Archives mensuelles : décembre 2014

Les 10 articles de Trahir les plus consultés en 2014

Comme pour les années passées, on vous fait la liste des articles les plus consultés pendant l’année 2014. Profitez-en pour lire ceux que vous avez manqués!

  1. Pluralisme et nationalisme: propos libres sur la situation politique et mentale au Québec, par Dalie Giroux
  2. Procès GAMMA: les poupées gigognes de la procédure, par René Lemieux
  3. L’appel de David Dulac est rejeté, par Simon Labrecque
  4. David Dulac autorisé à aller en Cour d’appel, par Simon Labrecque
  5. Le texte du jugement David Dulac c. Sa Majesté la reine
  6. Mes mobiles, revus, par Robert Hébert
  7. Légitimité linguistique dans l’évolution du français au Canada, par Caroline Mangerel
  8. La diversité des tactiques, ce n’est pas un slogan: quelques réflexions anarchistes, par Marie-Ève Bélanger
  9. La critique comme parole. Prélude à un entretien, par Blaise Guillotte
  10. Traduire et enseigner le lieu vide du savoir, par René Lemieux

 

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La compassion pour les machines est-elle possible? Crime, punition et torture dans « White Christmas » de Black Mirror

Par René Lemieux, Montréal

Il y a quelques jours était diffusé au Royaume-Uni l’épisode spécial de Noël, « White Christmas » de la série Black Mirror. Comme à son habitude, l’épisode de Black Mirror de Charlie Brooker réussit à dépasser les attentes et à apporter quelque chose de nouveau dans l’imaginaire des futures technologies. Premier épisode « spécial » de la série, « White Christmas » n’est certainement pas ce qu’on s’attend à regarder habituellement pour se mettre dans l’esprit des fêtes, et pourtant, il s’imprègne assez bien d’un certain « esprit des fêtes ».

Black Mirror 1Pour ceux qui ne connaissent pas, Black Mirror est la continuation d’un genre de séries télévisées fonctionnant par anthologie. Chaque épisode est l’occasion de raconter une histoire fantastique différente, comme le faisait la série classique The Twilight Zone (1959-1964) ou encore l’ancêtre du genre, le film britannique, Dead of Night (1945). Dans Black Mirror, chaque épisode est l’occasion de proposer le récit des conséquences – éthiques et politiques – possibles d’une nouvelle technologie (très souvent de l’ordre des médias) comme réalisation de ce qu’on retrouve aujourd’hui de manière encore larvée.

Dans le « spécial Noël » de Black Mirror, deux types de technologies virtuelles sont au cœur du récit : d’abord, un type de dispositif inséré dans l’œil permettant une réalité augmentée appelé « Z-Eye ». Cette technologie permet par exemple que ce qui est regardé puisse être enregistré sous forme vidéo ou encore qu’il puisse être partagé sur écran en direct. Ce type de technologie futuriste (prendre des photos comme si la caméra était dans l’œil, exporter ce qui est vu pour le faire voir à d’autres, « rembobiner » dans sa mémoire des images pour repérer certains événements) avait déjà été présenté dans l’épisode « The Entire History of You » (saison 1, épisode 3, 18 décembre 2011). La deuxième technologie est la création d’une intelligence artificielle à partir d’une copie de la mémoire d’une personne. Grâce à une puce insérée dans le cerveau, une compagnie peut enregistrer l’activité cérébrale d’une personne pour la transférer dans un petit engin appelé « cookie ». Cette intelligence artificielle aura la mémoire, les goûts et la personnalité de la personne « réelle » jusqu’au moment où la puce est retirée. La question de l’intelligence artificielle avait déjà été abordée dans l’épisode « Be Right Back » (saison 2, épisode 1, 11 février 2013). La notion d’intelligence artificielle présentée dans les deux épisodes est toutefois assez différente : alors que dans « Be Right Back », l’intelligence artificielle est l’agrégation d’occurrences langagières provenant des médias sociaux, enregistrées et redéveloppées par algorithmes, dans le spécial de Noël, l’intelligence artificielle est conçue comme une copie consciente possédant une conscience de soi, mais incapable d’apprécier sa teneur ontologique. Dans le cookie, l’intelligence artificielle se voit donner une forme corporelle virtuellement créée : pour cette intelligence, elle n’est en rien « artificielle », elle ne peut se voir elle-même comme copie distincte d’une origine[1]. Cette intelligence artificielle est donc plus près de celle présentée dans un film comme Transcendence (Wally Pfister, 2014) dans lequel un chercheur en intelligence artificielle réussit à téléverser son « esprit » dans un ordinateur branché à Internet.

