Correspondance entre René Lemieux et Jade Bourdages à propos de Thierry Hentsch (partie 2)

Par René Lemieux et Jade Bourdages | la première partie de la correspondance est disponible ici, ainsi que l’ensemble de la correspondance en format pdf

Avant-propos de l’éditeur de la correspondance

Le texte original de cette réécriture fut soumis à une revue de pensée québécoise dans le cadre d’un numéro spécial sur le penseur politique Thierry Hentsch, décédé le 7 juillet 2005. Il s’agissait d’une correspondance de quatre lettres qui furent envoyées du 10 décembre 2008 au 14 janvier 2009. En annexe de la première lettre, le premier auteur avait joint un très court texte où il racontait une anecdote : lorsqu’il est arrivé à une nouvelle université pour sa maîtrise afin d’étudier la pensée politique, en 2006, une collègue lui avait alors dit qu’il était arrivé « trop tard » : « Thierry Hentsch est mort. » Dans la dernière lettre envoyée par la deuxième auteure, elle y avait inclus un « prière d’insérer » à l’attention des éventuels éditeurs où fut annoncée l’intention de rendre disponible cette correspondance. C’est entre ces deux « paratextes » que Trahir veut offrir une réécriture de cette correspondance, en deux parties. Mes interventions à titre d’éditeur de la correspondance ainsi que la pagination originale des lettres sont entre crochets.

Pourquoi publier aujourd’hui? Il y a d’abord le désir de souligner, dix ans après, le départ de Hentsch. Ces lettres ont été écrites patiemment il y a plusieurs années. Nous sentons la nécessité de les publier dans l’urgence, ici et maintenant, pour rappeler une certaine promesse de pensée politique qui reste portée par le nom de Hentsch. Hier, l’occupation d’un pavillon de l’UQAM par des étudiant·e·s s’est terminée dans la violence avec une intervention policière réclamée par le rectorat. Ce matin, d’aucuns critiquent ce qu’est devenue l’UQAM qui, selon eux, est « en proie aux agissements d’une minorité », une « horde » dont le programme est l’instauration d’un « climat d’intimidation et de harcèlement ». Pourtant, ce que devient l’UQAM, elle le devient depuis longtemps déjà, et dans l’urgence fulgurante de penser la violence d’État dans son rapport à l’université, peut-être avons-nous besoin d’insister sur une certaine patience intempestive de la pensée. C’est ce que le retour à cette correspondance, enfouie il y a peu dans des fonds de tiroir, tente de faire.

Simon Labrecque, éditeur de la correspondance

Montréal, 9 avril 2015

 

 

 

Entre Rimouski et Ottawa, du 27 décembre 2008 au 8 janvier 2009

 

Arrivé à Rimouski le 23 décembre, j’ai pu lire ta lettre le 25, le jour de Noël. Le lieu et le temps de la correspondance comptent; c’est peut-être tout ce qui compte. À Rimouski, donc, et ce lieu compte peut-être pour quelque chose. Tu sais sans doute que c’est à partir de Rimouski que le fleuve se transforme en mer, c’est-à-dire le lieu où l’autre rive disparaît. En ce temps de l’année, le fleuve est glacé, une couche de neige recouvre la glace, ce qui donne l’impression où la surface de ce qui était le fleuve se confond au ciel, faisant perdre le repère de l’horizon. Comme si, s’avançant un peu sur le fleuve devenu solide, le marcheur, avec un peu de [2] patience, se retrouvera dans les nuées. C’est dans ce lieu que je commence ma lettre, que je ne terminerai sans doute pas, je le sais déjà, ici.

Je dois d’abord te dire que je suis un peu jaloux de ta lettre. Je suis jaloux, et en même temps j’ai honte : ma première lettre était bien peu de chose à comparer à la tienne. Mon intention était, à partir d’un problème somme toute mineur, d’organiser, entre nous, pour nous, une correspondance en vue d’un travail commun de réflexion; tu m’as répondu avec une réflexion qui surpasse largement ce que j’espérais, ce que j’attendais. Pourrais-je jamais écrire une lettre à la hauteur? À ta longueur! C’est, en tout cas, mon espoir.

[3] La question de la relation et de la non-relation pourrait être réglée rapidement : il s’agirait de dire qu’entre les deux se trouve une relation, relation dialectique sublimée. Ou, comme le pensait Hume, qu’il y ait à la fois atomisme et associationnisme, et qu’il faille entre les deux une nouvelle forme d’associationnisme – une forme de délire – tout cela, c’est finalement faire de la petite métaphysique sans conséquence. Pourtant, rien n’est réglé. Mon intérêt dans la question, c’était en tout cas mon intention avec le cas du premier texte, était de montrer que la publication elle-même liait le délié : la publication scelle et cache en même temps. Que cache-t-elle? Les erreurs, les retours en arrière, les frustrations, elle réduit le temps de l’écrit à celui, [4] plus rapide, je pense, de la lecture. L’écrit est total – Thierry Hentsch le mentionne dans La mer, la limite – on peut s’arrêter n’importe où, n’importe quand, le résultat semble fini. Comment arriver, par l’écrit, à son descellement, à faire voir – à souligner – sa fonction de dissimulation? Peut-être est-ce impossible. L’écriture, celle qui ferait voir un être au-delà ou en-deçà du caché, serait comme toute autre écriture, une écriture de dissimulation. La condition phénoménologique de l’écriture est la finitude. Une nouvelle forme d’écriture telle que je l’envisage est-elle même pensable?

Tu as bien compris le sens et le rôle de l’hommage fait aux morts. Je suis, pourtant, en désaccord avec toi, et je continue à penser être arrivé trop tard – mais peut-être commencé-je [5] à apprécier, après ta lecture, cette condition. Tu as cité l’extrait de Robert Hébert que j’avais placé en exergue du petit texte que je t’avais envoyé. Nous n’y lisons pas la même chose, sans doute. Ta responsabilité vis-à-vis les morts reste pour moi un poids que la philosophie s’est trop souvent mise sur les épaules. La philosophie – cette étude des morts – n’a pas encore appris à être libre; c’est en tout cas ce que je redoute d’elle. Si, arrivé trop tard, c’est redire ce que d’autres ont déjà dit, tu as raison, il n’y a pas là le moindre intérêt. Pourtant, pour le peu que je connaisse de lui, Hentsch, il me semble, a été un lecteur très libre, un philosophe très libre. Je me souviens que, lorsqu’il mentionne la lecture de Platon par Derrida, celle de « La pharmacie de Platon », Hentsch dit que Platon [6] aurait aimé cette lecture. Que veulent vraiment les philosophes, comment espèrent-t-ils être lus? Peut-être sont-elles de mauvaises questions, mais j’aime à penser qu’il y a tout une tradition philosophique – à laquelle faisait peut-être partie Thierry Hentsch – qui se soucie plus du différent que de l’identique.

Tu as cité Hébert, laisse-moi te donner une autre manière de le lire. Dans le texte initial, la citation de Hébert, tirée de son livre Le procès Guibord ou l’interprétation des restes, était accompagnée de mon commentaire, que je te retranscris ici :

À une écriture qui cache et scelle, réduit le temps à un temps de la publication, fini, totalisé, instantané, s’oppose une toute autre écriture, celle de la durée, une écriture qui prend parfois la forme du [7] carnet de chercheur, parfois celle de l’entrevue, de la correspondance, de l’enseignement. Une écriture au jour le jour qui, parfois, est celle de soi, d’un retour à soi, en sachant bien que l’après et le retard sont sa condition. À l’interprétation des restes de Hébert doit s’associer un droit d’enterrer – un droit, justement, à la sépulture.

Il y a plusieurs choses-là qui devraient nous intéresser. Outre la mention prémonitoire d’une correspondance, il y a sans doute la nécessité de la sépulture – le droit d’enterrer ses morts – qui est à la fois l’objet du livre de Hébert, à la fois l’antithèse de ce qu’il y fait, l’interprétation des restes. Mais peut-être faut-il penser l’enterrement d’abord, pour ensuite penser aux restes.

L’écriture est-elle toujours une question de mort? Tu mentionnes dans ta lettre que l’écriture [8] est toujours faite dans une intention de dépasser quelque chose. C’est vrai, toute écriture – et toute correspondance telle que je la conçois – cherche à aller au-delà du temps présent : « Agir d’une façon inactuelle, c’est-à-dire contre le temps et, par là même, sur le temps, en faveur, je l’espère, d’un temps à venir. » (Nietzsche) Mais cet au-delà de l’écrit, est-ce la mort, ou au contraire, est-ce la vie? Doit-on faire face à la responsabilité, porter devant soi le fardeau, ou au contraire, s’immiscer là où on nous attend le moins, entrer dans la pensée par le milieu? Mon attitude à l’égard de la pensée n’est pas moins problématique que la tienne. Tu avances, mort-née, traînant un cadavre. Moi, je tente de fuir l’Université d’Ottawa comme j’ai fui l’UQAM. Qui pourra dire de [9] nous deux à la bonne attitude devant la pensée?

