Archives mensuelles : mai 2015

Lettre de Guy Laliberté – droit de réplique

Par Guy Laliberté, en réponse à la lettre de Sarah Berthiaume publiée il y a deux semaines.

Sarah,

Je crois que j’aurais mieux aimé lire de la poésie qu’on trouve habituellement dans les messages des bouteilles à la mer. Mais il faut croire que, de nos jours, au nom de la liberté d’expression, les messages sont moins éloquents et arrivent plus rapidement à destination, avec en prime des opinions et des commentaires de toutes sortes.

J’ai lu ta lettre à plusieurs reprises. J’ai aussi lu tous les commentaires. C’est bien mal me connaître que de croire que je n’allais pas répondre. Par principe, je respecte la personne qui prend le temps de m’écrire. J’ai toujours répondu ou, à tous le moins, envoyé un accusé de réception aux gens qui m’écrivent. Je lis tout ce que je reçois. Mais tu dois déjà savoir cela puisqu’il semble qu’il doit y avoir peu de choses de moi et de ma vie qui ne t’interpellent pas de manière négative.

Alors je choisis de répondre publiquement sachant très bien qu’avec ma gueule de riche, mon compte en banque de riche et mon train de vie de riche, il n’y a absolument rien que je puisse dire qui soit intelligent, vrai ou même gentil. Nous, « les riches », on n’est pas des « gentils ». On ne veut surtout pas partager nos sous, viande à chien!

Nous, les « riches », on ne pense pas aux autres, au collectif, ni à la planète. Nous, les « riches », on devrait se faire construire une planète, ou peut-être une île, sur laquelle on pourrait se tenir ensemble et se dire comment on est chanceux d’être riches.

J’ai lu ta lettre à plusieurs reprises parce que je cherchais, avec beaucoup d’espoir, le projet collectif qui t’animait. Je me disais que peut-être ce mépris, cette déprime, cet écœurement étaient rattachés à une idée, à un projet que tu voulais partager, ou peut-être même à quelque chose que j’aurais fait à un moment ou à un autre. Eh bien non, mon défaut est celui d’être riche et, en plus, ton opinion sur moi est uniquement basée sur des portions d’entrevues. Même pas une brève rencontre, même pas une demande de rencontre. Juste comme ça, parce qu’un matin de mai 2015, tu t’es levée en te disant « assez, c’est assez! Ce maudit néo-Séraphin bling bling est trop riche! » C’est quand même fascinant. Alors je voudrais tout de même t’éclairer sur quelques sujets qui ont visiblement fait « grandir ton mépris ».

Commençons par Saint-Bruno-de-Montarville, la ville de mon adolescence et la ville où habitent mes parents. Mon havre de paix au Québec. Effectivement, j’ai une belle maison, mais pas de terrains de tennis. J’ai aussi choisi d’acheter, avec mon sac en jute avec le signe de piastre dessus, beaucoup des terrains autour du parc justement pour m’assurer que le parc demeure un parc. Mon « achat » visait la préservation d’une faune et d’une flore superbes, accessibles à tous. Je voulais aussi éviter le développement sauvage d’un lieu paisible. Les adolescents d’aujourd’hui et de demain pourront en profiter à leur tour et rêver à leur avenir dans un endroit vert et protégé.

Et puis il y a la légende de mes partys de F1. Une légende que, je l’admets, j’ai entretenue volontairement parce que cela servait l’objectif visé. Cet objectif était très simple : faire découvrir nos idées créatives et démontrer nos talents d’organisateur d’événements uniques. Ça a marché… et même très bien. Les personnes « riches » et moins « riches » qui y participaient n’assistaient pas à ces folles nuits de débauche que le public a choisi de retenir. L’esprit de mes fêtes est très simple : réunir dans un même lieu des gens d’origine, d’opinion et de statut différents. Provoquer des échanges entre les participants et provoquer les sens. Pour y arriver, nous faisons preuve d’imagination et de théâtralité. Nous créons des environnements parfois romantiques, parfois poétiques, mais toujours pour la mise en valeur de la beauté, des humains, hommes ou femmes, et de notre monde. Le tableau « filles livrées comme des pizzas » ne cadre pas du tout avec notre démarche. S’il y a une chose que ma mère m’a apprise à un jeune âge, c’est bien le respect des femmes. Le respect tout court.