Je ne voudrais pas raconter entièrement l’épisode, je laisse aux lecteurs et lectrices du blogue la chance de découvrir la fin de cet épisode. J’indique simplement quelques éléments de l’intrigue afin, ultimement, de poser une question qui je pense mérite d’être posée en ce temps de réjouissance heureuse qu’est Noël. On pourrait schématiser les 90 minutes de l’épisode White Christmas » en trois récits hétérogènes qui finissent par entremêler les technologies mentionnées ci-dessus. Je ne parlerai que des deux premiers récits, le troisième qui résout l’ensemble de l’histoire devra être cherché ailleurs. La scène de départ est en quelque sorte métadiscursive : deux hommes quelconques s’assoient à une table pour un souper de Noël, comme si, vivant depuis cinq ans, ils n’avaient jamais eu l’occasion de le faire. Comme si ç’avait toujours été le cas, car c’est bien le rôle de la fiction de faire comme si ça faisait cinq ans qu’ils se connaissaient. Travailleurs retirés dans un poste éloigné – le travail est ici secondaire, ce n’est pas l’enjeu du récit; de toute façon, se pose-t-on vraiment ce genre de question lorsqu’on croit à la fiction qui se déroule devant nous? –, le premier se lancera dans une longue confession des fautes qu’il a commises et qui l’ont mené à cet endroit.

Se qualifiant lui-même de « gourou », le personnage de Matt Trent (joué par l’Américain Jon Hamm) conseillait de jeunes hommes en leur prodiguant des leçons de séduction. Utilisant la technologie du « Z-Eye », il arrive à voir ce que les hommes voyaient, à entendre ce qu’ils entendaient et disaient. Avec l’aide de Matt, un des consommateurs de ses conseils, Harry, réussira à séduire une femme rencontrée dans un party de bureau dans un bar. Cette femme, elle-même vivant difficilement en société, verra en Harry une âme sœur : le surprenant à se parler à lui-même (alors qu’il parlait avec Matt), elle l’invite chez elle et lui révèle qu’elle entend des voix elle aussi (dans son cas, il s’agit de schizophrénie). Convaincue qu’elle et lui sont sur la même longueur d’onde, elle contraint Harry au suicide en lui faisant boire une boisson empoisonnée. Matt Trent, qui suivra la scène depuis son écran, sera par la suite condamné pour avoir indirectement causé la mort de Harry.

White Christmas

Le personnage Matt Trent expliquant à la copie de Greta comment faire fonctionner le grille-pain.

Le deuxième récit vient présenter une deuxième technologie. C’est encore Matt le protagoniste : donner des conseils à travers le « Z-Eye » n’était qu’un hobby, son véritable travail est de vendre des copies d’intelligence artificielle à des clients. Greta est une de ses clientes qui subira une opération afin de lui retirer la puce qui a pu enregistrer ses activités cérébrales. Cette puce, insérée dans le cookie, aura la même conscience que son hôte antérieur. On donnera un corps simulé à cette conscience qui se retrouvera dans une salle vide avec pour seul ameublement un tableau de bord grâce auquel elle aura pour tâche de contrôler l’environnement de sa propriétaire (faire jouer la bonne musique au bon moment, faire fonctionner la cafetière ou encore le grille-pain tout en s’assurant que les toasts ne soient pas trop grillées). La copie de Greta est son esclave : connaissant toutes ses préférences, elle est la « personne » adéquate pour gérer son appartement. Cette copie qui ne se reconnaît pas copie, toutefois, refusera de se plier aux ordres. Matt usera alors de torture pour mettre au pas cette conscience qui refuse de s’accepter ontologiquement inférieure en lui faisant passer du temps, car le cookie peut faire augmenter ou diminuer la perception du temps qu’a l’intelligence artificielle : trois semaines pour la copie ne seront que quelques secondes pour nous. Dévastée par ce temps passé, coupée du monde, incapable de dormir, la copie de Greta refusera quand même une deuxième fois de travailler. Cette fois, le temps que ressentira la copie sera de six mois[2]. La question qui se pose alors est : peut-on ressentir de la compassion pour la souffrance que peut « ressentir » une intelligence artificielle?

