« Les rois pis les maîtres, on les passait au batte en ostie! »

Critique de Bernard Gauthier Rambo de Victor-Lévy Beaulieu, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2014, 254 pages.

Par Simon Labrecque

Comme plusieurs, c’est en regardant l’émission d’Infoman du 23 octobre 2014 que j’ai appris que Victor-Lévy Beaulieu avait publié une biographie du syndicaliste nord-côtier Bernard « Rambo » Gauthier. Le comédien Yves Jacques y lisait des extraits de l’ouvrage, écrit à partir d’entretiens réalisés par VLB avec Rambo au mois de juin 2014 et publié au début du mois d’octobre par les éditions Trois-Pistoles. Le style oratoire de Jacques, plus près de celui de la Comédie française que des parlures colorées de l’est du Québec, créait un écart comique, en particulier pour les familiers d’Infoman qui avaient pu voir et entendre des extraits du témoignage de Rambo devant la Commission Charbonneau. On connaissait son franc-parler et sa prononciation particulière des mots en « -age » : courâge, ouvrâge, maraudâge, mariâge, etc. [Erratum : voir l’addendum en bas du texte.] Les extraits de la biographie laissaient présager une lecture débordante de cette oralité singulière. Sur ce plan, le texte ne déçoit pas.

894044-lune-couvertures-proposee-pour-biographieGrâce à cette oralité, l’ouvrage se lit d’un trait, entre une poignée de tites soucisses dans l’bacon et une pelletée de tourtière a’ec du ketchup. Il peut d’ailleurs avoir une fonction similaire à ces mets, c’est-à-dire opérer un renouage avec certaines formes d’habitation ancrées creux dans le territoire laurentien. Comment vit-on ici, hors de Montréal, de Québec, de Trois-Rivières et de leurs banlieues? Tout au long du texte, VLB affirme son régionalisme et fait sentir que l’histoire de Rambo a beaucoup à voir, ou a même tout à voir, avec l’histoire de l’habitation de la Côte-Nord, région dite « ressource » dont l’exploitation tend à enrichir quelques capitalistes métropolitains tout en appauvrissant les gens de la place.

Après un premier chapitre qui raconte rapidement le peuplement de la Côte-Nord par les ouvriers francophones et les entrepreneurs anglophones, VLB raconte comment Rambo est né dans une famille qui pratiquait le braconnage depuis quelques générations pour survivre. Au moyens de petits récits contés par Rambo lui-même, on apprend qu’après une enfance et une adolescence mouvementées durant lesquelles il a développé un caractère assez « malcommode » et a dû déménager à quelques reprises en fonction des emplois disponibles dans les usines, Rambo s’est enrôlé dans les Forces armées canadiennes pour sept ans, de 1985 à 1992. Il y opérait de la machinerie lourde et participait au soutien logistique, au Canada, en Allemagne, en Norvège et au Koweït. À sa sortie des Forces, Rambo a passé quelques années dans le monde peu recommandable du commerce des psychotropes sur la Côte-Nord, puis s’en est sorti et a progressivement commencé à faire du syndicalisme en tant qu’opérateur de machinerie lourde dans le domaine de la construction.

Les derniers chapitres se concentrent sur le « syndicalisme de combat » de Rambo, ainsi que sur sa participation volontaire aux audiences de la Commission Charbonneau. Actif au sein du local 791 de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Rambo s’est fait connaître dans la sphère publique par sa participation active à la lutte contre le phénomène de la « mobilité provinciale », qui permet à des travailleurs de partout au Québec de travailler légalement n’importe où sur le territoire – et donc, par exemple, à des gens de Longueuil, de Québec ou d’Alma de venir s’enrichir pendant quelques mois à Baie-Comeau avant de repartir sans laisser de traces. Dans ce cadre, certains entrepreneurs s’assurent même d’acheter des produits de base – outils, vêtements, papier de toilette, etc. – dans leur région d’origine plutôt que sur la Côte-Nord! À ce jour, les combats syndicaux de Rambo ont principalement consistés à s’assurer de l’embauche, à compétence égale, de travailleurs locaux (y compris des membres de la communauté innue, dont il est issu) plutôt que de travailleurs de l’extérieur (qui tendent parfois à ignorer les conventions collectives, en particulier les clauses sur la sécurité et le temps de travail, afin de maximiser leurs revenus). Ces combats ont nécessité de parler – parfois avec force – aux entrepreneurs de la région et d’ailleurs, ainsi qu’aux travailleurs eux-mêmes. Ces luttes ont aussi créés des tensions entre les syndicalistes de la région et ceux de Montréal, puisque ces derniers tendent à favoriser la « mobilité provinciale » pour « leurs membres ». C’est pour faire connaître ces enjeux et pour clarifier sa mauvaise réputation de fier à bras (éventuellement disséminée par des syndicalistes métropolitains et des entrepreneurs rancuniers) que Rambo a accepté de participer aux audiences de la Commission Charbonneau.

