout cela est impensé : im-pensé, c’est-à-dire non pensé, mais peut-être aussi dé-pensé, abêti, voire a-bruti.

J’aimerais aujourd’hui donner à relire ma traduction du texte officieux du philosophe Reza Negarestani intitulé « Pour une apocalypse islamique » – pas de panique! – et publié sur le blog de Trahir en août 2013, lors d’un moment intense dans la bulle médiatico-politique mondialisée : la circulation accélérée d’énoncés conspirationnistes contradictoires quant à l’utilisation d’armes chimiques en Syrie. Je regardais alors chaque jour Al-Jazeera (-1 sur la fiche de l’Équipe?) et PressTV (-2 points?) et j’étais fasciné par ces deux esthétiques se mimant l’une l’autre en servant des discours opposés s’accusant mutuellement. Le gaz, complot alawito-russo-chiite, ou sunnito-israélo-américain? Le texte de Negarestani – que je regrette d’avoir à mêler à notre climat trop nerveux – apportait des nuances intéressantes, en particulier parce qu’il datait de plusieurs années avant les événements. En substance, il raconte que « les califats » (avant « Daesh », mais sans nécessairement l’exclure) servent à mettre le bouchon depuis plus d’un millénaire sur un désir hérétique d’apocalypse – la révélation de l’irrévélable – infiniment plus rusé et pervers que le militarisme étatiste nostalgique du revivalisme wahhabite. Peu importe les dogmes scientistes, il y a cette force impersonnelle qui veut le chaos, ou « le Désert », et cette force opère dans et par – ou en vérité, pour – le pétrole, lubrifiant tellurique fait de vies décomposées qui nous domine secrètement par son indifférence, tel un Ancien tiré des textes de H. P. Lovecraft. Mais de telles spéculations qui remettent en cause avec maintes nuances la profondeur de l’horizon contemporain, nous les Anciens habitants « Canucks » du Lovecraft de chair apeuré, peut-on même les entretenir dans une telle balloune hallucinogène, au cœur de ce délire politico-médiatique d’aujourd’hui que Chantale Hébert conçoit sobrement comme étant instrumentalisé à des fins partisanes? Il y va en vérité d’une hyperinflation du bavardage à la fois craintif et sûr de lui qui sert l’étatisme opportuniste que l’on renforce chaque fois par notre peur panique momentanée, comme on le fait en qualifiant le geste qui consiste à se choisir des maîtres à intervalle plus ou moins régulier de privilège et de pratique suffisante de la liberté. Peut-être alors vaut-il mieux répondre par le silence à la nervosité sautillante systématique et à la saturation hallucinée, mais le silence – qui risque toujours d’être perçu comme complicité ou dissimulation, de tous les bords – est un long et radical apprentissage. En même temps, on en appelle aussi à une fin du silence : double bind partout.

 

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Le sans fil conducteur – sur L’art et le téléphone de Serge Cardinal

Par René Lemieux, Montréal

L'art et le téléphone (Cardinal)Présenté hier (10 octobre 2014) en première mondiale dans le cadre du Festival du nouveau cinéma, le plus récent film de Serge Cardinal, L’art et le téléphone, se veut une rencontre intime entre la caméra et trois protagonistes. D’abord de l’écrivain, Robert Lalonde, dans sa maison de campagne, qui nous parlera de son écriture, mais aussi de son enseignement (notamment le récit de ces anciennes étudiantes improvisant la cueillette de fraises, moment cinématographique que l’on n’oubliera pas de sitôt). Ensuite de Claudia Boutin, qui a décidé d’abandonner une carrière d’actrice et qui se prépare une omelette, comme à chaque dimanche, avant de réécouter son film dominical, Moonstruck. Finalement d’Emmet Walsh qui fait un travail d’archivage particulier, celui des dessins, des objets et des photos de son frère décédé récemment, à la fois pour donner sens au deuil et à son travail d’artiste. Rien ne relie ces trois protagonistes, sinon la caméra de Cardinal qui sait découper les espaces de vie des trois personnes. La cuisine de Boutin, la cours arrière de Lalonde, le studio sans mur de Walsh. Se présente donc à nous les rapports de territorialisation de chacun : la porte toujours ouverte de la cuisine de Boutin qui donne à entendre la ruelle en contraste avec les dialogues anglais des scènes du film américain; le va-et-vient entre la table à manger de Lalonde servant à l’écriture et les plants de mûres et de framboises où il fait sa cueillette, avec pour séparation une porte moustiquaire qui claque; le studio de Walsh qui ne possède d’abord pas de division interne, là où il aura dû y faire monter des murs pour préparer son installation, mais qui ne possède pas non plus d’extérieur, sauf pour une seule scène où on verra Walsh fumer une cigarette à une fenêtre ouverte, seul moment où l’extérieur nous est donné : un ciel gris avec pour seul bruit peu audible la pluie.