Je n’en dis pas plus sur l’épisode – donc je tais le troisième récit, somme toute assez autonome, impliquant le deuxième protagoniste de la scène d’ouverture et mélangeant habilement les deux technologies mentionnées ci-dessus –, cela risquerait de gâcher le retournement final pour ceux et celles qui n’auraient pas encore vu l’épisode. Je conclus simplement, à titre d’indice sur le dénouement, en vous demandant d’imaginer avoir à écouter la chanson ci-dessous pendant 24 heures, sans pouvoir dormir :

Maintenant, imaginez ce que ce serait l’écouter pendant un an, 1000 ans, 2 880 000 ans… Si vous y arrivez, vous êtes sur la bonne voie pour comprendre l’enjeu autour du crime, de la punition et de la torture dans le dernier épisode de Black Mirror : l’enfer, c’est écouter de la musique de Noël pour l’éternité (ou presque). Avec un esprit un peu pervers, ce n’est pas loin de ce qu’on peut sentir parfois ces temps-ci.

[1] C’est le problème classiquement posé par les « deux Cratyles » dans le Cratyle de Platon : « —Socrate : Pour être image, il ne faut pas que l’image représente complètement la chose imitée. Vois si j’ai raison : y aurait-il réellement ces deux choses, savoir Cratyle et l’image de Cratyle, si quelque divinité avait représenté dans l’image non seulement la couleur et la forme du modèle, comme font les peintres, mais encore tout l’intérieur de ta personne, tel qu’il est, avec le même degré de mollesse et de chaleur, même mouvement, même âme, même raison; en un mot, si elle t’avait reproduit tout entier, et que, la copie achevée, elle l’eût placée auprès de toi, y aurait-il là Cratyle et l’image de Cratyle, ou bien deux Cratyles? —Cratyle : Il me semble, Socrate, que cela ferait deux Cratyles. »

[2] Récemment, un rapport du Sénat américain a été rendu public sur l’usage de la torture par la CIA. Un des moyens de torture est la privation de sommeil, pouvant aller jusqu’à plus d’une semaine dans certains cas.

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Accueillir (ce) qui dérange: l’Art saisi par le Droit, dans et autour de l’Université

Par Simon Labrecque

ICI-UQAM - L'art de s'exposerCe texte a été présenté dans le cadre de la table ronde ICI-UQAM « L’art de s’exposer. Contenus illicites – Projets controversés » le mercredi 26 novembre 2014. L’auteur tient à remercier Stéphane Gilot et Christine Major de l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM pour leur invitation à participer à l’événement. L’auteur remercie également Julie Lavigne, Isabelle Hayeur, David Thomas et les autres intervenant·e s qui ont participé à cette réflexion collective.

Avec René Lemieux, collaborateur à la revue en ligne Trahir, nous avons récemment couvert et analysé les procès de deux jeunes artistes accusés d’infractions criminelles : le procès de Rémy Couture, maquilleur en effets spéciaux d’horreur pour le cinéma et la photographie gore, à Montréal, puis le procès et les requêtes en appel de David Dulac, ancien étudiant au baccalauréat à l’École des arts visuels de l’Université Laval, à Québec. Dans un premier temps, je vais rappeler les faits dans chacun des cas pour identifier où et comment se jouent les relations entre l’art et le droit. Dans un deuxième temps, j’énoncerai quelques conclusions ou leçons qui émergent de ces cas, dans la perspective d’une analyse institutionnelle soucieuse de comprendre leurs conditions de possibilité. Dans un troisième et dernier temps, je formulerai une proposition controversée à l’intention de ceux et celles qui, comme moi, jugent que ces procès n’auraient jamais dû avoir lieu et qui cherchent à éviter que d’autres surviennent : surtout, n’appelez pas la police! Le corollaire de cette proposition est l’impératif d’accueillir qui et ce qui dérange.

 

Les faits

Rémy Couture a été arrêté par des agents du Service de police de la Ville de Montréal le 29 octobre 2009. Il a été relâché le même jour sur promesse de comparaitre. Il a été accusé de production, de possession et de mise en circulation de matériel obscène, en vertu de l’article 163 du Code criminel sur la « corruption des mœurs ». L’article dit :

(1) Commet une infraction quiconque, selon le cas : (a) produit, imprime, publie, distribue, met en circulation, ou a en sa possession aux fins de publier, distribuer ou mettre en circulation, quelque écrit, image, modèle, disque de phonographe ou autre chose obscène. […] (8) Pour l’application de la présente loi, est réputée obscène toute publication dont une caractéristique dominante est l’exploitation indue des choses sexuelles, ou de choses sexuelles et de l’un ou plusieurs des sujets suivants, savoir : le crime, l’horreur, la cruauté et la violence.

Couture a plaidé non coupable et son procès a eu lieu devant jury en décembre 2012.

Le matériel en cause se trouvait principalement et sur le site innerdepravity.com, qui était présenté comme le « journal visuel fictif d’un tueur en série ». Le site contenait deux vidéos d’une quinzaine de minutes et près de 1000 images présentant surtout des scènes de torture et de meurtre de femmes par un homme masqué. L’artiste a toujours maintenu que ce site était son portfolio, qu’il servait à démontrer ses compétences pour la création d’effets spéciaux d’horreur. Le jury a accepté cette théorie – ou du moins, il a refusé la théorie du ministère public selon laquelle les images étaient obscènes, et qu’à ce titre, elles représentaient un risque pour la société canadienne, en particulier pour des hommes prédisposés à les trouver excitantes et à commettre des actes de violence suite à leur visionnement (théorie soutenue par deux psychiatres que la poursuite a fait témoigner à titre d’experts). Couture a été déclaré non coupable. Si le jury a trouvé ses images obscènes (ce dont on ne peut être certain), il leur a alors reconnu une valeur artistique qui, après l’arrêt Butler de la Cour suprême (1992), les protège de la censure.

Le site de Couture a été mis en ligne en 2006. Il a intéressé le système de justice quand une plainte a été déposée en Autriche la même année par un citoyen doutant du caractère « réel » ou « fictif » des gestes imagés. La plainte a été transmise par Interpol à la Sûreté du Québec, qui l’a transmise à la police de Laval, où Couture était présumé résider. Il semble que la police de Laval a rapidement mis fin à son enquête (sans qu’on puisse connaître ses raisons). La plainte est « restée » à Laval jusqu’en janvier 2009. La SQ l’a alors transférée au SPVM, Couture résidant maintenant à Montréal. Le SPVM a enquêté puis l’a arrêté. Durant les trois années entre l’accusation et le procès, Couture et ses supporters ont organisé une campagne de financement et de soutien assez visible, sous le signe de la défense de la liberté d’expression. Ils ont vendu des vêtements avec le slogan « Art is not Crime », ont produit un court documentaire sur l’affaire, et Couture est même apparu en une du Voir et à l’émission Tout le monde en parle, en mai 2012.

Dans le cas de David Dulac, les faits sont très différents. Dulac a reçu très peu d’appui en dehors du petit milieu de l’art action dans la ville de Québec. Aucun article n’a été publié sur son cas dans Le Devoir, par exemple, et aucune campagne de financement visible n’a été organisée. Les procédures ont été beaucoup plus rapides que dans le cas de Couture et les accusations n’étaient pas les mêmes.

Le 25 mars 2013, Dulac remet ce court texte à l’étudiante au baccalauréat en arts visuels à l’Université Laval chargée d’organiser l’exposition des finissantes et finissants :

Description du projet pour l’expo des finissant de David Dulac :

Je n’ai pas d’image à fournir du projet pour le moment, je vais décrire en gros ce que je vais présenter.

Mon projet sera performatif et consistera d’abord à kidnapper le plus d’enfant possible en les attirant dans ma voiture près d’une école primaire de la région à l’aide de bonbon, de jeu vidéo ou de gadget, style iPod, et de les enfermer dans des vieilles poches de patates ou de sacs de pailles, et pendant une performance, une fois qu’ils serons tous accroché au plafond, je me banderai les yeux [et] je les frapper[ai] avec une masse de fer. Le sens de l’œuvre sera de démontrer comment les beaux et petits enfants innocents vont vieillir au travers du monde contemporain pour devenir les adultes amorphes de demain. Moi je représenterai bien sur l’humanité, ou son héritage, cela dépend du point de vue[1].

L’étudiante inquiète consulte rapidement des amies et des professeures pour savoir quoi faire du texte. Elle le transmet au directeur de l’École. Celui-ci contacte les services d’aide psychologique de l’Université, avec qui il avait déjà discuté de Dulac. Ces derniers ont alors contacté le service de sécurité, qui a appelé la police. Dulac est arrêté le 26 mars. Il est accusé par voie sommaire d’avoir proféré des menaces de mort à l’endroit d’enfants de la région de Québec. Il plaide non coupable. Il est détenu en institution psychiatrique puis en prison jusqu’à la fin de son procès devant la Cour du Québec, en juillet 2013. Il passera au total 116 jours en détention. Dulac est libéré le 19 juillet, alors qu’après une semaine de délibérations, le juge le déclare coupable et le condamne à deux ans de probation avec obligation de garder la paix et de consulter un psychiatre.