Au sujet de mon apolitisme, c’est un choix volontaire et personnel. Je l’assume pleinement. Au fil des ans, j’ai connu plusieurs politiciens de tous les partis politiques tant au niveau fédéral, provincial que municipal. Mes critères personnels pour la politique font en sorte que je ferai toujours un choix en vue d’opter pour l’option la moins pire, et non l’idéale, et non pas en fonction des individus, mais bien des options politiques. Je choisis donc de ne pas choisir et d’accepter le choix de la majorité. Je trouve cela très simple : un choix libre. J’ai toujours dit que je vis d’abord dans un quartier, une ville, une province, un pays, mais aussi sur une planète. Je considère que ma citoyenneté est mondiale et je continue à rêver d’un monde sans frontières, sans guerre. Est-ce utopique? Peut-être… mais tu ne m’empêcheras pas de souhaiter de voir cela de mon vivant et de le souhaiter à mes enfants.

Pour le Cirque du Soleil, nous avons choisi, dès le début, d’être apolitiques. Cela ne nous a jamais empêchés de travailler avec tous les niveaux de gouvernement. Oui, nous avons reçu de l’aide à nos débuts avec des contrats et des subventions, mais dès que nos activités sont devenues rentables, j’ai retourné le chèque de subvention qui nous avait été donné. Nous n’en avions pas besoin et nous préférions en faire profiter d’autres artistes, auteurs et dramaturges qui en avaient certainement plus besoin que nous. C’était en 1990. En 31 ans, nous n’avons jamais retiré nos drapeaux du haut de nos mâts de chapiteaux : le drapeau du Canada et du Québec y flottent librement partout dans le monde. Nous sommes fiers de nos origines et nous les affichons sans obligation. Devrais-je maintenant avoir honte d’avoir contribué au succès commercial du Cirque du Soleil qui, je le rappelle, fait vivre 4000 personnes puisque nous réussissons à vendre 12 millions de billets à chaque année?

Aussi, ces insinuations au sujet d’évasion fiscale sont fausses et totalement gratuites. Nous respectons les lois mises en place par les législateurs. De prétendre que le Cirque du Soleil ne contribue pas à la fiscalité canadienne avec son siège social international et ses 1400 emplois directs (et autant en emplois indirects) est franchement insultant. Et cela vaut aussi à l’égard de mes finances personnelles!

Je ne reviendrai pas sur l’histoire du Cirque. Je crois que celle-ci n’est pas contestée, du moins, je l’espère. Mais j’aimerais tout de même rappeler que nous avons fait des choix qui n’ont pas toujours été faits dans une logique commerciale. Le choix de s’installer dans le quartier Saint-Michel, par exemple. Un quartier mal aimé, oublié, caché. Un quartier défavorisé. Les gens de ce quartier sont probablement ceux pour qui j’ai le plus de respect. Non seulement ils nous accueillent, mais ils nous accompagnent. Ils sont fiers de notre fierté d’être leurs voisins. Et nous sommes fiers aussi que ce quartier soit devenu l’un des plus importants pôles des arts du cirque dans le monde. Être voisins implique que l’on se respecte. On respecte notre vie communautaire. On y participe et on entretient cette relation librement et respectueusement. J’imagine que cela ne fait pas partie de ta vision de collectif, mais pour moi, oui. Parce que mon jardin est le jardin de mon voisin, je vais en prendre soin comme il prend soin du sien, et ainsi de suite; la roue tourne!

