Le sans fil conducteur – sur L’art et le téléphone de Serge Cardinal

Par René Lemieux, Montréal

L'art et le téléphone (Cardinal)Présenté hier (10 octobre 2014) en première mondiale dans le cadre du Festival du nouveau cinéma, le plus récent film de Serge Cardinal, L’art et le téléphone, se veut une rencontre intime entre la caméra et trois protagonistes. D’abord de l’écrivain, Robert Lalonde, dans sa maison de campagne, qui nous parlera de son écriture, mais aussi de son enseignement (notamment le récit de ces anciennes étudiantes improvisant la cueillette de fraises, moment cinématographique que l’on n’oubliera pas de sitôt). Ensuite de Claudia Boutin, qui a décidé d’abandonner une carrière d’actrice et qui se prépare une omelette, comme à chaque dimanche, avant de réécouter son film dominical, Moonstruck. Finalement d’Emmet Walsh qui fait un travail d’archivage particulier, celui des dessins, des objets et des photos de son frère décédé récemment, à la fois pour donner sens au deuil et à son travail d’artiste. Rien ne relie ces trois protagonistes, sinon la caméra de Cardinal qui sait découper les espaces de vie des trois personnes. La cuisine de Boutin, la cours arrière de Lalonde, le studio sans mur de Walsh. Se présente donc à nous les rapports de territorialisation de chacun : la porte toujours ouverte de la cuisine de Boutin qui donne à entendre la ruelle en contraste avec les dialogues anglais des scènes du film américain; le va-et-vient entre la table à manger de Lalonde servant à l’écriture et les plants de mûres et de framboises où il fait sa cueillette, avec pour séparation une porte moustiquaire qui claque; le studio de Walsh qui ne possède d’abord pas de division interne, là où il aura dû y faire monter des murs pour préparer son installation, mais qui ne possède pas non plus d’extérieur, sauf pour une seule scène où on verra Walsh fumer une cigarette à une fenêtre ouverte, seul moment où l’extérieur nous est donné : un ciel gris avec pour seul bruit peu audible la pluie.

L’art et le téléphone présente toutefois, dans sa dernière partie, un lien ou un passage du « documentaire » à la « fiction ». Sans se rencontrer, les trois protagonistes joueront un rôle. Lequel? Ce rôle n’est pas dit, mais il y en a un, celui de la parole de l’autre qui s’entend mais ne se voit pas, la parole de l’interlocuteur au bout du fil (qualificatif impropre, dans le cas des téléphones portables, mais que nous conservons par habitude langagière). Ce passage du « documentaire » à la « fiction » sera justement possible grâce au sans fil. Sans fil conducteur entre ces deux règnes hétérogènes du regard cinématographique – mince ligne entre le documentaire et la fiction, où trop souvent l’un finit par l’emporter sur l’autre, mais chez Cardinal, chacun des mondes garde sa souveraineté –, c’est le « sans fil » qui sert de fil conducteur : l’un après l’autre, les trois participants filmés s’appellent et se parlent dans un dialogue très blanchotien, entre le « viens! » et le « pourquoi n’es-tu toujours pas là », l’impératif et le constatif. Le téléphone au centre des échanges, par sa possibilité technique, rappelle le mot de Walter Benjamin selon qui le film est « le premier moyen artistique qui soit en mesure de montrer les tours que la matière joue à l’homme »[1]. Hier soir lors de la période de questions avec le réalisateur, on aura pu entendre un spectateur demander, en parlant du deuil de Walsh : « Mais était-ce vrai? » Le fil est toujours bien mince entre la fiction et le documentaire et, bien souvent, il n’y a qu’un pas, un seuil, qui les sépare. Cardinal a su les relier en les déliant, en en montrant l’ajointement dans une discontinuité originale.

La deuxième mondiale du film aura lieu le 14 octobre à 13 h 15 au Cineplex Odeon Quartier latin, salle B.

Pour d’autres films de Serge Cardinal, on peut consulter sa page web.

[1] Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » IX [dernière version de 1939], dans Œuvres III, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimad, 2000, p. 292-293.

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