Témoignages et restes photographiques cherchant mise en forme

Critique du livre Quartiers disparus de Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, Montréal, Éditions Cardinal, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

qd-coverLe livre Quartiers disparus, lancé le 4 novembre dernier, est inspiré de l’exposition du même nom qui a eu lieu du 15 juin 2011 au 1er septembre 2013 au Centre d’histoire de Montréal. Les historiens et muséologues Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, directeurs de l’ouvrage, affirment avoir répondu à une demande de plusieurs visiteurs fascinés par cette exposition relatant la disparition de trois quartiers, le Red Light, le Faubourg à m’lasse et Goose Village, tombés sous les pics de la modernisation de Montréal durant les années 1950 et 1960. L’expertise technique de la maison d’Éditions Cardinal en livres illustrés – les dernières publications comprennent une histoire de Saint-Tite en photographies et la revue de l’année du Navet – a été mise à profit afin de réaliser un livre imagé très réussi qui, aux dires de Charlebois et Linteau, n’est pas un catalogue de l’exposition, mais une œuvre en soi. À mon sens, non seulement ce livre donne une deuxième vie à l’exposition, mais il réalise l’ambition de celle-ci d’une manière encore plus réussie. L’exposition, entrecoupée de stations vidéo, avait un rythme un peu trop saccadé. Le rythme du livre me semble beaucoup plus fluide. À la fois sobre et d’une grande beauté, il réunit des témoignages d’anciens résidents et d’experts, des photographies d’archives et des textes de présentation courts et instructifs. La superposition des témoignages, dans la page de gauche, et des photographies dans la page de droite accentue le caractère onirique du livre; parfois le lien entre ces deux éléments apparaît évident, d’autre fois, c’est plus ténu, mais toujours le lecteur est amené à imaginer ce que pouvait être la vie dans ces quartiers disparus.

Les trois premiers chapitres portent successivement sur les trois quartiers disparus, dans l’ordre chronologique de leur démolition : tout d’abord, le Red Light, détruit en 1957 afin de faire place aux Habitations Jeanne-Mance, le Faubourg à m’lmasse, dépecé une première fois en 1953 et 1954 pour l’élargissement du boulevard Dorchester, devenu le boulevard René-Lévesque en 1987, puis complètement rasé en 1963 et 1964 pour la construction de la Place Radio-Canada, et finalement Goose Village, anéanti en 1964 pour faire place à l’autoroute Bonaventure et l’Autostade construit pour Expo67. Il est important de préciser que l’Autostade n’aura finalement été utilisé qu’une dizaine d’années; il a été démoli dès la fin des années 1970 et une grande partie du site est encore actuellement déserte. En ce qui a trait à la Place Radio-Canada, non seulement une grande partie de la zone démolie a été transformée en stationnement à ciel ouvert, mais l’édifice comme tel est devenu trop vaste pour les besoins de plus en plus réduits de la société d’État et on peut penser que celle-ci sera relocalisée dans un avenir rapproché. Il n’y a donc que les Habitations Jeanne-Mance qui de nos jours sont encore pleinement habitées et utilisées.