Aussi, il y a 30 ans, les arts du cirque n’étaient pas reconnus au Québec. Les amuseurs publics dépendaient des revenus versés dans leurs chapeaux. Sans le Cirque du Soleil, des troupes comme Cirque Éloize ou les 7 doigts de la main n’auraient jamais pu vivre de leur art. La TOHU n’aurait jamais existé dans Saint-Michel, et l’École nationale de cirque aurait probablement encore un financement précaire. Nous avons travaillé avec plus de 250 créateurs du Québec avec qui nous avons partagé nos projets et notre « richesse ». Mais c’est pas collectif, ça. C’est juste des affaires commerciales. Ça pue le commerce.

Il ne me reste qu’à parler de mon fameux voyage dans l’espace. Force est d’admettre que tu as compris ce message. Effectivement, c’était un voyage pour sensibiliser à la cause de l’eau. Que tu y crois ou non ne change en rien l’objectif visé et atteint. En 2009, le Cirque du Soleil allait faire son entrée en Russie, un marché important. Mon entraînement pendant 5 mois en Russie m’a permis de lancer une vaste campagne de visibilité pour le Cirque du Soleil. La Fondation ONE DROP avait à peine 2 ans. La visibilité obtenue par cette mission spatiale, avec plus de 500 millions de dollars, a permis d’établir la notoriété de ONE DROP quasi instantanément et de mettre en œuvre des projets plus rapidement. Et tu crois que les Bono, Shakira et Gilberto Gil de ce monde ont tous participé à cette aventure parce qu’ils voulaient contribuer à mon gros fantasme de mégalomane? Il faudrait que tu voyages un peu, Sarah, et en profite pour prendre l’air. Tu verrais peut-être le monde d’un autre œil.

Je vois aussi que ce que tu qualifies de « logique survivaliste » est finalement l’amour que je porte envers mes proches, mes amis et ma planète, et que même ça « t’écœure ». Si je suis ta logique, il ne faudrait pas que j’essaie de construire un havre, un noyau pour assurer le bien des miens? Il ne faudrait pas que j’investisse dans un projet qui est respectueux de l’environnement et qui protègera des centaines d’espèces d’arbres et de fleurs contre une menace bien réelle? Que je ne devrais pas me soucier de la manière dont on développe ces projets récréotouristiques afin de protéger à la fois l’environnement et les habitants de la région? Je devrais acheter, me cacher, exploiter et souhaiter qu’une épidémie ou une catastrophe naturelle arrive pour me rayer de la terre une fois pour toutes! Fini Séraphin bling-bling!, pis tant qu’à y être, Donalda aussi!

Est-ce que mon argent contribue à mon bonheur? La réponse est oui. Est-ce que mon argent est la seule condition pour atteindre mon bonheur? La réponse est non. C’est aussi ce que j’inculque à mes 5 enfants. 80% de ma « richesse » ne leur reviendra pas. Cet argent « sale » profitera à des fondations. Cet argent « sale » profitera à des investissements dans un portfolio d’entreprises soigneusement sélectionnées pour leurs valeurs humaines, sociales et environnementales. C’est quoi cette logique : parce que je suis riche, je n’ai plus le droit à une conscience sociale sans que l’on me traite d’hypocrite? Et toi, Sarah, est-ce que l’on te questionne sur tes dons? À qui tu donnes? Combien? Pourquoi? Et surtout, est-ce que ce sont des causes valables? Collectives? Justes? À quel montant au juste « mes manifestations ostentatoires de mon indécente richesse deviennent un prétexte humanitaire à cinq cennes »? Quelle est ta référence pour juger du bien-fondé de ma générosité? De mon argent? Du nombre de personnes que je peux aider et qui elles sont? Un peu de rigueur, Sarah.

Ta lettre me fait réfléchir. Non pas sur ma situation personnelle, mais beaucoup plus sur une réaction telle que la tienne. J’essaie sincèrement de comprendre. Comment une si petite minorité, un si petit groupe de gens peuvent autant mettre des bâtons dans les roues. Cette minorité de gens qui fait rejaillir ce malaise profond du Québec face à la richesse. Cela me dépasse. Heureusement que vous êtes minoritaires. Les gens que je rencontre au dépanneur ou au café ne me parlent pas de ça. Ils me parlent d’espoir et de rêves et je me permets de continuer à rêver… heureusement, c’est gratuit pour tous, et je ne risque pas d’être jugé sur cela!

