Remarques sur l’existence discutable de Gian Battista de Contugi, auteur prétendu d’un ouvrage obscur

Par Simon Labrecque

D’ailleurs, nous ne sommes pas trop assurés qu’il existe quelque part une entité géographique, et dans une faible mesure économique, appelée Italie. […] L’existence effective de Gianfranco Sanguinetti lui-même est au plus haut point discutable. […] Nous dirons aussi franchement que nous connaissons nombre de personnes estimables, ou même travaillant dans la presse d’information ou dans la distribution des livres, et qui ne cachent pas qu’elles ont été amenées à conclure que les Éditions Champs Libre n’existaient pas non plus. […] Après tout cela, nous ne nous permettrons pas de laisser ouverte cette question de savoir si le monde où nous sommes, et dont vous lisez chaque jour les toutes dernières informations, existe vraiment? Nous sommes en mesure d’assurer qu’il existe encore pour le moment.

Déclaration des éditions Champ Libre, parue dans Le Monde le 24 février 1976, rédigée par Guy Debord.

Le court texte intitulé « Le récit est un piège » qui ouvre le livre Le récit est un piège de Louis Marin se termine par une longue citation éminemment intéressante attribuée par Marin à un certain Gian Battista de Contugi[1]. Dans cette longue citation de trois pages, il est question des principes du piégeage et de différents types de pièges. En cherchant à retracer la source de ces lignes, j’en suis toutefois venu à douter de l’existence dudit de Contugi et de son traité Des pièges, de leur composition et de leur usage. Voici le récit de ce soupçon, dont l’enjeu est le devenir des indices et même des preuves de l’existence qui, à l’ère digitale, se mesure en degrés.

 

Le récit de Marin

La dernière partie du texte qui ouvre le livre de Marin débute par une longue citation sans attribution, mais au ton très pascalien, qui recommande d’imaginer Platon et Aristote écrivant leurs livres de philosophie politique d’un ton rieur et joueur, plutôt que sérieusement[2]. Suit un court paragraphe sur le rire, le sérieux et les fous, puis ceci : « Pourquoi donc ne pas commencer par le petit récit que voici en épigraphe à tout mon propos. »[3] Vient alors un paragraphe qui présente la longue citation de deux extraits qui va conclure cette partie introductive du bouquin.

Pour rendre mon soupçon intelligible, il importe d’abord de citer cette présentation en entier. Marin raconte :

J’ai eu la bonne fortune de découvrir, il y a peut-être trois ans, un ouvrage dont voici deux extraits. Ils ont été l’occasion de mes essais jusqu’à la phrase qui les titre. Ce volumineux in-folio de près de neuf cents pages traitant Des pièges, de leur composition et de leur usage fut obscurément publié à Venise dans la première décennie du XVIe siècle par un non moins obscur citoyen de Volterra, Gian Battista de Contugi, conseiller politique et militaire des Sforza, qui aurait fui le Milanais, suspect d’intrigues et de conspirations, pour se réfugier dans une retraite – une chartreuse, dit-on – sur les territoires de terre ferme de la République de Venise. Je me suis pris à rêver d’un second Machiavel, contemporain du premier et dont les méditations sur les pièges auraient précédé de quelques années les publications de l’autre. Le livre est écrit en latin et illustré par de fort beaux dessins et schémas de dispositifs de pièges dus à un architecte et ingénieur militaire du nom de Francesco Nori[4].

Les citations que Marin affirme ensuite extraire de l’ouvrage et traduire du latin incluent des références qui ont toutes les apparences de la précision. La première, sur les principes du piégeage et sur la possibilité et l’importance de les étudier, se termine par la référence « (Préambule, fol. 82, ro). »[5] La seconde, qui présente une typologie des pièges (« piège de la fantaisie », « piège de l’appétit » et « piège de la force ou du mouvement ») se termine par la référence « (1re partie, fol. 154, vo). »[6]

Les passages cités sont remarquables, inspirants. À leur lecture, j’ai immédiatement désiré retracer cet opuscule de Gian Battista de Contugi. J’ai donc fait une recherche là où je me trouvais, dans le catalogue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Je n’ai rien trouvé. J’ai alors tenté de localiser l’obscur traité autrement, par internet.

 

Google DouteTM

Suivant l’usage, j’ai écrit « Gian Battista de Contugi » dans la barre de recherche de Google. Sans guillemets, cela donne 5 480 000 résultats. Avec guillemets, on en obtient dix. Dans les deux cas, la liste des premiers résultats est identique.