Je termine bientôt cette lettre, qui n’aura sans doute pas les dimensions de la tienne… Je termine avec une petite anecdote qui m’est arrivé dernièrement. Au début du semestre d’automne, j’ai envoyé presque simultanément deux articles à deux revues différentes, l’un a été accepté, l’autre pas. Peu importe les articles – ce n’est pas ce dont il s’agit ici –, peu importe les évaluations et les commentaires que j’ai reçus – même si tu sais comme moi l’intérêt qu’il y aurait à colliger ce genre de textes – ici je veux te parler de ce que j’ai ressenti en lisant les commentaires. Qu’ils aient été positifs ou négatifs, ce qui m’a avant tout marqué, c’est le fait qu’on parle de moi à la troisième personne, comme si j’étais un tiers dans une correspondance entre les évaluateurs anonymes et les rédacteurs de la revue. À [10] certains moments, même, je ne savais trop lorsque les évaluateurs mentionnaient l’« auteur », s’ils parlaient de moi ou de l’auteur que j’avais moi-même questionné dans mon texte. C’est une étrange impression, celle de se savoir lu, comme si, devenant objet, on était mort. On me prend comme un objet et déjà je ressens une impuissance, comme si j’étais mort. Sartre, dans L’être et le néant, si je me souviens bien, parlait de la mort comme chosification : devenu en-soi, le corps devient objet. La publication – en tout cas la lecture qui la suit, parfois – a ceci de particulier qu’elle indique à l’avance une mort certaine. Je te parle de ça parce que s’est posée la question, dans notre correspondance, de sa publication. Je t’ai déjà dit que j’espérais voir la correspondance publiée sans modification, telle qu’elle. Ce n’est pas une idée que j’ai eu dès le début, [11] c’est plutôt ta lettre très belle qui m’en a donné l’idée. La correspondance a toujours quelque chose de privé, on la publie généralement à la mort des auteurs. Comme si, ou plutôt c’est bien le cas, lorsqu’on meurt, tout le privé de notre vie devient public – c’est bien le sens de la publication. Cette publication, pourtant, a quelque chose de particulier : elle est brute, raturée, faillible, imparfaite, et pourtant, ce sont ses défauts qui font ses qualités. Une nouvelle forme d’écriture, arrivée trop tard; ou dans notre cas, comme une petite mort, arrivée trop tôt. J’aimerais que l’on offre notre correspondance à une revue. Je ne sais pas comment cela sera reçu. Je pense toutefois qu’il vaille la peine de faire cette offre.

Il y a une deuxième raison pour laquelle je tiens à la publication de cette correspondance. Tu le sais, la [12] raison habituellement mentionnée lorsqu’on me refuse un texte est parce que mon écriture tient trop de l’essai. On me reproche mon manque de scientificité, ma trop grande liberté avec les textes – mon arrogance, ce que je n’ai jamais compris. Tu le mentionnes dans ta lettre : certaines disciplines se trouvent depuis longtemps dans un mouvement d’exclusion de la pensée. Je me souviens, alors que j’étais à la maîtrise, qu’on m’avait dit que c’était Hentsch qui s’était battu pour que soit acceptée la forme des « essais » dans ma discipline d’alors. Cette même forme d’écriture est aujourd’hui remise en question. Encore une fois, c’est un héritage de Hentsch qui disparaît. Ils en sont rendus à exclure systématiquement les projets de mémoire et de thèse qui se réfèrent trop à la pensée, ou qui sont trop libres dans leur écriture – au profit, toujours, d’une idée de scientificité [référence à l’année 2008 au cours de laquelle le comité de lecture (composé de trois professeurs) du Département de science politique a refusé systématiquement douze projets de mémoires de maitrise sur treize; les raisons évoquées pour ce refus étaient alors le manque de scientificité – NdE]. Je pense que notre correspondance a quelque chose de l’essai – je ne pourrais expliquer [13] en quoi, mais il me semble qu’en allant moins loin dans le modèle scientifique, il va en même temps plus loin que bien d’autres textes. Et j’arrive à penser – mais c’est une pensée sans valeur – que Thierry Hentsch aurait apprécié de nous lire.

Je laisse là une lettre écrite en trop peu de temps – et un peu dans l’urgence –, dans l’espoir qu’elle sera à la hauteur.

 

R.L.

 

P.S. : Lorsque tu sentiras qu’il est temps d’arrêter cette correspondance, s’il te plaît, écris-moi une dernière lettre en commençant par ce mot : « donc ».

 

 

Montréal, les 10, 11, 12, 13 et 14 janvier 2009

 

Donc, il me fallait en répondre, j’y étais maintenant en quelque sorte forcée…

Correspondance - bureau de travail

La correspondance.

Hier, tu m’as remis en mains propres ta dernière lettre qui m’a accompagné dans mon voyage de retour vers Montréal. Agréable compagnie, me disais-je. Quel privilège aujourd’hui de recevoir des lettres manuscrites! Mais il ne faudrait pas croire, les lettres ne sont pas que choses douces et agréables, elles peuvent êtres troublantes, elles peuvent nous arracher au confort. Comme elles nous sont généralement adressées personnellement, elles peuvent susciter un trouble de soi auquel nous ne pouvions être préparés. Tu me diras, certaines lectures de textes peuvent ainsi nous troubler. Oui, sans doute, mais nous pouvons toujours choisir de ne pas en répondre, il n’y a d’ailleurs qu’à refuser de le lire, refermer ce livre maudit et attendre. Attendre, attendre doucement que le trouble de soi passe pour recouvrir le confort d’une stabilité non troublée et pleine d’assurance. [2] Ce qui n’est manifestement pas le cas avec une correspondance. Enfin, ce n’est pas le cas si on désire qu’elle se poursuive encore et toujours.

Comme un devoir donc, comme une forme étrange de responsabilité que je m’assigne parce que je désire que cette correspondance dure encore et toujours, je dois ici répondre de ce trouble qu’a suscité pour moi ta dernière lettre. Je désire que ça dure encore et toujours, au-delà ou en-deçà de moi-même, ce devoir, cette étrange forme de responsabilité de répondre de ce trouble, j’y suis donc en quelque sorte forcée même si je sais que je ne peux qu’échouer.

Si lors de la lecture de ma dernière lettre tu as ressenti toi de la jalousie et de la honte, je ne peux moi réprimer ici un léger sentiment de colère et d’effroi en lisant la tienne. Colère et effroi qu’il me faut ici moi-même tenter de comprendre. Colère d’abord parce qu’en proposant de soumettre notre correspondance elle-même, tu changes en quelque sorte les règles du jeu que j’avais moi d’abord acceptées entre nous. Une correspondance d’abord entre nous, pour nous et que tu soumets maintenant à la menace de ne plus jamais nous appartenir. [3] Nous y deviendrons d’ailleurs forcément tiers. J’ai été surprise que tu t’étonnes de ce « devenir tiers-objets » lorsque tes textes passent dans l’espace public où nous devenons toujours et forcément des « tiers », des « Il » comme tu aimes à le dire. Mais là ne me semble même pas résider le plus important. Comment pourrais-je maintenant m’adresser à toi, à toi comme seul destinataire de mes propres mots? Comment puis-je ne pas laisser s’immiscer sournoisement entre nous, dans ma propre écriture, un autre destinataire anonyme que je crains et qu’au demeurant je n’aurais jamais choisi? Tu me places ici dans une délicate situation.

La publication, tu le dis bien en ton propre langage, implique une mise en scène faite de dissimulations, elle cache les erreurs, les retours en arrière, les frustrations. En gros, elle cache l’expérience même de l’écriture, tout ce qui la rend, cette expérience, à la fois belle, à la fois longue, laborieuse et si difficile. Comment pourrais-je donc maintenant, en connaissance de cause, ne pas me faire prendre, ne pas me laisser prendre dans ce jeu de cache-cache afin de m’adresser [4] à toi, pour nous, encore et toujours sur le mode de l’élan, du temps long, de l’insouciance des erreurs, de la légèreté et de la confiance?

L’espace public m’effraie René, et malgré l’aisance que l’on m’y attribue souvent, tout en lui me nie constamment, tout en lui nous nie tous constamment et sans relâche. C’est là l’annonce d’une mort certaine, ça tu l’as bien pressenti. À ce titre, je ne peux que vouloir le fuir cet espace et l’éviter le plus souvent possible. S’il m’arrive bien parfois d’y être visible, c’est d’une visibilité sans importance, une visibilité que je dirais en quelque sorte trahie, souvent lâche et sans aucune profondeur. Ce que tu me demandes si spontanément, cette idée que tu soulèves d’offrir notre correspondance, me fait donc à moi l’effet d’une Condamnation qu’on viendrait de prononcer. Pourquoi m’infliges-tu, pourquoi nous infliges-tu, devrais-je dire, cette Condamnation?