Sarah, en terminant, je suis d’accord avec certains des commentaires à la suite de ta lettre, qui confirment que ce ne sont pas des propos de jalousie. La jalousie impliquerait que tu souhaites avoir ce que j’ai. Ce n’est pas le cas. Ton profond manque de respect et ton mépris à mon égard, ça, je ne te le souhaiterais jamais. Je ne souhaite ça à personne, d’ailleurs. Ça fait pas avancer les choses.

Tu vas jusqu’à me souhaiter du mal, aussi petit soit-il, avec un coup de soleil sur le coco. Souhaiter du mal n’est pas un projet de société très porteur. Moi je souhaite du bien… à tout le monde, toi inclusivement.

J’aurais tant aimé lire ton message dans la bouteille « de liqueur » qui aurai été porteur d’un grand projet de société, rassembleur et collectif. Malheureusement, ta bouteille a coulé.

Sans rancune,

Guy Laliberté

 

P.S. : Dans les commentaires que j’ai lus, j’ai vu qu’il y a des gens qui prétendent que nous empêchons nos employés de se syndiquer. Désolé, mais mon pacte social à moi a toujours été de laisser le libre choix à mes employés. Le libre choix de me parler directement ou indirectement, autant dans les moments d’euphorie que dans les moments difficiles. J’ai aimé mon monde, et je me suis senti aimé. C’est à cela que j’ai carburé. Et Vincent (que je pense bien reconnaître), j’ai toujours respecté le leader que tu représentais, ta force de caractère et ton culot… ce serait bien que tu puisses te souvenir de ces moments-là aussi.

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Gouverner Montréal: une activité complexe et changeante

Critique de La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson (dir.), Montréal, Éditions MultiMondes, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

La gouvernance montréalaiseIssu d’un colloque tenu en avril 2012, La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, dirigé par Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson, représente bien la fertilité actuelle des études sur Montréal. Ce livre contient des contributions de neuf chercheurs qui, étonnamment, n’avaient pas participé au volumineux Histoire de Montréal et de sa région publié deux ans plus tôt. De ce groupe, on compte trois jeunes historiens, Harold Bérubé, Nicolas Kenny et Mathieu Lapointe qui ont fait paraître en 2014 une version remaniée de leur thèse de doctorat[i]. C’est donc dire que la communauté des chercheurs travaillant sur Montréal s’élargit. Tentant de dresser le portrait de l’évolution historique de la gouvernance montréalaise, ce livre s’inscrit « dans le renouvellement d’une histoire politique qui élargit ses objets d’études et qui intègre des perspectives interdisciplinaires » (p. 1). Sans contredit, il saura plaire à tous ceux et toutes celles qui s’intéressent à l’histoire politique de Montréal.

Dans un premier temps, Léon Robichaud analyse les ordonnances des intendants pendant le régime français. Il expose la gouvernance judiciaire et militaire de l’époque centrée sur l’activité commerciale et revient sur le sens initial de l’activité de « police » qui se donne comme objectif d’assurer aux habitants « une vie commode & tranquille » comme le disent les philosophes de l’époque (p. 13). Il traite aussi des enjeux liés à la participation populaire qui se réduit à une série de demandes formelles ou informelles venant d’individus ou de corps de métiers et que les autorités jugent en fonction des ressources et de leur conception de l’intérêt général. Utilisant une approche similaire, Donald Fyson écrit contre une histoire rétrospective qui analyse le passé de Montréal en fonction des critères actuels définissant la municipalité et tente de revenir à un sens ancien, plus large et plus près du sens anglais. La littérature sur le gouvernement local est traversée par une tendance forte qui réduit cet objet à l’activité d’une corporation municipale. Or, selon Fyson, cette perspective dans laquelle l’incorporation définitive de Montréal en 1840 marquerait le début de la gouvernance locale a contribué à occulter les spécificités de la gouvernance montréalaise entre 1760 et 1840. Selon lui, l’étude de l’institution des juges de paix permet de faire apparaître cette incorporation comme une transition plutôt qu’une rupture.

