Correspondance entre René Lemieux et Jade Bourdages à propos de Thierry Hentsch (partie 1)

Par René Lemieux et Jade Bourdages | la deuxième partie de la correspondance est disponible ici, ainsi que l’ensemble de la correspondance en format pdf

Avant-propos de l’éditeur de la correspondance

Le texte original de cette réécriture fut soumis à une revue de pensée québécoise dans le cadre d’un numéro spécial sur le penseur politique Thierry Hentsch, décédé le 7 juillet 2005. Il s’agissait d’une correspondance de quatre lettres qui furent envoyées du 10 décembre 2008 au 14 janvier 2009. En annexe de la première lettre, le premier auteur avait joint un très court texte où il racontait une anecdote : lorsqu’il est arrivé à une nouvelle université pour sa maîtrise afin d’étudier la pensée politique, en 2006, une collègue lui avait alors dit qu’il était arrivé « trop tard » : « Thierry Hentsch est mort. » Dans la dernière lettre envoyée par la deuxième auteure, elle y avait inclus un « prière d’insérer » à l’attention des éventuels éditeurs où fut annoncée l’intention de rendre disponible cette correspondance. C’est entre ces deux « paratextes » que Trahir veut offrir une réécriture de cette correspondance, en deux parties. Mes interventions à titre d’éditeur de la correspondance ainsi que la pagination originale des lettres sont entre crochets.

Pourquoi publier aujourd’hui? Il y a d’abord le désir de souligner, dix ans après, le départ de Hentsch. Ces lettres ont été écrites patiemment il y a plusieurs années. Nous sentons la nécessité de les publier dans l’urgence, ici et maintenant, pour rappeler une certaine promesse de pensée politique qui reste portée par le nom de Hentsch. Hier, l’occupation d’un pavillon de l’UQAM par des étudiant·e·s s’est terminée dans la violence avec une intervention policière réclamée par le rectorat. Ce matin, d’aucuns critiquent ce qu’est devenue l’UQAM qui, selon eux, est « en proie aux agissements d’une minorité », une « horde » dont le programme est l’instauration d’un « climat d’intimidation et de harcèlement ». Pourtant, ce que devient l’UQAM, elle le devient depuis longtemps déjà, et dans l’urgence fulgurante de penser la violence d’État dans son rapport à l’université, peut-être avons-nous besoin d’insister sur une certaine patience intempestive de la pensée. C’est ce que le retour à cette correspondance, enfouie il y a peu dans des fonds de tiroir, tente de faire.

Simon Labrecque, éditeur de la correspondance

Montréal, 9 avril 2015

 

Je peux lire parce que le sens du texte qui se moque toujours de l’odeur de sainteté ou de pourriture s’échappe de son support matériel tout en m’échappant, et cela me concerne. Voilà pourquoi penser, c’est rattraper ce qui m’échappe. La civilisation de l’écriture abandonne les restes matériels à la biochimie terrestre mais elle transforme l’humanité de la mort en la faisant parler pour d’autres époques, pour d’autres histoires.

Robert Hébert, « Carnet du chercheur, 1988-1989 : Pour une philosophie des restes », Le procès Guibord ou l’interprétation des restes, Triptyque, p. 179.

 

 

Ottawa, le 10 décembre 2008

 

Je t’écris aujourd’hui concernant un problème philosophique, mais aussi « pratique ». Je t’ai parlé, plus tôt cette session, d’un texte que j’étais en train d’écrire pour une revue de pensée québécoise, un texte qui faisait une sorte de retour à un premier texte que j’avais écrit pour une revue de pensée québécoise. Il s’agissait d’un retour sur « Postmodernité de l’Amérique » coécrit avec Michel Freitag. Dans ce texte, j’ai essayé de montrer qu’il y avait là des « relations » qui étaient en fait des « non-relations », la première étant celle entre les « auteurs ».

[2]  Dans sa suite, je me référais à Thierry Hentsch, j’ai titré cette partie « Thierry Hentsch, trop tard », dans ce texte, j’explique brièvement ma non-relation à Hentsch, qui est aussi une relation, je pense.

