Y a-t-il quelque chose à creuser dans Là-haut comme ici-bas? Esquisse d’une critique de film d’horreur

Par Simon Labrecque

3083413e9b46281f7c8396ac319454a6Je ne suis pas un fan des films d’horreur. J’apprécie les atmosphères troublantes, énigmatiques et même glauques en art, mais je n’aime pas sursauter – ce qui explique ma nervosité en présence de ballounes, et a fortiori de quelqu’un qui s’amuse à les faire éclater. Or, le manipulateur de ballounes qui les fait grincer et qui les déforme lentement sous la pression de ses mains en jouant de la menace d’éclatement est l’analogue du réalisateur de films d’horreur. Il peut être plus ou moins mesquin avec son public, mais il insiste pour qu’il y ait au moins quelques ballounes à portée de main. J’ai d’ailleurs appris, quelques heures avant de voir le film As Above, So Below (Là-haut comme ici-bas, 2014), que son réalisateur John Erick Dowdle a déjà commis The Poughkeepsie Tapes en 2007, « documenteur » présentant des bandes vidéo trouvées chez un tueur qui pratiquait entre autres vices un « fétichisme des ballounes »… Si l’on y tient, on pourra visionner sur YouTube la scène dite du « Pop it! », remarquée par les critiques de Weird Things et The Dreamin’ Demon, qui ont détesté le film.

Je devais malgré tout aller voir Là-haut comme ici-bas afin d’évaluer si le film tient la promesse qui me semble impliquée dans son titre, c’est-à-dire s’il dit quelque chose des rapports entre le haut et le bas, la surface et la profondeur, ou ce que Reza Negarestani nomme la « loi archéologique » formulée par les praticiens militaires, politiques et psychanalytiques : « Pour chaque inconsistance à la surface, il y a une consistance souterraine. » (Voir « Archéologie, psychanalyse et militarisation » sur Trahir.) Sous ma critique travaille donc cette question, cet intérêt plus ancien. De surcroît, sous le film que j’ai vu se cache la version originale anglaise, car ayant trop attendu avant d’aller au cinéma – pour « vivre l’expérience » – voir ce film peu apprécié de la critique, je n’avais plus accès qu’à la version doublée au Québec en français, projetée dans une seule salle à cette date à Montréal, au très abordable et assez peu fréquenté Cinéstarz Langelier, près des galeries d’Anjou, une froide soirée d’automne hâtif. Dans la salle, il n’y avait qu’un autre homme, assis derrière moi. J’ai pu tricher et déjouer quelques sursauts préparés par Dowdle en m’assurant de prendre des notes tout au long du visionnement.

La loi archéologique de la « cause souterraine » semble d’emblée mise en jeu par ce film « documenteur » se déroulant dans les catacombes de Paris (le film est d’ailleurs intitulé Catacombes, en France). Une jeune femme, Scarlett Marlowe, qui possède une formation en archéologie, une maîtrise en chimie et qui étudie la « symbologie » au University College de Londres, est la fille d’un grand historien de l’alchimie qui s’est pendu. Scarlett se filme, puis participe à la réalisation d’un documentaire sur ses recherches de la « pierre philosophale », ce qui justifie la présence de chaque caméra utilisée. On la voit d’abord en Iran, cherchant à s’introduire dans de vieux souterrains sur le point d’être dynamités par le gouvernement. C’est Reza, un vieil iranien, ami de son défunt père devenu fou, qui la guide et lui permet de trouver « la clef de Rose », statue d’une tête bovine de la Perse antique recouverte d’inscriptions alchimiques et de signes en araméen – langue que le spectateur ordinaire saura liée à Jésus, sans plus. Orientalisme de l’horreur ancestrale, donc, qui évoquera chez les cinéphiles l’ouverture archéologique irakienne de LExorciste de 1973[1].