[5] Évidemment, à la relecture de notre correspondance, j’en aperçois bien, comme toi, la pertinence philosophique tant il me semble y avoir là une force indicible, une force sans pouvoir qui réside peut-être dans ses défauts comme tu le mentionnes. C’est d’ailleurs pourquoi, malgré ce léger sentiment de colère qui est mien, je ne peux te tenir rigueur de cette Condamnation que tu prononces et annonces, Condamnation à laquelle j’accepte, non sans crainte, de me soumettre. Ce n’est pourtant qu’en faisant abstraction de celle-ci et de cette possibilité de publication de notre correspondance que je pourrai trouver la force de t’écrire aujourd’hui et demain cette lettre, pour encore une fois m’adresser à toi comme si tu en étais le seul destinataire possible.

À la lecture de ta lettre disais-je, j’ai aussi ressenti de l’effroi. L’effroi me semble toujours plus difficile à qualifier que la colère, c’est pourtant en lui que semble se trouver quelque chose de plus fondamental. D’où me vient donc cet effroi? Sans pouvoir ici m’en expliquer tout à fait, il me vient [6] de cette inter-incompréhension qui se glisse ici lentement entre nous et ce, bien malgré moi. Mais peut-être justement que cette inter-incompréhension entre nous est la condition même de notre dia-logue? Si elle ne l’est sans doute pas absolument, elle me force à aller plus loin que ce que j’avais cru si naïvement clair.

Dans ma lettre précédente, j’ai cru avoir été tellement claire que j’ai même eu le sentiment à la lecture de la tienne que tu faisais là, toi, preuve d’une bien mauvaise foi à mon égard. Tu associes mon propos, ou le fardeau que j’éprouve et dont j’ai voulu t’entretenir dans ma lettre datée du 16 décembre 2008, à une responsabilité vis-à-vis des morts. C’est là bien mal me comprendre, ou peut-être est-ce moi qui, encore une fois, est passée à côté de l’essentiel à travers l’acte même de l’écriture qui m’est, comme tu le sais, la chose la plus difficile qui soit. Responsabilité vis-à-vis des morts?

[7] N’en déplaise aux bonnes âmes, je ne me souviens pas de m’être un jour sentie responsable de quoi que ce soit vis-à-vis des morts. Je ne me souviens pas d’ailleurs qui a dit un jour que les morts n’ont eux que faire de nous, et que s’ils nous assignent quelque chose ce n’est certainement pas une responsabilité à leurs égards, mais quelque chose vis-à-vis de nous-mêmes. C’est peut-être Jankélévitch, encore un de ces auteurs que l’on refuse de lire par vanité et qui pourtant compte parmi ceux qui nous interrogent aujourd’hui encore jusqu’au vertige. Je dis que l’on refuse de lire par vanité, convaincus que nous sommes, d’être aujourd’hui au-dessus, bien au-delà des interrogations qui ont animé ces hommes d’hier, comme si le monde et l’être n’avaient plus pour nous aucun secret. Quelle bande de prétentieux « savants » nous faisons là tous!

[8] Dans ce rapport à la mort dis-je donc, dans ce rapport aux restes et aux morts, ce rapport que nous ne pouvons par ailleurs éviter, ce n’est pas d’elle ou d’eux dont il est question, c’est de nous-mêmes dont il s’agit. Ce dont il est tout entièrement question dans ma dernière lettre, du moins ce que j’avais tant espéré pouvoir te communiquer malgré ma maladresse, ce n’est pas la mort René, ce n’est pas le fardeau d’une responsabilité, vis-à-vis des morts, qui serait venue pour moi « Trop tôt » et dont je me sentirais par ailleurs incapable de prendre la charge. Ce que j’ai plutôt souhaité te partager c’est la responsabilité face au vivant, à ce qui doit le demeurer encore et toujours. La responsabilité que j’éprouve, parfois, très souvent comme un fardeau, c’est celle devant l’autre vivant qui dépassera toujours lui-même ma propre mort. Tout ce dont il s’agit dans ma lettre c’est la vie, comme ce fut toujours aussi le cas dans la parole de Hentsch dont nous avons hérité. [9] Cette vie qui, tu me pardonneras la formule, a toujours la vie bien difficile, est toujours celle à qui l’on rend l’expression immédiate presque impossible tant sommes nous, tous autant que nous sommes, plus préoccupés à la recouvrir et la cacher sans cesse plutôt qu’à la laisser jaillir…

Raconter et mourir… Titre d’un ouvrage de Thierry que nous pouvons certainement tous interpréter à notre façon tant se trouve là, en ces deux seuls mots, un univers à penser. Nous sommes si peu de chose, et c’est de se dire soi-même et de se raconter comme ce si peu de chose dans chaque instant dont je ne suis pas certaine d’avoir la force ou le courage de supporter la charge. Comme la plupart d’entre nous, je suis souvent plus excitée par le sentiment d’être Tout que par l’évidence d’être rien (Cioran), ou par l’évidence d’être un je-ne-sais-quoi ou un presque-rien dans un je-ne-sais-quoi ou ce presque-rien, pour emprunter encore les mots de Jankélévitch que je préfère ici à ceux de Cioran.

[10] J’ai été très surprise de cette mécompréhension entre nous. Elle m’a même rendu mal à l’aise, je me suis même dit à un moment je dois t’avouer : À quoi bon? À quoi bon user du temps pour tenter, toujours en vain, de se faire comprendre ou plus fondamentalement tenter de se faire être enfin vivant en se racontant? C’est après une nuit de sommeil que j’ai compris mon erreur. Raconter et mourir

Cette mécompréhension, qui m’est d’abord apparue comme une malédiction dois-je ici le préciser, est peut-être très précisément le lieu et la condition du Dia de notre dia-logue. La façon, la manière dont tu te rapportes ici à moi, à ce que j’ai dit, fait ou écrit, force en moi l’inconnu, elle force en moi la parole vivante, et c’est elle qu’il me faut maintenant tenter de rattraper non sans effroi, mais parce que cela me concerne. Mais si cela me concerne, ce n’est pourtant pas moi qui te réponds, ce n’est déjà plus moi « hier », ni même moi « après-demain » dont il est question, mais bien l’inconnu en moi, cette vie qui se cherche désormais une voix pour se dire [11] même si elle sait qu’elle ne peut qu’échouer. C’est de cet inconnu en nous dont il est selon moi question dans la pensée, dans l’écriture et dans ce qui a la force, l’incroyable force de se porter devant soi. C’est de lui dont il nous faut rendre compte même au prix d’un grand dessaisissement de soi, et ce, même au prix d’une forme de dépersonnalisation peut-être absolue à travers, dans notre cas, l’acte d’écriture.

Ne négliger aucune de ses énigmes, mais se disposer aussi à l’accueillir et recevoir sans craindre le lot de fatalités, et certainement aussi de déceptions, que l’inconnu transporte avec lui lorsqu’il pénètre toujours lentement notre monde.

La mort de Thierry a forcé ou plutôt précipité à l’UQAM l’arrivance de l’inconnu. C’est cet inconnu qui, lorsqu’il surgit, nous saisit d’effroi. C’est lui qui s’est pour moi révélé « Trop tôt » et c’est de le laisser se manifester en moi dans tous [12] ses éclats sans mesure obligée non seulement dont je ne suis pas certaine de pouvoir ou d’avoir le courage de supporter la charge, mais auquel je préfère souvent substituer le potentiel de vie en me déclarant mort-née pour ne pas avoir à le supporter. À la vie, nous préférons toujours nos chaînes et notre langage châtié à qui l’on emprunte d’ailleurs tous les jours notre sens et une certaine assurance. La mortification généralisée. Dans mon cas, souvent mort-née, c’est de ça dont il est précisément question. Cet attrait pour la mortification dans le « d’abord avant toute chose » comme dans celui du « Tout après-demain », cet attrait pour la mortification que je ne peux ici encore tout à fait m’expliquer, mais qui n’engage, lui, aucune responsabilité vivante.

Revenons quelques instants au problème de la publication, de l’écriture et de la dissimulation. Vaste problème que tu soulèves et dont nous ne pourrons certainement pas épuiser ici tout ce dont il y est question. [13] Tu dis dans ta dernière lettre que la publication scelle, qu’elle rend visible les liens entre ce qui apparaissaient d’abord déliés. Tu mentionnes pourtant qu’elle cache aussi quelque chose. Ce quelque chose, dis-tu, est lié aux erreurs, aux retours en arrière, aux frustrations. La publication qui se lie à la tâche de « savoir » me semble cacher quelque chose d’encore plus fondamental de l’expérience d’écriture : les traces d’hésitation. À mon sens, les frustrations, les nausées ou même les migraines qu’un auteur ne peut éviter d’éprouver sont bien peu de choses eu égard à ces traces d’hésitation qui forcent l’inconnu en soi, ces traces qui donnent l’impulsion à la pensée et engagent l’auteur comme le lecteur dans une suite dont les termes leur demeurent à tous deux à jamais imprévisibles.