Développant une approche différente, Michèle Dagenais poursuit ses travaux sur l’histoire environnementale et tente ici de saisir les ressorts de la gouvernance urbaine par sa matérialité en se concentrant sur la mise en place du réseau d’eau potable et d’eaux usées dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle montre les écueils et les conséquences de la mise en place de telles infrastructures, que ce soit sur le plan de la quotidienneté des habitants ou sur celui de la gouvernance. Cette analyse fait apparaître la gouvernance comme un travail inachevé en perpétuel changement : ce réseau technique complexe non seulement nécessite un travail constant d’entretien, d’extension et de mise à jour, mais il est aussi corollaire d’une évolution des normes sanitaires et des comportements individuels et collectifs. Reprenant certains thèmes évoqués par Dagenais, Nicolas Kenny se concentre sur l’histoire des sens et des perceptions et tente de montrer comment une telle approche peut jeter un éclairage nouveau sur l’histoire de la gouvernance. Dans cette histoire, le corps est à la fois l’origine et la cible du gouvernement. L’expérience subjective du dégoût, principalement olfactif et visuel, est le point de départ, et l’assainissement de l’espace et des comportements le point d’arrivée d’une activité gouvernementale en perpétuel mouvement. La thèse de Kenny est qu’au XIXe les stratégies politiques des autorités municipales se caractérisent par « une volonté marquée de réduire l’intensité et la conscience qu’ont les individus du contact entre leur corps et le milieu urbain » (p. 60). Mathieu Lapointe, quant à lui, traite d’un « nettoyage » assez différent, plus métaphorique, c’est-à-dire du nettoyage de la « ville ouverte » et de la politique dans les années 1940 et 1950. Il analyse les enquêtes sur la moralité publique dans la première moitié du XXe siècle qui débouchent sur l’élection de Jean Drapeau, quelques semaines après le dépôt du fracassant rapport Caron en 1954. Cette épopée politique tortueuse décrite par Lapointe est un véritable « dialogue de sourds, ponctué de nombreuses intrusions du pouvoir provincial […] entre les représentants des citoyens mécontents et un gouvernement municipal dont la légitimité est radicalement mise en question » (p. 102). Cela dit, peut-être faudrait-il analyser davantage ce passage d’une gouvernance qui assainit au sens propre à une gouvernance qui assainit au sens figuré et voir de quelle façon cette volonté d’assainissement est un thème transversal dans l’histoire de la gouvernance montréalaise.

Intéressé par l’histoire de la planification urbaine, Raphaël Fischler décrit une série de règlements de zonage ayant été mis en place entre 1840 et 1910, soit bien avant que la Ville de Montréal se dote d’un Service d’urbanisme en 1941 et adopte finalement un plan d’urbanisme et un règlement de zonage pour l’ensemble de son territoire en 1992. Selon lui, il est clair que le zonage moderne ou « comprehensive zoning » existe déjà en 1913 quand la Ville adopte un nouveau règlement pour l’ensemble du quartier Notre-Dame-de-Grâce. Dans son analyse, Fischler cherche à montrer que l’élaboration des politiques urbaines répond à des impératifs divers souvent liés avec des demandes émanant de groupes de pression, qu’elle ne suit pas un processus linéaire simple et qu’elle laisse très souvent un certain pouvoir discrétionnaire aux fonctionnaires chargés de les appliquer (p. 83). Fischler soutient que « de règlement en règlement se constitue un dispositif de savoir et de pouvoir qui, dans le cas qui nous concerne, vise à gérer les actions des acteurs privés dans l’utilisation du sol et la construction d’immeubles » (p. 82). Ce dispositif règlementaire est « le produit de plusieurs siècles de “bricolage”, mais sa forme actuelle a été, en grande partie, créée entre 1840 et 1914 pour faire face aux défis de la ville industrielle » (p. 84). Si Fischler se garde bien de faire le bilan de cette règlementation, la tonalité du texte portant sur la patrimonialisation et signé par Gérard Beaudet est fortement différente. Fidèle à son habitude, ce dernier se fait revendicateur et ne cache pas son insatisfaction quant aux actions des 50 dernières années dans le domaine de la protection du patrimoine. Beaudet revient sur plusieurs cas importants, notamment la démolition de la maison Van Horne, le projet de cité Concordia dans Milton Parc, le projet du Vieux-Port, l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal et les résultats mitigés du bien intentionné Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal (RCM), et termine en affirmant que la gouvernance municipale n’a pas su intégrer de manière significative la patrimonialisation. Ainsi, la mobilisation citoyenne demeure d’une importance cruciale. En ce sens, gageons que le professeur Beaudet est plutôt inquiet du sort qui sera réservé au 1420 Mont-Royal, autrefois propriété de son Université et dont un promoteur immobilier vient de se porter acquéreur.

