Archives quotidiennes : 13 avril 2015

Dette sentence, ou le cadeau empoisonné

Par Jean François Bissonnette

Le droit à l’éducation, c’est un don que la population fait aux étudiants, en finançant l’éducation. Que certaines personnes refusent ce don, je n’ai aucune difficulté avec ça, mais que ces personnes veulent en empêcher d’autres de recevoir ce don, vous comprenez qu’il y a un problème fondamental.

François Blais, 8 avril 2015

Curieuse conception du don que celle du ministre François Blais. Que l’éducation soit un don offert par la société québécoise à ses jeunes, qui pourrait le contredire? Il y a en effet, dans le geste même de l’enseignement, quelque chose de la transmission désintéressée. On y transmet le savoir accumulé au fil des siècles, et les méthodes qui permettront aux étudiants d’accroître à leur tour ce patrimoine intellectuel et scientifique. Plus fondamentalement, c’est le monde lui-même en tant que produit de la pensée et de l’initiative humaines qui est légué, à travers le geste éducatif, comme l’héritage d’une génération à la suivante. L’éducation ne vise pas simplement à l’acquisition des notions essentielles à la compréhension du monde et à la capacité d’agir en son sein, mais sert aussi à inculquer une responsabilité à son égard, pour en assurer la perpétuation. L’éducation fait œuvre « pour la suite du monde », comme le dit Grand-Louis Harvey dans le beau film de Pierre Perreault et Michel Brault. Comment pourrait-elle alors être autre chose qu’un don, qu’un geste de pure gratuité?

debit visaÀ relire attentivement la phrase du ministre Blais, on remarque cependant que ce n’est pas l’éducation qui fait comme telle l’objet du don, mais bien le « droit à » celle-ci. « Donner le droit » à quelque chose, ce n’est pas donner la chose en question. C’est accorder une « franchise » comme on le disait au Moyen Âge, en parlant de ces privilèges et exemptions concédés par l’aristocratie aux habitants des villes et des bourgs, afin de bénéficier de leur essor commercial. Le don du droit, c’est une certaine manière, pour un seigneur, de s’attacher la puissance d’autrui, en lui conférant une liberté qui stipule en même temps sa subordination. La phrase du ministre Blais participe ainsi d’une certaine historiographie du pouvoir, d’une certaine manière de faire le récit du droit et des libertés publiques où l’État se donne le beau rôle, celui du donateur magnanime. Or, une telle histoire est toujours affaire contentieuse. Une contre-histoire du droit s’écrit toujours en sous-main, comme un palimpseste laisse transparaître un autre récit sous celui qu’on veut nous faire lire. Oubliera-t-on que le « droit à l’éducation » a été, au Québec, conquis de haute lutte? Que depuis les émeutes de McGill français jusqu’à ce printemps 2015, c’est toujours contre le pouvoir que le droit à l’éducation s’est affirmé?

Si l’éducation relève en pratique du don, il est plus difficile de soutenir que c’est aussi le cas du « droit à » celle-ci. Ou alors, c’est qu’il s’agit d’une autre sorte de don. En effet, question fondatrice de l’anthropologie, la nature du don et de ses effets sociaux reste mystérieuse, ambivalente. Il y a du don qui fait communauté, lorsque circulent entre ses membres des cadeaux qui ont pour vocation de sceller et d’entretenir la solidarité sociale, et où les gestes de donner, de recevoir et de rendre manifestent l’adhésion aux normes d’une culture. Penser l’éducation comme don évoque ce phénomène où la gratuité et la réciprocité cimentent le lien social. Mais pourquoi certains « refuseraient »-ils alors un tel don, ainsi que le leur impute le ministre? Se poseraient-ils ainsi hors communauté? En effet, refuser un don, comme refuser de rendre en retour, c’est se montrer hostile à celui qui donne. Face à la « population » qui leur donne droit à une éducation, les étudiants grévistes feraient-ils montre de malveillance? Et en poussant l’audace jusqu’à « empêcher » leurs collègues de « recevoir ce don », au nom du respect des mandats de grève, ne s’avéreraient-ils pas ennemis de la société dans son ensemble?