C’est une histoire étrange que celle de mon non-rapport à Thierry Hentsch. Tu le sais, j’ai commencé ma maîtrise en janvier 2006, pour fuir ensuite cette université en août 2007. Mon arrivée à l’université, donc, eut lieu bien après la mort de Thierry Hentsch. Je ne l’ai jamais rencontré – jamais vu, jamais entendu –, mais ma non-relation à Hentsch a quelque chose de la relation, une relation de distance, et ça me fait penser à ce que disait Deleuze de Hume dans Empirisme et subjectivité : « La distance, accorderont les philosophes, est une véritable relation, parce que nous en acquérons l’idée en comparant les objets; mais de manière courante, nous disons que rien ne peut être plus distant que telles et telles choses, rien ne peut avoir moins de relation. »

Je connaissais Hentsch, pour en avoir entendu le nom. C’est dans une conversation avec une collègue de l’époque que le poids de l’absence de Hentsch à cette université m’est apparu évident. Je me rappelle très bien de l’événement. Alors que j’étais au troisième étage du pavillon Hubert-Aquin et que je discutais avec cette collègue, j’expliquais alors que j’étais venu à cette université pour faire de la pensée politique, la personne – qui connaissait bien le milieu – m’a répondu : « Tu arrives trop tard, Thierry Hentsch est mort. » Je me souviens bien de cette parole, parce qu’elle m’a marqué, dès mon entrée en maîtrise. Comme si, arrivé trop tard, j’étais venu pour rien. Cette impression ne m’a jamais quitté de tout le temps passé à cette université, un temps – un an et demi – à être trop tard arrivé.

Je suis de ceux qui, pour toutes les occasions, seront toujours « après », qui arriveront toujours « trop tard » – c’est aussi pour ça que je tiens à ce que ce texte ne soit pas dans un « hommage » à Thierry Hentsch, mais qu’il soit mis ailleurs, comme dans la section informe d’une revue, celle des « autres » textes, les textes « divers », de ces textes qui sont là, par hasard, qu’on les accepte même s’ils ne sont pas dans le thème. Il reste de la place dans la revue, et hop! un texte dans les miscellaneous. Trop tard pour avoir connu le mort, trop tard pour pouvoir en parler, trop tard pour l’hommage qu’on lui décerne.

Arrivé « trop tard », c’est une posture philosophique. Être « après », c’est la condition de la philosophie. Ça n’a jamais empêché quiconque de penser, au contraire. La philosophie, c’est avant tout lier ce qui semble, de prime abord, délié. Puis-je dire quelque chose sur Thierry Hentsch? Si je ne l’ai pas connu de son vivant, je n’en ai pas moins connu quelque chose de lui : une pesanteur, une atmosphère étouffante. Je n’ai pas connu Hentsch vivant, mais j’ai connu sa mort. Autour du mort s’installe quelque chose d’autre. Dans le cas de cette université et de cette discipline, ce quelque chose est de l’ordre de la pensée.

Après qu’une collègue l’ait lu, elle m’a suggéré de te l’envoyer, de te demander de participer à son écriture avec moi. Je n’ai jamais écrit avec quelqu’un d’autre, sauf « Postmodernité de l’Amérique », qui est par excellence un texte qui n’est justement pas écrit à deux, un texte écrit dans la solitude. À cette proposition, j’y ai réfléchi. C’est pour ça que je t’envoie cette lettre. Ce que j’avais originellement écrit sur Hentsch, c’était finalement un texte beaucoup sur moi-même, un texte très personnel. Peut-être pourras-tu y répondre? Peut-être seras-tu intéressée à écrire quelque chose à propos de la non-relation?

Voilà l’offre : écrire « Thierry Hentsch, trop tard » à deux. Voilà le problème philosophique : comment [3] parler et écrire d’une non-relation, si l’écriture est relation? Dans le cas de Thierry Hentsch, comment parler de lui si je ne l’ai pas connu? Ce problème est en réponse à ce que tentent de faire certaines publications récentes, c’est-à-dire des hommages, ce que j’ai toujours détesté : il y a toujours quelque chose qui pue dans les hommages faits aux morts, quelque chose de « politique ». La réponse que j’ai trouvé jusqu’à maintenant, c’est ma relation à la mort de Hentsch : à l’université, je n’ai peut-être pas connu Hentsch vivant, mais j’ai connu sa mort.

