Archives quotidiennes : 9 avril 2015

L’Université de la société

Par Gilles Gagné, professeur titulaire au Département de sociologie, Université Laval

Le directeur du département de sociologie a écrit un papier d’opinion [MàJ : ce texte, légèrement raccourci, a également été publié ce matin dans Le Devoir – NdÉ, 10 avril 2015] où il associe les étudiants qui font la grève à des preneurs d’otage, une vue qui est en parfaite conformité avec l’air du temps, jusque dans les métaphores qu’elle utilise. Notre collègue professe une doctrine sociologique selon laquelle il faut interpréter les « comportements » collectifs sur une base individualiste, une doctrine elle aussi en accord avec le bon sens régnant. Cela vous donne des preneurs d’otage dopés à l’idéologie du grand soir (comme le constate la science en toute objectivité) qui s’en prennent à une victime innocente, l’Institution universitaire, elle-même une sorte d’immaculée conception issue de la célèbre paire de clichés que forment Humboldt et Newman. Mon directeur, en somme, est allé plus loin que mon ex-doyen dans le refus d’être identifié à ses étudiants et, dans une ville où la droite radiophonique en haillons fait et défait les maires et les députés, il a voulu faire avancer la cause de la science et accroître son audience en montrant qu’elle pouvait, à l’occasion et en toute bonne conscience, hurler avec les loups.

Je ne suis pas convaincu que mon directeur a mieux réussi que mon ex-doyen à faire valoir l’utilité de la vraie science aux yeux des idiots qui servent d’escortes à l’austérité néolibérale et qui voient dans la guerre de tous contre tous des chances d’avancement social. Les apostats qui, comme mes deux collègues, demandent leur entrée dans les poubelles de l’opinion dominante y sont accueillis avec des sarcasmes qui leur échappent et, finalement, tournés en ridicules; on ne s’improvise pas combattant de la révolution néolibérale.

Mais revenons aux prises d’otages.

en-rachachant

En rachâchant, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1982).

Ceux et celles qui fréquentent l’université à titre d’étudiants se préparent à assumer dans la société de demain la fonction du « jugement ». Nous demandons en effet aux personnes qui ont l’occasion et le désir de persévérer sur les bancs pendant plus de vingt ans de jouer dans la société l’un ou l’autre des rôles, toujours plus nombreux mais toujours menacés, où il faut avoir longuement cultivé la capacité de faire des distinctions et de poser des jugements pour contribuer utilement à la vie collective. L’université sert à intégrer ses membres aux nombreux métiers, arts, sciences, professions ou disciplines qu’elle abrite, et cela afin de leur rendre accessible les gigantesques accumulations d’expériences qui font les cultures et les civilisations. Il faut des milliers d’années pour inventer les mathématiques ou la ferblanterie et c’est une bonne chose qu’il ne soit pas nécessaire de recommencer à zéro à chaque génération. Grâce à leur formation, les étudiants d’aujourd’hui pourront demain juger de la manière de faire un pont solide ou des précautions qu’il faut prendre pour orienter les enfants de la maternelle vers les sentiers de la liberté. Ils auront la charge de ce qui est beau, droit, solide, économique, durable, vrai, valable, sain, sensible, ouvert, respectueux, libre, juste ou utile. Dans toutes leurs multiples fonctions – culturelles, politiques, économiques ou pédagogiques – ils devront constamment revenir puiser dans leur longue formation (et dans le « collège invisible » dont cette formation les aura fait membres) l’inspiration nécessaire à leur effort d’améliorer au quotidien, par leurs actions et leurs décisions, la société dont ils se seront portés responsables. Les diverses « humanités » historiques dont est fait l’Univers humain sont autant de longues accumulations de savoirs, de tours de main et de codifications de la sensibilité; et c’est l’existence même de ces humanités qui se trouve dans la manière dont chacune se reproduit, se critique et s’accroît. Plus que la main d’œuvre que Harper fait venir des pays pauvres pour être domestiques chez les riches, plus que les capitaux dont il faudrait baiser les pieds comme si nous étions des cafards, plus que la transformation de toutes choses en ressources, c’est la préparation que se donnent ceux qui prendront en charge la suite du monde qui est le lieu vivant de la persistance dans l’être de notre humanité. L’université, en somme, est l’un des grands incubateurs de la société, le lieu où ce qui vit s’empare du passé avant qu’il ne meure et le jette en avant pour y prendre appui.

Pour le professeur Langlois, les choses sont plus compliquées. L’institution universitaire est une sorte de vapeur descendue du ciel pour le plus grand bonheur de la recherche subventionnée, des chaires de recherche, des savants et, donc, de la science et de la vérité. Les étudiants qui y sont admis (« en masse » dit-il), y sont des utilisateurs de passage venus chercher une « formation complète » (?) pour accéder à la consommation (de masse). Quand ils font la grève, ces passagers se trouvent à prendre la science en otage au nom de leurs intérêts ou au nom de leurs objectifs idéologiques. Pour mon collègue, les étudiants ne sont nulle part chez eux dans la société et ils doivent accepter leur radicale aliénation temporaire : en tant qu’adultes, ils ne sont plus dans la simple appartenance à la famille de leurs parents et en tant qu’étudiants ils ne sont pas encore de véritables membres de la société. On les formate, on les forme, on les éduque, on les instruits, on les invite à développer des compétences et, bref, on les enjoint à se fabriquer de l’employabilité; on leur explique que l’économie a grand besoin d’eux et qu’ils doivent être innovateurs car il y aura beaucoup de vieux alors que les vaches grasses ont toutes été passées à la marmite. Et en passant, leur dit-on avec une tendresse toute paternelle, remerciez ceux qui vous autorisent à passer par l’Université et profitez bien des années pendant lesquelles le gouvernement prend en charge les intérêts de vos dettes.

Mais, Ô horreur! Voilà que ceux et celles qui sont l’économie de demain, la technique de demain, le système de demain, les pensions de demain, les soins à domicile de demain, le tofu de demain, la pub de demain, bref le savoir, la compétence, la main d’œuvre et les taxes de demain, entreprennent de dire leur avis sur la société qu’on leur fabrique et à laquelle on veut les assujettir par avance; voilà que les étudiants commencent à penser avant que la fabrication de leur tête ne soit complètement terminée; voilà que les citoyens de l’avenir se prononcent sur l’avenir des citoyens; voilà que les étudiants font la grève dans l’incubateur de la société parce qu’ils veulent avoir une influence sur la société qui s’y fabrique (et qui sera « la leur »); que dit alors le professeur Langlois? Il dit que ce sont des terroristes qui prennent l’université en otage pour des motifs qui n’ont rien à voir avec elle!

Quelle vision fantastique! L’Université a été en Occident une institution vouée à la préparation de l’avenir et, donc, à la transmission et à l’accroissement de la connaissance, elle-même comprise comme base du discernement normatif. Elle a été l’affaire des professions, c’est-à-dire de ceux qui se destinent au service du public et qui se rendent dignes de confiance en « professant » leur adhésion aux normes qui encadrent l’exercice de leur métier et qui fondent les jugements de pertinence qu’exige toute « application » concrète. L’Université est une institution qui n’appartient en principe ni aux parents (n’en déplaise à mon doyen), ni aux fonctionnaires, ni aux soldats, ni aux exécutants, ni aux entrepreneurs, ni aux employés, ni aux clients; l’université est essentiellement la condition d’existence des étudiants, la modalité selon laquelle cette catégorie sociale s’est présentée sur la scène de l’histoire occidentale pour accompagner réflexivement la production de la société par la société elle-même. En tant qu’incarnation subjective de la production sociale des membres (et des structures) de la société, la gente estudiantine a toujours formé une catégorie sociale turbulente, prompte à identifier son sort et ses aspirations à ceux de la société dans son ensemble. Justement parce que l’Université a été, dès son origine, une fonction du collectif et que les étudiants ont vécu leur propre formation comme la réponse à un appel au service du peuple (la fonction démiurgique), ils ont compris que ce projet de culture reposait sur leur adhésion subjective et sur leur consentement et ils ont, à répétition dans l’histoire, refusé ce consentement. Les étudiants universitaires ont inventé la grève (comme les soldats avant eux avaient inventé la mutinerie) parce qu’ils ont été mis en position de se prononcer sur le bien commun dans le cadre même de leur formation, c’est-à-dire dans le cadre de la pratique d’un savoir dont le progrès et l’utilité repose sur l’examen critique. Pour toutes ces raisons, je suis loin de considérer qu’une grève étudiante qui porte sur l’avenir de la société dénature l’université : les étudiants sont chez eux à l’Université et ils assument les responsabilités qui sont les leurs quand ils débattent de l’orientation de la société pour prendre la mesure réelle de ce qui les unit et de ce qui les divisent.

Mon collègue prétend finalement que les professeurs d’université peuvent, eux, légitimement faire la grève pour améliorer leurs conditions parce que ces grèves n’appartiennent pas à l’institution universitaire mais plutôt à l’organisation que dirige le Conseil d’administration. C’est là une distinction sociologique qui sert si bien l’opinion de son auteur qu’elle a toutes les apparences d’une pirouette. Quoi qu’il en soit de ce dédoublement de la personnalité universitaire, je dois avouer que je me trouve, sur ce point aussi, aux antipodes de la sagesse de mon directeur. Je trouve en effet que des professeurs qui feraient la grève strictement en vue d’accroître leur salaire, par exemple, ne seraient pas loin de prendre l’université en otage, comme il le dit. Les professeurs ont la responsabilité de défendre la liberté de la réflexion, de l’enseignement et de la recherche et une mobilisation syndicale, aussi légale et bien organisée qu’on le voudra, qui sacrifierait l’indépendance de l’université à de meilleures conditions salariales pour les professeurs (ou pour ses dirigeants) aurait au centuple tous les défauts que le directeur reproche à la mobilisation étudiante.

L’action collective des étudiants était jadis agitation, hier boycott, aujourd’hui prise d’otage; il y a de l’escalade. J’ai peur qu’il ne faille bientôt prendre position sur l’inexistence légale du corps social formé par les étudiants et, partant, sur le non-droit des universitaires de procéder à l’examen critique des vérités courantes. Sur ce point, la leçon du ministre annonce mal.

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Correspondance entre René Lemieux et Jade Bourdages à propos de Thierry Hentsch (partie 2)

Par René Lemieux et Jade Bourdages | la première partie de la correspondance est disponible ici, ainsi que l’ensemble de la correspondance en format pdf

Avant-propos de l’éditeur de la correspondance

Le texte original de cette réécriture fut soumis à une revue de pensée québécoise dans le cadre d’un numéro spécial sur le penseur politique Thierry Hentsch, décédé le 7 juillet 2005. Il s’agissait d’une correspondance de quatre lettres qui furent envoyées du 10 décembre 2008 au 14 janvier 2009. En annexe de la première lettre, le premier auteur avait joint un très court texte où il racontait une anecdote : lorsqu’il est arrivé à une nouvelle université pour sa maîtrise afin d’étudier la pensée politique, en 2006, une collègue lui avait alors dit qu’il était arrivé « trop tard » : « Thierry Hentsch est mort. » Dans la dernière lettre envoyée par la deuxième auteure, elle y avait inclus un « prière d’insérer » à l’attention des éventuels éditeurs où fut annoncée l’intention de rendre disponible cette correspondance. C’est entre ces deux « paratextes » que Trahir veut offrir une réécriture de cette correspondance, en deux parties. Mes interventions à titre d’éditeur de la correspondance ainsi que la pagination originale des lettres sont entre crochets.

Pourquoi publier aujourd’hui? Il y a d’abord le désir de souligner, dix ans après, le départ de Hentsch. Ces lettres ont été écrites patiemment il y a plusieurs années. Nous sentons la nécessité de les publier dans l’urgence, ici et maintenant, pour rappeler une certaine promesse de pensée politique qui reste portée par le nom de Hentsch. Hier, l’occupation d’un pavillon de l’UQAM par des étudiant·e·s s’est terminée dans la violence avec une intervention policière réclamée par le rectorat. Ce matin, d’aucuns critiquent ce qu’est devenue l’UQAM qui, selon eux, est « en proie aux agissements d’une minorité », une « horde » dont le programme est l’instauration d’un « climat d’intimidation et de harcèlement ». Pourtant, ce que devient l’UQAM, elle le devient depuis longtemps déjà, et dans l’urgence fulgurante de penser la violence d’État dans son rapport à l’université, peut-être avons-nous besoin d’insister sur une certaine patience intempestive de la pensée. C’est ce que le retour à cette correspondance, enfouie il y a peu dans des fonds de tiroir, tente de faire.

Simon Labrecque, éditeur de la correspondance

Montréal, 9 avril 2015

 

 

 

Entre Rimouski et Ottawa, du 27 décembre 2008 au 8 janvier 2009

 

Arrivé à Rimouski le 23 décembre, j’ai pu lire ta lettre le 25, le jour de Noël. Le lieu et le temps de la correspondance comptent; c’est peut-être tout ce qui compte. À Rimouski, donc, et ce lieu compte peut-être pour quelque chose. Tu sais sans doute que c’est à partir de Rimouski que le fleuve se transforme en mer, c’est-à-dire le lieu où l’autre rive disparaît. En ce temps de l’année, le fleuve est glacé, une couche de neige recouvre la glace, ce qui donne l’impression où la surface de ce qui était le fleuve se confond au ciel, faisant perdre le repère de l’horizon. Comme si, s’avançant un peu sur le fleuve devenu solide, le marcheur, avec un peu de [2] patience, se retrouvera dans les nuées. C’est dans ce lieu que je commence ma lettre, que je ne terminerai sans doute pas, je le sais déjà, ici.