L’esprit du don différencie. Il exclut, non moins qu’il intègre ceux qui appartiennent à son cercle. C’est peut-être à un tel partage que se réfère la nécessité de « tirer une ligne », comme le disait le ministre en appui à la décision de faire intervenir la police anti-émeute dans les murs de l’UQAM et d’en exclure les étudiants militants. Ceux qui refusent le don ne posent peut-être « aucune difficulté » en soi, mais qu’ils manifestent leur désaccord face à la manière dont celui-ci est pratiqué, par contre, cela soulève un « problème fondamental », car ils s’attaquent ce faisant au droit d’autrui. Voilà qui révèle que le don du droit à l’éducation n’a rien d’un faire-communauté. Il ne s’adresse qu’au seul individu, qu’à son seul désir de recevoir ou non ce qui lui est offert. Le don sonne ici comme un ultimatum : c’est à prendre ou à laisser; mais cette offre intransigeante exclut par avance toute discussion sur ses modalités. Toute demande, toute revendication est par principe irrecevable. Entre les membres de l’institution académique, rien ne circule qui serait de l’ordre de la création négociée d’un monde commun : il n’y a que des distributeurs et des receveurs, temporairement liés par une relation unidirectionnelle suspendue à la délivrance éventuelle d’un diplôme. Et c’est ainsi que la grève, comme mode d’existence politique de la communauté académique, comme manière d’affirmer son séculaire droit à l’autonomie, se voit réfutée par les autorités. Dixit François Blais : « Nous ne croyons pas à ce droit. »

Nous disions que la nature du don est ambivalente. Ainsi s’éclaire la raison pour laquelle d’aucuns paraissent « refuser le don » qui leur est offert. Car en vérité, ce n’en est pas un. Loin de leur bénéficier, il s’agit plutôt du moyen de domestiquer les étudiants, de les rendre inoffensifs, de leur inculquer une certaine discipline visant à taire toute dissidence. « Dans ce pays, nous disons que c’est par les dons que l’on fait les esclaves, et par le fouet que l’on fait les chiens », dit un jour un pêcheur inuit à un explorateur danois qui le remerciait de partager son poisson avec lui[1]. Il y a dans le don une sorte de piège. L’accepter, c’est se placer sous le pouvoir du donateur. C’est être, littéralement, à sa « merci », ce mot par lequel on nous entraîne dès le plus jeune âge à témoigner de notre gratitude envers les grandes personnes. Si la réciprocité du don suppose une égalité des partenaires, en revanche, le don unilatéral dont parle le ministre Blais forge les chaînes par lequel le receveur s’oblige à l’autre. Ce genre de don institue une dette ne pouvant jamais être remise; un déséquilibre ne pouvant jamais être redressé. Aussi, dans les conditions qui leur sont faites en cette ère d’une austérité se présentant comme inéluctable, faire grève n’est pas la marque d’une ingratitude de la part des étudiants, mais le signe, au contraire, de leur perspicacité. Ils ne voient que trop bien que ce qui brille dans le « don » qui leur est offert, ce sont les dorures de la cage qui leur a été préparée.

potlatch

Potlatch chez les Autochtones de l’Ouest canadien, une pratique déclarée illégale de 1885 à 1951. Source : Bibliothèque et Archives Canada.

En néerlandais, comme à l’origine dans la plupart des langues germaniques, le mot gift ne signifie pas seulement « cadeau », mais aussi « poison ». C’est aussi à cette sinistre association du don et de la mort que se réfère l’expression « cadeau de Grec ». Il n’est peut-être pas fortuit que certains des plus zélés contempteurs de la social-démocratie québécoise se plaisent tant à dire que le Québec est devenu « la Grèce de l’Amérique du nord ». À les en croire, nous serions comme les Grecs véritablement empoisonnés par la dette, et les mesures d’austérité budgétaire auraient ainsi le caractère salvateur d’un antidote à ce qui s’avère au fond une maladie auto-immune. Nous aurions vécu, paraît-il, « au-dessus de nos moyens ». Ce seraient nos propres excès, notre profonde incurie face à la multiplication et à l’insolvabilité de nos « beaux programmes sociaux », notre trop grande libéralité dans la distribution de nos « dons » qui nous auraient ainsi fait contracter une dette devenue toxique. Et nos dirigeants de nous expliquer que nous n’avons plus le choix : il faut « assainir » les finances publiques, comme on décontamine un sol pollué. Nostra culpa, nostra maxima culpa! Au fond, le premier ministre Philippe Couillard ne croyait pas si bien dire lorsqu’il déclarait, en décembre dernier, que « l’austérité est une vue de l’esprit ». Il s’agit en effet d’une manière d’instituer le social sur un certain imaginaire, et en l’occurrence, sur un imaginaire de la culpabilité.