La relation, peut-être, celle que je te propose en tout cas, est celle au sens des Jésuites, un mélange entre mémoires, récits de vie et de voyages, une correspondance… Hume parlait des individus comme des atomes, mais ce sont des atomes qui s’associent dans une « sympathie ». Voilà ce que je te propose.

R.L.

 

 

Montréal, 16 décembre 2008

 

J’ai bien reçu ta lettre en date du 10 décembre 2008. Cela change de recevoir une lettre manuscrite, je dirais même que cela nous propulse ailleurs que dans l’habitude froide et « technique » qui est maintenant la nôtre à tous lorsqu’il s’agit d’écriture. Ailleurs… j’ai un faible pour l’ailleurs, je m’y risquerai donc à mon tour, j’en assumerai la charge d’imprévisibles.

Avant de répondre à l’invitation sur le problème philosophique que tu poses, je vais tenter de répondre à celui plus « pratique » que tu soulèves. La chose sera réglée et nous pourrons par la suite nous entretenir librement à propos de la relation/non-relation et le comment parler de celle-ci. Non-relation que je préfère appeler pour ma part « la rencontre sans visage » ou la « relation épistolaire ». Mais n’anticipons pas trop rapidement sur la question philosophique. Et ici, avant même l’abord des points pratiques, une pensée concernant [2] la relation, celle au sens des Jésuites que tu me proposes, ou l’association dans la sympathie au sens de Hume. En dehors de la simple proposition d’association dans l’écriture, cette relation que tu me proposes est en quelque sorte une magnifique réponse au problème qui était, jusqu’à tout récemment, le mien sur un plan tout à fait personnel, celui de notre propre relation, de ce vague entre nous qui est le nôtre. Une relation qui m’affecte particulièrement, mais dont je peine toujours pourtant à nommer les termes tant elle oscille entre la présence et l’absence, entre le fait qu’elle m’advient aussi bien qu’elle m’échoit. La dire cette relation, la dire, comme si cela pouvait la rendre plus certaine, ou du moins plus réelle… Cette exigence de dire, de trouver les mots justes, s’imposait à moi presque brutalement. La langue, ma propre langue, ne m’a jamais paru si pauvre, pauvre d’une grande pauvreté.

[3] Le temps fait souvent magnifiquement les choses parfois même bien vite. Cette relation entre nous ne me semble plus à dire, elle n’est plus enfermée dans ces apparences « du but à atteindre » qui nous dépossèdent, enfin je crois. Elle ne doit même plus chercher à se dire, elle est comme dite maintenant. Comme ça, sans jamais se dire véritablement, elle s’est comme installée et dite entre nous sans qu’il n’y ait rien à redire. Ne plus y résister par crainte, ne plus redouter l’absence, s’installer là dans cette confiance de la présence à l’autre et celle de l’autre à soi. Mais « confiance », c’est un bien grand mot, c’est la chose la plus simple et pourtant la plus difficile de toute, nous dit Rosenzweig. Contre toute attente, voilà pourtant ce qui semble nous appartenir en commun. Marcher simplement! Ces mots résonnent comme les plus beaux, ils n’impliquent qu’une seule chose, celle de n’être déçu de rien. [4] De ta confiance et de ton amitié, je suis reconnaissante. Celle que moi je peux t’offrir implique ce dessaisissement qui me permet de marcher simplement, de ne jamais être déçue de rien, pas même de toi qui a l’habitude de décevoir. Voilà qui est dit.

Venons-en maintenant à ce qui nous préoccupe et doit nous préoccuper ici. Écrire « Thierry Hentsch, trop tard » à deux…

Cette invite m’honore de notre amitié et de la confiance dont tu me témoignes à travers ce simple geste. Geste que je sais, pour savoir, qui n’a rien d’un geste simple. Écrire à deux? Vous René Lemieux? Mais d’où vous vient donc cette idée qui me prend, moi, littéralement par surprise?