L’art et le téléphone présente toutefois, dans sa dernière partie, un lien ou un passage du « documentaire » à la « fiction ». Sans se rencontrer, les trois protagonistes joueront un rôle. Lequel? Ce rôle n’est pas dit, mais il y en a un, celui de la parole de l’autre qui s’entend mais ne se voit pas, la parole de l’interlocuteur au bout du fil (qualificatif impropre, dans le cas des téléphones portables, mais que nous conservons par habitude langagière). Ce passage du « documentaire » à la « fiction » sera justement possible grâce au sans fil. Sans fil conducteur entre ces deux règnes hétérogènes du regard cinématographique – mince ligne entre le documentaire et la fiction, où trop souvent l’un finit par l’emporter sur l’autre, mais chez Cardinal, chacun des mondes garde sa souveraineté –, c’est le « sans fil » qui sert de fil conducteur : l’un après l’autre, les trois participants filmés s’appellent et se parlent dans un dialogue très blanchotien, entre le « viens! » et le « pourquoi n’es-tu toujours pas là », l’impératif et le constatif. Le téléphone au centre des échanges, par sa possibilité technique, rappelle le mot de Walter Benjamin selon qui le film est « le premier moyen artistique qui soit en mesure de montrer les tours que la matière joue à l’homme »[1]. Hier soir lors de la période de questions avec le réalisateur, on aura pu entendre un spectateur demander, en parlant du deuil de Walsh : « Mais était-ce vrai? » Le fil est toujours bien mince entre la fiction et le documentaire et, bien souvent, il n’y a qu’un pas, un seuil, qui les sépare. Cardinal a su les relier en les déliant, en en montrant l’ajointement dans une discontinuité originale.

La deuxième mondiale du film aura lieu le 14 octobre à 13 h 15 au Cineplex Odeon Quartier latin, salle B.

Pour d’autres films de Serge Cardinal, on peut consulter sa page web.

[1] Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » IX [dernière version de 1939], dans Œuvres III, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimad, 2000, p. 292-293.

art_et_telephone_photogramme-lrg

Poster un commentaire

Classé dans René Lemieux

Y a-t-il quelque chose à creuser dans Là-haut comme ici-bas? Esquisse d’une critique de film d’horreur

Par Simon Labrecque

3083413e9b46281f7c8396ac319454a6Je ne suis pas un fan des films d’horreur. J’apprécie les atmosphères troublantes, énigmatiques et même glauques en art, mais je n’aime pas sursauter – ce qui explique ma nervosité en présence de ballounes, et a fortiori de quelqu’un qui s’amuse à les faire éclater. Or, le manipulateur de ballounes qui les fait grincer et qui les déforme lentement sous la pression de ses mains en jouant de la menace d’éclatement est l’analogue du réalisateur de films d’horreur. Il peut être plus ou moins mesquin avec son public, mais il insiste pour qu’il y ait au moins quelques ballounes à portée de main. J’ai d’ailleurs appris, quelques heures avant de voir le film As Above, So Below (Là-haut comme ici-bas, 2014), que son réalisateur John Erick Dowdle a déjà commis The Poughkeepsie Tapes en 2007, « documenteur » présentant des bandes vidéo trouvées chez un tueur qui pratiquait entre autres vices un « fétichisme des ballounes »… Si l’on y tient, on pourra visionner sur YouTube la scène dite du « Pop it! », remarquée par les critiques de Weird Things et The Dreamin’ Demon, qui ont détesté le film.