Faire grève « contre l’austérité », n’est-ce pas alors ce que seule une jeunesse corrompue par des « professeurs irresponsables » s’autoriserait de faire? Une réaction typique d’« enfants gâtés », inaptes à reconnaître la nécessité des sacrifices dus à cela même qu’ils ont reçu trop de cadeaux? La condamnation sans appel de la grève étudiante, apparemment relayée par les deux tiers de la « population » donatrice, demeure incompréhensible si l’on se place du point de vue de l’intérêt général que les grévistes entendent défendre. Si la soi-disant « majorité silencieuse » se range du côté du gouvernement et paraît appuyer sa politique budgétaire, c’est bien plutôt parce que les citoyens ont intégré, au plus profond de leur être, cette culpabilité collective à laquelle la dette nous assigne. C’est que déjà, dans leur propre vie, ils s’astreignent à porter le poids d’une dette grandissante. Au Québec, les ménages supportent un niveau d’endettement moyen équivalent à 144% de leur revenu disponible. Les citoyens ont si bien intériorisé l’idée de la vie à crédit, et si bien accepté la règle irréfragable qu’une dette doit toujours être remboursée, qu’ils acquiescent sans mot dire lorsqu’on leur fait croire que le gouvernement agit en « bon père de famille », qu’il n’a d’égards en sabrant partout que pour « l’avenir de nos jeunes » – comme si budget de l’État et budget familial étaient soumis aux mêmes contraintes. La morale de la dette est au principe d’une forme singulièrement pernicieuse de servitude volontaire, car au nom du « réalisme » et de la « responsabilité », elle fait passer la renonciation à ses droits pour une preuve d’autonomie et de liberté.

C’était bien par refus de s’assujettir à cette morale que les étudiants québécois avaient fait grève, en 2012, pour protester contre une hausse des frais de scolarité qui n’aurait fait qu’ajouter au fardeau de leur endettement. On leur en avait déjà beaucoup voulu, à ces étudiants hédonistes et irresponsables, menant à grand train « la belle vie » subventionnée par le contribuable, qu’ils refusassent de « payer leur facture ». La même morale prévaut aujourd’hui, bien que ce soit de la dette publique dont il soit maintenant question. Et la même colère enfle à nouveau contre les étudiants contestataires, plus acide encore. C’est que la morale de la dette fait circuler entre les gens une espèce particulièrement toxique de poison : le ressentiment. Pour qui se prennent-ils donc, ceux qui refusent d’endosser notre culpabilité à tous? Ceux qui clament leur désir d’un monde meilleur alors que la dette constitue notre seul horizon? Ceux qui se soustraient à l’obligation pénitentielle d’une production ininterrompue, ceux qui prennent la liberté d’investir l’espace public, et qui osent désobéir aux ordres de la police visant à étouffer leur protestation? Sus aux contestataires! Notre culpabilité ne peut souffrir la désunion. C’est unanimes que nous nous livrerons au rachat de notre dette. Nous souffrons, nous qui payons des taxes! Vous souffrirez avec nous, fût-ce à coups de matraques!


 

Note

[1] Peter Freuchen, Book of the Eskimos (1961), cité par David Graeber, Debt: The First 5,000 Years, Melville House, 2012, p. 79.

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La sociologie historique de la statistique: la troisième voie d’Alain Desrosières

Critique du livre Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques d’Alain Desrosières, Paris, La Découverte, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette

9782707182494

Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques, d’Alain Desrosières.