Au-delà des sentiments agréables qui sont miens au contact de cette invitation/proposition, je ne peux qu’apercevoir [5] un malaise « pratique » qui pourrait peut-être s’installer entre nos deux plumes. Malaise qui pourrait peut-être même aller jusqu’à dénaturer l’impulsion de pensée qui anime actuellement le texte. Le texte, tel qu’il est, est une note très personnelle, en effet. S’il est insuffisant à ce stade, il a l’âme du témoignage (au sens philosophique il va sans dire). Parole testimoniale écrite dans la solitude comme tu le soulignes et comme tu en as d’ailleurs l’habitude.

Comment alors passer de la solitude de l’écriture qui est tienne à l’association dans l’écriture que tu proposes mais qui n’est pas plus mon habitude? Cette question n’a rien d’une simple question d’école. Et si j’ai bien une envie presque irrésistible d’écrire et de réfléchir à tes côtés, comme je n’ai jamais eu envie de le faire avec qui que se soit, cela n’est pas [6] sans me troubler. Comment faire? Que peuvent nos écritures l’une pour l’autre? Comment les enchâsser sans les rendre fades et homogènes? Le défi m’apparaît tout à fait intéressant et malgré le fait que cela me trouble, j’aperçois au loin quelques possibilités. Des possibilités que nous pourrions explorer, pour ce texte ou pour tout autre chose plus tard, et qui nous seraient possiblement d’un grand secours pour éviter que nos deux paroles deviennent « superficiellement et malhonnêtement Une » à travers une écriture lâche et sans profondeur (comme la plupart des textes co-écrits). Si nous acceptons tous deux ce défi d’association dont nous n’avons ni un ni l’autre l’habitude, voici trois possibilités à explorer.

[7] Écrire « Thierry Hentsch, trop tard » à deux…

Première possibilité, la plus classique, mais retournée en son point le plus sûr. Écrire à deux un seul texte, mais y relever la présence de deux personnages, deux témoins qui se (dé)doublent et diffèrent dans le texte. Texte Un amplifié dans son ambiguïté par l’émergence de deux voix. Ici, je ne maîtrise pas du tout une telle technique d’écriture et la charge t’en incomberait peut-être plus qu’à moi car tu devras m’apprendre. Là, nous sommes replongés dans le problème politique de ton cinéaste : le temps, le manque de temps qui, dans notre cas, se transforme en problème de distance. Distance entre nous qui empêche, pour l’instant, les apéros répétés à écrire ensemble sur des tonnes de serviettes de table de bistro. Cette proposition recoupe toutefois la troisième qui, elle, est praticable à distance.

[8] La deuxième possibilité est plus indirecte, du moins en ce qui me concerne. Elle est peut-être aussi la plus certaine au sujet de ce texte dont on cause ici. Elle ne m’implique pas dans l’écriture, mais implique ce que je peux éventuellement t’offrir bien humblement comme réflexions pour que tu plonges toi dans cette réflexion toute personnelle. Que tu te fasses hôte du « poids de la mort » et/ou du « trop tard » que d’autres éprouvent à leur façon. À ce titre, les réflexions qui vont suivre, que j’ai formulées dans l’esprit d’une « association dans l’écriture », je ne vois aucun inconvénient que tu les fasses tiennes pour retourner dans la solitude de l’écriture.

Donc, troisième possibilité, praticable à deux cette fois. [9] Plus j’y pense, plus elle me paraît exaltante et pleine de potentialités. Encore une fois, ce sera à toi de voir car l’atteinte de l’universel (art d’écrire) que cela supposerait, c’est quand même plus ton truc que le mien. Donc, je disais. Oui, un seul texte, dans lequel se trouve deux textes irréductibles l’un à l’autre, mais inséparables sur le fond. Le but : Mettre en tension nos deux expériences qui diffèrent tout en nous rencontrant en un seul point qui les transcende toutes deux. Cette possibilité pratique nous fait maintenant entrer dans le problème philosophique que tu poses et que j’ai un peu détourné vers un autre lieu qui n’est pas sans lien, tu verras.