Le livre de VLB donne à penser la complexité du rapport entre le travail salarié et l’habitation du territoire. Il le fait sur un mode passablement héroïsant, dans le mesure où Rambo est présenté comme un homme exemplaire qui est parvenu à lutter efficacement contre l’exploitation capitaliste des régions ressources, malgré, ou même grâce aux effets délétères de cette exploitation sur sa propre vie quotidienne. Par ce récit, on rencontre bien sûr la question pérenne d’une complicité aliénante entre le Capital et les syndicats qui tentent de l’humaniser sans toutefois le renverser. Il y va d’une lutte entre « les Grands » et « les petites gens », entre « les rois pis les maîtres » d’un côté et « le peuple » de l’autre – de quelque chose comme une guerre de classes, mais mise sous le signe du pragmatisme politique des petites victoires concrètes, plutôt que sous celui de l’idéalisme radical d’une grande Fin du Capital.

Bien que je recommande sans retenue la lecture de l’ouvrage, je me dois en terminant de souligner l’inclusion d’une série d’erreurs factuelles regrettables (outre les coquilles) dans cette biographie qui fait souvent l’effort de mettre en contexte les événements qu’elle raconte. Lorsque VLB narre le passage de Rambo dans les Forces armées canadiennes, il écrit ce paragraphe sur son retour de la base d’Edmonton et son déploiement en Allemagne :

Malgré son endurance, Rambo n’a pas été mécontent de rentrer à Valcartier après quelques jours passés en permission à Port-Cartier. Il avait à peine mis les pieds à la base qu’on lui apprenait qu’on l’envoyait en Allemagne, en compagnie d’un bataillon de soldats. Les Américains y avait une base militaire, à Lahr, sur la rive droite du Rhin, donc en République fédérale d’Allemagne qu’ils occupaient avec les alliés anglais depuis la fin de la Deuxième Grande Guerre. Pour leur part, les Russes s’étaient appropriés tout l’ouest allemand et en avait fait la République démocratique d’Allemagne. Berlin avait subi le même morcellement; en fait, la ville avait été coupée en deux, l’est étant sous l’autorité des Américains et de leurs alliés, et l’ouest sous la férule des Soviétiques. Un grand nombre de Berlinois de l’ouest ne voulant pas être sous la coupe communiste fuyaient vers Berlin-Est. C’est pour les en empêcher que Staline fit construire en une nuit le Mur de Berlin, symbole de « la guerre froide » entre l’Empire communiste soviétique et l’Occident démocratique (p. 115-116).

L’autorité de l’auteur est telle que j’ai douté, à la lecture de ce paragraphe, d’avoir méconnu jusqu’à ce jour le sens de la division Est-Ouest en Allemagne entre 1945 et 1990. Or, c’est bien VLB qui commet l’erreur d’inverser l’Est et l’Ouest dans le paragraphe cité : la République fédérale allemande était à l’Ouest et la République démocratique allemande était bien à l’Est. De même, c’est vers Berlin-Ouest qu’on passait pour fuir le régime communiste, et non vers Berlin-Est, qui était sous l’autorité soviétique! La majorité de l’Allemagne est par ailleurs située sur la « rive droite du Rhin ». Enfin, la construction du mur de Berlin à partir de la nuit du 12 au 13 août 1961 n’a pas été ordonnée par Staline, dans la mesure où celui-ci est mort à Moscou le 5 mars 1953.

On s’efforcera de ne voir là qu’une inattention sans conséquence de la part de VLB ou de ses collaborateurs, mais espérons que les faits seront corrigés dans les prochains tirages. Il y va en effet de la confiance qu’on peut accorder au récit dans ses moindres détails. Pour une biographie qui se veut une invitation à la lutte politique, ce type de détails importe.

Germany_occupation_zones_with_border

Les zones d’occupation alliées dans l’Allemagne post-1945, avec la zone soviétique (rouge), la frontière allemande intérieure (ligne noire en gras) et la zone d’où les troupes britanniques et américaines se sont retirées en juillet 1945 (mauve). Les limites provinciales sont celles de l’Allemagne de Weimar avant l’arrivée au pouvoir des nazis et avant l’établissement des états fédéraux (Länder) contemporains.

 

Addendum (5 janvier 2014)

Un lecteur me fait remarquer avec raison que ce n’est pas Rambo qui prononce les mots en « -age » de façon particulière, mais bien Ken Pereira (voir la vidéo ci-dessous). Mes excuses pour cette erreur factuelle!

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