Alain Desrosières est encore peu connu dans le monde de la sociologie mainstream. Plusieurs raisons expliquent cette situation : Desrosières n’est pas un académique proprement dit, son travail principal fut plutôt dans la fonction publique française à l’INSEE et son œuvre, essentiellement tournée vers la sociologie et l’histoire de la statistique, n’a pas l’amplitude et la diversité de certaines autres plus connues. Cependant, dans son domaine, Desrosières fut un pionnier et est maintenant pleinement reconnu, comme en fait foi le doctorat honoris causa qu’il a reçu en 2011 de l’UQAM où il a fortement influencé le travail du Groupe de recherche sur les pratiques et les politiques statistiques de Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost. Le livre posthume Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques (PG) contribuera, espérons-le, à faire connaître davantage le travail de Desrosières. Moins volumineux que son opus magnum de 1993, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, (Paris, La Découverte, réédition 2010) (PGN), et touchant à des problématiques davantage d’actualité, comme la « gouvernementalité néolibérale », Prouver et gouverner rebutera moins le néophyte et permettra à certains de s’initier à la sociologie de la statistique. Ce livre est un recueil d’articles et de communications sur lequel travaillait Desrosières avant de mourir en 2013. Certains passages ont été coupés et des titres changés, afin d’harmoniser l’ouvrage qui contient une préface de l’éditeur Emmanuel Didier et onze chapitres de Desrosières regroupés en trois parties : « Du rôle de la statistique à l’ère néolibérale », « Scènes statistiques internationales » et « Du rôle de la quantification dans les sciences sociales ».

Dans la postface ajoutée à La politique des grands nombres en 2000, Desrosières précise ses ambitions méthodologiques. Son objectif est de dépasser la distinction entre une histoire internaliste et une histoire externaliste de la statistique, ou, autrement dit, entre une histoire des progrès du savoir qui étudie ce que fait la statistique et ce qu’elle permet de connaître, et une histoire du pouvoir qui étudie ce qu’elle fait faire et à quels objectifs politiques elle répond (PGN, p. 438). De même, sur le plan ontologique, Desrosières considère que l’objet de la statistique est « construit et réel » : la statistique est un langage conventionnel qui permet de décrire la réalité et de débattre, mais elle est une « rhétorique de la réalité » parmi plusieurs possibles (PGN, p. 447). En bref, on pourrait dire que l’ensemble de l’œuvre de Desrosières est motivé par cet impératif ontologique et méthodologique, ce que montre assez bien le titre de Prouver et gouverner.

Dans ce livre, Desrosières précise la théorie de la « quantification » qui préside à ses recherches. Selon lui, les statistiques ne sont pas de simples mesures de la réalité; la mesure n’est qu’une des deux étapes qui constituent la quantification statistique. Avant de mesurer, il faut s’entendre sur ce qui est à mesurer et sur comment le mesurer. Toute quantification est donc, pour Desrosières, une mesure faite à partir de « conventions d’équivalences » qui permet d’« exprimer et faire exister sous une forme numérique ce qui, auparavant, était exprimé par des mots et non des nombres » (PG, p. 38-39). De plus, ce passage au langage chiffré produit des effets de rétroaction : « la quantification façonne et reconfigure la société, elle ne se contente pas de la mesurer ou de la refléter. » (PG, p. 179)

Pour étudier la quantification, Desrosières utilise une approche à mi-chemin entre une science positive de la mesure, la métrologie, et une science critique de la convention, la sociologie. À plusieurs reprises, Desrosières tient à rappeler que son approche n’est pas relativiste. La statistique contribue « à faire de la réalité et non pas simplement à la “refléter” […] Cette idée n’est pas relativiste, en ce qu’elle ne nie pas l’existence de l’inflation ou du chômage. Mais elle attire l’attention sur le fait qu’inflation et chômage peuvent être pensés, exprimés, définis et quantifiés de multiples façons; et que les façons de faire ne sont pas de simples détails techniques, mais ont toujours une signification historique, politique, sociologique. » (PG, p. 75) Ce qui intéresse Desrosières, c’est le point de jonction entre la justesse sur le plan cognitif et un réseautage social fort, point de jonction qui rend possibles à la fois l’institution du langage statistique et une critique crédible et saillante de celui-ci.

Prouver et gouverner offre un panorama des différentes formes actuelles que peut prendre le débat sur la statistique. Par exemple, Desrosières analyse l’ambiguïté des sciences sociales face à la quantification et se demande si la statistique est un outil de libération ou un outil de pouvoir. Majoritairement aporétiques, les réflexions érudites de Desrosières n’offrent pas de solutions tranchées. Il montre que l’utilisation des statistiques est diverse et que la conscience critique en science sociale face à ceux-ci est à degré variable. Il soutient aussi que « la tension entre description et induction est au cœur de l’histoire de l’utilisation des statistiques en sciences sociales. » (PG, p. 211) La statistique a notamment été abondamment utilisée afin de produire une cartographie de la société. Cependant, le problème de la montée en généralité et surtout celui de l’usage des différentes cartographies sociales restent entiers.