Les dix résultats de recherche du nom complet entre guillemets sont des livres et des articles dits scientifiques. En voici la liste, dans l’ordre, chaque référence étant suivie des précisions bibliographiques rendues possibles par Google Books :

  1. Eco’s Chaosmos: From the Middle Ages to Postmodernity, de Cristina Farronato, Toronto, University of Toronto Press, 2003, p. 63 – de Contugi est également référencé dans l’index, p. 242;
  2. Maelzel’s Chess Player: Sigmund Freud and the Rhetoric of Deceit, de Robert Wilcocks, Lanham (Md.), Rowman & Littlefield, 1994, p. 178 note 15 – de Contugi est également référencé dans l’index, p. 342;
  3. « Practiques » et « practiqueurs ». La vie politique à la fin du règne de Henri III (1584-1589), de Xavier Le Person, préface de Denis Crouzet, Genève, Droz, 2002, pp. 108-109 – de Contugi est également référencé dans l’index, p. 635, avec la description « rhéteur vénitien »;
  4. « The Ordinary as Subterfuge: Alice Munro’s ‘Pictures of the Ice’ », de Héliane Ventura, Journal of the Short Story in English, no38, printemps 2002, en ligne, par. 1 et 8;
  5. Jorge Luis Borges, vérité et univers fictionnels, de Jean-Pierre Mourey, Liège et Bruxelles, Pierre Mardaga, 1988, p. 167;
  6. « ‘Le renard dit au lion…’ (Alcibiade Majeur, 123a), ou Socrate à la manière d’Ésope », de Marie-Laurence Desclos, dans L’animal dans l’Antiquité, sous la dir. de Gilbert Romeyer Dherbey, Paris, Vrin, coll. « Histoire de la philosophie » éd. par Barbara Cassin et Jean-Louis Labarrière, 1997, p. 402 note 26;
  7. Supercheries littéraires. La vie et l’œuvre des auteurs supposés, de Jean-François Jeandillou, préface de Michel Arrivé, Genève, Droz, 2001, p. 472 – ouvrage publié une première fois en 1989 aux éditions Usher;
  8. « Les usages d’une souveraineté contestée. La maison de Lorraine, le grand-duché de Toscane et les villes de Provence au temps de la Ligue (1589-1595) », de Fabrice Micallef, Cahiers de la Méditerranée, no 86, 2003, en ligne, par. 20;
    Micallef fait référence à de Contugi dans deux autres articles :
    8.1 – « Incidents, rites et stratégies. La violence dans la négociation internationale à la fin du XVIe siècle », dans Regards croisés sur une réalité plurielle : la violence, sous la dir. de Lucien Faggion et Christophe Regina, Paris, CNRS, 2010, en ligne, p. 17 du document PDF;
    8.2 – « ‘Sous ombre de protection’. Stratégie et projets politiques pendant les ‘affaires de Provence’ (France-Espagne-Italie, 1589-1596) », Revue historique, CCCXII/4, no 656, p. 779;
  9. Parti pris du réel, de Christian Cavaillé, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 15;
  10. « Mirbeau et les ruses de l’écriture : la part d’ombre dans l’œuvre romanesque », de Arnaud Vareille, Cahiers Octave Mirbeau, no 8, 2001, en ligne, p. 17.

Parmi ces douze références (1 à 10, incluant 8.1 et 8.2), une seule, celle de Christian Cavaillé (9), ne mentionne pas le nom de Louis Marin avec celui de Gian Battista de Contugi. Cela s’explique peut-être par le contexte de la référence de Cavaillé : dans la préface, une liste de noms propres associés à des notions (ici, les pièges) qui on joué un rôle dans l’écriture des essais de « philosophie en petite(s) forme(s) » qui composent Parti pris du réel. Dans tous les autres cas, il semble que c’est uniquement par Marin qu’on connaît l’existence du traité du XVIe siècle sur les pièges et de son auteur « vénitien ». Tous les auteurs cités, excepté Jeandillou (7), reprennent en tout ou en partie la typologie des pièges (« piège de la fantaisie », « piège de l’appétit » et « piège de la force ou du mouvement ») citée par Marin – voire, par quelqu’un qui cite Marin citant de Contugi –, afin d’analyser pour leur compte des textes ou des pratiques spécifiques.