Je dois d’abord te dire que je suis un peu jaloux de ta lettre. Je suis jaloux, et en même temps j’ai honte : ma première lettre était bien peu de chose à comparer à la tienne. Mon intention était, à partir d’un problème somme toute mineur, d’organiser, entre nous, pour nous, une correspondance en vue d’un travail commun de réflexion; tu m’as répondu avec une réflexion qui surpasse largement ce que j’espérais, ce que j’attendais. Pourrais-je jamais écrire une lettre à la hauteur? À ta longueur! C’est, en tout cas, mon espoir.

[3] La question de la relation et de la non-relation pourrait être réglée rapidement : il s’agirait de dire qu’entre les deux se trouve une relation, relation dialectique sublimée. Ou, comme le pensait Hume, qu’il y ait à la fois atomisme et associationnisme, et qu’il faille entre les deux une nouvelle forme d’associationnisme – une forme de délire – tout cela, c’est finalement faire de la petite métaphysique sans conséquence. Pourtant, rien n’est réglé. Mon intérêt dans la question, c’était en tout cas mon intention avec le cas du premier texte, était de montrer que la publication elle-même liait le délié : la publication scelle et cache en même temps. Que cache-t-elle? Les erreurs, les retours en arrière, les frustrations, elle réduit le temps de l’écrit à celui, [4] plus rapide, je pense, de la lecture. L’écrit est total – Thierry Hentsch le mentionne dans La mer, la limite – on peut s’arrêter n’importe où, n’importe quand, le résultat semble fini. Comment arriver, par l’écrit, à son descellement, à faire voir – à souligner – sa fonction de dissimulation? Peut-être est-ce impossible. L’écriture, celle qui ferait voir un être au-delà ou en-deçà du caché, serait comme toute autre écriture, une écriture de dissimulation. La condition phénoménologique de l’écriture est la finitude. Une nouvelle forme d’écriture telle que je l’envisage est-elle même pensable?

Tu as bien compris le sens et le rôle de l’hommage fait aux morts. Je suis, pourtant, en désaccord avec toi, et je continue à penser être arrivé trop tard – mais peut-être commencé-je [5] à apprécier, après ta lecture, cette condition. Tu as cité l’extrait de Robert Hébert que j’avais placé en exergue du petit texte que je t’avais envoyé. Nous n’y lisons pas la même chose, sans doute. Ta responsabilité vis-à-vis les morts reste pour moi un poids que la philosophie s’est trop souvent mise sur les épaules. La philosophie – cette étude des morts – n’a pas encore appris à être libre; c’est en tout cas ce que je redoute d’elle. Si, arrivé trop tard, c’est redire ce que d’autres ont déjà dit, tu as raison, il n’y a pas là le moindre intérêt. Pourtant, pour le peu que je connaisse de lui, Hentsch, il me semble, a été un lecteur très libre, un philosophe très libre. Je me souviens que, lorsqu’il mentionne la lecture de Platon par Derrida, celle de « La pharmacie de Platon », Hentsch dit que Platon [6] aurait aimé cette lecture. Que veulent vraiment les philosophes, comment espèrent-t-ils être lus? Peut-être sont-elles de mauvaises questions, mais j’aime à penser qu’il y a tout une tradition philosophique – à laquelle faisait peut-être partie Thierry Hentsch – qui se soucie plus du différent que de l’identique.

Tu as cité Hébert, laisse-moi te donner une autre manière de le lire. Dans le texte initial, la citation de Hébert, tirée de son livre Le procès Guibord ou l’interprétation des restes, était accompagnée de mon commentaire, que je te retranscris ici :

À une écriture qui cache et scelle, réduit le temps à un temps de la publication, fini, totalisé, instantané, s’oppose une toute autre écriture, celle de la durée, une écriture qui prend parfois la forme du [7] carnet de chercheur, parfois celle de l’entrevue, de la correspondance, de l’enseignement. Une écriture au jour le jour qui, parfois, est celle de soi, d’un retour à soi, en sachant bien que l’après et le retard sont sa condition. À l’interprétation des restes de Hébert doit s’associer un droit d’enterrer – un droit, justement, à la sépulture.

Il y a plusieurs choses-là qui devraient nous intéresser. Outre la mention prémonitoire d’une correspondance, il y a sans doute la nécessité de la sépulture – le droit d’enterrer ses morts – qui est à la fois l’objet du livre de Hébert, à la fois l’antithèse de ce qu’il y fait, l’interprétation des restes. Mais peut-être faut-il penser l’enterrement d’abord, pour ensuite penser aux restes.

L’écriture est-elle toujours une question de mort? Tu mentionnes dans ta lettre que l’écriture [8] est toujours faite dans une intention de dépasser quelque chose. C’est vrai, toute écriture – et toute correspondance telle que je la conçois – cherche à aller au-delà du temps présent : « Agir d’une façon inactuelle, c’est-à-dire contre le temps et, par là même, sur le temps, en faveur, je l’espère, d’un temps à venir. » (Nietzsche) Mais cet au-delà de l’écrit, est-ce la mort, ou au contraire, est-ce la vie? Doit-on faire face à la responsabilité, porter devant soi le fardeau, ou au contraire, s’immiscer là où on nous attend le moins, entrer dans la pensée par le milieu? Mon attitude à l’égard de la pensée n’est pas moins problématique que la tienne. Tu avances, mort-née, traînant un cadavre. Moi, je tente de fuir l’Université d’Ottawa comme j’ai fui l’UQAM. Qui pourra dire de [9] nous deux à la bonne attitude devant la pensée?

Je termine bientôt cette lettre, qui n’aura sans doute pas les dimensions de la tienne… Je termine avec une petite anecdote qui m’est arrivé dernièrement. Au début du semestre d’automne, j’ai envoyé presque simultanément deux articles à deux revues différentes, l’un a été accepté, l’autre pas. Peu importe les articles – ce n’est pas ce dont il s’agit ici –, peu importe les évaluations et les commentaires que j’ai reçus – même si tu sais comme moi l’intérêt qu’il y aurait à colliger ce genre de textes – ici je veux te parler de ce que j’ai ressenti en lisant les commentaires. Qu’ils aient été positifs ou négatifs, ce qui m’a avant tout marqué, c’est le fait qu’on parle de moi à la troisième personne, comme si j’étais un tiers dans une correspondance entre les évaluateurs anonymes et les rédacteurs de la revue. À [10] certains moments, même, je ne savais trop lorsque les évaluateurs mentionnaient l’« auteur », s’ils parlaient de moi ou de l’auteur que j’avais moi-même questionné dans mon texte. C’est une étrange impression, celle de se savoir lu, comme si, devenant objet, on était mort. On me prend comme un objet et déjà je ressens une impuissance, comme si j’étais mort. Sartre, dans L’être et le néant, si je me souviens bien, parlait de la mort comme chosification : devenu en-soi, le corps devient objet. La publication – en tout cas la lecture qui la suit, parfois – a ceci de particulier qu’elle indique à l’avance une mort certaine. Je te parle de ça parce que s’est posée la question, dans notre correspondance, de sa publication. Je t’ai déjà dit que j’espérais voir la correspondance publiée sans modification, telle qu’elle. Ce n’est pas une idée que j’ai eu dès le début, [11] c’est plutôt ta lettre très belle qui m’en a donné l’idée. La correspondance a toujours quelque chose de privé, on la publie généralement à la mort des auteurs. Comme si, ou plutôt c’est bien le cas, lorsqu’on meurt, tout le privé de notre vie devient public – c’est bien le sens de la publication. Cette publication, pourtant, a quelque chose de particulier : elle est brute, raturée, faillible, imparfaite, et pourtant, ce sont ses défauts qui font ses qualités. Une nouvelle forme d’écriture, arrivée trop tard; ou dans notre cas, comme une petite mort, arrivée trop tôt. J’aimerais que l’on offre notre correspondance à une revue. Je ne sais pas comment cela sera reçu. Je pense toutefois qu’il vaille la peine de faire cette offre.

Il y a une deuxième raison pour laquelle je tiens à la publication de cette correspondance. Tu le sais, la [12] raison habituellement mentionnée lorsqu’on me refuse un texte est parce que mon écriture tient trop de l’essai. On me reproche mon manque de scientificité, ma trop grande liberté avec les textes – mon arrogance, ce que je n’ai jamais compris. Tu le mentionnes dans ta lettre : certaines disciplines se trouvent depuis longtemps dans un mouvement d’exclusion de la pensée. Je me souviens, alors que j’étais à la maîtrise, qu’on m’avait dit que c’était Hentsch qui s’était battu pour que soit acceptée la forme des « essais » dans ma discipline d’alors. Cette même forme d’écriture est aujourd’hui remise en question. Encore une fois, c’est un héritage de Hentsch qui disparaît. Ils en sont rendus à exclure systématiquement les projets de mémoire et de thèse qui se réfèrent trop à la pensée, ou qui sont trop libres dans leur écriture – au profit, toujours, d’une idée de scientificité [référence à l’année 2008 au cours de laquelle le comité de lecture (composé de trois professeurs) du Département de science politique a refusé systématiquement douze projets de mémoires de maitrise sur treize; les raisons évoquées pour ce refus étaient alors le manque de scientificité – NdE]. Je pense que notre correspondance a quelque chose de l’essai – je ne pourrais expliquer [13] en quoi, mais il me semble qu’en allant moins loin dans le modèle scientifique, il va en même temps plus loin que bien d’autres textes. Et j’arrive à penser – mais c’est une pensée sans valeur – que Thierry Hentsch aurait apprécié de nous lire.

Je laisse là une lettre écrite en trop peu de temps – et un peu dans l’urgence –, dans l’espoir qu’elle sera à la hauteur.

 

R.L.

 

P.S. : Lorsque tu sentiras qu’il est temps d’arrêter cette correspondance, s’il te plaît, écris-moi une dernière lettre en commençant par ce mot : « donc ».

 

 

Montréal, les 10, 11, 12, 13 et 14 janvier 2009

 

Donc, il me fallait en répondre, j’y étais maintenant en quelque sorte forcée…

Correspondance - bureau de travail

La correspondance.

Hier, tu m’as remis en mains propres ta dernière lettre qui m’a accompagné dans mon voyage de retour vers Montréal. Agréable compagnie, me disais-je. Quel privilège aujourd’hui de recevoir des lettres manuscrites! Mais il ne faudrait pas croire, les lettres ne sont pas que choses douces et agréables, elles peuvent êtres troublantes, elles peuvent nous arracher au confort. Comme elles nous sont généralement adressées personnellement, elles peuvent susciter un trouble de soi auquel nous ne pouvions être préparés. Tu me diras, certaines lectures de textes peuvent ainsi nous troubler. Oui, sans doute, mais nous pouvons toujours choisir de ne pas en répondre, il n’y a d’ailleurs qu’à refuser de le lire, refermer ce livre maudit et attendre. Attendre, attendre doucement que le trouble de soi passe pour recouvrir le confort d’une stabilité non troublée et pleine d’assurance. [2] Ce qui n’est manifestement pas le cas avec une correspondance. Enfin, ce n’est pas le cas si on désire qu’elle se poursuive encore et toujours.

Comme un devoir donc, comme une forme étrange de responsabilité que je m’assigne parce que je désire que cette correspondance dure encore et toujours, je dois ici répondre de ce trouble qu’a suscité pour moi ta dernière lettre. Je désire que ça dure encore et toujours, au-delà ou en-deçà de moi-même, ce devoir, cette étrange forme de responsabilité de répondre de ce trouble, j’y suis donc en quelque sorte forcée même si je sais que je ne peux qu’échouer.

Si lors de la lecture de ma dernière lettre tu as ressenti toi de la jalousie et de la honte, je ne peux moi réprimer ici un léger sentiment de colère et d’effroi en lisant la tienne. Colère et effroi qu’il me faut ici moi-même tenter de comprendre. Colère d’abord parce qu’en proposant de soumettre notre correspondance elle-même, tu changes en quelque sorte les règles du jeu que j’avais moi d’abord acceptées entre nous. Une correspondance d’abord entre nous, pour nous et que tu soumets maintenant à la menace de ne plus jamais nous appartenir. [3] Nous y deviendrons d’ailleurs forcément tiers. J’ai été surprise que tu t’étonnes de ce « devenir tiers-objets » lorsque tes textes passent dans l’espace public où nous devenons toujours et forcément des « tiers », des « Il » comme tu aimes à le dire. Mais là ne me semble même pas résider le plus important. Comment pourrais-je maintenant m’adresser à toi, à toi comme seul destinataire de mes propres mots? Comment puis-je ne pas laisser s’immiscer sournoisement entre nous, dans ma propre écriture, un autre destinataire anonyme que je crains et qu’au demeurant je n’aurais jamais choisi? Tu me places ici dans une délicate situation.

La publication, tu le dis bien en ton propre langage, implique une mise en scène faite de dissimulations, elle cache les erreurs, les retours en arrière, les frustrations. En gros, elle cache l’expérience même de l’écriture, tout ce qui la rend, cette expérience, à la fois belle, à la fois longue, laborieuse et si difficile. Comment pourrais-je donc maintenant, en connaissance de cause, ne pas me faire prendre, ne pas me laisser prendre dans ce jeu de cache-cache afin de m’adresser [4] à toi, pour nous, encore et toujours sur le mode de l’élan, du temps long, de l’insouciance des erreurs, de la légèreté et de la confiance?