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Tête de bœuf provenant de Persépolis en Iran, exposée au Oriental Institute Museum de Chicago

L’essentiel du film se déroule dans les catacombes de Paris, où se trouveraient selon les protagonistes « six millions de morts » (nombre que je me garderai de « symbologiser »). La « clef » trouvée en Iran permet de déchiffrer les écrits énigmatiques laissés par un alchimiste français il y a plusieurs siècles. Ces écrits mènent à la pierre philosophale, située à mi chemin entre la pierre tombale de l’alchimiste et les portes de l’enfer – donc sous le sol, donc dans les catacombes. Un ami de Scarlett, traducteur de langues anciennes qui a peur de se retrouver sous terre car son petit frère est mort noyé lorsqu’il était jeune (on le verra apparaître à plusieurs reprises dans des flaques d’eau au cours du film…), est forcé de se joindre à la symbologiste et au caméraman filmant ses recherches souterraines lorsque leur équipe, accompagnée de trois parisiens amateurs de catacombes qui les guident avec crainte vers « la partie interdite » du réseau de tunnels que l’on dit refléter à l’identique le tracé des rues à la surface, est surprise par la police et se sauve sous le sol. Sur le plan dramaturgique, les tunnels et couloirs sont un véritable cadeau pour le réalisateur frotteur de ballounes : chaque tournant du labyrinthe peut être investi d’appréhensions soulignées par la bande son et donner l’occasion de faire sursauter les personnages ou les spectateurs. Plusieurs tournants ne cachent rien, bien entendu, ce qui rend les apparitions plus imprévisibles.

En s’enfonçant toujours plus creux sous la surface, l’équipe (qui perd progressivement quelques membres, on s’en doute, tués par les spectres vengeurs de personnes que les membres de l’équipe ne reconnaissent pas avoir laissé périr par le passé) s’approche de la vérité, ou de la « pierre philosophale ». Lorsqu’ils ne sont plus que trois (SPOILER ALERT!), soit Scarlett, son ami traducteur et un parisien surnommé Z, ils font la « rencontre » d’une figure sombre et menaçante qui symbolise le maître des enfers. L’archéologue-chimiste-symbologiste réalise, en remontant un peu puis en replongeant en bas, que la pierre est « en elle ». Secret alchimique : « là-haut comme ici-bas », « ce qui est en moi n’est pas en moi », « ce qui est hors de moi n’est pas hors de moi », etc. Il s’agit d’une question de croyance, en somme : rien n’est vrai, tout est permis, si on joue la carte plus horrifiante des haschischins loués par Nietzsche et William Burroughs. Dans le film, cependant, il suffit de se confesser (Scarlett, pour sa part, demande pardon à l’apparition de son père pour ne pas avoir répondu au téléphone le soir de son suicide, ce qui fait disparaître ladite apparition) pour que tout aille bien en définitive. C’est peut-être précisément par la banalité de cette clef de voûte – la réalité est telle que je la conçois, ou sous les apparences se cache ma volonté –, rappel du livre à succès Le Secret de Rhonda Byrne, ou de la pensée positive du self-help et du self-fashionning, mais peut-être aussi d’un certain perspectivisme nietzschéen (de quoi faire retourner Allan Bloom dans sa tombe, qui n’est malheureusement pas à Paris), que le film semblera intéressant mais, somme toute, aisément oubliable. « Balloune molle », diront les critiques sans générosité…

La finale peut toutefois donner à penser. En bout de course, le trio trouve une trappe sur le sol. Ils réussissent à l’ouvrir en la poussant vers le bas. Leur monde se retourne alors sur sa tête puisqu’ils ressortent d’une bouche d’égout sur le bord de la Seine, derrière Notre-Drame. On en déduit qu’ils ont traversé les enfers avec succès, revenant vainqueurs de l’Achéron – ou alors, on estime qu’ils marchent désormais la tête en bas sans le savoir (en enfer, tout est possible n’est-ce pas?) et que Paris, donc le monde, est véritablement infernale. C’est dans la mesure où Là-haut comme ici-bas permet de nourrir une certaine spéculation sur le fond sans fond de la loi archéologique de la cause souterraine en suggérant une éventuelle identité ou réversibilité de la surface et des profondeurs que le film me semble remarquable. L’esthétique énigmatique des catacombes me paraît toutefois mieux exploitée dans le sombre court-métrage de l’émission Scariest Places on Earth sur les catacombes, film qui se joue également des possibilités du « documenteur » et du found footage, mais avec plus de retenue et d’efficacité, parvenant à préserver le mystère qu’il faut pour notre part remettre dans Là-haut comme ici-bas pour se convaincre que ça a valu la peine.

[1] Sur le plan des rapports entre fiction et réalité, notons que le temple préchrétien d’Hatra, situé au nord de l’Irak, gardé par l’UNESCO et vu dans L’Exorciste, est récemment tombé aux mains de l’État islamique ou Da’ech, ce qui sème le doute quant à sa survie. Notons par ailleurs que des inscriptions en araméens ont été retrouvées à Hatra dans les années 1950.

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