Surtout, pour celui ou celle qui tente de dénicher une copie de l’opuscule séduisant, aucune des références répertoriées n’aide à mieux le localiser, si ce n’est la référence de Jean-François Jeandillou (7) qui énonce en fait que le traité est introuvable car inexistant! Dans le chapitre « L’auteur en question » de Supercheries littéraires, section « 2. Auteurs imaginaires non (encore) révélés », sous-section « 2.a Auteur prétendu », Jeandillou écrit en effet :

Dans les exemples précédents, l’auteur X se portait en quelque sorte garant de la fiction par le seul fait d’apposer son nom en couverture. Pour peu que cette mention disparaisse, la ligne de démarcation entre réel et imaginaire s’estompe, le statut de Y devient plus ambigu. Nul indice éditorial ne permet de l’assimiler avec certitude à une chimère, non plus qu’à un être véritablement déclaré à l’état civil. Peut être dit prétendu l’auteur Y apparaissant dans un texte à caractère référentiel (essai critique, compte rendu journalistique, biographie ou autobiographie) généralement signé par un scripteur X qui garantit, en l’occurrence, la véracité de son propre discours. Inscrit dans un contexte de régime « sérieux », le procédé correspond à ce qu’il est convenu d’appeler une fausse référence. Comme celles de l’auteur fictif, les œuvres attribuées à l’auteur prétendu peuvent être présentées de façon allusive ou citées, parfois in extenso; mais les exemples en sont beaucoup plus rares car le signataire, qui mystifie son lecteur en invoquant des autorités factices, prend aussi le risque de se discréditer. N’en retenons pour exemple que certains écrits d’Ad. Ripotois, mis au jour par le linguiste Michel Arrivé, ou encore Le récit est un piège (Minuit, 1978, pp. 11-14), exégèse que le sémioticien Louis Marin plaçait ostensiblement sous l’égide d’un « obscur » Gian Battista de Contugi : intitulé Des pièges, de leur composition et de leurs usages, le maître ouvrage de ce « conseiller politique et militaire des Sforza » aurait été « obscurément publié à Venise dans la première décennie du XVIe siècle », sous la forme d’un « volumineux in-folio de près de neuf cents pages » dont Marin traduit quelques paragraphes d’après l’original latin[7].

Excepté l’index, c’est là la seule mention de Marin dans Supercheries littéraires. Jeandillou ne donne donc pas d’autres détails ou de preuve du caractère chimérique, imaginaire ou fictif de Gian Battista de Contugi et de son « maître ouvrage ». Face au fait que Marin semble être la seule source d’information sur le sujet, cependant, il serait imprudent de rejeter l’affirmation de Jeandillou. De surcroît, à la lecture des remarques de Marin sur le rire, le sérieux et les pièges, il serait plus sage d’évaluer la possibilité que de Contugi n’existe pas, ou qu’il n’a d’autre existence que celle que lui confère le récit de Marin ainsi que sa « survie citationnelle »[8].

 

Véridiction et noms de l’histoire

À la relecture suspicieuse, on remarque que Marin annonce bien et sa longue citation et le paragraphe introductif cité plus haut comme un récit. Il mentionne aussi, dans le récit déjà, qu’il s’est « pris à rêver d’un second Machiavel ». Ne pas donner de référence pour la citation reconnaissable de Pascal qui précède ce récit permet en outre à l’auteur d’augmenter la crédibilité des passages attribués à de Contugi en donnant des références apparemment très précises à un ouvrage qu’il nous présente comme obscur, ce qui permet au lecteur de ne pas se soucier de sa propre ignorance. Fait crucial, c’est précisément ce type de réflexion, de « démontage » de pièges narratifs que Marin encourage dès les premières lignes de son livre, avant ledit récit qui semble pourtant avoir échappé à la vigilance des commentateurs, exception faite de Jeandillou.

Tombe de Francesco Nori

Tombe de Francesco Nori, par Antonio Rossellino, 1478. Église de Santa Croce, Florence. © Courtauld Institute of Art

Pour qui connaît un peu la Renaissance italienne, l’attribution des dessins et des schémas parsemant le livre Des pièges à « un architecte et ingénieur militaire du nom de Francesco Nori » a également pour effet d’augmenter la crédibilité de l’affirmation de l’existence de Gian Battista de Contugi. Il est en effet indubitable qu’un Francesco Nori a existé et qu’il avait même des liens étroits avec les intrigues politiques autour du clan des Médicis à Florence à la fin du XVe siècle. Dans l’Église Santa Croce, on trouve la tombe d’un Francesco Nori, ami de Laurent de Médicis, mort en défendant ce dernier lors de l’attaque des conspirateurs Pazzi le dimanche 26 avril 1478. Il est peu probable que cet homme ait fait des dessins et des schémas de pièges pour illustrer un livre « obscur » paru – s’il a jamais paru – à Venise plusieurs décennies après sa mort violente.