L’espace public m’effraie René, et malgré l’aisance que l’on m’y attribue souvent, tout en lui me nie constamment, tout en lui nous nie tous constamment et sans relâche. C’est là l’annonce d’une mort certaine, ça tu l’as bien pressenti. À ce titre, je ne peux que vouloir le fuir cet espace et l’éviter le plus souvent possible. S’il m’arrive bien parfois d’y être visible, c’est d’une visibilité sans importance, une visibilité que je dirais en quelque sorte trahie, souvent lâche et sans aucune profondeur. Ce que tu me demandes si spontanément, cette idée que tu soulèves d’offrir notre correspondance, me fait donc à moi l’effet d’une Condamnation qu’on viendrait de prononcer. Pourquoi m’infliges-tu, pourquoi nous infliges-tu, devrais-je dire, cette Condamnation?

[5] Évidemment, à la relecture de notre correspondance, j’en aperçois bien, comme toi, la pertinence philosophique tant il me semble y avoir là une force indicible, une force sans pouvoir qui réside peut-être dans ses défauts comme tu le mentionnes. C’est d’ailleurs pourquoi, malgré ce léger sentiment de colère qui est mien, je ne peux te tenir rigueur de cette Condamnation que tu prononces et annonces, Condamnation à laquelle j’accepte, non sans crainte, de me soumettre. Ce n’est pourtant qu’en faisant abstraction de celle-ci et de cette possibilité de publication de notre correspondance que je pourrai trouver la force de t’écrire aujourd’hui et demain cette lettre, pour encore une fois m’adresser à toi comme si tu en étais le seul destinataire possible.

À la lecture de ta lettre disais-je, j’ai aussi ressenti de l’effroi. L’effroi me semble toujours plus difficile à qualifier que la colère, c’est pourtant en lui que semble se trouver quelque chose de plus fondamental. D’où me vient donc cet effroi? Sans pouvoir ici m’en expliquer tout à fait, il me vient [6] de cette inter-incompréhension qui se glisse ici lentement entre nous et ce, bien malgré moi. Mais peut-être justement que cette inter-incompréhension entre nous est la condition même de notre dia-logue? Si elle ne l’est sans doute pas absolument, elle me force à aller plus loin que ce que j’avais cru si naïvement clair.

Dans ma lettre précédente, j’ai cru avoir été tellement claire que j’ai même eu le sentiment à la lecture de la tienne que tu faisais là, toi, preuve d’une bien mauvaise foi à mon égard. Tu associes mon propos, ou le fardeau que j’éprouve et dont j’ai voulu t’entretenir dans ma lettre datée du 16 décembre 2008, à une responsabilité vis-à-vis des morts. C’est là bien mal me comprendre, ou peut-être est-ce moi qui, encore une fois, est passée à côté de l’essentiel à travers l’acte même de l’écriture qui m’est, comme tu le sais, la chose la plus difficile qui soit. Responsabilité vis-à-vis des morts?

[7] N’en déplaise aux bonnes âmes, je ne me souviens pas de m’être un jour sentie responsable de quoi que ce soit vis-à-vis des morts. Je ne me souviens pas d’ailleurs qui a dit un jour que les morts n’ont eux que faire de nous, et que s’ils nous assignent quelque chose ce n’est certainement pas une responsabilité à leurs égards, mais quelque chose vis-à-vis de nous-mêmes. C’est peut-être Jankélévitch, encore un de ces auteurs que l’on refuse de lire par vanité et qui pourtant compte parmi ceux qui nous interrogent aujourd’hui encore jusqu’au vertige. Je dis que l’on refuse de lire par vanité, convaincus que nous sommes, d’être aujourd’hui au-dessus, bien au-delà des interrogations qui ont animé ces hommes d’hier, comme si le monde et l’être n’avaient plus pour nous aucun secret. Quelle bande de prétentieux « savants » nous faisons là tous!

[8] Dans ce rapport à la mort dis-je donc, dans ce rapport aux restes et aux morts, ce rapport que nous ne pouvons par ailleurs éviter, ce n’est pas d’elle ou d’eux dont il est question, c’est de nous-mêmes dont il s’agit. Ce dont il est tout entièrement question dans ma dernière lettre, du moins ce que j’avais tant espéré pouvoir te communiquer malgré ma maladresse, ce n’est pas la mort René, ce n’est pas le fardeau d’une responsabilité, vis-à-vis des morts, qui serait venue pour moi « Trop tôt » et dont je me sentirais par ailleurs incapable de prendre la charge. Ce que j’ai plutôt souhaité te partager c’est la responsabilité face au vivant, à ce qui doit le demeurer encore et toujours. La responsabilité que j’éprouve, parfois, très souvent comme un fardeau, c’est celle devant l’autre vivant qui dépassera toujours lui-même ma propre mort. Tout ce dont il s’agit dans ma lettre c’est la vie, comme ce fut toujours aussi le cas dans la parole de Hentsch dont nous avons hérité. [9] Cette vie qui, tu me pardonneras la formule, a toujours la vie bien difficile, est toujours celle à qui l’on rend l’expression immédiate presque impossible tant sommes nous, tous autant que nous sommes, plus préoccupés à la recouvrir et la cacher sans cesse plutôt qu’à la laisser jaillir…

Raconter et mourir… Titre d’un ouvrage de Thierry que nous pouvons certainement tous interpréter à notre façon tant se trouve là, en ces deux seuls mots, un univers à penser. Nous sommes si peu de chose, et c’est de se dire soi-même et de se raconter comme ce si peu de chose dans chaque instant dont je ne suis pas certaine d’avoir la force ou le courage de supporter la charge. Comme la plupart d’entre nous, je suis souvent plus excitée par le sentiment d’être Tout que par l’évidence d’être rien (Cioran), ou par l’évidence d’être un je-ne-sais-quoi ou un presque-rien dans un je-ne-sais-quoi ou ce presque-rien, pour emprunter encore les mots de Jankélévitch que je préfère ici à ceux de Cioran.

[10] J’ai été très surprise de cette mécompréhension entre nous. Elle m’a même rendu mal à l’aise, je me suis même dit à un moment je dois t’avouer : À quoi bon? À quoi bon user du temps pour tenter, toujours en vain, de se faire comprendre ou plus fondamentalement tenter de se faire être enfin vivant en se racontant? C’est après une nuit de sommeil que j’ai compris mon erreur. Raconter et mourir

Cette mécompréhension, qui m’est d’abord apparue comme une malédiction dois-je ici le préciser, est peut-être très précisément le lieu et la condition du Dia de notre dia-logue. La façon, la manière dont tu te rapportes ici à moi, à ce que j’ai dit, fait ou écrit, force en moi l’inconnu, elle force en moi la parole vivante, et c’est elle qu’il me faut maintenant tenter de rattraper non sans effroi, mais parce que cela me concerne. Mais si cela me concerne, ce n’est pourtant pas moi qui te réponds, ce n’est déjà plus moi « hier », ni même moi « après-demain » dont il est question, mais bien l’inconnu en moi, cette vie qui se cherche désormais une voix pour se dire [11] même si elle sait qu’elle ne peut qu’échouer. C’est de cet inconnu en nous dont il est selon moi question dans la pensée, dans l’écriture et dans ce qui a la force, l’incroyable force de se porter devant soi. C’est de lui dont il nous faut rendre compte même au prix d’un grand dessaisissement de soi, et ce, même au prix d’une forme de dépersonnalisation peut-être absolue à travers, dans notre cas, l’acte d’écriture.

Ne négliger aucune de ses énigmes, mais se disposer aussi à l’accueillir et recevoir sans craindre le lot de fatalités, et certainement aussi de déceptions, que l’inconnu transporte avec lui lorsqu’il pénètre toujours lentement notre monde.

La mort de Thierry a forcé ou plutôt précipité à l’UQAM l’arrivance de l’inconnu. C’est cet inconnu qui, lorsqu’il surgit, nous saisit d’effroi. C’est lui qui s’est pour moi révélé « Trop tôt » et c’est de le laisser se manifester en moi dans tous [12] ses éclats sans mesure obligée non seulement dont je ne suis pas certaine de pouvoir ou d’avoir le courage de supporter la charge, mais auquel je préfère souvent substituer le potentiel de vie en me déclarant mort-née pour ne pas avoir à le supporter. À la vie, nous préférons toujours nos chaînes et notre langage châtié à qui l’on emprunte d’ailleurs tous les jours notre sens et une certaine assurance. La mortification généralisée. Dans mon cas, souvent mort-née, c’est de ça dont il est précisément question. Cet attrait pour la mortification dans le « d’abord avant toute chose » comme dans celui du « Tout après-demain », cet attrait pour la mortification que je ne peux ici encore tout à fait m’expliquer, mais qui n’engage, lui, aucune responsabilité vivante.

Revenons quelques instants au problème de la publication, de l’écriture et de la dissimulation. Vaste problème que tu soulèves et dont nous ne pourrons certainement pas épuiser ici tout ce dont il y est question. [13] Tu dis dans ta dernière lettre que la publication scelle, qu’elle rend visible les liens entre ce qui apparaissaient d’abord déliés. Tu mentionnes pourtant qu’elle cache aussi quelque chose. Ce quelque chose, dis-tu, est lié aux erreurs, aux retours en arrière, aux frustrations. La publication qui se lie à la tâche de « savoir » me semble cacher quelque chose d’encore plus fondamental de l’expérience d’écriture : les traces d’hésitation. À mon sens, les frustrations, les nausées ou même les migraines qu’un auteur ne peut éviter d’éprouver sont bien peu de choses eu égard à ces traces d’hésitation qui forcent l’inconnu en soi, ces traces qui donnent l’impulsion à la pensée et engagent l’auteur comme le lecteur dans une suite dont les termes leur demeurent à tous deux à jamais imprévisibles.

Le ressentiment que les frustrations ne peuvent éviter de susciter est selon moi un « obstacle » à la pensée et son [14] inscription dans l’écriture. La pensée, comme l’écriture, ne s’accommode pas facilement du ressentiment qui paralyse, elle ne semble trouver son impulsion que dans l’accueil de l’hésitation. Lors du lancement de ma première publication [référence à aux Cahiers des imaginaires, vol. 6, no 7 – NdE], j’avais fait d’ailleurs cette confession. Le texte, ce texte qui s’offrait maintenant au jugement du lecteur, celui qui passait maintenant dans la visibilité de l’espace « public » ne m’appartenait pas, m’avait-il d’ailleurs en quoi que ce soit déjà appartenue suis-je aujourd’hui en droit de me demander? Mais là encore comme tu le dis, c’est le sens de la publication, rien là qui ne doivent nous énerver. Pris dans le jeu de la tâche de « savoir », dans tous ces allers-retours avec les lecteurs anonymes des comités d’évaluation scientifique, ce texte, d’abord mien sans doute, était pourtant devenu un texte « savant », un texte autoréférentiel qui n’avait plus rien à offrir ni pour les autres, ni pour moi, texte si prétentieusement suffisant à lui-même [15] qu’il cachait toutes traces d’hésitation qui avaient animé d’abord ma réflexion et puis, toutes celles qui demeuraient pour moi après avoir mis un point de suspension au texte (finitude). Ce texte n’avait plus rien à offrir puisqu’y avait été effacé là tout ce qui aurait pu nous engager d’autres et moi dans une suite.

Était-ce là, dans cette confession, un regret que je prononçais face à moi-même? S’il y avait bien l’empreinte d’un regret dans l’énonciation de cette confession c’était celle d’avoir failli. Mais failli à quoi et devant qui? Question difficile, je ne suis d’ailleurs pas convaincue que je puisse jamais tout à fait y répondre absolument. Pourtant, en me soumettant et me faisant moi-même « passeur » de cette tâche de « savoir », j’avais eu par la suite cette impression étrange et violente d’avoir failli à quelque chose d’autre, quelque chose d’autrement plus important. Cette impression ne m’a [16] jamais quitté depuis.

Qu’exige donc aujourd’hui cette tâche de « savoir » qui est sans doute une tâche nécessaire? Que l’auteur s’efface, elle exige, peut-être bien malgré elle, la mortification et le bavardage. Qu’exige l’expérience de la pensée, celle de l’écriture et peut-être même celle de la philosophie dont je sais très peu de chose? La présence même de l’auteur, sa présence au monde, les traces de cette parole qui est sienne et qui témoigne de ce trouble qui lui est propre dans ce monde qu’il admire mais qu’il sait n’être pour lui que passager.

Comprenons-nous bien, René, je ne crois pas que la présence de l’auteur ne s’indique ou ne se manifeste nécessairement que dans une écriture au « Je ». Beaucoup de textes écrits au « Je » ne sont d’ailleurs à mes yeux que vaste bavardage. Bavardage plus insidieux cette fois puisque l’affirmation prosaïque du « Je » laisse sous-entendre, à qui veut bien s’y laisser prendre, la « présence » [17] d’« une pensée dite plus libre », « plus volontaire », « plus autonome et détachée de ses chaînes » (?). Le bavardage et la mortification de l’être et du monde se cachent aujourd’hui, comme hier, sous toutes sortes de couverts. La pensée libre, si une telle chose existe, est celle, il me semble, qui nous met hors de nous, celle qui nous fait sortir de nos gonds – même de ces sacrés gonds du Je et de son histoire –, celle qui non seulement nous libère de l’exigence d’affirmation d’une quelconque volonté sur ou contre le monde, mais celle qui, beaucoup plus fondamentalement, ne se choisit pas. C’est peut-être ce dernier point d’ailleurs qui la rend si difficile, qui nous la rend à tous si difficile. Elle ne se choisit pas. Elle se manifeste. Elle se manifeste en éclats, elle se révèle troublante, elle apparaît et disparaît sans préavis comme une sorte d’épiphanie qui ne prévient pas plus de son retrait. Sans mesure, complètement démesurée, apparition disparaissante, elle est là qui se manifeste sans jamais même daigner un seul instant cogner à notre porte avant de faire en nous [18] son entrée fulgurante et parfois même, disons le franchement, violente.