Deux textes qui diffèrent donc, mais qui se superposent en surimpression. Dialogue? Réponses de l’un à l’autre? Je ne sais pas, la forme pourra être réfléchie plus tard.

[10] À ton « Thierry Hentsch, trop tard », mon « Thierry Hentsch, trop tôt », celui qui me préoccupe de proche en proche de par ma propre expérience à cette université. Ici, un problème philosophique majeur fait surface dans la tension entre nos deux expériences. La différence entre le « Trop tard » et le « Trop tôt » fait en effet émerger, ou du moins rend-t-elle plus visible, le point où l’on ne peut éviter de nous rencontrer en cette différence. Notre rapport particulier, singulier et différé au problème de la réception de l’héritage. Héritage de qui? Telle n’est pas du tout ma question, ni même celle qui devrait nous préoccuper. Mais héritage de quoi, tel me semble être la question/problème qui nous réunis.

Question de l’héritage que tu ne nommes pas dans le texte initial, mais [11] qui m’a semblé, dès la première lecture, lourd de sa présence notamment lorsque tu cites Hébert en exergue : « […] tout en m’échappant, et cela me concerne. Voilà pourquoi penser, c’est rattraper ce qui m’échappe ». Et à plus forte raison lorsque tu dis : « […] je n’en ai pas moins connu quelque chose de lui : une pesanteur, une atmosphère étouffante ». Qu’est ce qui nous échappe? Qu’est ce qui nous concerne? Quelle est donc cette pesanteur, cette atmosphère étouffante qui est le sujet de ta « rencontre/relation » et l’objet lourd dont tu hérites, c’est-à-dire qui t’échoit puisque tu t’en fais en quelque sorte le destinataire dans le texte? Est-ce le poids des restes d’une parole qui nous est encore soufflée, mais qui ne peut plus se dire (voir Derrida « la parole soufflé », in L’écriture et la différence)? [12] Est-ce la promesse d’une parole de pensée politique qu’Hentsch portait en lui, pour nous, et qui se serait en quelque sorte éteinte avec lui, sans nous? La rencontre/relation ici avec la mort, avec l’absent, est-elle alors celle qui nous dépossède violemment de la possibilité même de cette parole/promesse « Hentsch »?

Le poids de l’héritage laissé à celui qui a connu le vivant, ou du moins la parole/parlante en son vivant, et le poids de l’héritage que ne peut manquer de recevoir aussi celui qui n’a rencontré que la mort et qui entend pourtant partout l’écho des restes de cette parole (filiations métonymiques? [référence au premier texte – NdE]). La non-relation a ici encore des allures de relation et de rapport, elle est, peu importe l’angle, une « véritable rencontre »; rencontre avec la mort, rencontre avec le poids de l’héritage, rencontre avec les restes. Problème de poids, problème [13] d’héritage qui, comme tu le sais sans doute, n’a rien à voir avec l’« hommage » et les énoncés apologétiques qui ne peuvent éviter de se glisser dans l’idée d’« hommage » que tu n’affectionnes guère.

« Trop tôt » pour moi donc, parce que l’héritage dont il est ici question n’est pas ce qui est banalement derrière nous. Nous ne pouvons lui « faire hommage », il n’est pas une « chose » derrière nous, mais ce qui a la force, l’incroyable force de se porter devant soi. Devant soi, voilà pourquoi penser pour moi sera toujours aussi « rattraper ce qui m’échappe, parce que ça me concerne ». « Rattraper » l’héritage, comme une impulsion qui me tire et m’aspire dans un mouvement incandescent comme s’il s’agissait de se rendre « digne » de ce qui a été laissé là non pas derrière, mais devant. [14] J’insiste sur l’héritage comme ce qui a la force d’être devant soi tant cela me semble important. Un poids donc, une atmosphère étouffante puisque ce « trop tôt » de l’héritage à des allures de « responsabilités » laissées à d’autres, laissées là sans qu’ils n’en aient jamais demandé la charge.