Le ressentiment que les frustrations ne peuvent éviter de susciter est selon moi un « obstacle » à la pensée et son [14] inscription dans l’écriture. La pensée, comme l’écriture, ne s’accommode pas facilement du ressentiment qui paralyse, elle ne semble trouver son impulsion que dans l’accueil de l’hésitation. Lors du lancement de ma première publication [référence à aux Cahiers des imaginaires, vol. 6, no 7 – NdE], j’avais fait d’ailleurs cette confession. Le texte, ce texte qui s’offrait maintenant au jugement du lecteur, celui qui passait maintenant dans la visibilité de l’espace « public » ne m’appartenait pas, m’avait-il d’ailleurs en quoi que ce soit déjà appartenue suis-je aujourd’hui en droit de me demander? Mais là encore comme tu le dis, c’est le sens de la publication, rien là qui ne doivent nous énerver. Pris dans le jeu de la tâche de « savoir », dans tous ces allers-retours avec les lecteurs anonymes des comités d’évaluation scientifique, ce texte, d’abord mien sans doute, était pourtant devenu un texte « savant », un texte autoréférentiel qui n’avait plus rien à offrir ni pour les autres, ni pour moi, texte si prétentieusement suffisant à lui-même [15] qu’il cachait toutes traces d’hésitation qui avaient animé d’abord ma réflexion et puis, toutes celles qui demeuraient pour moi après avoir mis un point de suspension au texte (finitude). Ce texte n’avait plus rien à offrir puisqu’y avait été effacé là tout ce qui aurait pu nous engager d’autres et moi dans une suite.

Était-ce là, dans cette confession, un regret que je prononçais face à moi-même? S’il y avait bien l’empreinte d’un regret dans l’énonciation de cette confession c’était celle d’avoir failli. Mais failli à quoi et devant qui? Question difficile, je ne suis d’ailleurs pas convaincue que je puisse jamais tout à fait y répondre absolument. Pourtant, en me soumettant et me faisant moi-même « passeur » de cette tâche de « savoir », j’avais eu par la suite cette impression étrange et violente d’avoir failli à quelque chose d’autre, quelque chose d’autrement plus important. Cette impression ne m’a [16] jamais quitté depuis.

Qu’exige donc aujourd’hui cette tâche de « savoir » qui est sans doute une tâche nécessaire? Que l’auteur s’efface, elle exige, peut-être bien malgré elle, la mortification et le bavardage. Qu’exige l’expérience de la pensée, celle de l’écriture et peut-être même celle de la philosophie dont je sais très peu de chose? La présence même de l’auteur, sa présence au monde, les traces de cette parole qui est sienne et qui témoigne de ce trouble qui lui est propre dans ce monde qu’il admire mais qu’il sait n’être pour lui que passager.

Comprenons-nous bien, René, je ne crois pas que la présence de l’auteur ne s’indique ou ne se manifeste nécessairement que dans une écriture au « Je ». Beaucoup de textes écrits au « Je » ne sont d’ailleurs à mes yeux que vaste bavardage. Bavardage plus insidieux cette fois puisque l’affirmation prosaïque du « Je » laisse sous-entendre, à qui veut bien s’y laisser prendre, la « présence » [17] d’« une pensée dite plus libre », « plus volontaire », « plus autonome et détachée de ses chaînes » (?). Le bavardage et la mortification de l’être et du monde se cachent aujourd’hui, comme hier, sous toutes sortes de couverts. La pensée libre, si une telle chose existe, est celle, il me semble, qui nous met hors de nous, celle qui nous fait sortir de nos gonds – même de ces sacrés gonds du Je et de son histoire –, celle qui non seulement nous libère de l’exigence d’affirmation d’une quelconque volonté sur ou contre le monde, mais celle qui, beaucoup plus fondamentalement, ne se choisit pas. C’est peut-être ce dernier point d’ailleurs qui la rend si difficile, qui nous la rend à tous si difficile. Elle ne se choisit pas. Elle se manifeste. Elle se manifeste en éclats, elle se révèle troublante, elle apparaît et disparaît sans préavis comme une sorte d’épiphanie qui ne prévient pas plus de son retrait. Sans mesure, complètement démesurée, apparition disparaissante, elle est là qui se manifeste sans jamais même daigner un seul instant cogner à notre porte avant de faire en nous [18] son entrée fulgurante et parfois même, disons le franchement, violente.

Marquer la différence entre la tâche de « savoir » et cette expérience de pensée que nous aimons, nous, traduire par l’acte d’écriture. Une telle forme d’écriture faite du marquage de cette différence est-elle possible? Nous est-elle possible du moins à nous à l’intérieur de l’Académie? J’ose encore l’espérer car tel me semble aujourd’hui, comme hier, la condition et l’enjeu à révéler qui nous lient à la possibilité même de la pensée et aux risques, aux très beaux risques que suppose et comporte son voyage.

Maintenant, qu’espèrent les philosophes, comment veulent-ils eux être lus demandes-tu dans ta lettre? À moi qui ne suis pas philosophe de formation, encore moins de métier, cette question m’étant en quelque sorte adressée dans ta lettre ne peut que m’intimider. Comme toi, je ne saurais y répondre. [19] Mais, encore là, ce n’est pas parce qu’une question ne saurait trouver de réponse qu’elle n’est pas une bonne question, peut-être même est-elle une excellente question, peut-être est ce même la question par excellence, celle que l’on devrait tous se poser inlassablement, même secrètement s’il le faut. Et si, comme toi, je ne peux moi y répondre, je peux pourtant témoigner de comment moi j’ai décidé, bien tardivement, de les lire – on m’a dit, il n’y a pas très longtemps, qu’il me faudra bien un jour dénouer le rapport problématique, et sans aucun doute érotique, que j’entretiens avec les textes. Je ne croyais pas que cette question ferait si rapidement retour. Si je ne puis donc répondre à cette question, disais-je, je peux bien témoigner de quelque chose.

J’ai décidé, bien tardivement malheureusement, d’y voyager dans et à travers plusieurs restes, plusieurs héritages, sans égard ni considération pour un ordre chronologique de parution, ni même pour un « ordre » de circonstances, ni mêmes pour un quelconque [20] attachement des auteurs à des « écoles de pensées » ou des « disciplines » ou des « vérités épochales » qui ont toutes pour fonction première de nous garder ici en captivité plutôt que de nous laisser aller partout, là-bas et sans doute parfois nulle part. Voyager dans et à travers les textes disais-je, sans m’assigner aucune limite, sans me préoccuper de celles que nous offrent nos habitudes, y voyager en faisant, même du mieux que je peux, violence à ces limites qui sont aussi nécessairement miennes.

Mais pourquoi ai-je décidé comme ça, un jour, peut-être « Trop tard », de les lire ainsi alors que tout semblait autour de moi, au même moment, me le contre-indiquer : « il est encore “Trop tôt” pour toi », « tu n’y arriveras pas », « tu prends trop de place dans ton écriture » (?), « comment oses-tu? », « cela n’est absolument pas convenable » me répète-t-on. Pourquoi donc ai-je décidé malgré tout, et franchement peut-être même bien malgré moi, [21] de les lire ainsi? La réponse me saute aux yeux maintenant! ici même! Comme une révélation qui passe en écrivant cette lettre! C’est simple en fait, je ne l’ai jamais décidé… on m’y a convié : c’est eux, tous ces textes, tous ces philosophes et ces auteurs que j’affectionne qui m’y ont convié, c’est ce à quoi ils m’invitent, ce à quoi ils nous convient et nous invitent probablement tous autant que nous sommes, même si parfois on se sent peu nombreux…

[22] Mais ne va surtout pas croire, René, que ces textes ne sont pas ceux que je choisis çà et là, comme ça, au gré du confort que j’aimerais bien y trouver, non pas qu’ils me rendent mal à l’aise – ils sont si chaleureux –, mais c’est leur puissance évocatrice, comme j’aime à l’appeler, cette puissance qui m’arrache très précisément au confort. Une puissance qui me fait certes sortir de mes gonds, mais qui relance aussi mes réflexions lorsqu’elles s’essoufflent. C’est elle, cette puissance évocatrice des textes, des restes, qui m’aspire et m’attire dans ce mouvement incandescent dont je te parlais dans ma première lettre.