Marquer la différence entre la tâche de « savoir » et cette expérience de pensée que nous aimons, nous, traduire par l’acte d’écriture. Une telle forme d’écriture faite du marquage de cette différence est-elle possible? Nous est-elle possible du moins à nous à l’intérieur de l’Académie? J’ose encore l’espérer car tel me semble aujourd’hui, comme hier, la condition et l’enjeu à révéler qui nous lient à la possibilité même de la pensée et aux risques, aux très beaux risques que suppose et comporte son voyage.

Maintenant, qu’espèrent les philosophes, comment veulent-ils eux être lus demandes-tu dans ta lettre? À moi qui ne suis pas philosophe de formation, encore moins de métier, cette question m’étant en quelque sorte adressée dans ta lettre ne peut que m’intimider. Comme toi, je ne saurais y répondre. [19] Mais, encore là, ce n’est pas parce qu’une question ne saurait trouver de réponse qu’elle n’est pas une bonne question, peut-être même est-elle une excellente question, peut-être est ce même la question par excellence, celle que l’on devrait tous se poser inlassablement, même secrètement s’il le faut. Et si, comme toi, je ne peux moi y répondre, je peux pourtant témoigner de comment moi j’ai décidé, bien tardivement, de les lire – on m’a dit, il n’y a pas très longtemps, qu’il me faudra bien un jour dénouer le rapport problématique, et sans aucun doute érotique, que j’entretiens avec les textes. Je ne croyais pas que cette question ferait si rapidement retour. Si je ne puis donc répondre à cette question, disais-je, je peux bien témoigner de quelque chose.

J’ai décidé, bien tardivement malheureusement, d’y voyager dans et à travers plusieurs restes, plusieurs héritages, sans égard ni considération pour un ordre chronologique de parution, ni même pour un « ordre » de circonstances, ni mêmes pour un quelconque [20] attachement des auteurs à des « écoles de pensées » ou des « disciplines » ou des « vérités épochales » qui ont toutes pour fonction première de nous garder ici en captivité plutôt que de nous laisser aller partout, là-bas et sans doute parfois nulle part. Voyager dans et à travers les textes disais-je, sans m’assigner aucune limite, sans me préoccuper de celles que nous offrent nos habitudes, y voyager en faisant, même du mieux que je peux, violence à ces limites qui sont aussi nécessairement miennes.

Mais pourquoi ai-je décidé comme ça, un jour, peut-être « Trop tard », de les lire ainsi alors que tout semblait autour de moi, au même moment, me le contre-indiquer : « il est encore “Trop tôt” pour toi », « tu n’y arriveras pas », « tu prends trop de place dans ton écriture » (?), « comment oses-tu? », « cela n’est absolument pas convenable » me répète-t-on. Pourquoi donc ai-je décidé malgré tout, et franchement peut-être même bien malgré moi, [21] de les lire ainsi? La réponse me saute aux yeux maintenant! ici même! Comme une révélation qui passe en écrivant cette lettre! C’est simple en fait, je ne l’ai jamais décidé… on m’y a convié : c’est eux, tous ces textes, tous ces philosophes et ces auteurs que j’affectionne qui m’y ont convié, c’est ce à quoi ils m’invitent, ce à quoi ils nous convient et nous invitent probablement tous autant que nous sommes, même si parfois on se sent peu nombreux…

[22] Mais ne va surtout pas croire, René, que ces textes ne sont pas ceux que je choisis çà et là, comme ça, au gré du confort que j’aimerais bien y trouver, non pas qu’ils me rendent mal à l’aise – ils sont si chaleureux –, mais c’est leur puissance évocatrice, comme j’aime à l’appeler, cette puissance qui m’arrache très précisément au confort. Une puissance qui me fait certes sortir de mes gonds, mais qui relance aussi mes réflexions lorsqu’elles s’essoufflent. C’est elle, cette puissance évocatrice des textes, des restes, qui m’aspire et m’attire dans ce mouvement incandescent dont je te parlais dans ma première lettre.

Une petite anecdote qui me fait aujourd’hui bien sourire moi qui suis, comme tu le sais, en train d’interpréter l’influence du Judaïsme sur la pensée politique française et judéo-allemande. Thierry nous faisait lire la Bible. [23] À qui ne l’a jamais connu, ni même jamais entendu, cela peut sembler aujourd’hui bien étrange : Qui était donc cet homme qui faisait lire des textes sacrés à des étudiants de baccalauréat et, de surcroît, des étudiants de science politique, cette science qui dit n’avoir rien à voir avec le Sacré? Cette pensée m’a moi-même effleurée à l’époque, moi qui n’avais alors que faire, et quand je dis « que faire » c’est vraiment pour signifier plus poliment que j’en avais « rien à foutre » moi de toutes ces « bondieuseries ». Qui était donc cet homme? Que pouvait bien me vouloir cet homme qui se tenait là debout devant moi, et devant combien d’autres, brandissant ce livre pour moi « maudit » qu’est cette Bible, mais que lui tenait là si chaleureusement à la main? Je lui prête ici certainement des propos puisque ces mots sont les miens, mais c’est l’esprit dont je me souviens : ces textes parlent, ils nous parlent et nous perdrions à vouloir éliminer l’épaisseur onirique qu’ils contiennent sans explorer l’exigence de pensée [24] toujours renouvelée, toujours nouvelle qu’ils nous imposent. Ces mots sont peut-être les miens, ceux de ma thèse, mais ces mots sont d’abord ceux que Thierry n’a jamais cessé de nous souffler doucement à l’oreille.

René, dis-moi, y aura-t-il encore quelqu’un comme Thierry, quelque part qui, sans craindre l’Apocalypse ou prétendre nous annoncer les Trompettes de Jéricho (eschatologie chrétienne), nous invitera à lire les textes sacrés pour y trouver traces de quelque chose pour nous, même pour nous qui ne sommes pas croyants? Y aura-t-il, René, quelqu’un, quelque part qui, comme Thierry, hier, sera là pour nous faire sentir que nous sommes autorisés à ce grand, long, très long, mais oh combien beau et majestueux voyage dans la « civilisation de l’écriture » comme le dit Hébert? Y aura-t-il encore quelqu’un, quelque part pour nous dire encore et toujours que ce grand voyage à travers les textes, nous y sommes tous autorisés en toutes circonstances, que c’est [25] peut-être même là non seulement un droit, mais le seul devoir que nous assigne la philosophie, peut-être même la seule responsabilité face à nous-mêmes que nous assignent ses morts, ses restes? Quelqu’un, quelque part pour encore et toujours nous dire : PRENDS, tout est à toi, tout est pour toi! donne, tout est pour les autres, tout est pour eux!

Mais pourquoi attendre quelqu’un, René? Peut-être sommes-nous nous-mêmes ici tous les deux, en cette correspondance, en train de chercher à dire cette promesse de pensée politique, en train d’en témoigner, en train d’offrir, sans attendre en retour, ce droit à qui voudra bien le prendre? Peut-être qu’à travers cette simple proposition et invitation d’association dans l’écriture que tu m’as faite d’abord, et cette annonce prophétique de notre Condamnation ensuite, tu nous as fait don, sans le savoir, de ce courage de dire que je crois, moi, toujours manquer?

PRENDS, Tout est à toi, tout est pour toi!

DONNE, sans jamais rien attendre en retour!

[26] Mais ici, en écrivant ces mots, je suis prise d’un terrible sentiment de honte. Pourquoi ai-je craint au départ le « danger » qui planait au-dessus de notre correspondance, cette menace de ne plus jamais nous appartenir? Pourquoi ai-je craint ces destinataires anonymes que je n’aurais moi jamais élus? Pourquoi avons-nous même, tous les deux, chacun à notre façon, craint de devenir des « tiers-objets » à travers le temps court de la lecture qui nie toujours le temps long de l’écriture que nous expérimentons? Pourquoi avons-nous nous-mêmes craint cette forme nécessaire de dépersonnalisation que l’on prêche pourtant si facilement lorsqu’il s’agit de décrire cette expérience-limite (Bataille) de la pensée que nous aimons croire? Serait-ce là, pour une part, l’indice de la mortification qui s’insinue en moi, en nous, peut-être bien à notre insu mais dont je préfère toujours me croire à l’abri et penser que ce sont les autres qui en sont, eux, prisonniers? [27] Ne devons-nous pas nous aussi tous les jours encore et toujours apprendre à désapprendre qui nous sommes afin de nous « moquer de l’odeur de sainteté et de pourriture » (Hébert)? Ce courage de donner pour d’autres cette parole qui ne nous appartient pas, la donner pour l’autre vivant n’est-ce pas la chose la plus difficile et pourtant la plus nécessaire? Peut-être sera-t-il toujours seulement passager ce courage de penser, de chercher à dire, de se raconter et de vivre pour d’autres histoires que la nôtre? Sans doute, mais ce courage qui m’échappe si souvent, j’aime ici à le croire, en cet instant même, sans limite, sans mesure, démesuré et presque éternel, même si je sais, moi, ne pas l’être.

Tu mentionnes dans ta dernière lettre, que l’on t’accuse de faire usage d’une trop grande liberté avec les textes, parfois d’une certaine arrogance et, si je me souviens bien, on ne manque pas de te souligner que tu fais preuve parfois [28] d’une certaine pédanterie à travers ton art d’écrire. Combien de fois nous a-t-on répété à nous, deux amies et moi et combien d’autres encore, que nous « pervertissions » sans cesse les textes… Rendre vivant les textes pour nous, en nous, pour d’autres est-ce là la perversion et l’hérésie dont on nous accuse? Qui pourra dire que nous sommes effectivement les sorcières et les sorciers arrogants et pédants qui méritent le Bûcher? Encore une fois ici, quand nous sommes des tout-petits oisillons qui ont perdu le nid, la mère et le père, il faut bien du courage pour affronter les mots (maux) de la grande Inquisition qui se cache depuis toujours sous les signes de la « Vertu », de la « Justice », de la « Vérité » et de l’« Authenticité » avec lesquelles nous semblons par ailleurs toujours aimer flirter à nos heures.

Grande Inquisition : comme ce Guide Kafkaïen de rédaction des mémoires et des thèses comme tu te plais à l’appeler dans un autre de tes très beaux textes que tu consacres cette fois à l’œuvre de Lawrence Olivier. [29] Cette expression que tu utilises pour qualifier ces guides méthodologiques qui sont les nôtres m’a d’ailleurs toujours fait sourire tant elle est précise. Elle est comme une flèche si rapide que le sens, notre sens commun ne sent pas tout de suite sa blessure ni même sa douleur, une flèche qui là, en un seul mot, un simple mot de valeur ajoutée, ne réclame rien, mais dit très précisément tout ce qu’il y a à dire, elle ose dire en vérité à la Vérité. Si elle ose dire en vérité à la Vérité (Inquisition), peut-être ne réclame-t-elle pas immédiatement quelque chose, mais elle me semble bien réclamer tout de même une chose sans peut-être le savoir, du moins sans en avoir eu l’intention. Elle réclame qu’on rende compte, que l’on refasse les comptes parce qu’il y a bien là, dans ce seul mot de valeur ajoutée, l’expression de quelque chose qui cloche, quelque chose qui ne va pas, qui a sans doute été, mais qui ne va plus. Comme un cri d’indignation qui cherche à dire la présence, même latente, d’une certaine violence faite aux particuliers. [30] La publication rend visible, mais cache aussi quelque chose dis-tu? Elle rend invisible quelque chose… Sur un tout autre terrain que celui de la publication, cela me fait penser ici à Levinas et Derrida, ces pensées qui se présentent à moi encore aujourd’hui sous le signe du mystère, sous le signe d’un très beau mystère, devrais-je dire. Levinas a dit un jour que l’invisible par excellence, celui que l’on peine tous à nommer absolument et qui pourtant est celui qu’il nous faut tous sans relâche encore et toujours chercher à dire lui aussi, est très précisément cette violence, sans doute latente, que l’Histoire universelle fait aux particuliers. Derrida, pour sa part, disait que c’est elle, cette Histoire, qui cache tout ce qu’elle rend justement visible. Histoire universelle, « Authenticité », « Vérité »… Comme une grande mise en scène qui dissimule, faite de dissimulations, qui cache l’expérience du monde, comme la publication qui cache l’expérience d’écriture, celles qui, toutes deux, cachent les erreurs de ces expériences du monde et de l’écriture, [31] leurs retours en arrière, leur temps long, leurs frustrations, leurs traces d’hésitation.

Que nous disent ici Levinas et Derrida? Que nous assignent-ils à travers leurs paroles? Rendre visible, même maladroitement, chercher et chercher encore et toujours pour rendre visible ce qui ne l’est jamais absolument, cette violence qui n’est jamais toute actuelle sous le regard.

Et quand le juste se sera détourné de sa vertu pour faire le mal,

Je mettrai un obstacle devant lui et il mourra;

Parce que tu ne l’auras pas averti,

Il mourra dans son péché et les actes de vertu qu’il a accomplis ne seront pas mentionnés,

Mais de son sang, je te demanderai compte.

Ézéchiel, III, 20

Il me faudra sans doute encore réfléchir à cette parole de Justice du prophète Ézéchiel dans le Judaïsme. Bientôt, très bientôt.