Signant deux textes, Harold Bérubé étudie tout d’abord l’action politique des banlieues au XXe siècle et montre comment celles-ci sont des actrices à part entière de l’histoire de Montréal comme ville-région. Certaines, notamment Westmount et Outremont, ont tenté de favoriser l’avènement d’une gouvernance métropolitaine souple durant l’entre-deux-guerres afin de résister à l’annexion et ainsi conserver leur autonomie et leur identité particulière. Cependant, les velléités annexionnistes de la ville centre sont rapidement venues refroidir le dialogue. Dans un second texte qui se trouve à être la conclusion de l’ouvrage, Bérubé plaide pour une historicisation de la « révolution métropolitaine » à Montréal. Bérubé enjoint les historiens à analyser le chemin parcouru entre la Corporation du Montréal métropolitain datant de 1957 et la Communauté métropolitaine de Montréal de 2001. Le territoire, le découpage municipal, les compétences des différentes structures ainsi que leur fonctionnement ont beaucoup changé.

Cela nous amène identifier ce qui unit les contributions qui forment ce collectif. Toutes, d’une certaine manière, mettent en lumière la complexité et la mobilité de la gouvernance montréalaise. N’ayant pas de statut constitutionnel, ses frontières et ses structures changent constamment et, très souvent, elles semblent à la remorque du développement des infrastructures, de la croissance de l’urbanisation et de l’évolution des sensibilités. En outre, on remarque moins des tendances évolutives qui permettraient une lecture rétrospective que des thèmes récurrents, tels l’occupation du sol, l’assainissement ou la métropolisation, qui s’expriment différemment selon les contextes. Finalement, on pourrait aussi se questionner sur le choix du terme de gouvernance. Les trois directeurs affirment : « nous le préférons au terme gouvernement en ce qu’il met l’accent sur les pratiques et les mécanismes de gouverner, d’administrer et de gérer » (p. 2). Cette justification est, avouons-le, un peu mince, surtout dans le cas d’un concept aussi controversé qui, selon certains, est le fuit d’une attaque contre les institutions démocratiques au profit d’un modèle de partenariat entre parties intéressées (voir par exemple le livre d’Alain Deneault, Gouvernance. Le management totalitaire). Certains contributeurs comme Dagenais et Kenny lui préfèrent même le terme de « gouvernementalité » forgé par Michel Foucault, et seul Fyson accorde une importance particulière à l’expression « gouvernement local » quand, pourtant, elle occupe une place importante dans l’historiographie politique. Ce problème de terminologie est, peut-on penser, une autre manifestation de la difficulté de penser l’activité politique à l’échelle de la ville.


 

Note

[i] Voir Harold Bérubé, Des sociétés distinctes. Gouverner les banlieues bourgeoises de Montréal, 1880-1939, Montréal et Kingston, McGill – Queen’s University Press, 2014; Nicolas Kenny, The Feel of the City: Experiences of Urban Transformation, Toronto, Buffalo et London, University of Toronto Press, 2014; et Mathieu Lapointe, Nettoyer Montréal. Les campagnes de moralité publique, 1940-1954, Québec, Septentrion, 2014.

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Trahir avec Charlie: Le Journal d’Anne Frank

Entretien préparé par Jade Bourdages et Simon Labrecque, propos recueillis par ce dernier le 24 février 2015.