Je devais malgré tout aller voir Là-haut comme ici-bas afin d’évaluer si le film tient la promesse qui me semble impliquée dans son titre, c’est-à-dire s’il dit quelque chose des rapports entre le haut et le bas, la surface et la profondeur, ou ce que Reza Negarestani nomme la « loi archéologique » formulée par les praticiens militaires, politiques et psychanalytiques : « Pour chaque inconsistance à la surface, il y a une consistance souterraine. » (Voir « Archéologie, psychanalyse et militarisation » sur Trahir.) Sous ma critique travaille donc cette question, cet intérêt plus ancien. De surcroît, sous le film que j’ai vu se cache la version originale anglaise, car ayant trop attendu avant d’aller au cinéma – pour « vivre l’expérience » – voir ce film peu apprécié de la critique, je n’avais plus accès qu’à la version doublée au Québec en français, projetée dans une seule salle à cette date à Montréal, au très abordable et assez peu fréquenté Cinéstarz Langelier, près des galeries d’Anjou, une froide soirée d’automne hâtif. Dans la salle, il n’y avait qu’un autre homme, assis derrière moi. J’ai pu tricher et déjouer quelques sursauts préparés par Dowdle en m’assurant de prendre des notes tout au long du visionnement.

La loi archéologique de la « cause souterraine » semble d’emblée mise en jeu par ce film « documenteur » se déroulant dans les catacombes de Paris (le film est d’ailleurs intitulé Catacombes, en France). Une jeune femme, Scarlett Marlowe, qui possède une formation en archéologie, une maîtrise en chimie et qui étudie la « symbologie » au University College de Londres, est la fille d’un grand historien de l’alchimie qui s’est pendu. Scarlett se filme, puis participe à la réalisation d’un documentaire sur ses recherches de la « pierre philosophale », ce qui justifie la présence de chaque caméra utilisée. On la voit d’abord en Iran, cherchant à s’introduire dans de vieux souterrains sur le point d’être dynamités par le gouvernement. C’est Reza, un vieil iranien, ami de son défunt père devenu fou, qui la guide et lui permet de trouver « la clef de Rose », statue d’une tête bovine de la Perse antique recouverte d’inscriptions alchimiques et de signes en araméen – langue que le spectateur ordinaire saura liée à Jésus, sans plus. Orientalisme de l’horreur ancestrale, donc, qui évoquera chez les cinéphiles l’ouverture archéologique irakienne de LExorciste de 1973[1].

a4164dbcc012eeafc09dab1fa68b3831

Tête de bœuf provenant de Persépolis en Iran, exposée au Oriental Institute Museum de Chicago

L’essentiel du film se déroule dans les catacombes de Paris, où se trouveraient selon les protagonistes « six millions de morts » (nombre que je me garderai de « symbologiser »). La « clef » trouvée en Iran permet de déchiffrer les écrits énigmatiques laissés par un alchimiste français il y a plusieurs siècles. Ces écrits mènent à la pierre philosophale, située à mi chemin entre la pierre tombale de l’alchimiste et les portes de l’enfer – donc sous le sol, donc dans les catacombes. Un ami de Scarlett, traducteur de langues anciennes qui a peur de se retrouver sous terre car son petit frère est mort noyé lorsqu’il était jeune (on le verra apparaître à plusieurs reprises dans des flaques d’eau au cours du film…), est forcé de se joindre à la symbologiste et au caméraman filmant ses recherches souterraines lorsque leur équipe, accompagnée de trois parisiens amateurs de catacombes qui les guident avec crainte vers « la partie interdite » du réseau de tunnels que l’on dit refléter à l’identique le tracé des rues à la surface, est surprise par la police et se sauve sous le sol. Sur le plan dramaturgique, les tunnels et couloirs sont un véritable cadeau pour le réalisateur frotteur de ballounes : chaque tournant du labyrinthe peut être investi d’appréhensions soulignées par la bande son et donner l’occasion de faire sursauter les personnages ou les spectateurs. Plusieurs tournants ne cachent rien, bien entendu, ce qui rend les apparitions plus imprévisibles.