Une petite anecdote qui me fait aujourd’hui bien sourire moi qui suis, comme tu le sais, en train d’interpréter l’influence du Judaïsme sur la pensée politique française et judéo-allemande. Thierry nous faisait lire la Bible. [23] À qui ne l’a jamais connu, ni même jamais entendu, cela peut sembler aujourd’hui bien étrange : Qui était donc cet homme qui faisait lire des textes sacrés à des étudiants de baccalauréat et, de surcroît, des étudiants de science politique, cette science qui dit n’avoir rien à voir avec le Sacré? Cette pensée m’a moi-même effleurée à l’époque, moi qui n’avais alors que faire, et quand je dis « que faire » c’est vraiment pour signifier plus poliment que j’en avais « rien à foutre » moi de toutes ces « bondieuseries ». Qui était donc cet homme? Que pouvait bien me vouloir cet homme qui se tenait là debout devant moi, et devant combien d’autres, brandissant ce livre pour moi « maudit » qu’est cette Bible, mais que lui tenait là si chaleureusement à la main? Je lui prête ici certainement des propos puisque ces mots sont les miens, mais c’est l’esprit dont je me souviens : ces textes parlent, ils nous parlent et nous perdrions à vouloir éliminer l’épaisseur onirique qu’ils contiennent sans explorer l’exigence de pensée [24] toujours renouvelée, toujours nouvelle qu’ils nous imposent. Ces mots sont peut-être les miens, ceux de ma thèse, mais ces mots sont d’abord ceux que Thierry n’a jamais cessé de nous souffler doucement à l’oreille.

René, dis-moi, y aura-t-il encore quelqu’un comme Thierry, quelque part qui, sans craindre l’Apocalypse ou prétendre nous annoncer les Trompettes de Jéricho (eschatologie chrétienne), nous invitera à lire les textes sacrés pour y trouver traces de quelque chose pour nous, même pour nous qui ne sommes pas croyants? Y aura-t-il, René, quelqu’un, quelque part qui, comme Thierry, hier, sera là pour nous faire sentir que nous sommes autorisés à ce grand, long, très long, mais oh combien beau et majestueux voyage dans la « civilisation de l’écriture » comme le dit Hébert? Y aura-t-il encore quelqu’un, quelque part pour nous dire encore et toujours que ce grand voyage à travers les textes, nous y sommes tous autorisés en toutes circonstances, que c’est [25] peut-être même là non seulement un droit, mais le seul devoir que nous assigne la philosophie, peut-être même la seule responsabilité face à nous-mêmes que nous assignent ses morts, ses restes? Quelqu’un, quelque part pour encore et toujours nous dire : PRENDS, tout est à toi, tout est pour toi! donne, tout est pour les autres, tout est pour eux!

Mais pourquoi attendre quelqu’un, René? Peut-être sommes-nous nous-mêmes ici tous les deux, en cette correspondance, en train de chercher à dire cette promesse de pensée politique, en train d’en témoigner, en train d’offrir, sans attendre en retour, ce droit à qui voudra bien le prendre? Peut-être qu’à travers cette simple proposition et invitation d’association dans l’écriture que tu m’as faite d’abord, et cette annonce prophétique de notre Condamnation ensuite, tu nous as fait don, sans le savoir, de ce courage de dire que je crois, moi, toujours manquer?

PRENDS, Tout est à toi, tout est pour toi!

DONNE, sans jamais rien attendre en retour!

[26] Mais ici, en écrivant ces mots, je suis prise d’un terrible sentiment de honte. Pourquoi ai-je craint au départ le « danger » qui planait au-dessus de notre correspondance, cette menace de ne plus jamais nous appartenir? Pourquoi ai-je craint ces destinataires anonymes que je n’aurais moi jamais élus? Pourquoi avons-nous même, tous les deux, chacun à notre façon, craint de devenir des « tiers-objets » à travers le temps court de la lecture qui nie toujours le temps long de l’écriture que nous expérimentons? Pourquoi avons-nous nous-mêmes craint cette forme nécessaire de dépersonnalisation que l’on prêche pourtant si facilement lorsqu’il s’agit de décrire cette expérience-limite (Bataille) de la pensée que nous aimons croire? Serait-ce là, pour une part, l’indice de la mortification qui s’insinue en moi, en nous, peut-être bien à notre insu mais dont je préfère toujours me croire à l’abri et penser que ce sont les autres qui en sont, eux, prisonniers? [27] Ne devons-nous pas nous aussi tous les jours encore et toujours apprendre à désapprendre qui nous sommes afin de nous « moquer de l’odeur de sainteté et de pourriture » (Hébert)? Ce courage de donner pour d’autres cette parole qui ne nous appartient pas, la donner pour l’autre vivant n’est-ce pas la chose la plus difficile et pourtant la plus nécessaire? Peut-être sera-t-il toujours seulement passager ce courage de penser, de chercher à dire, de se raconter et de vivre pour d’autres histoires que la nôtre? Sans doute, mais ce courage qui m’échappe si souvent, j’aime ici à le croire, en cet instant même, sans limite, sans mesure, démesuré et presque éternel, même si je sais, moi, ne pas l’être.

Tu mentionnes dans ta dernière lettre, que l’on t’accuse de faire usage d’une trop grande liberté avec les textes, parfois d’une certaine arrogance et, si je me souviens bien, on ne manque pas de te souligner que tu fais preuve parfois [28] d’une certaine pédanterie à travers ton art d’écrire. Combien de fois nous a-t-on répété à nous, deux amies et moi et combien d’autres encore, que nous « pervertissions » sans cesse les textes… Rendre vivant les textes pour nous, en nous, pour d’autres est-ce là la perversion et l’hérésie dont on nous accuse? Qui pourra dire que nous sommes effectivement les sorcières et les sorciers arrogants et pédants qui méritent le Bûcher? Encore une fois ici, quand nous sommes des tout-petits oisillons qui ont perdu le nid, la mère et le père, il faut bien du courage pour affronter les mots (maux) de la grande Inquisition qui se cache depuis toujours sous les signes de la « Vertu », de la « Justice », de la « Vérité » et de l’« Authenticité » avec lesquelles nous semblons par ailleurs toujours aimer flirter à nos heures.

Grande Inquisition : comme ce Guide Kafkaïen de rédaction des mémoires et des thèses comme tu te plais à l’appeler dans un autre de tes très beaux textes que tu consacres cette fois à l’œuvre de Lawrence Olivier. [29] Cette expression que tu utilises pour qualifier ces guides méthodologiques qui sont les nôtres m’a d’ailleurs toujours fait sourire tant elle est précise. Elle est comme une flèche si rapide que le sens, notre sens commun ne sent pas tout de suite sa blessure ni même sa douleur, une flèche qui là, en un seul mot, un simple mot de valeur ajoutée, ne réclame rien, mais dit très précisément tout ce qu’il y a à dire, elle ose dire en vérité à la Vérité. Si elle ose dire en vérité à la Vérité (Inquisition), peut-être ne réclame-t-elle pas immédiatement quelque chose, mais elle me semble bien réclamer tout de même une chose sans peut-être le savoir, du moins sans en avoir eu l’intention. Elle réclame qu’on rende compte, que l’on refasse les comptes parce qu’il y a bien là, dans ce seul mot de valeur ajoutée, l’expression de quelque chose qui cloche, quelque chose qui ne va pas, qui a sans doute été, mais qui ne va plus. Comme un cri d’indignation qui cherche à dire la présence, même latente, d’une certaine violence faite aux particuliers. [30] La publication rend visible, mais cache aussi quelque chose dis-tu? Elle rend invisible quelque chose… Sur un tout autre terrain que celui de la publication, cela me fait penser ici à Levinas et Derrida, ces pensées qui se présentent à moi encore aujourd’hui sous le signe du mystère, sous le signe d’un très beau mystère, devrais-je dire. Levinas a dit un jour que l’invisible par excellence, celui que l’on peine tous à nommer absolument et qui pourtant est celui qu’il nous faut tous sans relâche encore et toujours chercher à dire lui aussi, est très précisément cette violence, sans doute latente, que l’Histoire universelle fait aux particuliers. Derrida, pour sa part, disait que c’est elle, cette Histoire, qui cache tout ce qu’elle rend justement visible. Histoire universelle, « Authenticité », « Vérité »… Comme une grande mise en scène qui dissimule, faite de dissimulations, qui cache l’expérience du monde, comme la publication qui cache l’expérience d’écriture, celles qui, toutes deux, cachent les erreurs de ces expériences du monde et de l’écriture, [31] leurs retours en arrière, leur temps long, leurs frustrations, leurs traces d’hésitation.

Que nous disent ici Levinas et Derrida? Que nous assignent-ils à travers leurs paroles? Rendre visible, même maladroitement, chercher et chercher encore et toujours pour rendre visible ce qui ne l’est jamais absolument, cette violence qui n’est jamais toute actuelle sous le regard.

Et quand le juste se sera détourné de sa vertu pour faire le mal,

Je mettrai un obstacle devant lui et il mourra;

Parce que tu ne l’auras pas averti,

Il mourra dans son péché et les actes de vertu qu’il a accomplis ne seront pas mentionnés,

Mais de son sang, je te demanderai compte.