Pour qui – comme Marin? – a lu l’Histoire de Florence de Machiavel, il sera aussi tentant d’associer Gian Battista de Contugi, supposément de Volterra, à un certain Giovanni de Contugi et à son frère, Arcolano, qui ont pris part aux luttes entre Volterra et Florence en 1428, quatre décennies avant la naissance de Machiavel[9]. Enfin, qui est au fait des moqueries de Molière au sujet des médecins-charlatans vendant de l’orviétan saura peut-être que l’orviétan, « faux antidote des XVIIe et XVIIIe siècles », est réputé avoir été introduit en France par un certain Christoforo Contugi, natif d’Orvieto en Italie, qui devint riche et célèbre au temps de la Fronde et tenta de faire approuver sa « drogue » par des docteurs et même le doyen de la Faculté de médecine de Paris en échange d’argent sonnant. À ces mauvaises réputations des Contugi, n’est-il pas loisible au piégeur d’ajouter celle d’un savoir technique des principes et des ressorts des pièges dans la guerre, la chasse, la politique et l’écriture de l’histoire?

Le marchand d'orviétan de campagne

Marchand d’orviétan de campagne

L’existence de Gian Battista de Contugi, auteur prétendu du traité Des pièges, de leur composition et de leur usage, est au mieux discutable. Son inexistence n’est toutefois pas plus avérée, puisque la rumeur persiste et même se répand à son sujet, à partir des lignes écrites de la main de Louis Marin. À l’ère digitale, ces recherches autour d’un soupçon ont – pour l’instant du moins – pris quelques minutes ou quelques heures, plutôt que des jours, des mois ou des années. Ne faudrait-il pas tout de même traverser l’Atlantique pour aller vérifier les archives, soit en Italie, soit chez Louis Marin, s’il a laissé des archives à sa mort en 1992? Quoi qu’il en soit, ces complications sauront séduire certains lecteurs qui ne pourront dès lors plus refermer Le récit est un piège sans avoir vérifié à chaque page si Contugi est mentionné à nouveau, s’il réapparaît et augmente ainsi son degré d’existence.

 

[1] Louis Marin, Le récit est un piège, Paris, Minuit, coll. « Critique », 1978, pp. 12-14. Je dois la découverte de ce livre à Charles Deslandes, à l’occasion d’un travail collectif placé sous l’intitulé Critiques de la souveraineté. Interpellation plébéienne, récit et violence, sous l’impulsion du Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine (GRIPAL). Ce travail a donné lieu à un panel en juillet 2014. Il donnera lieu ce printemps à la parution d’un numéro des Cahiers des imaginaires. Je suis infiniment redevable à Jade Bourdages pour son invitation et son engagement dans le travail en cours sur les pièges de la souveraineté.

[2] Une recherche rapide sur internet révèle que la citation est véritablement de Blaise Pascal, du fragment des Pensées dit « Pyrrhonisme ». Rappelons que Pyrrhon d’Élis était un philosophe sceptique du IVe siècle av. J.-C. qui doutait de tout. L’idée que les philosophes de l’Antiquité ne se prenaient pas au sérieux – ou, moins que nous le croyons – est déjà présente dans les Essais de Montaigne. Elle sera partiellement reprise par Leo Strauss, qui lit La République de Platon comme une critique astucieuse de l’idéalisme politique, plutôt que comme un programme politique qu’il faudrait chercher à réaliser (cette dernière lecture étant celle de Karl Popper, par exemple, qui fait de Platon un philosophe proto-totalitaire).

[3] Louis Marin, op. cit., p. 11.

[4] Ibid.

[5] Ibid., p. 13.

[6] Ibid., p. 14.

[7] Notons au passage que Jeandillou modifie le titre du mystérieux traité, en écrivant « et de leurs usages » plutôt que « et de leur usage », comme Marin l’écrit.

[8] J’emprunte cette notion à Robert Hébert, « Au diapason d’une époque », dans Usages d’un monde, Montréal, Trahir, 2012, en ligne, p. 38.

[9] Nicolas Machiavel, Histoire de Florence, trad. de Jean-Vincent Périès, revue et corrigée, Paris, Charpentier, 1842, en ligne, livre IV, pp. 192-193.

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