[32]


Tu me pardonneras René, j’ai dû suspendre notre entretien pour quelques heures. Je devais prendre l’air. Non pas l’air du grand large comme toi, à Rimouski, sur ce fleuve glacé recouvert d’une couche de neige, simplement celui tout aussi bon et Haut (c’est relatif, j’en conviens) du Mont-Royal ou l’horizon se dresse à perte de vue là devant soi. Cet air, j’en avais besoin, c’est sans doute cette migraine qui m’y a forcée, celle qui, comme tu le sais, caresse la plupart de mes journées.

Où en étais-je donc avant cet aparté sur les guides méthodologiques Kafkaïen, le rendre visible l’invisible par excellence et la parole du prophète Ézéchiel, ce prophète de la responsabilité comme aiment à le nommer les livres sacrés?

Ah! Oui! « Vertu », « Vérité », « Justice » et « Authenticité » disais-je. N’est-ce pas là la grande quête que nous poursuivons tous, la tâche que nous nous sommes [33] tous en quelque sorte assignés, le but lointain, l’absolu lointain qui semble bien reculer à mesure que nous avançons? La Quête justifie en effet souvent bien des écarts… Mais n’est-ce pas là justement la quête, ou plutôt les mots dont la force de frappe devrait tous nous effrayer? « Authenticité » de l’être qui trouve son extension dans l’idée tout aussi effrayante de la « Transparence » du monde. Non! je leur dis non! L’homme ne sera jamais un « Homme fini », comme le laisse sous-entendre le titre d’un livre dont le nom de l’auteur m’échappe toujours par ailleurs, tu m’en excuseras. Non! l’homme ne sera jamais un homme fini, et il ne l’a jamais été, pas même dans les mythes modernes ou contemporains, pas même dans ces mythes qui ont été ceux des Évangiles, pas même les mythes efficaces d’un Terme les plus perspicaces que nous offre l’Histoire ne sont venus à bout de lui. Non! il ne le sera jamais, il ne l’a jamais été, le monde encore moins! [34] Mon corps, même dans ses cendres qui seront un jour les siennes, est celui qui fait obstacle à ce châtiment de « finitude » et celui, pas très loin, d’« Authenticité » que prophétisent les charlatans de tout acabit. Mon corps, mes restes font obstacle sans que je puisse moi tout à fait en rendre compte, ni savoir jamais tout à fait comment, ni quand, ni même pourquoi. L’être, s’il en est un – et c’est bien là l’un des plus beaux héritages que nous laisse la tradition philosophique, du moins celle à laquelle je demeure comme toi attachée –, est un être poreux, le monde, lui, est opaque et c’est cette opacité et cette porosité qui font que le monde est monde, c’est d’elles dont il nous faut absolument témoigner encore et toujours. « L’être est une survivance parlante, un reste obscur qui ne veut pas céder » disait Merleau-Ponty, le monde lui « est parfaitement familier à chacun, mais aucun de nous ne peut l’expliquer aux autres » disait même saint Augustin. [35] Ce monde et cet « Homo Viator qui agit et pâtit, imite et invente » comme a toujours aimé le dire Gabriel Marcel, il nous faudra bien un jour apprendre à les aimer et les croire tels qu’on les trouve, avec leurs merveilles, leurs élans, leurs imperfections, leurs (dé)mesures et leurs fatalités qui ne se laissent pas réduire. Apprendre à les aimer et les croire tels qu’on les trouve, c’est-à-dire comme ce monde-ci et cet Homo Viator toujours au travail, cet être et ce monde auxquels on ne peut assigner aucune finalité, desquels on ne peut justement rien « savoir » si l’on ne se dispose pas à les accueillir et les croire tel qu’ils sont et tels qu’ils nous surviennent toujours et encore.

« On entre dans le monde en l’admirant » dit Gaston Bachelard…

« Prendre la mesure de l’absolu du monde, suppose de renoncer à l’idée d’un Absolu lointain et, enfin, apprendre à le croire cet absolu du monde tel qu’il se trouve [36] dans la simplicité et l’immédiateté de ce monde-ci » nous a déjà murmuré Goethe à l’oreille…

« Nous avons besoin d’une éthique ou d’une foi, ce qui fait rire les idiots : ce n’est pas un besoin de croire à autre chose, mais un besoin de croire à ce monde-ci, dont les idiots font partie » nous crache au visage l’encre de ton Deleuze cité en exergue de ta thèse sur l’éthique de l’interprétation et l’interprétation de l’éthique…

« Je l’aimerais donc pour rien, gratuitement, en vain, en perte » affirmait déjà, il y a bien longtemps, l’anti-héros Ésope…

« Et ouvertement je vouais mon cœur à la terre grave et souffrante, et souvent dans la nuit sacrée, je lui promis de l’aimer fidèlement jusqu’à la mort, sans peur, avec son lourd fardeau de fatalités, et de ne mépriser aucune de ses énigmes » promettait encore hier Hölderlin…

[37] Qu’implique donc cet étrange Amour du monde que certains, sans doute pris dans l’ambition de toujours nous donner des « Grands buts à atteindre » et nous assigner toutes sortes de « finalités » lointaines, auront sans doute tôt fait d’accuser du plus grand « défaitisme »? Amour du monde comme « défaitisme »? Je dois ici t’avouer que cela m’est toujours apparu comme la plus grande grossièreté, comme le plus gros et le plus vulgaire contresens qui soit. Et ne va surtout pas croire, René, que ces textes qui, comme leurs auteurs, respirent, transpirent, expirent et inspirent l’Amour du monde ne sont pas ces « textes maudits » dits « nihilistes » comme on tente partout aujourd’hui, comme hier, sans pudeur de nous le faire croire, ni même ceux dont la vulgate met aujourd’hui, comme hier, les auteurs au Banc des accusés du Grand Tribunal des maux de l’univers. (Grand Tribunal et pas très loin sans doute la grande Inquisition.) Mais, s’il te plaît, René, je t’en supplie presque aujourd’hui toi, toi ne t’y laisse pas prendre. [38] Autorises-toi, autorisons-nous tous un seul instant ce grand voyage de la lecture sans nous y laisser intimider immédiatement par les lexiques parfois, très souvent, tortueux. Autorisons-nous ce voyage pour enfin nous abandonner dans son aventure et ses périples et nous verrons qu’il n’en est rien, absolument rien.

Moi je dis d’ailleurs, René, que nous avons tous besoin de vacances à l’heure actuelle…

Qu’implique donc cet Amour du monde que je retrouve dans tous ces textes dont j’ai grand respect et que j’ai trouvé dans cette parole qu’était pour moi celle de Thierry? Ces textes me semble-t-il nous assignent une seule chose, une seule forme de responsabilité astreignante. Apprendre à désapprendre, apprendre à désapprendre pour nous porter à la rencontre du monde, à la rencontre non pas nécessairement du monde d’hier qui a vu naître ces hommes qui meurent, ces textes qui racontent encore, mais apprendre à désapprendre pour [39] nous porter nous à la rencontre de notre propre monde. Une responsabilité que nous assignent ces textes et qui peut bien sembler en apparence comme la plus simple, mais combien elle m’apparaît à moi bien difficile, peut-être même comme la chose la plus difficile, René, qu’il me fut jamais donné de rencontrer et croiser sur mon chemin. Ai-je ce courage, t’ai-je déjà demandé plusieurs fois dans ma lettre précédente? Ai-je ce courage d’aimer ce monde, notre monde, cette vie, notre vie qui me dérange même dans ma propre mort? Ai-je ce courage de l’aimer sans en attendre quoi que ce soit d’autre que ce qu’il peut m’offrir tous les jours, tout ce qui peut en lui, de lui, et même de nous, jaillir en chaque instant? Ai-je le courage de cette Hospitalité absolue que Levinas et Derrida ont tous deux appelée de leurs vœux les plus chers?

[40] Pour laisser jaillir la vie, l’inconnu, pour nous porter à la rencontre de ce monde-ci, il faut accepter, sans retour, de ne jamais savoir qui nous sommes, nous indique la philosophie. Accepter de ne jamais savoir qui nous sommes? Faire Hospitalité à l’absolu de cet inconnu en nous qui fait son entrée parfois de façon violente comme je te le mentionnais au début de cette lettre? Mais cela n’est absolument pas la chose aisée dont parlent vulgairement tous ceux qui se croient aujourd’hui, comme hier, les Grands Chevaliers du subjonctif, ni même celles dont nous assaillent aujourd’hui, comme hier, les « dispensateurs d’espérance » de toutes sortes qui prennent leurs bavardages pour l’expression d’une parole au service d’une grande vie, disent-ils, faite d’affirmation et de « tolérance » en vue de la construction d’une Tour qui touche aux Cieux comme le disait Kafka. [41] Le héros des contemporains, s’il en est un et un seul, ce n’est pas « Lucifer, ce n’est pas Prométhée, c’est l’homme » disait Merleau-Ponty! C’est cette survivance parlante, ce reste obscur qui ne veut pas céder, celui qui fait obstacle à cet invisible par excellence, qui lui fait obstacle sans l’avertir, sans savoir pourquoi, ni comment, ni quand, et qui le fait souvent même bien malgré lui, lui qui aimerait bien trouver, dans cet invisible et cette mise en scène faite de dissimulation, toute son assurance.

La vie, comme le monde, comme la pensée, ne se laisse pas choisir, elle s’accueille ou elle n’est pas, nous dit la philosophie. Il faut énormément de courage et d’humilité – ce qui nous semble à nous tous nous manquer absolument, à nous qui sommes de si prétentieux « savants » – pour accueillir la visitation de la vie lors de sa survenue, René! [42] Et il nous est sans aucun doute tous les jours bien plus facile d’y faillir, de la rater, que de s’en saisir ou de la laisser se manifester en nous dans tous ses Splitters comme aimait dire Benjamin, dans tous ces éclats sans mesure obligée, sans horizon préétabli, accueillir cet horizon qui perd ses repères pour nous retrouver dans les nuées comme tu le mentionnes dans ta dernière lettre.

C’est de cela dont je tenais tant à te témoigner dans ma première lettre, cette incapacité dont je me sais atteinte, cette étrange impression de ne pas être à la Hauteur du monde et de la vie qui se déploie toujours et encore, certes, mais qui demeure toujours aussi fragile, tant nous lui rendons, pardonne-moi encore la formulation, la vie difficile. C’est une bien étrange impression que celle d’y faillir, celle de ne pas être à la Hauteur de celui et celle qui, comme une écharde, comme une erreur, comme une merveilleuse erreur disait Hentsch dans Les amandiers, [43] passent et s’enfuient. Mais si ce monde-ci et cette vie passent et s’enfuient et qu’ils ne se laissent pas choisir, comme c’est le cas de la pensée, comment donc ne pas manquer l’heure du rendez-vous qui n’est de toute évidence pas celui du Grand Soir? Comment? je te le demande.

Là réside bien tout mon trouble, tout le problème sans doute philosophique qui m’occupe l’esprit, celui que je crains pourtant de laisser jaillir dans toute sa splendeur parce que déjà d’ici, il me donne des vertiges, parce qu’il me dépasse, il me déborde, comme elle, comme lui, comme la vie, comme le monde, ce problème me surpasse largement. Tenter d’être là au rendez-vous, ou plus humblement tenter au moins de dire, de lire, de raconter, ou même d’écrire la vie me semble toujours être, comme cela l’était pour Ricœur, une autre histoire, [44] une autre histoire que la tienne, une autre histoire que la mienne et sans aucun doute une autre histoire que la nôtre. Et c’est dans ce face à face avec cette autre histoire, celle qui ne nous appartient jamais absolument et dont nous ne connaîtrons aucun des caprices, qu’il me semble malgré tout, et peut-être malgré nous, devoir nous porter. Mais ai-je ce courage, je te le demande encore, de chercher toujours et encore à dire une histoire qui me concerne probablement, mais qui ne me sera jamais absolument mienne, une histoire à raconter toujours et encore, comme une sorte de vérité qui ne peut que se promettre, se com‑promettre et toujours échouer à se dire absolument? – Heureusement d’ailleurs qu’elle ne peut qu’échouer à se dire absolument, sinon que nous resterait-il? Un homme fini? Peut-être est-ce là la grande beauté et l’Amour du monde qui se cache dans les concepts d’œuvre et de désœuvrement de Blanchot que l’on accuse aussi de « nihilisme » plutôt que d’y voir là les germes d’une éthique de l’espérance – [45] Ai-je le courage, disais-je, de supporter cette histoire, très belle, qui ne peut qu’être qu’en cherchant toujours à se dire tout en sachant que je ne peux moi toujours qu’y échouer parce qu’elle ne saurait jamais être Dite une fois pour toute? Ai-je ce courage de Raconter et mourir?

Raconter et mourir… Oui! C’est bien ça dont il est question. Raconter et mourir… Ah! Thierry! Quel magnifique et majestueux cadeau nous as-tu offert là non seulement dans ce livre, dans ce très beau livre, mais dans ces deux seuls mots qui ouvrent ce grand univers des textes, de la littérature, de la mythologie, de la culture, de la philosophie et de la possibilité même de la pensée! Dette impayable…

[46] Revenons maintenant, si tu le veux bien, à l’Académie, cette Académie qui est, qu’on le veuille ou non, la nôtre, du moins celle dans laquelle nous avançons, celle pour laquelle, pour l’instant du moins, nous écrivons tous les jours. Comment pourrait-on concilier les exigences de la tâche de « savoir » que cette Académie nous impose avec cet Amour du monde qui seul semble contenir la possibilité même de la pensée et de la philosophie, et peut-être même la seule possibilité de notre rencontre avec le monde… Je ne sais pas, et ici je dois m’avouer bien démunie, l’idée même d’avoir à y penser m’épuise tant les obstacles semble se multiplier. Peut-être aurais-je même, comme Thierry, à implorer moi aussi un jour ce pardon devant d’autres, implorer mon propre pardon pour ne pas y avoir assez réfléchi, [47] pour avoir failli? Peut-être.

Mais en attendant ce jour du Jugement Dernier, qui sera sans l’ombre d’un doute le mien, comme le tien, comme celui de tous les autres un jour, si je puis tout de même trouver une seule manière véritable de rendre humblement hommage à Thierry ou une seule façon de faire en quelque sorte honneur à ce qui a été pour moi son enseignement, ce n’est pas seulement de lire ces textes sacrés que j’aime maintenant à lire. Ce n’est pas seulement de lire les Évangiles, la Torah ou le Talmud, ni même de lire tous les textes qui me tombent sous la main, ni même ceux, devrais-je plutôt dire, qui me tombent bien plus souvent littéralement dessus parfois même simplement du Haut d’une note de Bas de page. Non. S’il m’existe ici, à moi, une seule manière de me rendre « digne » de cet Amour du monde que Thierry a laissé là en héritage devant nous [47 bis] ce n’est pas de les lire pour moi ces textes, mais de tenter, encore et toujours et même maladroitement, de les rendre vivants pour d’autres.

Apprendre à désapprendre…

Amour du monde…

Expérience de lecture, de pensée et d’écriture…

Traces d’hésitation pour d’autres, pour signifier la porosité et l’opacité pour eux, pour qu’ils puissent croire à ce monde-ci et aimer ce monde autre

Tenter de rendre visible cet invisible par excellence dont parle Levinas…

Marquage de la différence entre la mortification et la survivance parlante…

Pour une autre histoire que la mienne, une autre histoire que la tienne, une autre histoire que la nôtre, au-delà ou même en deçà de ton être et de mon être [48] qui somme toute, tu en conviendras, sont eux bien insignifiants dans toute cette belle, et bien malgré elle, histoire.

Et s’il m’existe par ailleurs une seule chose qui me donne la force, à moi qui manque souvent de courage, c’est cette impression de m’inscrire dans une tradition philosophique que j’aime bien à penser, comme toi, qu’elle m’existe, qu’elle nous existera encore et toujours. Peut-être n’est-ce pas la même – à ton Deleuze et ton Heidegger, mon Levinas et mon Rosenzweig – mais cela n’a sans l’ombre d’un doute aucune importance, ça n’en aura jamais eu, ça n’en aura jamais plus… Ce qui en a, de l’importance, c’est ces voix, c’est la voix des songes; la tienne, celle de Thierry dont j’entends encore l’écho et celle de bien d’autres encore qui me trans‑portent même dans les silences qui, pour certains, sont maintenant les leurs. [49] Ces voix précieuses qui, comme la vie et comme la pensée, passent et s’enfuient au gré de mes lectures et de mes belles rencontres. Ces voix qui très précisément nous invitent à accueillir le sens qui s’échappe en mille éclats de son support matériel, celui, ce sens, qui s’échappe de cette vie et de ce texte « qui se moque[nt] toujours de l’odeur de sainteté ou de pourriture », ces très belles voix de la « civilisation de l’écriture qui abandonnent les restes à la biochimie terrestre mais qui transforme l’humanité de la mort en la faisant parler pour d’autres époques, pour d’autres histoires » (Hébert). Ces voix qui me disent, qui nous disent à nous une seule chose, peut-être bien la seule chose qu’il nous faille bien entendre d’ailleurs en ces temps qui sont ici, à Montréal, troubles pour la promesse de pensée comme tu le sais sans doute : Va! Marche! N’aie pas peur! [50] N’aie surtout jamais peur de l’ivresse de la pensée, ce n’est pas elle qui est à craindre! Tout est à toi, tout est pour toi, si tu retrouves dans mes songes ou dans la communication du songe des autres, la racine de la simplicité!

(Cette dernière phrase sur les songes, je l’emprunte à Gaston Bachelard qui, dans un moment qui lui était difficile, l’a lui-même prise chez Novalis.)

Je termine moi-même bientôt cette lettre qui aura en quelque sorte forcée en moi la parole, la parole de cet inconnu en moi. Je me demande encore quelle est donc cette force étrange sans pouvoir que tu as, sans le savoir, de me faire parler, de le faire parler à travers moi, de faire parler celui en moi qui suscite non pas le bavardage, mais cette parole qui me fait différer de moi-même. Peut-être que je ne saurai jamais qu’elle est cette force étrange et sans pouvoir? [51] Sans doute, mais c’est là un sentiment assez merveilleux, une Grande Joie que celle de ne pas « savoir ».

Je te laisse ici avec Thierry, avec ce passage qu’il nous offre dans La mer, la limite, dont j’avais, dans ma première lettre, extirpé, oui extirpé une seule phrase : « La pensée ne peut qu’échouer, mais elle est la première à le savoir. » La pensée, comme le monde, ne peut qu’être circulaire, elle ne se valide pas et ne se prouve jamais – comme pourrait le faire une hypothèse scientifique , elle s’expérimente, toujours et encore sans « d’abord avant toute chose », ni même de « tout après demain ».

La pensée, comme le monde, comme la vie, s’expérimentent au prix d’un grand effort aimait dire Bergson. Nous pouvons toujours tourner autour, traînant avec nous nos erreurs, nos frustrations, nos retours en arrière, nos hésitations. [52] On tourne autour… Nous les expériençons (Lawrence Olivier), sans jamais savoir si nous rencontrerons un jour véritablement leur milieu, ce milieu qui permet certes, ça et là, de trouver et de tourner si l’on ose, mais qui ne se trouve pas, qui est toujours, lui, sain et sauf.

Allez, René, je te laisse maintenant, et ce, même si, ou peut-être justement parce que le Dit ne console jamais de ce qui reste à dire comme nous le rappelle encore aujourd’hui Blanchot, mon Blanchot que j’aime à entendre parce qu’il m’inspire, parce qu’il m’aspire, parce qu’il m’engage dans une suite dont les termes me demeurent imprévisibles. Je te laisse donc avec l’écho de cette toute aussi belle voix que fut celle en son vivant et que demeure [53] en ses restes d’écriture, cette « survivance parlante » qu’est celle de Thierry.

La pensée est un naufrage et je demande à la mer d’en pousser doucement les débris vers ma plage;

Je demande à la mer de me bercer de sa menace silencieuse,

Certain d’être, en ce jour calme d’été, hors de son atteinte.

Mais, comme Ulysse, la pensée à mille ruses.

« Je suis ton ivresse » murmure-t-elle,

« Et je t’ai fait parfois longer l’abîme ».

Vrai, il m’arrive de penser jusqu’au vertige, jusqu’au dégoût.

Sable mouvant, la pensée cède sous son poids, se noie dans ses propres éboulis.

Tout jaillissement finit par retomber. […]

[54] Un peu plus haut, un peu plus bas, la pensée, comme l’eau, finit toujours par plier l’échine,

Et s’effondre, confuse, vaporeuse, belle malgré elle.

La pensée ne peut qu’échouer. Mais elle est la première à le savoir.

Aux pires moments, c’est elle encore qui me tire de sa propre épave.

Et mes démissions ne lui doivent rien.

C’est même, souvent, de ne pas avoir suffisamment réfléchi que je n’ai pas osé.

Si quelque chose m’a limité, au triste sens du terme, ce n’est pas la pensée, jamais.

[55] Ah! et René, une dernière petite chose qui annonce un autre commencement. Cette pensée que j’aime à penser et croire éternelle, comme Thierry hier, cette pensée à laquelle mes démissions à moi ne lui doivent rien non plus, celle qui ne se laisse jamais choisir, je ne l’aime pas seulement parce qu’elle me fais sortir de mes gonds, je l’aime le plus souvent parce qu’au contraire elle me remet à ma juste place dans toute cette éternité qui n’est manifestement pas mienne. Cette pensée, comme une muse aux murmures obstinés et obscurs, qui me répète : « Méfie toi de toi-même! Ce n’est pas toi qui à de l’importance absolument : C’est eux… C’est elles… C’est lui encore et toujours… » [56] Et ne t’en déplaise, René, si je pleure aujourd’hui en te rapportant ces quelques lignes que nous offre Thierry dans La mer, la limite, ce n’est pas tant Thierry l’écrivain que je pleure, ni même Thierry l’enseignant, mais d’abord Thierry le lecteur philosophe. Ce lecteur philosophe sans doute très libre que tu soupçonnes sans pourtant ne l’avoir jamais ni vu ni même entendu. Un très grand homme qui, avec la patience et la confiance obstinées du marcheur sur ta banquise à Rimouski, fut là pour lui, pour les autres, pour nous encore maintenant, le marcheur ni contre, ni avec, mais dans le courant du monde. Un homme capable sans aucun doute. Un homme faillible, comme nous tous. Non pas un Héros, jamais un héros qui bavarde, mais un témoin, toujours et encore un témoin sans lequel il n’y aurait jamais eu traces, ni pour toi ni pour [57] moi ni pour d’autres de cette si belle écriture, de cette voix qui parle, qui nous parle et qui, peut-être, est effectivement celle qui exprime cette expérience de parole et d’écriture comme Don total comme tu aimes à le dire. Peut-être est-ce même là cette prière que prononce la voix des Anges dont parlent Benjamin, Scholem et Rosenzweig, celle des Anges de l’histoire, de l’histoire passée, de cette histoire-ci et de toutes celles qui viennent

Va!

Marche à sa rencontre!

N’aie pas peur!

J.B.

 

 

 

[58] P.S. : J’aime à penser René que tu auras eu autant de plaisir à lire cette lettre que j’ai eu moi du plaisir à l’écrire durant ces cinq derniers jours. Je te remercie chaleureusement de cette invitation d’association dans l’écriture et même de cette Condamnation qui avait d’abord, dois-je le rappeler, suscitée pour moi colère et effroi. Et sache qu’après ma mort à l’UQAM, je me réjouis maintenant enfin de notre petite mort certaine venue « Trop tôt » en me disant que nous aurons bien un jour nous aussi droit à notre sépulture. Peut-être « Trop tard », Soit! Mais en attendant, comme disait Blanchot, nous pourrons certainement y partager ensemble l’éternité pour nous la rendre transitoire.

[59] Ah! Douce révélation!

Puisses-tu demeurer sans jamais savoir qui tu es…

Puisse-tu demeurer sans t’épuiser en présence ni même te dérober en absence…

Puisses-tu fuir là-bas ou même nulle part si cela te sied…

Sois!

que tu ailles, Qui que tu sois, avant ou après, au-delà ou en-deçà, je t’entendrai, je t’attendrai…

De cette Attente, oublieuse et sans attente, celle qui seule donne l’Attention pour entendre…

Indicible.

 

 

[60] Ajout si publication dans une revue

N.B. : Cette lettre, comme la précédente, a d’abord été écrite à l’intention de René Lemieux. Les mots qui s’y trouvent étaient, pendant l’écriture, les miens pour lui, entre nous, pour nous et peut-être, oui, peut-être aussi dès le début pour Thierry Hentsch, sans aucun doute pour sa famille et ses proches. Maintenant, et même dans le courant et le temps long de l’écriture, ils sont devenus pour d’autres, pour d’autres histoires, pour toutes les histoires de ceux et celles qui y auront entendu et trouvé quelque chose pour eux, dans cette parole qui cherche à se dire et qui ne pourra jamais se dire absolument, cette parole qui ne m’appartient pas, qui ne m’appartient plus, qui ne m’a peut-être d’ailleurs jamais appartenu et qui, j’ose l’espérer, ne m’appartiendra jamais tout à fait.

 

 

[61] Demande à l’éditeur de la correspondance

Si jamais cette correspondance faisait effectivement l’objet d’une publication et que nous nous y deviendrions forcément des « tiers », je n’ai pour ma part qu’une seule demande à faire : Qu’une trace de la correspondance manuscrite soit visible même si la publication sera celle des textes numérisés qui n’ont, il va s’en dire, subit aucune modification (sauf corrections) lors de leur retranscription.

Si cela leur est possible évidemment, je leur en serais grandement reconnaissante, c’est une question de forme, sans doute, mais cela à tout avoir avec le fond.

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Classé dans Jade Bourdages, René Lemieux, Simon Labrecque

Correspondance entre René Lemieux et Jade Bourdages à propos de Thierry Hentsch (partie 1)

Par René Lemieux et Jade Bourdages | la deuxième partie de la correspondance est disponible ici, ainsi que l’ensemble de la correspondance en format pdf

Avant-propos de l’éditeur de la correspondance

Le texte original de cette réécriture fut soumis à une revue de pensée québécoise dans le cadre d’un numéro spécial sur le penseur politique Thierry Hentsch, décédé le 7 juillet 2005. Il s’agissait d’une correspondance de quatre lettres qui furent envoyées du 10 décembre 2008 au 14 janvier 2009. En annexe de la première lettre, le premier auteur avait joint un très court texte où il racontait une anecdote : lorsqu’il est arrivé à une nouvelle université pour sa maîtrise afin d’étudier la pensée politique, en 2006, une collègue lui avait alors dit qu’il était arrivé « trop tard » : « Thierry Hentsch est mort. » Dans la dernière lettre envoyée par la deuxième auteure, elle y avait inclus un « prière d’insérer » à l’attention des éventuels éditeurs où fut annoncée l’intention de rendre disponible cette correspondance. C’est entre ces deux « paratextes » que Trahir veut offrir une réécriture de cette correspondance, en deux parties. Mes interventions à titre d’éditeur de la correspondance ainsi que la pagination originale des lettres sont entre crochets.

Pourquoi publier aujourd’hui? Il y a d’abord le désir de souligner, dix ans après, le départ de Hentsch. Ces lettres ont été écrites patiemment il y a plusieurs années. Nous sentons la nécessité de les publier dans l’urgence, ici et maintenant, pour rappeler une certaine promesse de pensée politique qui reste portée par le nom de Hentsch. Hier, l’occupation d’un pavillon de l’UQAM par des étudiant·e·s s’est terminée dans la violence avec une intervention policière réclamée par le rectorat. Ce matin, d’aucuns critiquent ce qu’est devenue l’UQAM qui, selon eux, est « en proie aux agissements d’une minorité », une « horde » dont le programme est l’instauration d’un « climat d’intimidation et de harcèlement ». Pourtant, ce que devient l’UQAM, elle le devient depuis longtemps déjà, et dans l’urgence fulgurante de penser la violence d’État dans son rapport à l’université, peut-être avons-nous besoin d’insister sur une certaine patience intempestive de la pensée. C’est ce que le retour à cette correspondance, enfouie il y a peu dans des fonds de tiroir, tente de faire.

Simon Labrecque, éditeur de la correspondance

Montréal, 9 avril 2015

 

Je peux lire parce que le sens du texte qui se moque toujours de l’odeur de sainteté ou de pourriture s’échappe de son support matériel tout en m’échappant, et cela me concerne. Voilà pourquoi penser, c’est rattraper ce qui m’échappe. La civilisation de l’écriture abandonne les restes matériels à la biochimie terrestre mais elle transforme l’humanité de la mort en la faisant parler pour d’autres époques, pour d’autres histoires.

Robert Hébert, « Carnet du chercheur, 1988-1989 : Pour une philosophie des restes », Le procès Guibord ou l’interprétation des restes, Triptyque, p. 179.

 

 

Ottawa, le 10 décembre 2008

 

Je t’écris aujourd’hui concernant un problème philosophique, mais aussi « pratique ». Je t’ai parlé, plus tôt cette session, d’un texte que j’étais en train d’écrire pour une revue de pensée québécoise, un texte qui faisait une sorte de retour à un premier texte que j’avais écrit pour une revue de pensée québécoise. Il s’agissait d’un retour sur « Postmodernité de l’Amérique » coécrit avec Michel Freitag. Dans ce texte, j’ai essayé de montrer qu’il y avait là des « relations » qui étaient en fait des « non-relations », la première étant celle entre les « auteurs ».

[2]  Dans sa suite, je me référais à Thierry Hentsch, j’ai titré cette partie « Thierry Hentsch, trop tard », dans ce texte, j’explique brièvement ma non-relation à Hentsch, qui est aussi une relation, je pense.

C’est une histoire étrange que celle de mon non-rapport à Thierry Hentsch. Tu le sais, j’ai commencé ma maîtrise en janvier 2006, pour fuir ensuite cette université en août 2007. Mon arrivée à l’université, donc, eut lieu bien après la mort de Thierry Hentsch. Je ne l’ai jamais rencontré – jamais vu, jamais entendu –, mais ma non-relation à Hentsch a quelque chose de la relation, une relation de distance, et ça me fait penser à ce que disait Deleuze de Hume dans Empirisme et subjectivité : « La distance, accorderont les philosophes, est une véritable relation, parce que nous en acquérons l’idée en comparant les objets; mais de manière courante, nous disons que rien ne peut être plus distant que telles et telles choses, rien ne peut avoir moins de relation. »

Je connaissais Hentsch, pour en avoir entendu le nom. C’est dans une conversation avec une collègue de l’époque que le poids de l’absence de Hentsch à cette université m’est apparu évident. Je me rappelle très bien de l’événement. Alors que j’étais au troisième étage du pavillon Hubert-Aquin et que je discutais avec cette collègue, j’expliquais alors que j’étais venu à cette université pour faire de la pensée politique, la personne – qui connaissait bien le milieu – m’a répondu : « Tu arrives trop tard, Thierry Hentsch est mort. » Je me souviens bien de cette parole, parce qu’elle m’a marqué, dès mon entrée en maîtrise. Comme si, arrivé trop tard, j’étais venu pour rien. Cette impression ne m’a jamais quitté de tout le temps passé à cette université, un temps – un an et demi – à être trop tard arrivé.

Je suis de ceux qui, pour toutes les occasions, seront toujours « après », qui arriveront toujours « trop tard » – c’est aussi pour ça que je tiens à ce que ce texte ne soit pas dans un « hommage » à Thierry Hentsch, mais qu’il soit mis ailleurs, comme dans la section informe d’une revue, celle des « autres » textes, les textes « divers », de ces textes qui sont là, par hasard, qu’on les accepte même s’ils ne sont pas dans le thème. Il reste de la place dans la revue, et hop! un texte dans les miscellaneous. Trop tard pour avoir connu le mort, trop tard pour pouvoir en parler, trop tard pour l’hommage qu’on lui décerne.

Arrivé « trop tard », c’est une posture philosophique. Être « après », c’est la condition de la philosophie. Ça n’a jamais empêché quiconque de penser, au contraire. La philosophie, c’est avant tout lier ce qui semble, de prime abord, délié. Puis-je dire quelque chose sur Thierry Hentsch? Si je ne l’ai pas connu de son vivant, je n’en ai pas moins connu quelque chose de lui : une pesanteur, une atmosphère étouffante. Je n’ai pas connu Hentsch vivant, mais j’ai connu sa mort. Autour du mort s’installe quelque chose d’autre. Dans le cas de cette université et de cette discipline, ce quelque chose est de l’ordre de la pensée.

Après qu’une collègue l’ait lu, elle m’a suggéré de te l’envoyer, de te demander de participer à son écriture avec moi. Je n’ai jamais écrit avec quelqu’un d’autre, sauf « Postmodernité de l’Amérique », qui est par excellence un texte qui n’est justement pas écrit à deux, un texte écrit dans la solitude. À cette proposition, j’y ai réfléchi. C’est pour ça que je t’envoie cette lettre. Ce que j’avais originellement écrit sur Hentsch, c’était finalement un texte beaucoup sur moi-même, un texte très personnel. Peut-être pourras-tu y répondre? Peut-être seras-tu intéressée à écrire quelque chose à propos de la non-relation?

Voilà l’offre : écrire « Thierry Hentsch, trop tard » à deux. Voilà le problème philosophique : comment [3] parler et écrire d’une non-relation, si l’écriture est relation? Dans le cas de Thierry Hentsch, comment parler de lui si je ne l’ai pas connu? Ce problème est en réponse à ce que tentent de faire certaines publications récentes, c’est-à-dire des hommages, ce que j’ai toujours détesté : il y a toujours quelque chose qui pue dans les hommages faits aux morts, quelque chose de « politique ». La réponse que j’ai trouvé jusqu’à maintenant, c’est ma relation à la mort de Hentsch : à l’université, je n’ai peut-être pas connu Hentsch vivant, mais j’ai connu sa mort.

La relation, peut-être, celle que je te propose en tout cas, est celle au sens des Jésuites, un mélange entre mémoires, récits de vie et de voyages, une correspondance… Hume parlait des individus comme des atomes, mais ce sont des atomes qui s’associent dans une « sympathie ». Voilà ce que je te propose.

R.L.

 

 

Montréal, 16 décembre 2008

 

J’ai bien reçu ta lettre en date du 10 décembre 2008. Cela change de recevoir une lettre manuscrite, je dirais même que cela nous propulse ailleurs que dans l’habitude froide et « technique » qui est maintenant la nôtre à tous lorsqu’il s’agit d’écriture. Ailleurs… j’ai un faible pour l’ailleurs, je m’y risquerai donc à mon tour, j’en assumerai la charge d’imprévisibles.

Avant de répondre à l’invitation sur le problème philosophique que tu poses, je vais tenter de répondre à celui plus « pratique » que tu soulèves. La chose sera réglée et nous pourrons par la suite nous entretenir librement à propos de la relation/non-relation et le comment parler de celle-ci. Non-relation que je préfère appeler pour ma part « la rencontre sans visage » ou la « relation épistolaire ». Mais n’anticipons pas trop rapidement sur la question philosophique. Et ici, avant même l’abord des points pratiques, une pensée concernant [2] la relation, celle au sens des Jésuites que tu me proposes, ou l’association dans la sympathie au sens de Hume. En dehors de la simple proposition d’association dans l’écriture, cette relation que tu me proposes est en quelque sorte une magnifique réponse au problème qui était, jusqu’à tout récemment, le mien sur un plan tout à fait personnel, celui de notre propre relation, de ce vague entre nous qui est le nôtre. Une relation qui m’affecte particulièrement, mais dont je peine toujours pourtant à nommer les termes tant elle oscille entre la présence et l’absence, entre le fait qu’elle m’advient aussi bien qu’elle m’échoit. La dire cette relation, la dire, comme si cela pouvait la rendre plus certaine, ou du moins plus réelle… Cette exigence de dire, de trouver les mots justes, s’imposait à moi presque brutalement. La langue, ma propre langue, ne m’a jamais paru si pauvre, pauvre d’une grande pauvreté.

[3] Le temps fait souvent magnifiquement les choses parfois même bien vite. Cette relation entre nous ne me semble plus à dire, elle n’est plus enfermée dans ces apparences « du but à atteindre » qui nous dépossèdent, enfin je crois. Elle ne doit même plus chercher à se dire, elle est comme dite maintenant. Comme ça, sans jamais se dire véritablement, elle s’est comme installée et dite entre nous sans qu’il n’y ait rien à redire. Ne plus y résister par crainte, ne plus redouter l’absence, s’installer là dans cette confiance de la présence à l’autre et celle de l’autre à soi. Mais « confiance », c’est un bien grand mot, c’est la chose la plus simple et pourtant la plus difficile de toute, nous dit Rosenzweig. Contre toute attente, voilà pourtant ce qui semble nous appartenir en commun. Marcher simplement! Ces mots résonnent comme les plus beaux, ils n’impliquent qu’une seule chose, celle de n’être déçu de rien. [4] De ta confiance et de ton amitié, je suis reconnaissante. Celle que moi je peux t’offrir implique ce dessaisissement qui me permet de marcher simplement, de ne jamais être déçue de rien, pas même de toi qui a l’habitude de décevoir. Voilà qui est dit.

Venons-en maintenant à ce qui nous préoccupe et doit nous préoccuper ici. Écrire « Thierry Hentsch, trop tard » à deux…

Cette invite m’honore de notre amitié et de la confiance dont tu me témoignes à travers ce simple geste. Geste que je sais, pour savoir, qui n’a rien d’un geste simple. Écrire à deux? Vous René Lemieux? Mais d’où vous vient donc cette idée qui me prend, moi, littéralement par surprise?

Au-delà des sentiments agréables qui sont miens au contact de cette invitation/proposition, je ne peux qu’apercevoir [5] un malaise « pratique » qui pourrait peut-être s’installer entre nos deux plumes. Malaise qui pourrait peut-être même aller jusqu’à dénaturer l’impulsion de pensée qui anime actuellement le texte. Le texte, tel qu’il est, est une note très personnelle, en effet. S’il est insuffisant à ce stade, il a l’âme du témoignage (au sens philosophique il va sans dire). Parole testimoniale écrite dans la solitude comme tu le soulignes et comme tu en as d’ailleurs l’habitude.

Comment alors passer de la solitude de l’écriture qui est tienne à l’association dans l’écriture que tu proposes mais qui n’est pas plus mon habitude? Cette question n’a rien d’une simple question d’école. Et si j’ai bien une envie presque irrésistible d’écrire et de réfléchir à tes côtés, comme je n’ai jamais eu envie de le faire avec qui que se soit, cela n’est pas [6] sans me troubler. Comment faire? Que peuvent nos écritures l’une pour l’autre? Comment les enchâsser sans les rendre fades et homogènes? Le défi m’apparaît tout à fait intéressant et malgré le fait que cela me trouble, j’aperçois au loin quelques possibilités. Des possibilités que nous pourrions explorer, pour ce texte ou pour tout autre chose plus tard, et qui nous seraient possiblement d’un grand secours pour éviter que nos deux paroles deviennent « superficiellement et malhonnêtement Une » à travers une écriture lâche et sans profondeur (comme la plupart des textes co-écrits). Si nous acceptons tous deux ce défi d’association dont nous n’avons ni un ni l’autre l’habitude, voici trois possibilités à explorer.

[7] Écrire « Thierry Hentsch, trop tard » à deux…

Première possibilité, la plus classique, mais retournée en son point le plus sûr. Écrire à deux un seul texte, mais y relever la présence de deux personnages, deux témoins qui se (dé)doublent et diffèrent dans le texte. Texte Un amplifié dans son ambiguïté par l’émergence de deux voix. Ici, je ne maîtrise pas du tout une telle technique d’écriture et la charge t’en incomberait peut-être plus qu’à moi car tu devras m’apprendre. Là, nous sommes replongés dans le problème politique de ton cinéaste : le temps, le manque de temps qui, dans notre cas, se transforme en problème de distance. Distance entre nous qui empêche, pour l’instant, les apéros répétés à écrire ensemble sur des tonnes de serviettes de table de bistro. Cette proposition recoupe toutefois la troisième qui, elle, est praticable à distance.