En s’enfonçant toujours plus creux sous la surface, l’équipe (qui perd progressivement quelques membres, on s’en doute, tués par les spectres vengeurs de personnes que les membres de l’équipe ne reconnaissent pas avoir laissé périr par le passé) s’approche de la vérité, ou de la « pierre philosophale ». Lorsqu’ils ne sont plus que trois (SPOILER ALERT!), soit Scarlett, son ami traducteur et un parisien surnommé Z, ils font la « rencontre » d’une figure sombre et menaçante qui symbolise le maître des enfers. L’archéologue-chimiste-symbologiste réalise, en remontant un peu puis en replongeant en bas, que la pierre est « en elle ». Secret alchimique : « là-haut comme ici-bas », « ce qui est en moi n’est pas en moi », « ce qui est hors de moi n’est pas hors de moi », etc. Il s’agit d’une question de croyance, en somme : rien n’est vrai, tout est permis, si on joue la carte plus horrifiante des haschischins loués par Nietzsche et William Burroughs. Dans le film, cependant, il suffit de se confesser (Scarlett, pour sa part, demande pardon à l’apparition de son père pour ne pas avoir répondu au téléphone le soir de son suicide, ce qui fait disparaître ladite apparition) pour que tout aille bien en définitive. C’est peut-être précisément par la banalité de cette clef de voûte – la réalité est telle que je la conçois, ou sous les apparences se cache ma volonté –, rappel du livre à succès Le Secret de Rhonda Byrne, ou de la pensée positive du self-help et du self-fashionning, mais peut-être aussi d’un certain perspectivisme nietzschéen (de quoi faire retourner Allan Bloom dans sa tombe, qui n’est malheureusement pas à Paris), que le film semblera intéressant mais, somme toute, aisément oubliable. « Balloune molle », diront les critiques sans générosité…

La finale peut toutefois donner à penser. En bout de course, le trio trouve une trappe sur le sol. Ils réussissent à l’ouvrir en la poussant vers le bas. Leur monde se retourne alors sur sa tête puisqu’ils ressortent d’une bouche d’égout sur le bord de la Seine, derrière Notre-Drame. On en déduit qu’ils ont traversé les enfers avec succès, revenant vainqueurs de l’Achéron – ou alors, on estime qu’ils marchent désormais la tête en bas sans le savoir (en enfer, tout est possible n’est-ce pas?) et que Paris, donc le monde, est véritablement infernale. C’est dans la mesure où Là-haut comme ici-bas permet de nourrir une certaine spéculation sur le fond sans fond de la loi archéologique de la cause souterraine en suggérant une éventuelle identité ou réversibilité de la surface et des profondeurs que le film me semble remarquable. L’esthétique énigmatique des catacombes me paraît toutefois mieux exploitée dans le sombre court-métrage de l’émission Scariest Places on Earth sur les catacombes, film qui se joue également des possibilités du « documenteur » et du found footage, mais avec plus de retenue et d’efficacité, parvenant à préserver le mystère qu’il faut pour notre part remettre dans Là-haut comme ici-bas pour se convaincre que ça a valu la peine.

[1] Sur le plan des rapports entre fiction et réalité, notons que le temple préchrétien d’Hatra, situé au nord de l’Irak, gardé par l’UNESCO et vu dans L’Exorciste, est récemment tombé aux mains de l’État islamique ou Da’ech, ce qui sème le doute quant à sa survie. Notons par ailleurs que des inscriptions en araméens ont été retrouvées à Hatra dans les années 1950.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque