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Vulnérabilité – courte note sur la souveraineté dans Requiem(s) King Lear

Critique de la pièce Requiem(s) – King Lear : Hygiène sociale – Désobéissance civile – Charte des raisons communes – Vodka pour tous, mise en scène par Hanna Abd El Nour, production URD (Québec) et Volte 21 (Montréa), du 13 au 17 janvier 2015 à l’Espace libre.

Par René Lemieux, Montréal

profil_lear_fbPrésentée cette semaine, la pièce Requiem(s) – King Lear : Hygiène sociale… du metteur en scène Hanna Abd El Nour saura sans doute provoquer le spectateur et la spectatrice par l’éclectisme de sa dramaturgie. Mixte parfois étrange entre l’adaptation shakespearienne et la performance-happening, la pièce de théâtre se présente comme une suite de scénettes plus ou moins bien articulées les unes aux autres, s’entrecoupant constamment, dont l’action se déroule autour – et quelques fois au travers – de deux grands « tunnels » de bois placé au centre d’une salle (voir la photo ci-dessous; à la fin de la pièce, une spectatrice suggérait d’y voir de grands squelettes de baleines comme on les présente dans les musées, évoquant à la fois le lourd et le léger – l’image était particulièrement intéressante). Moi qui ne connais rien au théâtre et n’apprécie pas vraiment la maladie mentale, je dois avouer m’être senti mal à l’aise devant les prestations hétéroclites des interprètes : cris, danses délurées, on se met tout nu en chantant le Ô Canada ou on bouffe des fleurs. Étrange impression aussi de voir les interprètes faire ça très, très près du public, en fait là où nous nous trouvions. Car la distinction entre la scène et le public est pratiquement abolie : alors que les interprètes interviennent très souvent dans l’assistance, notamment en nous interpelant ou encore en nous offrant des shooters de vodka, en contrepartie, si on peut dire, on donne la possibilité au spectateur ou à la spectatrice de s’immiscer dans la pièce. D’abord assis-e sur de petit tabouret fait de piles de journaux (voir la deuxième photo), le spectateur ou la spectatrice possède la « souveraineté » de vivre le spectacle comme il ou elle l’entend. C’est ce qu’indiquait le « Guide du spectateur » distribué à l’entrée :

Avertissement

Dans notre théâtre, le spectateur est souverain. Il est libre de vivre son expérience comme il veut, de voyager à sa guise. Il met les lois, dessine les cartes et choisit les itinéraires de son regard et de son écoute. Il est à la fois paysagiste et paysage.

J’avoue ne pas avoir été entièrement séduit par le « concept », mais cet élément de la pièce, la souveraineté, m’a fait penser. La question que je me suis posé tout au long de la pièce est celle-ci : mais où donc est le roi Lear? Je ne suis certainement pas le seul à me l’avoir posé (c’est aussi le cas Marie-Christiane Hellot dans une critique publiée dans la Revue Jeu, ou encore d’Émilie Martz-Kuhn qui donna une courte réflexion sur la pièce après la représentation), c’est peut-être l’intention de la pièce de nous faire chercher le substrat dramatique de Shakespeare dans l’hypertexte présenté. Le metteur en scène s’était proposé de faire de King Lear l’amorce d’un processus créatif de superposition en strates (d’où les accumulations dans le titre), à la manière de plateaux (potentiellement un millier…), et tour à tour les interprètes ont pris en charge certains éléments de King Lear, les personnages, quelques passages du dialogue, etc. – de manière plutôt subtile, toutefois.

Je pose néanmoins une hypothèse interprétative différente de celle du metteur en scène. Cet élément somme toute banal qui m’a fait penser, c’est un moment précis dans la pièce : une jeune femme a pour « rôle » de reculer à tâtons dans le noir, sans regarder derrière elle, passant à travers les spectateurs et les spectatrices. Elle donne de petits coups de pied par derrière comme le ferait un aveugle avec son bâton : elle cherche à sentir si un obstacle (une personne ou une pile de journaux) se trouve derrière elle afin de l’éviter en le contournant. Se produit alors un événement tout à fait exceptionnel : les gens se trouvant sur son chemin, anticipant sa venue, se déplaçaient ou encore écartaient du pied les obstacles pour l’aider à continuer son chemin. (Question de civilité? bien sûr que non, on est dans une pièce de théâtre.)

L’affirmation du « Guide du spectateur » selon laquelle « le spectateur est souverain », je n’y croyais pas vraiment au départ, jusqu’à cette « scène ». Ce que faisait l’interprète – et ce qu’ont fait plusieurs autres tout au long de la pièce –, c’est se mettre en état de vulnérabilité. C’est là la révélation d’un thème de King Lear beaucoup plus intéressant que l’usage des personnages ou des répliques. King Lear, c’est avant tout la mise en scène d’une vulnérabilité inconsciemment voulue, résultat de la donation d’une souveraineté d’une entité à une autre. À travers cette donation, chez Shakespeare comme chez cette interprète qui reculait, c’est l’histoire de l’Occident qui nous est montrée. Donner/accorder une souveraineté, la sienne en l’occurrence, c’est se rendre vulnérable, mais aussi se rendre sensible, réceptif, accueillant, c’est donner l’hospitalité à l’autre, et là, précisément à ce moment-là, aux spectateurs et aux spectatrices.

Au cœur de son problème théologico-politique, l’histoire de l’Occident s’est aussi constituée comme une « donation » de souveraineté : certes fictive  mais la fiction, c’est toujours très effectif , la donation de Constantin qui conféra la souveraineté du territoire italien et les insignes impériaux romains (signum) à l’évêque de Rome fut le moteur d’un questionnement qui perdure encore sur le rôle du spirituel dans la chose publique[1]. Ce questionnement pourrait se formuler comme suit : où se trouve le lieu, s’il y en a un, du monde céleste, de sa représentation, de son pouvoir aussi, dans le monde qui nous est le plus tangible, le monde terrestre, séculier? Vieux débat entre l’idéal et le sensible, l’abstrait et le concret, ou pour parler le langage de la fiction : la représentation – métaphore ou autre – et la chose elle-même. La pièce Requiem(s) – King Lear : Hygiène sociale… joue continuellement sur les frontières rendues floues entre ces mondes, comme si, au final, leurs limites n’étaient jamais assurées. La scène dans laquelle le spectateur ou la spectatrice se trouve immergé-e se présente alors comme processus et produit de la représentation, et le public y prend part, à son corps défendant. Nature naturante et nature naturée, le « Guide du spectateur » nous avait pourtant mis en garde : le public est autant paysagiste que paysage. Ne pourrait-on pas dès lors interpréter le spectacle lui-même comme une donation de souveraineté, dans laquelle Requiem(s) – King Lear… comme entité constituée est en elle-même le roi Lear, et nous, le public comme corps se constituant, ses filles? N’avons-nous pas été aussi les interprètes de cette pièce? Nous incomberait alors, comme c’était le cas des filles de Lear, la responsabilité de l’accueil – à tout le moins la possibilité de sa réalisation.

Qui au final investit dans la créance de l’autre dans cette histoire de passage, d’héritage, mais aussi de perte de la souveraineté? Il y aurait à se demander encore qui, au sortir du spectacle, est encore prêt à faire crédit de la représentation. Comme si le dernier mot avait été donné à un Shakespeare spectral veillant de près la postérité de son œuvre :

All the world’s a stage,
And all the men and women, meerely Players;
They haue their Exits and their Entrances,
And one man in his time playes many parts… (As You Like It, 1599)

Dernière représentation : ce soir, 17 janvier 2015, à l’Espace libre, 1945 rue Fullum, Montréal.

 

Mise en scène : Hanna Abd El Nour
Distribution : Jérémie Aubry, Angie Cheng, Sarah Chouinard-Poirier, Ève Gadouas, Nora Guerch, Karina Iraola et Julien Thibeault
Conception : Jean-François Blouin (conception sonore), Mazen Chamseddine (installation et espace), Fruzsina Lanyi (costumes), Martin Sirois (lumières)
Dramaturgie : Ali Youssof
Direction de production : Laurence Croteau-Langevin
Régie et assistance à la mise en scène : Camille Robillard

[1] Je ne veux pas alourdir le texte qui est déjà trop long – ce ne devait être pourtant qu’une courte note –, mais sur cette question de la donation de la souveraineté dans King Lear, il faut absolument voir une des adaptations les plus fidèles de Shakespeare, à force peut-être d’être infidèle, celle de Ran d’Akira Kurosawa (1985) où le rôle symbolique des insignes de la maison du père (Hidetora Ichimonji) devient l’élément déclencheur du récit qui se soldera par la ruine d’une famille. La révolte de Taro, le fils aîné contre son père, découle de son orgueil : certes il possède le château principal, mais il lui manque encore la bannière et le titre du père qui voulait les conserver jusqu’à sa mort (voir la scène du fou Kyoami qui s’empare de l’étendard).

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Caïn, mon frère

Par Jean François Bissonnette, Paris

Des fous, des monstres, des barbares. Il est commode, lorsque visite l’abomination, d’user de tels mots. Ils désignent ce que le langage ne parvient plus à nommer. Ils mettent des visages sur notre incompréhension. Ils ramènent ainsi dans le champ de la signification ce qui paraît lui échapper, et ce, tout en dissociant radicalement le locuteur de son objet. Ce sont des fous, imperméables à la raison; des monstres, étrangers à l’humain; des barbares, ennemis de la civilisation. Ces mots nous dispensent d’examiner ce qui nous lie à ce dont ils parlent. La cause est entendue: ces gens-là ne sont pas comme nous.

The Body of Abel Found by Adam and Eve, by William Blake (ca. 1826, Tate Gallery, London).

The Body of Abel Found by Adam and Eve, by William Blake (ca. 1826, Tate Gallery, London).

Les attentats survenus en France nous mettent pourtant en face de tensions graves au sein même de nos manières de penser et de vivre. La surprise et l’incrédulité, l’impression d’une violence surgie d’ailleurs, d’une brutalité venue des confins du désert pour se répandre dans les rues de nos métropoles verdoyantes; tout cela découle d’une habitude d’opposer le centre et la périphérie, la norme et l’exception, habitude qui nous aveugle à nous-mêmes. Car les frères Kouachi, car Coulibaly leur complice n’étaient pas des étrangers, mais bien les fils de la société qu’ils ont prise pour cible. Le terrorisme est un matricide.

Dieu n’est pas mort pour tout le monde. L’irrévérencieuse audace des dessinateurs de Charlie Hebdo, c’était un peu manière de danser sur le cadavre divin. On peut rire de tout dès lors qu’on ne croit plus en rien, sinon au droit que nous réclamons de le faire. Liberté d’expression, principe sacré et sans limite. Dans l’inversion du sacré et du profane qui annule la distinction même de ces espaces, le droit à la profanation se pare du nom de vertu et revendique la tolérance.

Lui répond comme un jumeau haineux le cri du moudjahidine, voulant laver dans le sang l’humiliation subie. Faire preuve de tolérance, c’eût été respecter la sensibilité des croyants, dit-il entre deux rafales de Kalashnikov, et l’appel au règne de Dieu clame à son tour son droit à la libre expression. Difficile, contradictoire liberté…

À l’orée des beaux quartiers et de leurs temples dédiés au culte du faste et du luxe, dans ces banlieues en déshérence végète une génération exclue, trop consciente de la faillite des promesses de la République. Pour ces jeunes, la liberté, l’égalité et la fraternité, ce ne sont trop souvent que délits de faciès et candidatures rejetées faute de patronyme bien gaulois. En marge du spectacle de la richesse et du succès, dans l’ombre des feux de la rampe, c’est l’abandon.

Aussi sont-ils nombreux qui partent vers la Syrie en quête d’un absolu de substitution. On leur reproche d’importer les conflits d’ailleurs, conflits qu’alimente pourtant sans cesse la duplicité des puissances occidentales. Logique du boomerang. C’est que la souffrance des Palestiniens, des villageois pakistanais traqués par les drones invisibles, sert de couverture, d’alibi à celle que ces jeunes vivent ici. Le djihad est un langage qui dit l’injustice, mais qui n’attend plus rien de nous.

Face à cette désolation, face au massacre quotidien et oublié, il ne nous restait plus que le rire et le sarcasme pour ne pas perdre la tête. Or, c’est le bouffon qu’on assassine, et les puissants s’assemblent pour honorer ceux qui les moquaient hier encore. Triste ironie. Qu’il était beau, pourtant, qu’il était réconfortant de voir ces millions d’hommes et de femmes défiler dans les rues de Paris et de province. Mais quelle en sera la suite? Historique, cette mobilisation servira-t-elle à cautionner la tentation sécuritaire, le repli sur soi, l’hostilité vengeresse et le rejet? Il est à craindre qu’une telle avenue ne nous plonge plus profondément encore dans une spirale mortifère. La Marseillaise entonnée çà et là dans la foule reste après tout un chant guerrier et sanguinaire. Toujours, le sang appelle le sang.

Plus difficile sera de prendre acte des causes profondes de la violence, qui tend vers nous un visage grimaçant où se reflète souvent notre propre arrogance, notre propre désir d’asservir et d’humilier. Ce n’est plus de tolérance, dont il faut parler, car celle-ci finit toujours par buter sur une différence inassimilable. Le temps est venu de l’hospitalité, et ceci nous oblige à changer le regard que nous portons sur nous-mêmes. Comment nous ouvrirons-nous à l’autre, à l’exclu, au marginal? Qu’accepterons-nous de partager, de sacrifier à son compte avant qu’il ne rompe définitivement avec nous et nous entraîne dans la mort avec lui? Ce n’est pas céder au chantage des intégristes, que d’accepter l’injure; c’est viser, dans la pleine conscience de son impossibilité, à ce qu’un jour advienne la justice.

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La place de la République à Paris pendant la manifestation du 11 janvier 2015 (AFP / Kenzo Tribouillard).

 

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« Les rois pis les maîtres, on les passait au batte en ostie! »

Critique de Bernard Gauthier Rambo de Victor-Lévy Beaulieu, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2014, 254 pages.

Par Simon Labrecque

Comme plusieurs, c’est en regardant l’émission d’Infoman du 23 octobre 2014 que j’ai appris que Victor-Lévy Beaulieu avait publié une biographie du syndicaliste nord-côtier Bernard « Rambo » Gauthier. Le comédien Yves Jacques y lisait des extraits de l’ouvrage, écrit à partir d’entretiens réalisés par VLB avec Rambo au mois de juin 2014 et publié au début du mois d’octobre par les éditions Trois-Pistoles. Le style oratoire de Jacques, plus près de celui de la Comédie française que des parlures colorées de l’est du Québec, créait un écart comique, en particulier pour les familiers d’Infoman qui avaient pu voir et entendre des extraits du témoignage de Rambo devant la Commission Charbonneau. On connaissait son franc-parler et sa prononciation particulière des mots en « -age » : courâge, ouvrâge, maraudâge, mariâge, etc. [Erratum : voir l’addendum en bas du texte.] Les extraits de la biographie laissaient présager une lecture débordante de cette oralité singulière. Sur ce plan, le texte ne déçoit pas.

894044-lune-couvertures-proposee-pour-biographieGrâce à cette oralité, l’ouvrage se lit d’un trait, entre une poignée de tites soucisses dans l’bacon et une pelletée de tourtière a’ec du ketchup. Il peut d’ailleurs avoir une fonction similaire à ces mets, c’est-à-dire opérer un renouage avec certaines formes d’habitation ancrées creux dans le territoire laurentien. Comment vit-on ici, hors de Montréal, de Québec, de Trois-Rivières et de leurs banlieues? Tout au long du texte, VLB affirme son régionalisme et fait sentir que l’histoire de Rambo a beaucoup à voir, ou a même tout à voir, avec l’histoire de l’habitation de la Côte-Nord, région dite « ressource » dont l’exploitation tend à enrichir quelques capitalistes métropolitains tout en appauvrissant les gens de la place.

Après un premier chapitre qui raconte rapidement le peuplement de la Côte-Nord par les ouvriers francophones et les entrepreneurs anglophones, VLB raconte comment Rambo est né dans une famille qui pratiquait le braconnage depuis quelques générations pour survivre. Au moyens de petits récits contés par Rambo lui-même, on apprend qu’après une enfance et une adolescence mouvementées durant lesquelles il a développé un caractère assez « malcommode » et a dû déménager à quelques reprises en fonction des emplois disponibles dans les usines, Rambo s’est enrôlé dans les Forces armées canadiennes pour sept ans, de 1985 à 1992. Il y opérait de la machinerie lourde et participait au soutien logistique, au Canada, en Allemagne, en Norvège et au Koweït. À sa sortie des Forces, Rambo a passé quelques années dans le monde peu recommandable du commerce des psychotropes sur la Côte-Nord, puis s’en est sorti et a progressivement commencé à faire du syndicalisme en tant qu’opérateur de machinerie lourde dans le domaine de la construction.

Les derniers chapitres se concentrent sur le « syndicalisme de combat » de Rambo, ainsi que sur sa participation volontaire aux audiences de la Commission Charbonneau. Actif au sein du local 791 de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Rambo s’est fait connaître dans la sphère publique par sa participation active à la lutte contre le phénomène de la « mobilité provinciale », qui permet à des travailleurs de partout au Québec de travailler légalement n’importe où sur le territoire – et donc, par exemple, à des gens de Longueuil, de Québec ou d’Alma de venir s’enrichir pendant quelques mois à Baie-Comeau avant de repartir sans laisser de traces. Dans ce cadre, certains entrepreneurs s’assurent même d’acheter des produits de base – outils, vêtements, papier de toilette, etc. – dans leur région d’origine plutôt que sur la Côte-Nord! À ce jour, les combats syndicaux de Rambo ont principalement consistés à s’assurer de l’embauche, à compétence égale, de travailleurs locaux (y compris des membres de la communauté innue, dont il est issu) plutôt que de travailleurs de l’extérieur (qui tendent parfois à ignorer les conventions collectives, en particulier les clauses sur la sécurité et le temps de travail, afin de maximiser leurs revenus). Ces combats ont nécessité de parler – parfois avec force – aux entrepreneurs de la région et d’ailleurs, ainsi qu’aux travailleurs eux-mêmes. Ces luttes ont aussi créés des tensions entre les syndicalistes de la région et ceux de Montréal, puisque ces derniers tendent à favoriser la « mobilité provinciale » pour « leurs membres ». C’est pour faire connaître ces enjeux et pour clarifier sa mauvaise réputation de fier à bras (éventuellement disséminée par des syndicalistes métropolitains et des entrepreneurs rancuniers) que Rambo a accepté de participer aux audiences de la Commission Charbonneau.

Le livre de VLB donne à penser la complexité du rapport entre le travail salarié et l’habitation du territoire. Il le fait sur un mode passablement héroïsant, dans le mesure où Rambo est présenté comme un homme exemplaire qui est parvenu à lutter efficacement contre l’exploitation capitaliste des régions ressources, malgré, ou même grâce aux effets délétères de cette exploitation sur sa propre vie quotidienne. Par ce récit, on rencontre bien sûr la question pérenne d’une complicité aliénante entre le Capital et les syndicats qui tentent de l’humaniser sans toutefois le renverser. Il y va d’une lutte entre « les Grands » et « les petites gens », entre « les rois pis les maîtres » d’un côté et « le peuple » de l’autre – de quelque chose comme une guerre de classes, mais mise sous le signe du pragmatisme politique des petites victoires concrètes, plutôt que sous celui de l’idéalisme radical d’une grande Fin du Capital.

Bien que je recommande sans retenue la lecture de l’ouvrage, je me dois en terminant de souligner l’inclusion d’une série d’erreurs factuelles regrettables (outre les coquilles) dans cette biographie qui fait souvent l’effort de mettre en contexte les événements qu’elle raconte. Lorsque VLB narre le passage de Rambo dans les Forces armées canadiennes, il écrit ce paragraphe sur son retour de la base d’Edmonton et son déploiement en Allemagne :

Malgré son endurance, Rambo n’a pas été mécontent de rentrer à Valcartier après quelques jours passés en permission à Port-Cartier. Il avait à peine mis les pieds à la base qu’on lui apprenait qu’on l’envoyait en Allemagne, en compagnie d’un bataillon de soldats. Les Américains y avait une base militaire, à Lahr, sur la rive droite du Rhin, donc en République fédérale d’Allemagne qu’ils occupaient avec les alliés anglais depuis la fin de la Deuxième Grande Guerre. Pour leur part, les Russes s’étaient appropriés tout l’ouest allemand et en avait fait la République démocratique d’Allemagne. Berlin avait subi le même morcellement; en fait, la ville avait été coupée en deux, l’est étant sous l’autorité des Américains et de leurs alliés, et l’ouest sous la férule des Soviétiques. Un grand nombre de Berlinois de l’ouest ne voulant pas être sous la coupe communiste fuyaient vers Berlin-Est. C’est pour les en empêcher que Staline fit construire en une nuit le Mur de Berlin, symbole de « la guerre froide » entre l’Empire communiste soviétique et l’Occident démocratique (p. 115-116).

L’autorité de l’auteur est telle que j’ai douté, à la lecture de ce paragraphe, d’avoir méconnu jusqu’à ce jour le sens de la division Est-Ouest en Allemagne entre 1945 et 1990. Or, c’est bien VLB qui commet l’erreur d’inverser l’Est et l’Ouest dans le paragraphe cité : la République fédérale allemande était à l’Ouest et la République démocratique allemande était bien à l’Est. De même, c’est vers Berlin-Ouest qu’on passait pour fuir le régime communiste, et non vers Berlin-Est, qui était sous l’autorité soviétique! La majorité de l’Allemagne est par ailleurs située sur la « rive droite du Rhin ». Enfin, la construction du mur de Berlin à partir de la nuit du 12 au 13 août 1961 n’a pas été ordonnée par Staline, dans la mesure où celui-ci est mort à Moscou le 5 mars 1953.

On s’efforcera de ne voir là qu’une inattention sans conséquence de la part de VLB ou de ses collaborateurs, mais espérons que les faits seront corrigés dans les prochains tirages. Il y va en effet de la confiance qu’on peut accorder au récit dans ses moindres détails. Pour une biographie qui se veut une invitation à la lutte politique, ce type de détails importe.

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Les zones d’occupation alliées dans l’Allemagne post-1945, avec la zone soviétique (rouge), la frontière allemande intérieure (ligne noire en gras) et la zone d’où les troupes britanniques et américaines se sont retirées en juillet 1945 (mauve). Les limites provinciales sont celles de l’Allemagne de Weimar avant l’arrivée au pouvoir des nazis et avant l’établissement des états fédéraux (Länder) contemporains.

 

Addendum (5 janvier 2014)

Un lecteur me fait remarquer avec raison que ce n’est pas Rambo qui prononce les mots en « -age » de façon particulière, mais bien Ken Pereira (voir la vidéo ci-dessous). Mes excuses pour cette erreur factuelle!

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