Faisant partie d’un vaste programme d’éradication des taudis, tous ces bâtiments jugés vétustes, insalubres et irrécupérables selon les critères de l’époque ont été expropriés et détruits afin de construire des infrastructures collectives modernes. Et la Ville de Montréal, avant de procédé à l’expropriation et la démolition, prenait soin d’envoyer un fonctionnaire photographier les lieux. C’est la redécouverte de ces archives photographiques qui a rendu l’exposition Quartiers disparus – et le livre qui en est tiré – si riche et fascinante. Les photos, extrêmement variées – intérieur et extérieur des immeubles, appartement, épicerie de quartier, rue, cour arrière, escalier, manufacture, etc. – sont de véritables croquis de la vie quotidienne de l’époque. Si, sur certains clichés, les habitants sourient en regardant la caméra, sur d’autres, ils poursuivent, sans se soucier de la présence du photographe, leur train-train quotidien. Étaient-ils au courant de ce pourquoi ils étaient pris en photo? Cette question reste en suspens. Plus énigmatique encore, sur chaque instantané se trouve un tableau avec des chiffres dont la signification exacte s’est perdue dans les interstices de l’histoire. Un employé de la Direction des immeubles du Service des finances accompagnait le photographe de la Ville et plaçait, à l’intérieur de chaque photo, des indicateurs sous forme de chiffre afin, peut-on penser, de faciliter sa classification. Or, plus de cinquante ans plus tard, cela a produit une situation pour le moins inusitée : cet employé et les chiffres qu’il a placés dans les photographies sont maintenant immortalisés, et cela, sans signification précise apparente. Sur certaines photos, l’employé sourit, sur d’autres, il tient son tableau devant son visage, tandis que parfois, il est tout simplement absent ou, nous faisant dos, on le voit à peine. Tout indique que si la Ville de Montréal a ordonné de photographier les bâtiments à exproprier – pas moins de 30 000 photographies auraient été prises entre 1961 et 1963 –, ce n’est pas pour contribuer à la mémoire collective, mais bien pour documenter les rapports d’expropriation et appuyer les causes soumises à la Régie des services publics. Probablement que l’idée qu’un jour l’employé de la Direction des immeubles du Service des finances ferait partie d’une exposition et d’un livre ne lui a jamais traversé la tête. Ici les photos ne servent plus à défendre des estimés d’indemnisation. À la manière de Siegfried Kracauer, on pourrait dire qu’on ignore encore quelle organisation valable présidera à la mise en place des restes photographiques de ces quartiers disparus (voir Sur le seuil du temps. Essais sur la photographie, PUM, 2013). Leur mise en forme dans ce livre est provisoire et incomplète. Il existe, aux archives de la Ville de Montréal, un nombre incomparablement plus élevé de photographies que celui que l’on trouve dans ce livre. Pour Kracauer, aucun déterminisme naturel ne nous contraint à organiser et utiliser des photographies; seule une activité libre et ludique peut redonner une signification à des clichés en les disposant dans une mosaïque indéterminée. La photographie est toujours déjà dans une conscience de l’éphémérité et du déclin; personne ne peut, avec certitude, affirmer connaître l’organisation qui présidera à la mise en forme de ces restes captés par l’appareil photographique, une fois que le monde aura cessé d’être fuyant et éphémère.

Les deux derniers chapitres renforcent cette image d’un monde en perpétuel changement. Dans un premier temps, des photographies de démolition et de ruines sont rassemblées, tandis qu’ensuite sont réunies des photos des imposants chantiers de l’époque et des grandes réalisations représentant la modernisation de Montréal, comme les places Ville Marie et Radio-Canada. On trouve aussi des clichés de ceux qui sont considérés comme les principaux responsables de cette modernisation destructrice, soit le maire Drapeau, immortalisé sur le tablier de la nouvelle autoroute Bonaventure, et les urbanistes de la Ville, photographiés en train de travailler à une maquette du Centre-ville; comme si, le destin de quelques quartiers s’était joué en partie dans des bureaux où la ville est réduite à une maquette d’une grande plasticité, avec laquelle on joue comme avec des Playmobil. On trouve aussi une photo de la réception du Service de l’urbanisme de la Ville de Montréal datant de 1963, qui, je me souviens, m’avait beaucoup marqué quand je l’avais vu lors de l’exposition. Sur un mur, derrière une réceptionniste au téléphone, regard candide levé au ciel, est inscrit le slogan des Congrès internationaux d’Architecture moderne : Urbanisme habiter, travailler, se récréer, circuler. Cette dernière section donne à l’ensemble un caractère d’hantologie, pour parler comme Derrida (dans Spectres de Marx, Galilée, 1993). Les anciennes ambitions semblent revenir du passé sous forme de traces, ressurgissant sous de nouvelles formes, hantant toujours le présent. Qui, en effet, encore aujourd’hui ne rêve pas d’une ville mieux aménagée, plus en phase avec ses désirs et ses besoins? Ce n’est pas parce que le présent est différent de ce que le passé se projetait comme futur que ces projections ont cessé d’exister. Dans les images du passé se trouvent aussi des images du futur. Quartiers disparus porte ainsi autant sur le passé que sur le futur de Montréal.

 

 

1 commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Une réponse à “Témoignages et restes photographiques cherchant mise en forme

  1. J’ai vu construire les Habitations Jeanne-Mance. J’avais 7 ou 8 ans. J’étais avec mes parents à l’inauguration. Nous avons habité sur les rue St-Dominique, Clark, Ste-Elizabeth, De Bullion et enfin rue Saint-Norbert plus haut, près de Sherbrooke. J’ai quitté le quartier en 1963. Quand je revois les photos de mon ancien quartier, je me revois toute petite… et je revois la pauvreté et la misère. C’est vrai qu’on avait des souris, des coquerelles etc, et on gelait l’hiver car les maisons étaient très mal isolées.

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