Ézéchiel, III, 20

Il me faudra sans doute encore réfléchir à cette parole de Justice du prophète Ézéchiel dans le Judaïsme. Bientôt, très bientôt.

[32]


Tu me pardonneras René, j’ai dû suspendre notre entretien pour quelques heures. Je devais prendre l’air. Non pas l’air du grand large comme toi, à Rimouski, sur ce fleuve glacé recouvert d’une couche de neige, simplement celui tout aussi bon et Haut (c’est relatif, j’en conviens) du Mont-Royal ou l’horizon se dresse à perte de vue là devant soi. Cet air, j’en avais besoin, c’est sans doute cette migraine qui m’y a forcée, celle qui, comme tu le sais, caresse la plupart de mes journées.

Où en étais-je donc avant cet aparté sur les guides méthodologiques Kafkaïen, le rendre visible l’invisible par excellence et la parole du prophète Ézéchiel, ce prophète de la responsabilité comme aiment à le nommer les livres sacrés?

Ah! Oui! « Vertu », « Vérité », « Justice » et « Authenticité » disais-je. N’est-ce pas là la grande quête que nous poursuivons tous, la tâche que nous nous sommes [33] tous en quelque sorte assignés, le but lointain, l’absolu lointain qui semble bien reculer à mesure que nous avançons? La Quête justifie en effet souvent bien des écarts… Mais n’est-ce pas là justement la quête, ou plutôt les mots dont la force de frappe devrait tous nous effrayer? « Authenticité » de l’être qui trouve son extension dans l’idée tout aussi effrayante de la « Transparence » du monde. Non! je leur dis non! L’homme ne sera jamais un « Homme fini », comme le laisse sous-entendre le titre d’un livre dont le nom de l’auteur m’échappe toujours par ailleurs, tu m’en excuseras. Non! l’homme ne sera jamais un homme fini, et il ne l’a jamais été, pas même dans les mythes modernes ou contemporains, pas même dans ces mythes qui ont été ceux des Évangiles, pas même les mythes efficaces d’un Terme les plus perspicaces que nous offre l’Histoire ne sont venus à bout de lui. Non! il ne le sera jamais, il ne l’a jamais été, le monde encore moins! [34] Mon corps, même dans ses cendres qui seront un jour les siennes, est celui qui fait obstacle à ce châtiment de « finitude » et celui, pas très loin, d’« Authenticité » que prophétisent les charlatans de tout acabit. Mon corps, mes restes font obstacle sans que je puisse moi tout à fait en rendre compte, ni savoir jamais tout à fait comment, ni quand, ni même pourquoi. L’être, s’il en est un – et c’est bien là l’un des plus beaux héritages que nous laisse la tradition philosophique, du moins celle à laquelle je demeure comme toi attachée –, est un être poreux, le monde, lui, est opaque et c’est cette opacité et cette porosité qui font que le monde est monde, c’est d’elles dont il nous faut absolument témoigner encore et toujours. « L’être est une survivance parlante, un reste obscur qui ne veut pas céder » disait Merleau-Ponty, le monde lui « est parfaitement familier à chacun, mais aucun de nous ne peut l’expliquer aux autres » disait même saint Augustin. [35] Ce monde et cet « Homo Viator qui agit et pâtit, imite et invente » comme a toujours aimé le dire Gabriel Marcel, il nous faudra bien un jour apprendre à les aimer et les croire tels qu’on les trouve, avec leurs merveilles, leurs élans, leurs imperfections, leurs (dé)mesures et leurs fatalités qui ne se laissent pas réduire. Apprendre à les aimer et les croire tels qu’on les trouve, c’est-à-dire comme ce monde-ci et cet Homo Viator toujours au travail, cet être et ce monde auxquels on ne peut assigner aucune finalité, desquels on ne peut justement rien « savoir » si l’on ne se dispose pas à les accueillir et les croire tel qu’ils sont et tels qu’ils nous surviennent toujours et encore.

« On entre dans le monde en l’admirant » dit Gaston Bachelard…

« Prendre la mesure de l’absolu du monde, suppose de renoncer à l’idée d’un Absolu lointain et, enfin, apprendre à le croire cet absolu du monde tel qu’il se trouve [36] dans la simplicité et l’immédiateté de ce monde-ci » nous a déjà murmuré Goethe à l’oreille…

« Nous avons besoin d’une éthique ou d’une foi, ce qui fait rire les idiots : ce n’est pas un besoin de croire à autre chose, mais un besoin de croire à ce monde-ci, dont les idiots font partie » nous crache au visage l’encre de ton Deleuze cité en exergue de ta thèse sur l’éthique de l’interprétation et l’interprétation de l’éthique…

« Je l’aimerais donc pour rien, gratuitement, en vain, en perte » affirmait déjà, il y a bien longtemps, l’anti-héros Ésope…

« Et ouvertement je vouais mon cœur à la terre grave et souffrante, et souvent dans la nuit sacrée, je lui promis de l’aimer fidèlement jusqu’à la mort, sans peur, avec son lourd fardeau de fatalités, et de ne mépriser aucune de ses énigmes » promettait encore hier Hölderlin…

[37] Qu’implique donc cet étrange Amour du monde que certains, sans doute pris dans l’ambition de toujours nous donner des « Grands buts à atteindre » et nous assigner toutes sortes de « finalités » lointaines, auront sans doute tôt fait d’accuser du plus grand « défaitisme »? Amour du monde comme « défaitisme »? Je dois ici t’avouer que cela m’est toujours apparu comme la plus grande grossièreté, comme le plus gros et le plus vulgaire contresens qui soit. Et ne va surtout pas croire, René, que ces textes qui, comme leurs auteurs, respirent, transpirent, expirent et inspirent l’Amour du monde ne sont pas ces « textes maudits » dits « nihilistes » comme on tente partout aujourd’hui, comme hier, sans pudeur de nous le faire croire, ni même ceux dont la vulgate met aujourd’hui, comme hier, les auteurs au Banc des accusés du Grand Tribunal des maux de l’univers. (Grand Tribunal et pas très loin sans doute la grande Inquisition.) Mais, s’il te plaît, René, je t’en supplie presque aujourd’hui toi, toi ne t’y laisse pas prendre. [38] Autorises-toi, autorisons-nous tous un seul instant ce grand voyage de la lecture sans nous y laisser intimider immédiatement par les lexiques parfois, très souvent, tortueux. Autorisons-nous ce voyage pour enfin nous abandonner dans son aventure et ses périples et nous verrons qu’il n’en est rien, absolument rien.

Moi je dis d’ailleurs, René, que nous avons tous besoin de vacances à l’heure actuelle…

Qu’implique donc cet Amour du monde que je retrouve dans tous ces textes dont j’ai grand respect et que j’ai trouvé dans cette parole qu’était pour moi celle de Thierry? Ces textes me semble-t-il nous assignent une seule chose, une seule forme de responsabilité astreignante. Apprendre à désapprendre, apprendre à désapprendre pour nous porter à la rencontre du monde, à la rencontre non pas nécessairement du monde d’hier qui a vu naître ces hommes qui meurent, ces textes qui racontent encore, mais apprendre à désapprendre pour [39] nous porter nous à la rencontre de notre propre monde. Une responsabilité que nous assignent ces textes et qui peut bien sembler en apparence comme la plus simple, mais combien elle m’apparaît à moi bien difficile, peut-être même comme la chose la plus difficile, René, qu’il me fut jamais donné de rencontrer et croiser sur mon chemin. Ai-je ce courage, t’ai-je déjà demandé plusieurs fois dans ma lettre précédente? Ai-je ce courage d’aimer ce monde, notre monde, cette vie, notre vie qui me dérange même dans ma propre mort? Ai-je ce courage de l’aimer sans en attendre quoi que ce soit d’autre que ce qu’il peut m’offrir tous les jours, tout ce qui peut en lui, de lui, et même de nous, jaillir en chaque instant? Ai-je le courage de cette Hospitalité absolue que Levinas et Derrida ont tous deux appelée de leurs vœux les plus chers?

[40] Pour laisser jaillir la vie, l’inconnu, pour nous porter à la rencontre de ce monde-ci, il faut accepter, sans retour, de ne jamais savoir qui nous sommes, nous indique la philosophie. Accepter de ne jamais savoir qui nous sommes? Faire Hospitalité à l’absolu de cet inconnu en nous qui fait son entrée parfois de façon violente comme je te le mentionnais au début de cette lettre? Mais cela n’est absolument pas la chose aisée dont parlent vulgairement tous ceux qui se croient aujourd’hui, comme hier, les Grands Chevaliers du subjonctif, ni même celles dont nous assaillent aujourd’hui, comme hier, les « dispensateurs d’espérance » de toutes sortes qui prennent leurs bavardages pour l’expression d’une parole au service d’une grande vie, disent-ils, faite d’affirmation et de « tolérance » en vue de la construction d’une Tour qui touche aux Cieux comme le disait Kafka. [41] Le héros des contemporains, s’il en est un et un seul, ce n’est pas « Lucifer, ce n’est pas Prométhée, c’est l’homme » disait Merleau-Ponty! C’est cette survivance parlante, ce reste obscur qui ne veut pas céder, celui qui fait obstacle à cet invisible par excellence, qui lui fait obstacle sans l’avertir, sans savoir pourquoi, ni comment, ni quand, et qui le fait souvent même bien malgré lui, lui qui aimerait bien trouver, dans cet invisible et cette mise en scène faite de dissimulation, toute son assurance.

La vie, comme le monde, comme la pensée, ne se laisse pas choisir, elle s’accueille ou elle n’est pas, nous dit la philosophie. Il faut énormément de courage et d’humilité – ce qui nous semble à nous tous nous manquer absolument, à nous qui sommes de si prétentieux « savants » – pour accueillir la visitation de la vie lors de sa survenue, René! [42] Et il nous est sans aucun doute tous les jours bien plus facile d’y faillir, de la rater, que de s’en saisir ou de la laisser se manifester en nous dans tous ses Splitters comme aimait dire Benjamin, dans tous ces éclats sans mesure obligée, sans horizon préétabli, accueillir cet horizon qui perd ses repères pour nous retrouver dans les nuées comme tu le mentionnes dans ta dernière lettre.

C’est de cela dont je tenais tant à te témoigner dans ma première lettre, cette incapacité dont je me sais atteinte, cette étrange impression de ne pas être à la Hauteur du monde et de la vie qui se déploie toujours et encore, certes, mais qui demeure toujours aussi fragile, tant nous lui rendons, pardonne-moi encore la formulation, la vie difficile. C’est une bien étrange impression que celle d’y faillir, celle de ne pas être à la Hauteur de celui et celle qui, comme une écharde, comme une erreur, comme une merveilleuse erreur disait Hentsch dans Les amandiers, [43] passent et s’enfuient. Mais si ce monde-ci et cette vie passent et s’enfuient et qu’ils ne se laissent pas choisir, comme c’est le cas de la pensée, comment donc ne pas manquer l’heure du rendez-vous qui n’est de toute évidence pas celui du Grand Soir? Comment? je te le demande.

Là réside bien tout mon trouble, tout le problème sans doute philosophique qui m’occupe l’esprit, celui que je crains pourtant de laisser jaillir dans toute sa splendeur parce que déjà d’ici, il me donne des vertiges, parce qu’il me dépasse, il me déborde, comme elle, comme lui, comme la vie, comme le monde, ce problème me surpasse largement. Tenter d’être là au rendez-vous, ou plus humblement tenter au moins de dire, de lire, de raconter, ou même d’écrire la vie me semble toujours être, comme cela l’était pour Ricœur, une autre histoire, [44] une autre histoire que la tienne, une autre histoire que la mienne et sans aucun doute une autre histoire que la nôtre. Et c’est dans ce face à face avec cette autre histoire, celle qui ne nous appartient jamais absolument et dont nous ne connaîtrons aucun des caprices, qu’il me semble malgré tout, et peut-être malgré nous, devoir nous porter. Mais ai-je ce courage, je te le demande encore, de chercher toujours et encore à dire une histoire qui me concerne probablement, mais qui ne me sera jamais absolument mienne, une histoire à raconter toujours et encore, comme une sorte de vérité qui ne peut que se promettre, se com‑promettre et toujours échouer à se dire absolument? – Heureusement d’ailleurs qu’elle ne peut qu’échouer à se dire absolument, sinon que nous resterait-il? Un homme fini? Peut-être est-ce là la grande beauté et l’Amour du monde qui se cache dans les concepts d’œuvre et de désœuvrement de Blanchot que l’on accuse aussi de « nihilisme » plutôt que d’y voir là les germes d’une éthique de l’espérance – [45] Ai-je le courage, disais-je, de supporter cette histoire, très belle, qui ne peut qu’être qu’en cherchant toujours à se dire tout en sachant que je ne peux moi toujours qu’y échouer parce qu’elle ne saurait jamais être Dite une fois pour toute? Ai-je ce courage de Raconter et mourir?

Raconter et mourir… Oui! C’est bien ça dont il est question. Raconter et mourir… Ah! Thierry! Quel magnifique et majestueux cadeau nous as-tu offert là non seulement dans ce livre, dans ce très beau livre, mais dans ces deux seuls mots qui ouvrent ce grand univers des textes, de la littérature, de la mythologie, de la culture, de la philosophie et de la possibilité même de la pensée! Dette impayable…

[46] Revenons maintenant, si tu le veux bien, à l’Académie, cette Académie qui est, qu’on le veuille ou non, la nôtre, du moins celle dans laquelle nous avançons, celle pour laquelle, pour l’instant du moins, nous écrivons tous les jours. Comment pourrait-on concilier les exigences de la tâche de « savoir » que cette Académie nous impose avec cet Amour du monde qui seul semble contenir la possibilité même de la pensée et de la philosophie, et peut-être même la seule possibilité de notre rencontre avec le monde… Je ne sais pas, et ici je dois m’avouer bien démunie, l’idée même d’avoir à y penser m’épuise tant les obstacles semble se multiplier. Peut-être aurais-je même, comme Thierry, à implorer moi aussi un jour ce pardon devant d’autres, implorer mon propre pardon pour ne pas y avoir assez réfléchi, [47] pour avoir failli? Peut-être.

Mais en attendant ce jour du Jugement Dernier, qui sera sans l’ombre d’un doute le mien, comme le tien, comme celui de tous les autres un jour, si je puis tout de même trouver une seule manière véritable de rendre humblement hommage à Thierry ou une seule façon de faire en quelque sorte honneur à ce qui a été pour moi son enseignement, ce n’est pas seulement de lire ces textes sacrés que j’aime maintenant à lire. Ce n’est pas seulement de lire les Évangiles, la Torah ou le Talmud, ni même de lire tous les textes qui me tombent sous la main, ni même ceux, devrais-je plutôt dire, qui me tombent bien plus souvent littéralement dessus parfois même simplement du Haut d’une note de Bas de page. Non. S’il m’existe ici, à moi, une seule manière de me rendre « digne » de cet Amour du monde que Thierry a laissé là en héritage devant nous [47 bis] ce n’est pas de les lire pour moi ces textes, mais de tenter, encore et toujours et même maladroitement, de les rendre vivants pour d’autres.

Apprendre à désapprendre…

Amour du monde…

Expérience de lecture, de pensée et d’écriture…

Traces d’hésitation pour d’autres, pour signifier la porosité et l’opacité pour eux, pour qu’ils puissent croire à ce monde-ci et aimer ce monde autre

Tenter de rendre visible cet invisible par excellence dont parle Levinas…

Marquage de la différence entre la mortification et la survivance parlante…

Pour une autre histoire que la mienne, une autre histoire que la tienne, une autre histoire que la nôtre, au-delà ou même en deçà de ton être et de mon être [48] qui somme toute, tu en conviendras, sont eux bien insignifiants dans toute cette belle, et bien malgré elle, histoire.

Et s’il m’existe par ailleurs une seule chose qui me donne la force, à moi qui manque souvent de courage, c’est cette impression de m’inscrire dans une tradition philosophique que j’aime bien à penser, comme toi, qu’elle m’existe, qu’elle nous existera encore et toujours. Peut-être n’est-ce pas la même – à ton Deleuze et ton Heidegger, mon Levinas et mon Rosenzweig – mais cela n’a sans l’ombre d’un doute aucune importance, ça n’en aura jamais eu, ça n’en aura jamais plus… Ce qui en a, de l’importance, c’est ces voix, c’est la voix des songes; la tienne, celle de Thierry dont j’entends encore l’écho et celle de bien d’autres encore qui me trans‑portent même dans les silences qui, pour certains, sont maintenant les leurs. [49] Ces voix précieuses qui, comme la vie et comme la pensée, passent et s’enfuient au gré de mes lectures et de mes belles rencontres. Ces voix qui très précisément nous invitent à accueillir le sens qui s’échappe en mille éclats de son support matériel, celui, ce sens, qui s’échappe de cette vie et de ce texte « qui se moque[nt] toujours de l’odeur de sainteté ou de pourriture », ces très belles voix de la « civilisation de l’écriture qui abandonnent les restes à la biochimie terrestre mais qui transforme l’humanité de la mort en la faisant parler pour d’autres époques, pour d’autres histoires » (Hébert). Ces voix qui me disent, qui nous disent à nous une seule chose, peut-être bien la seule chose qu’il nous faille bien entendre d’ailleurs en ces temps qui sont ici, à Montréal, troubles pour la promesse de pensée comme tu le sais sans doute : Va! Marche! N’aie pas peur! [50] N’aie surtout jamais peur de l’ivresse de la pensée, ce n’est pas elle qui est à craindre! Tout est à toi, tout est pour toi, si tu retrouves dans mes songes ou dans la communication du songe des autres, la racine de la simplicité!

(Cette dernière phrase sur les songes, je l’emprunte à Gaston Bachelard qui, dans un moment qui lui était difficile, l’a lui-même prise chez Novalis.)

Je termine moi-même bientôt cette lettre qui aura en quelque sorte forcée en moi la parole, la parole de cet inconnu en moi. Je me demande encore quelle est donc cette force étrange sans pouvoir que tu as, sans le savoir, de me faire parler, de le faire parler à travers moi, de faire parler celui en moi qui suscite non pas le bavardage, mais cette parole qui me fait différer de moi-même. Peut-être que je ne saurai jamais qu’elle est cette force étrange et sans pouvoir? [51] Sans doute, mais c’est là un sentiment assez merveilleux, une Grande Joie que celle de ne pas « savoir ».

Je te laisse ici avec Thierry, avec ce passage qu’il nous offre dans La mer, la limite, dont j’avais, dans ma première lettre, extirpé, oui extirpé une seule phrase : « La pensée ne peut qu’échouer, mais elle est la première à le savoir. » La pensée, comme le monde, ne peut qu’être circulaire, elle ne se valide pas et ne se prouve jamais – comme pourrait le faire une hypothèse scientifique , elle s’expérimente, toujours et encore sans « d’abord avant toute chose », ni même de « tout après demain ».

La pensée, comme le monde, comme la vie, s’expérimentent au prix d’un grand effort aimait dire Bergson. Nous pouvons toujours tourner autour, traînant avec nous nos erreurs, nos frustrations, nos retours en arrière, nos hésitations. [52] On tourne autour… Nous les expériençons (Lawrence Olivier), sans jamais savoir si nous rencontrerons un jour véritablement leur milieu, ce milieu qui permet certes, ça et là, de trouver et de tourner si l’on ose, mais qui ne se trouve pas, qui est toujours, lui, sain et sauf.

Allez, René, je te laisse maintenant, et ce, même si, ou peut-être justement parce que le Dit ne console jamais de ce qui reste à dire comme nous le rappelle encore aujourd’hui Blanchot, mon Blanchot que j’aime à entendre parce qu’il m’inspire, parce qu’il m’aspire, parce qu’il m’engage dans une suite dont les termes me demeurent imprévisibles. Je te laisse donc avec l’écho de cette toute aussi belle voix que fut celle en son vivant et que demeure [53] en ses restes d’écriture, cette « survivance parlante » qu’est celle de Thierry.

La pensée est un naufrage et je demande à la mer d’en pousser doucement les débris vers ma plage;

Je demande à la mer de me bercer de sa menace silencieuse,

Certain d’être, en ce jour calme d’été, hors de son atteinte.

Mais, comme Ulysse, la pensée à mille ruses.

« Je suis ton ivresse » murmure-t-elle,

« Et je t’ai fait parfois longer l’abîme ».

Vrai, il m’arrive de penser jusqu’au vertige, jusqu’au dégoût.

Sable mouvant, la pensée cède sous son poids, se noie dans ses propres éboulis.

Tout jaillissement finit par retomber. […]

[54] Un peu plus haut, un peu plus bas, la pensée, comme l’eau, finit toujours par plier l’échine,

Et s’effondre, confuse, vaporeuse, belle malgré elle.

La pensée ne peut qu’échouer. Mais elle est la première à le savoir.

Aux pires moments, c’est elle encore qui me tire de sa propre épave.

Et mes démissions ne lui doivent rien.

C’est même, souvent, de ne pas avoir suffisamment réfléchi que je n’ai pas osé.

Si quelque chose m’a limité, au triste sens du terme, ce n’est pas la pensée, jamais.

[55] Ah! et René, une dernière petite chose qui annonce un autre commencement. Cette pensée que j’aime à penser et croire éternelle, comme Thierry hier, cette pensée à laquelle mes démissions à moi ne lui doivent rien non plus, celle qui ne se laisse jamais choisir, je ne l’aime pas seulement parce qu’elle me fais sortir de mes gonds, je l’aime le plus souvent parce qu’au contraire elle me remet à ma juste place dans toute cette éternité qui n’est manifestement pas mienne. Cette pensée, comme une muse aux murmures obstinés et obscurs, qui me répète : « Méfie toi de toi-même! Ce n’est pas toi qui à de l’importance absolument : C’est eux… C’est elles… C’est lui encore et toujours… » [56] Et ne t’en déplaise, René, si je pleure aujourd’hui en te rapportant ces quelques lignes que nous offre Thierry dans La mer, la limite, ce n’est pas tant Thierry l’écrivain que je pleure, ni même Thierry l’enseignant, mais d’abord Thierry le lecteur philosophe. Ce lecteur philosophe sans doute très libre que tu soupçonnes sans pourtant ne l’avoir jamais ni vu ni même entendu. Un très grand homme qui, avec la patience et la confiance obstinées du marcheur sur ta banquise à Rimouski, fut là pour lui, pour les autres, pour nous encore maintenant, le marcheur ni contre, ni avec, mais dans le courant du monde. Un homme capable sans aucun doute. Un homme faillible, comme nous tous. Non pas un Héros, jamais un héros qui bavarde, mais un témoin, toujours et encore un témoin sans lequel il n’y aurait jamais eu traces, ni pour toi ni pour [57] moi ni pour d’autres de cette si belle écriture, de cette voix qui parle, qui nous parle et qui, peut-être, est effectivement celle qui exprime cette expérience de parole et d’écriture comme Don total comme tu aimes à le dire. Peut-être est-ce même là cette prière que prononce la voix des Anges dont parlent Benjamin, Scholem et Rosenzweig, celle des Anges de l’histoire, de l’histoire passée, de cette histoire-ci et de toutes celles qui viennent

Va!

Marche à sa rencontre!

N’aie pas peur!

J.B.

 

 

 

[58] P.S. : J’aime à penser René que tu auras eu autant de plaisir à lire cette lettre que j’ai eu moi du plaisir à l’écrire durant ces cinq derniers jours. Je te remercie chaleureusement de cette invitation d’association dans l’écriture et même de cette Condamnation qui avait d’abord, dois-je le rappeler, suscitée pour moi colère et effroi. Et sache qu’après ma mort à l’UQAM, je me réjouis maintenant enfin de notre petite mort certaine venue « Trop tôt » en me disant que nous aurons bien un jour nous aussi droit à notre sépulture. Peut-être « Trop tard », Soit! Mais en attendant, comme disait Blanchot, nous pourrons certainement y partager ensemble l’éternité pour nous la rendre transitoire.

[59] Ah! Douce révélation!

Puisses-tu demeurer sans jamais savoir qui tu es…

Puisse-tu demeurer sans t’épuiser en présence ni même te dérober en absence…

Puisses-tu fuir là-bas ou même nulle part si cela te sied…

Sois!

que tu ailles, Qui que tu sois, avant ou après, au-delà ou en-deçà, je t’entendrai, je t’attendrai…

De cette Attente, oublieuse et sans attente, celle qui seule donne l’Attention pour entendre…

Indicible.

 

 

[60] Ajout si publication dans une revue

N.B. : Cette lettre, comme la précédente, a d’abord été écrite à l’intention de René Lemieux. Les mots qui s’y trouvent étaient, pendant l’écriture, les miens pour lui, entre nous, pour nous et peut-être, oui, peut-être aussi dès le début pour Thierry Hentsch, sans aucun doute pour sa famille et ses proches. Maintenant, et même dans le courant et le temps long de l’écriture, ils sont devenus pour d’autres, pour d’autres histoires, pour toutes les histoires de ceux et celles qui y auront entendu et trouvé quelque chose pour eux, dans cette parole qui cherche à se dire et qui ne pourra jamais se dire absolument, cette parole qui ne m’appartient pas, qui ne m’appartient plus, qui ne m’a peut-être d’ailleurs jamais appartenu et qui, j’ose l’espérer, ne m’appartiendra jamais tout à fait.

 

 

[61] Demande à l’éditeur de la correspondance

Si jamais cette correspondance faisait effectivement l’objet d’une publication et que nous nous y deviendrions forcément des « tiers », je n’ai pour ma part qu’une seule demande à faire : Qu’une trace de la correspondance manuscrite soit visible même si la publication sera celle des textes numérisés qui n’ont, il va s’en dire, subit aucune modification (sauf corrections) lors de leur retranscription.

Si cela leur est possible évidemment, je leur en serais grandement reconnaissante, c’est une question de forme, sans doute, mais cela à tout avoir avec le fond.

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Classé dans Jade Bourdages, René Lemieux, Simon Labrecque

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