[8] La deuxième possibilité est plus indirecte, du moins en ce qui me concerne. Elle est peut-être aussi la plus certaine au sujet de ce texte dont on cause ici. Elle ne m’implique pas dans l’écriture, mais implique ce que je peux éventuellement t’offrir bien humblement comme réflexions pour que tu plonges toi dans cette réflexion toute personnelle. Que tu te fasses hôte du « poids de la mort » et/ou du « trop tard » que d’autres éprouvent à leur façon. À ce titre, les réflexions qui vont suivre, que j’ai formulées dans l’esprit d’une « association dans l’écriture », je ne vois aucun inconvénient que tu les fasses tiennes pour retourner dans la solitude de l’écriture.

Donc, troisième possibilité, praticable à deux cette fois. [9] Plus j’y pense, plus elle me paraît exaltante et pleine de potentialités. Encore une fois, ce sera à toi de voir car l’atteinte de l’universel (art d’écrire) que cela supposerait, c’est quand même plus ton truc que le mien. Donc, je disais. Oui, un seul texte, dans lequel se trouve deux textes irréductibles l’un à l’autre, mais inséparables sur le fond. Le but : Mettre en tension nos deux expériences qui diffèrent tout en nous rencontrant en un seul point qui les transcende toutes deux. Cette possibilité pratique nous fait maintenant entrer dans le problème philosophique que tu poses et que j’ai un peu détourné vers un autre lieu qui n’est pas sans lien, tu verras.

Deux textes qui diffèrent donc, mais qui se superposent en surimpression. Dialogue? Réponses de l’un à l’autre? Je ne sais pas, la forme pourra être réfléchie plus tard.

[10] À ton « Thierry Hentsch, trop tard », mon « Thierry Hentsch, trop tôt », celui qui me préoccupe de proche en proche de par ma propre expérience à cette université. Ici, un problème philosophique majeur fait surface dans la tension entre nos deux expériences. La différence entre le « Trop tard » et le « Trop tôt » fait en effet émerger, ou du moins rend-t-elle plus visible, le point où l’on ne peut éviter de nous rencontrer en cette différence. Notre rapport particulier, singulier et différé au problème de la réception de l’héritage. Héritage de qui? Telle n’est pas du tout ma question, ni même celle qui devrait nous préoccuper. Mais héritage de quoi, tel me semble être la question/problème qui nous réunis.

Question de l’héritage que tu ne nommes pas dans le texte initial, mais [11] qui m’a semblé, dès la première lecture, lourd de sa présence notamment lorsque tu cites Hébert en exergue : « […] tout en m’échappant, et cela me concerne. Voilà pourquoi penser, c’est rattraper ce qui m’échappe ». Et à plus forte raison lorsque tu dis : « […] je n’en ai pas moins connu quelque chose de lui : une pesanteur, une atmosphère étouffante ». Qu’est ce qui nous échappe? Qu’est ce qui nous concerne? Quelle est donc cette pesanteur, cette atmosphère étouffante qui est le sujet de ta « rencontre/relation » et l’objet lourd dont tu hérites, c’est-à-dire qui t’échoit puisque tu t’en fais en quelque sorte le destinataire dans le texte? Est-ce le poids des restes d’une parole qui nous est encore soufflée, mais qui ne peut plus se dire (voir Derrida « la parole soufflé », in L’écriture et la différence)? [12] Est-ce la promesse d’une parole de pensée politique qu’Hentsch portait en lui, pour nous, et qui se serait en quelque sorte éteinte avec lui, sans nous? La rencontre/relation ici avec la mort, avec l’absent, est-elle alors celle qui nous dépossède violemment de la possibilité même de cette parole/promesse « Hentsch »?

Le poids de l’héritage laissé à celui qui a connu le vivant, ou du moins la parole/parlante en son vivant, et le poids de l’héritage que ne peut manquer de recevoir aussi celui qui n’a rencontré que la mort et qui entend pourtant partout l’écho des restes de cette parole (filiations métonymiques? [référence au premier texte – NdE]). La non-relation a ici encore des allures de relation et de rapport, elle est, peu importe l’angle, une « véritable rencontre »; rencontre avec la mort, rencontre avec le poids de l’héritage, rencontre avec les restes. Problème de poids, problème [13] d’héritage qui, comme tu le sais sans doute, n’a rien à voir avec l’« hommage » et les énoncés apologétiques qui ne peuvent éviter de se glisser dans l’idée d’« hommage » que tu n’affectionnes guère.

« Trop tôt » pour moi donc, parce que l’héritage dont il est ici question n’est pas ce qui est banalement derrière nous. Nous ne pouvons lui « faire hommage », il n’est pas une « chose » derrière nous, mais ce qui a la force, l’incroyable force de se porter devant soi. Devant soi, voilà pourquoi penser pour moi sera toujours aussi « rattraper ce qui m’échappe, parce que ça me concerne ». « Rattraper » l’héritage, comme une impulsion qui me tire et m’aspire dans un mouvement incandescent comme s’il s’agissait de se rendre « digne » de ce qui a été laissé là non pas derrière, mais devant. [14] J’insiste sur l’héritage comme ce qui a la force d’être devant soi tant cela me semble important. Un poids donc, une atmosphère étouffante puisque ce « trop tôt » de l’héritage à des allures de « responsabilités » laissées à d’autres, laissées là sans qu’ils n’en aient jamais demandé la charge.

Plus d’ombre pour se cacher, pas même l’ombre d’un refuge pour établir son séjour, plus question de marcher derrière quiconque, la mère ou le père nous a quitté, le nid ou la Cité éternelle s’effondre et il s’agit pour les petits d’affronter le tumulte, de chasser seuls pour se nourrir alors que leur vulnérabilité est, dans cet instant même, très précisément portée au grand jour. Visible devient ainsi la vulnérabilité de la promesse elle-même, promesse qui doit de nouveau être portée pour chercher à se dire.

[15] La mort, le départ, la perte « affaiblit leur position » dis-tu [référence au premier texte – NdE]. Certainement au sein de cette université, je ne pourrais ici te donner tort. Mais n’est-ce pas là aussi que se présente une nouvelle fois, ou que fait retour l’exigence du mouvement originel, celui de la pensée? Si nous répondons par l’affirmative à cette dernière question, à ton trop tard arrivé, comme si tu y étais venu pour rien, le trop tôt implique un autre fardeau (peut-être est-il le même, je n’en sais rien). Le fardeau : être là, à ce moment précis, comme les témoins d’une parole dont nous aurons désormais la lourde charge pour s’en faire au moins l’« écho » et plus fondamentalement les « porteurs ».

Témoin, écho, porteur? Mais il serait simple de se faire « écho » s’il [16] s’agissait simplement de « redire » la parole « Hentsch »! Le problème est pourtant plus grand et plus profond, comme il fut toujours plus grand, plus profond, plus débordant, bien au-delà de l’homme dont on parle (ça Thierry le savait bien). En effet, il me semble que dans la parole témoin/porteur il ne s’agit pas de « redire » la parole de Thierry, mais de se faire porteur du dire encore et toujours une première fois la promesse de pensée politique qu’Hentsch a portée un temps pour nous et que nous devrions, maintenant et malgré tout, porter à notre tour.

utérus brunNe pas tourner le dos. Retour du mouvement originel… Prendre sur soi. Mais il faut du courage pour prendre sur soi ce retour dans le désert! [17] Ai-je moi ce courage? Ai-je même la force de me faire « relais » de cette promesse de parole qui reste toujours à dire dont nous héritons? Dans « l’utérus brun coin Saint-Denis Sainte-Catherine » [référence au pavillon Hubert-Aquin de l’UQAM qui abrite la Faculté de science politique et de droit – NdE], ne sommes-nous pas tous en quelque sorte mort-nés? Trop tôt disais-je, mort-nés, comme éteints au même moment que cette promesse de parole que nous avions crue « déjà dite ». Il est trop tôt pour parler, encore trop tôt pour promettre, sans doute toujours trop tôt pour en prendre la charge. Et s’il est bien Trop tard pour penser avec, il est sans aucun doute toujours Trop tôt pour penser sans. Non pas sans Thierry, comprenons-nous bien, mais sans la présence, même latente, de cette promesse de pensée politique qui reste encore et toujours à dire une première fois. L’angoisse du Trop tôt, c’est celle qui nous place [18] dans l’immanence de notre propre « ici maintenant », dans l’exigence du sans repos. Immanence de la promesse de parole qui en cherchant à se dire fait vivre la pensée parce que rien ne saurait nous en offrir l’assurance ni dans l’« avant » ni dans l’« après ».

Ai-je ce courage?

Dans ta lettre, tu poses une question : « Comment pourrais-je parler de lui si je ne l’ai pas connu? » Cette question me semble manquer l’essentiel, du moins, elle me rend mal à l’aise car s’agit-il vraiment de lui? S’agit-il vraiment de parler de lui? Ne serions-nous pas plutôt liés parce qu’il reste à dire de ce qui lui échappait à lui aussi? De la non-relation (empirique et évidente) avec l’homme, la relation n’advient-elle pas dans ce lieu de ce qui nous échappe à tous, dans ce qui nous déborde tous largement? [19] Ce ne sont là que des questions auxquelles je n’ai pas de réponses à moins que celles-ci soient déjà impliquées dans les questions elles-mêmes.

Une petite anecdote. Je ne crois pas te l’avoir déjà partagée. Thierry a été mon premier professeur de baccalauréat à l’UQAM. Problèmes politiques contemporains, tel était le titre du cours. Je garde un souvenir très marquant d’une des premières séances où Thierry implorait notre pardon. Je ne me souviens pas des mots exacts, mais je garde un souvenir très précis de ce qui y était communiqué. Devant un auditorium de plus de 150 étudiants, Thierry nous demandait pardon de ne pas avoir été assez fort pour nous, de ne pas avoir eu la force de parler assez fort pour empêcher la scission de la science politique et des sciences [20] humaines. De ne pas avoir été assez fort pour nous, la science politique était maintenant connue pour l’acolyte de l’économie et du droit. Science au singulier elle était devenue, science au singulier elle allait devenir. N’oublions pas que cette scission est toute récente, la science politique à l’UQAM ne fait plus partie des sciences humaines depuis une décennie et demie environ.

Thierry nous témoignait à travers cette parole non seulement de cette lutte, de cette chaude lutte dans les assemblées départementales qui avaient précédé la scission, mais aussi de la prise en charge de cette parole qui ne lui appartenait pas, une parole qui n’appartient à personne en particulier. « Je vous demande pardon de ne pas avoir été assez fort pour vous, pour vous tous, pour nous tous! » Je ne crois pas que nous ayons alors bien compris ce dont il était question. Oh combien [21] on comprend mieux maintenant!

Dans La mer, la limite, Thierry dit ceci : « La pensée ne peut qu’échouer, mais elle est la première à le savoir. »

La pensée ne peut qu’être une vérité qui se promet inlassablement, sans relâche, sans assurance.

Ai-je ce courage?

Je ne serai jamais un « véritable critique », je n’aurai jamais cette force d’être « penseur politique », non parce que je serais plus lâche qu’un autre, mais parce que je suis mort-née Trop tôt. Parce que je ne [22] supporte pas les effets déstructurants qu’implique le fait que la pensée politique, comme la justice au sens de Dalie et moi, est toujours « la marque de l’échec de la parole » (Dalie Giroux). Cette parole ne se porte que dans le désert! Je m’en sais incapable, je ne puis être celle qui l’annonce car il s’agit bien là, comme avec Thierry, d’une parole prophétique au sens de Blanchot. Dalie me disait qu’elle n’avait jamais entendu quelqu’un formuler cette faiblesse même, elle en voyait là déjà une certaine « position critique ». Parole qui se voulait peut-être rassurante, mais qui ne me console guère de cette incapacité dont je me sais atteinte. Mort-née à l’UQAM, qui entrevoit pourtant l’urgence philosophique de la parole prophétique dont nous avons héritée, celle avec laquelle nous devons nous maintenir en relation. [23] Celle que nous devons parler encore et toujours (lier/délier). C’est dans ce paradoxe que nous nous rencontrons. Le Trop tard est une position philosophique, la tienne, celle d’être « après ». Le Trop tôt en est une à mi-chemin, elle fait signe vers l’urgence philosophique renouvelée, celle d’interroger chacun de notre propre place pour chaque instant, dans chaque instant la promesse de pensée politique qui reste encore et toujours à dire une première fois. Parler… parler… parler « pour d’autres époques, pour d’autres histoires » (citation en exergue).

Cette parole prophétique qui se dit dans la présence comme dans l’absence, dans la relation comme dans la non-relation, celle qui « en s’opposant au séjour où à l’enracinement qui serait repos » (Blanchot) est le seul lieu où se découvre en nous la promesse d’une pensée politique toujours à-venir. [24] Cette parole, c’est celle que Thierry Hentsch portait en lui bien au-delà de lui-même et que d’autres portent maintenant en héritage devant eux. Mais à l’UQAM, cette parole, nous sommes devenus bien trop « savants » pour la comprendre…

Et moi, c’est d’y être mort-née trop tôt pour la prise sur soi que je marche tranquillement vers vous. Je marche tranquillement, traînant ce cadavre qui est mien sans désespoir vrai.

Je ne me souviens pas si je suis la personne qui a dit que tu arrivais « Trop tard ». Je me souviens pourtant de l’avoir pensé pour tous ceux qui arrivaient après. [25] D’où me vient cette idée qu’il était « Trop tard » pour les autres si ce n’est du sentiment étouffant qu’il était pour moi bien Trop tôt…

 

J.B.

 

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