Dulac a porté cette décision en appel devant la Cour supérieure en février 2014. L’appel a été rejeté le mois suivant. En juin 2014, par l’intermédiaire de son avocate, Me Véronique Robert – qui était aussi l’avocate de Couture –, Dulac a présenté une requête pour un deuxième appel devant trois juges de la Cour d’appel, le plus haut tribunal de la province. Cette requête a été autorisée et l’appel sera entendu en 2015. L’« affaire Dulac » n’est donc pas terminée. Jusqu’à nouvel ordre, cependant, la remise de son texte est légalement qualifiée de profération intentionnelle de menaces de mort, peu importe ce qu’on peut en penser à titre d’artistes, d’universitaires ou de citoyens.

 

Quelles « leçons » tirer de ces deux cas?

Je sens que je devrais raconter chaque cas beaucoup plus en profondeur, en expliquant par exemple que Dulac avait d’abord écrit son texte pour un travail dans un cours, ou en analysant l’usage de « témoins experts » dans le procès de Couture. Pour penser les rapports entre l’art et le droit, il me semble toutefois plus important encore de prendre en compte ce sentiment lui-même, car il témoigne d’un certain fonctionnement du droit. Le sentiment de devoir en dire plus pour être fidèle aux détails qui caractérisent chaque cas singulier signale que le droit fonctionne comme un appareil de capture, comme une « machine abstraite » qui recode des gestes, des faits ou des événements singuliers dans un langage qui lui est propre, dans un « régime de phrases » par définition réducteur : l’idiome juridique, qui définit les termes dans lesquels un cas peut et doit être « traité »[2].

Quand le droit ou le système judiciaire – qu’il faut sans doute distinguer de la Justice – « est saisi » d’une affaire, il s’en saisi comme d’un problème à recoder en vue de sa solution juridique. Le droit impose alors un partage : il classe d’un côté ce qu’il faut arriver à savoir hors de tout doute raisonnable, et de l’autre, ce qui est sans importance. Dans le cas d’une menace, par exemple, il est sans importance que ceux à qui elle s’adresse en aient connaissance. Il est aussi sans importance de savoir si l’auteur de la menace prévoyait passer à l’acte. Ce qui compte est l’acte coupable (l’actus reus) d’avoir « fait craindre » et l’intention coupable (la mens rea) de « faire craindre » pour la sécurité d’un individu ou d’un groupe identifiable. C’est pourquoi il importe que la menace soit « réaliste ».

L’accusation inscrite au Code criminel et interprétée dans la jurisprudence est chaque fois la clé du recodage judiciaire. Dans le cas de l’obscénité, par exemple, le droit prévoit une défense en termes des « nécessités internes de l’œuvre ». Pour démontrer la culpabilité de Couture, le ministère public devait donc prouver à la fois que le matériel était obscène et que ce caractère n’était pas justifiable artistiquement. Pour le crime de menace, par contre, ce type de défense artistique n’est pas prévu par le droit. La prise en compte du « caractère artistique » du texte de Dulac a seulement pu servir à établir le contexte dans lequel il a été écrit et transmis. Le fait que, malgré leur malaise, l’étudiante en charge de l’exposition et le directeur de l’École des arts visuels aient tous deux témoigné pour le ministère public a permis à ce dernier de souligner que des personnes bien au fait du « contexte artistique » ont pris le texte de Dulac au sérieux, qu’elles l’ont trouvé inquiétant précisément parce qu’il n’était « pas assez » contextualisé, et ce, même si d’autres l’ont trouvé drôle ou n’y ont vu qu’une parodie un peu maladroite.