Plus d’ombre pour se cacher, pas même l’ombre d’un refuge pour établir son séjour, plus question de marcher derrière quiconque, la mère ou le père nous a quitté, le nid ou la Cité éternelle s’effondre et il s’agit pour les petits d’affronter le tumulte, de chasser seuls pour se nourrir alors que leur vulnérabilité est, dans cet instant même, très précisément portée au grand jour. Visible devient ainsi la vulnérabilité de la promesse elle-même, promesse qui doit de nouveau être portée pour chercher à se dire.

[15] La mort, le départ, la perte « affaiblit leur position » dis-tu [référence au premier texte – NdE]. Certainement au sein de cette université, je ne pourrais ici te donner tort. Mais n’est-ce pas là aussi que se présente une nouvelle fois, ou que fait retour l’exigence du mouvement originel, celui de la pensée? Si nous répondons par l’affirmative à cette dernière question, à ton trop tard arrivé, comme si tu y étais venu pour rien, le trop tôt implique un autre fardeau (peut-être est-il le même, je n’en sais rien). Le fardeau : être là, à ce moment précis, comme les témoins d’une parole dont nous aurons désormais la lourde charge pour s’en faire au moins l’« écho » et plus fondamentalement les « porteurs ».

Témoin, écho, porteur? Mais il serait simple de se faire « écho » s’il [16] s’agissait simplement de « redire » la parole « Hentsch »! Le problème est pourtant plus grand et plus profond, comme il fut toujours plus grand, plus profond, plus débordant, bien au-delà de l’homme dont on parle (ça Thierry le savait bien). En effet, il me semble que dans la parole témoin/porteur il ne s’agit pas de « redire » la parole de Thierry, mais de se faire porteur du dire encore et toujours une première fois la promesse de pensée politique qu’Hentsch a portée un temps pour nous et que nous devrions, maintenant et malgré tout, porter à notre tour.

utérus brunNe pas tourner le dos. Retour du mouvement originel… Prendre sur soi. Mais il faut du courage pour prendre sur soi ce retour dans le désert! [17] Ai-je moi ce courage? Ai-je même la force de me faire « relais » de cette promesse de parole qui reste toujours à dire dont nous héritons? Dans « l’utérus brun coin Saint-Denis Sainte-Catherine » [référence au pavillon Hubert-Aquin de l’UQAM qui abrite la Faculté de science politique et de droit – NdE], ne sommes-nous pas tous en quelque sorte mort-nés? Trop tôt disais-je, mort-nés, comme éteints au même moment que cette promesse de parole que nous avions crue « déjà dite ». Il est trop tôt pour parler, encore trop tôt pour promettre, sans doute toujours trop tôt pour en prendre la charge. Et s’il est bien Trop tard pour penser avec, il est sans aucun doute toujours Trop tôt pour penser sans. Non pas sans Thierry, comprenons-nous bien, mais sans la présence, même latente, de cette promesse de pensée politique qui reste encore et toujours à dire une première fois. L’angoisse du Trop tôt, c’est celle qui nous place [18] dans l’immanence de notre propre « ici maintenant », dans l’exigence du sans repos. Immanence de la promesse de parole qui en cherchant à se dire fait vivre la pensée parce que rien ne saurait nous en offrir l’assurance ni dans l’« avant » ni dans l’« après ».

Ai-je ce courage?

Dans ta lettre, tu poses une question : « Comment pourrais-je parler de lui si je ne l’ai pas connu? » Cette question me semble manquer l’essentiel, du moins, elle me rend mal à l’aise car s’agit-il vraiment de lui? S’agit-il vraiment de parler de lui? Ne serions-nous pas plutôt liés parce qu’il reste à dire de ce qui lui échappait à lui aussi? De la non-relation (empirique et évidente) avec l’homme, la relation n’advient-elle pas dans ce lieu de ce qui nous échappe à tous, dans ce qui nous déborde tous largement? [19] Ce ne sont là que des questions auxquelles je n’ai pas de réponses à moins que celles-ci soient déjà impliquées dans les questions elles-mêmes.