Dans le premier chapitre, Desrosières analyse les effets de rétroaction de la quantification comptable contemporaine, qu’il rattache à ce que Foucault et ses successeurs comme Peter Miller ont appelé la « gouvernementalité néolibérale ». Desrosières montre que les pratiques comme le benchmarking incarnent une nouvelle étape dans l’histoire de la statistique et de l’État. Desrosières note surtout ici l’importance grandissante de la prise en compte d’effets de rétroaction de la quantification, que ce soit chez les défenseurs du benchmarking qui arguent qu’elle a pour effet d’augmenter la performance des entreprises et des individus grâce à leur mise en comparaison compétitive, ou chez ceux qui dénoncent dans ces effets la colonisation de la subjectivité par un « soi calculateur ». Le débat se fait alors à plusieurs niveaux difficilement conciliables : certains critiquent la mise en équivalence d’actions incommensurables, tandis que d’autres interrogent les indicateurs issus du « new public management » en laissant entendre que d’autres indicateurs prenant en compte des éléments comme l’environnement, l’épanouissement personnel et les inégalités seraient préférables. Sans penser qu’il est possible de rallier toutes les différentes positions, Desrosières soutient qu’une formation minimale en sociologie permettrait aux statisticiens professionnels de mieux comprendre les différents débats dans lesquels ils s’inscrivent de facto (PG, p. 59).

Le chapitre sur le rôle de la statistique dans la construction européenne est particulièrement intéressant, car il illustre très bien l’idée de convention d’équivalence et d’espace de commensurabilité développée par Desrosières. Il expose la portée des débats qui ont eu lieu depuis 1990 entre les statisticiens européens à propos de l’harmonisation, de l’intégration et de la qualité de la statistique sociale. Comment répondre à un cadre comptable commun à partir de sources hétérogènes? Selon Desrosières, l’harmonisation des usages semble beaucoup plus réaliste que l’harmonisation des méthodes, car cette dernière « suppose que le statisticien a la maîtrise complète de la chaîne de production de l’information » (PG, p. 133). Mais plus fondamentalement, Desrosières se demande si cette harmonisation est gage de la qualité des statistiques. Cela lui permet de préciser ce qu’il faut comprendre par statistiques de « qualité » : ce sont des statistiques qui répondent à une demande sociale et en lesquelles les utilisateurs peuvent avoir confiance. En ce sens, interroger la qualité des statistiques européennes implique un questionnement à la fois technique et politique sur la construction d’un espace européen de commensurabilité de réalités comme la pauvreté, la délinquance, le chômage, etc.

Desrosières soulève un autre élément intéressant dans le chapitre sur les innovations conceptuelles et les pays en voie de développement. Desrosières montre que les pays en voie de développement sont souvent le théâtre d’innovations, car on n’y trouve pas une lourde bureaucratie durablement investie dans ses propres indicateurs. La faiblesse de l’organisation bureaucratique dans certains pays facilite le changement dans les techniques statistiques. Ce chapitre ouvre la voie à une recherche plus poussée. On peut par exemple se demander si ces innovations sont plus fréquemment le fait d’expérimentations locales, comme le plan de comptabilité des États de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM), ou d’expérimentations produites par des programmes internationaux, comme les expérimentations aléatoires d’Abhijit Banerjee et Esther Duflo, deux chercheurs issus de la Banque mondiale. Mais surtout, une analyse historique plus en profondeur pourrait interroger les effets de rétroaction de ces expérimentations sur les bureaucraties occidentales et leurs systèmes statistiques.

En résumé, la statistique est pour Desrosières « un langage conventionnel de référence, dont l’existence permet à un certain type d’espace public de se déployer, mais dont le vocabulaire et la syntaxe peuvent eux-mêmes être débattus : le débat sur le référentiel du débat, sur les mots employés pour mener celui-ci, est un aspect essentiel de toute controverse » (PGN, p. 413). Or, l’investissement financier ou politique de certaines personnes ou de certains groupes fixe le langage statistique et rend très coûteuse toute modification. Pour quiconque veut débattre sur la place publique, il est impossible de ne pas investir un certain langage, et ainsi de durcir et stabiliser celui-ci. Desrosières termine La politique des grands nombres sur cette belle formule : « [C]es espaces de formes durablement solidifiées doivent à la fois être indiscutées pour que la vie suive son cours, et néanmoins discutables pour que la vie puisse changer de cours. » (PGN, p. 413)

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