Pour comprendre comment survient une telle traduction d’un régime de phrases à un autre, par quelles médiations et par qui s’opère la capture de l’art ou des artistes par l’appareil judiciaire, il est utile de procéder à des analyses institutionnelles soucieuses du climat psycho-politique dans lequel agissent ces « systèmes nerveux » que sont l’art et le droit. Pour Couture, une telle analyse fera remarquer que les images gore inquiètent plus la police à Montréal qu’à Laval. Pour Dulac, elle mettra en lumière que le directeur témoigne avoir contacté les services d’aide psychologique car il jugeait que son autorité était attaquée par l’étudiant à qui il avait demandé, au début du mois de mars, d’éviter les projets controversés. Une telle analyse force aussi à reconnaître que les services d’aide psychologique ont contacté le service de sécurité, qui a appelé la police, sans jamais rencontrer l’étudiant. Il faudrait expliquer cette « sortie » de l’Université. Il me semble que l’appel à une autorité extérieure témoigne d’une incapacité de l’Art-dans-l’Université à assumer le fait de dire « non », de refuser un projet et d’assumer ce refus.

 

Questions de souverainetés

L’analyse institutionnelle de la judiciarisation de l’art dans les cas de Rémy Couture et de David Dulac fait voir la délégation ou la confiscation de la compétence pour juger des œuvres. Dans le cas Dulac, il y va plus particulièrement de la compétence universitaire, ou de la compétence des universitaires pour juger des œuvres – et d’abord, de s’il y a œuvre ou pas – et pour décider du sort de leur auteur. Pour éviter de telles confiscations, à l’avenir, je crois qu’il faut prendre au sérieux cette proposition : surtout, n’appelez pas la police!

Ce qui est en jeu dans le fait de demander aux forces de l’ordre de prendre en charge le destin d’une œuvre ou de son auteur universitaire est la « souveraineté » de l’Université, son autonomie comme lieu d’enseignement, de recherche et de création. L’École des arts visuels où étudiait Dulac a renoncé à – ou s’est vu dépossédée de – sa souveraineté sur le jugement des œuvres produites sous son autorité, qui est en principe établie mais qui est en pratique fragile. Cela a commencé dès que le directeur a contacté les services d’aide psychologiques, qui agissent avec d’autres « services » (dont la sécurité) comme des forces extra- ou para-académiques dans l’Université, à la frontière poreuse qui sépare et relie son « dedans » à ses multiples dehors, dont l’art et le droit. Le texte de Dulac a dérangé ce « dedans » et Dulac lui-même a été expulsé de l’Université. Mais ce qui – ou qui – dérange a aussi été perçu comme un danger et on – qui donc? – a donc appelé la police. Cet appel a mené à une détention « préventive » de 116 jours! Pour prévenir de tels excès, ou du moins pour entrevoir ce qui se joue dans ces événements et commencer à réfléchir à comment il serait possible de les infléchir, je voudrais conclure en faisant entendre ce que Jacques Derrida a écrit dans L’Université sans condition au sujet d’une « immunité académique » comme pratique de l’hospitalité :

l’idée que cet espace de type académique doit être symboliquement protégé par une sorte d’immunité absolue, comme si son dedans était inviolable, je crois (c’est bien comme une profession de foi que je vous adresse et soumets à votre jugement) que nous devons la réaffirmer, la déclarer, la professer sans cesse – même si la protection de cette immunité académique (au sens où l’on parle aussi d’une immunité biologique, diplomatique ou parlementaire) n’est jamais pure, même si elle peut toujours développer de dangereux processus d’auto-immunité, même et surtout si elle ne doit pas nous empêcher de nous adresser au dehors de l’université – sans abstention utopique. Cette liberté ou cette immunité de l’Université, et par excellence de ses Humanités, nous devons les revendiquer en nous y engageant de toutes nos forces. Non pas seulement de façon verbale et déclarative, mais dans le travail, en acte et dans ce que nous faisons arriver par des événements[3].

Le « projet performatif » de Dulac exprimait peut-être un « processus d’auto-immunité » de l’Art-dans-l’Université, mais en acte, l’Université n’a pas su l’accueillir et le protéger – ou du moins, accueillir et protéger son auteur, à titre de chercheur. Qu’a-t-elle ainsi enseigné à ses étudiants, sinon qu’ils doivent craindre à leur tour de devenir autre chose que des adultes amorphes?

[1] Facsimile dans Karine Turcot, « Avorter : l’œuvre ou le procès? », Inter, art actuel, no 118, 2014, p. 50. L’orthographe original a été préservé.

[2] Sur le concept d’« appareil de capture », voir Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980. Sur les « régime de phrases », voir Jean-François Lyotard, Le différend, Paris, Minuit, 1983.

[3] Jacques Derrida, L’Université sans condition, Paris, Galilée, 2001, p. 45-46.

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