Une petite anecdote. Je ne crois pas te l’avoir déjà partagée. Thierry a été mon premier professeur de baccalauréat à l’UQAM. Problèmes politiques contemporains, tel était le titre du cours. Je garde un souvenir très marquant d’une des premières séances où Thierry implorait notre pardon. Je ne me souviens pas des mots exacts, mais je garde un souvenir très précis de ce qui y était communiqué. Devant un auditorium de plus de 150 étudiants, Thierry nous demandait pardon de ne pas avoir été assez fort pour nous, de ne pas avoir eu la force de parler assez fort pour empêcher la scission de la science politique et des sciences [20] humaines. De ne pas avoir été assez fort pour nous, la science politique était maintenant connue pour l’acolyte de l’économie et du droit. Science au singulier elle était devenue, science au singulier elle allait devenir. N’oublions pas que cette scission est toute récente, la science politique à l’UQAM ne fait plus partie des sciences humaines depuis une décennie et demie environ.

Thierry nous témoignait à travers cette parole non seulement de cette lutte, de cette chaude lutte dans les assemblées départementales qui avaient précédé la scission, mais aussi de la prise en charge de cette parole qui ne lui appartenait pas, une parole qui n’appartient à personne en particulier. « Je vous demande pardon de ne pas avoir été assez fort pour vous, pour vous tous, pour nous tous! » Je ne crois pas que nous ayons alors bien compris ce dont il était question. Oh combien [21] on comprend mieux maintenant!

Dans La mer, la limite, Thierry dit ceci : « La pensée ne peut qu’échouer, mais elle est la première à le savoir. »

La pensée ne peut qu’être une vérité qui se promet inlassablement, sans relâche, sans assurance.

Ai-je ce courage?

Je ne serai jamais un « véritable critique », je n’aurai jamais cette force d’être « penseur politique », non parce que je serais plus lâche qu’un autre, mais parce que je suis mort-née Trop tôt. Parce que je ne [22] supporte pas les effets déstructurants qu’implique le fait que la pensée politique, comme la justice au sens de Dalie et moi, est toujours « la marque de l’échec de la parole » (Dalie Giroux). Cette parole ne se porte que dans le désert! Je m’en sais incapable, je ne puis être celle qui l’annonce car il s’agit bien là, comme avec Thierry, d’une parole prophétique au sens de Blanchot. Dalie me disait qu’elle n’avait jamais entendu quelqu’un formuler cette faiblesse même, elle en voyait là déjà une certaine « position critique ». Parole qui se voulait peut-être rassurante, mais qui ne me console guère de cette incapacité dont je me sais atteinte. Mort-née à l’UQAM, qui entrevoit pourtant l’urgence philosophique de la parole prophétique dont nous avons héritée, celle avec laquelle nous devons nous maintenir en relation. [23] Celle que nous devons parler encore et toujours (lier/délier). C’est dans ce paradoxe que nous nous rencontrons. Le Trop tard est une position philosophique, la tienne, celle d’être « après ». Le Trop tôt en est une à mi-chemin, elle fait signe vers l’urgence philosophique renouvelée, celle d’interroger chacun de notre propre place pour chaque instant, dans chaque instant la promesse de pensée politique qui reste encore et toujours à dire une première fois. Parler… parler… parler « pour d’autres époques, pour d’autres histoires » (citation en exergue).

Cette parole prophétique qui se dit dans la présence comme dans l’absence, dans la relation comme dans la non-relation, celle qui « en s’opposant au séjour où à l’enracinement qui serait repos » (Blanchot) est le seul lieu où se découvre en nous la promesse d’une pensée politique toujours à-venir. [24] Cette parole, c’est celle que Thierry Hentsch portait en lui bien au-delà de lui-même et que d’autres portent maintenant en héritage devant eux. Mais à l’UQAM, cette parole, nous sommes devenus bien trop « savants » pour la comprendre…

Et moi, c’est d’y être mort-née trop tôt pour la prise sur soi que je marche tranquillement vers vous. Je marche tranquillement, traînant ce cadavre qui est mien sans désespoir vrai.

Je ne me souviens pas si je suis la personne qui a dit que tu arrivais « Trop tard ». Je me souviens pourtant de l’avoir pensé pour tous ceux qui arrivaient après. [25] D’où me vient cette idée qu’il était « Trop tard » pour les autres si ce n’est du sentiment étouffant qu’il était pour moi bien Trop tôt…

 

J.B.

 

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