« Est-ce que c’est correct que je ne dise pas des mots compliqués, comme “idéologie”, des trucs comme ça? Des gros mots? »

— Charlie Flamand

 

La pièce Le Journal d’Anne Frank, un texte d’Éric-Emmanuel Schmitt mis en scène par Lorraine Pintal, a été présentée du 13 janvier au 7 février 2015, avec des supplémentaires du 10 au 14 février, au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal. Charlie a vu la pièce deux fois et elle a accepté de raconter à Trahir ce qu’elle en a pensé. Elle connaît bien l’histoire d’Anne Frank. Sa parole nous a interpellé et intéressé car elle se démarque du monotone éloge consensuel qui a accueilli la pièce présentée au TNM cet hiver.

 

École Saint-Louis 2

L’École secondaire Saint-Louis se nomme l’École Robert-Gravel depuis 2014.

Pour commencer et mettre la discussion en contexte, j’aimerais en savoir plus sur ton rapport au théâtre, sur ce que tu en connais. Est-ce que tu vas souvent au théâtre? Je crois que tu es en première secondaire dans une école de théâtre? Est-ce que ça signifie que tu fais du théâtre tous les jours?

L’école, c’est Robert-Gravel. Il y a sept périodes de théâtre sur neuf jours. On va au théâtre au moins cinq fois par année, je crois. Sinon, j’y vais beaucoup avec ma mère et tout ça. Je connais le théâtre depuis que je suis bébé, et j’ai commencé à faire de l’impro, puis des jeux, comme s’inventer des personnages… on faisait comme des petits sketchs, je devais avoir quatre ans. J’ai vu des pièces quand j’étais petite, des pièces dans la rue. J’ai toujours aimé ça.

 

Avec l’école, comment ça fonctionne quand vous allez voir une pièce? Tout le monde y va en même temps? Est-ce que vous avez des cours sur la pièce?

Tout de suite après la pièce – généralement, c’est fait pour que, quand on revient, c’est notre dernière période d’art dramatique –, on a un examen d’appréciation sur le texte, avec des mots compliqués dedans.

 

Comme « idéologie »?

Non! Comme « côté cour », « côté jardin », « texte dramatique », « didascalie ». On a un cours au complet pour parler de la pièce et parler du jeu, des décors, puis de l’interprétation. C’est un de mes cours préférés, quand on parle des pièces, parce que tout le monde peut exprimer son mécontentement, ses attentes, puis ce qu’ils ont aimé, puis… personne ne juge personne parce qu’on n’a pas le droit. Tout le monde a son tour pour donner son avis, puis tout le monde est obligé d’écouter les autres. On est tous en cercle, puis on se pose des questions, on se dit ce qu’on a apprécié, ce qu’on a moins apprécié, ce qui pourrait… aller mieux, puis notre prof prend des notes. Ensuite, elle nous fait des notes sur nos commentaires, s’ils sont constructifs ou non, parce que dans le théâtre, ils veulent qu’on soit juste constructifs, pas qu’on dise seulement « ah c’était poche, pis c’est ça ». Il faut qu’on soit vraiment constructifs. Il faut qu’on appuie d’éléments. Si on fait des projets, puis qu’une équipe a été moins forte que l’autre dans certaines choses, on doit les encourager à ce qu’ils s’améliorent, pour ne pas qu’ils se découragent parce qu’on a été méchants. Aussi, on a des critiques sur papier. C’est quand même dur, parce qu’il faut vraiment mettre des bons mots. Il faut vraiment développer. C’est dur parce que, normalement, les gens n’apprennent pas ce métier au secondaire. Mais là, on apprend un métier d’adultes au secondaire. C’est un milieu, aussi… c’est un petit peu un milieu de compétition, même au secondaire : il y a toujours quelqu’un qui veut faire une meilleure pièce que l’autre, tout le monde veut surpasser les autres. Des fois on se décourage, mais il ne faut pas lâcher, puis continuer.

 

Est-ce que tu penses que c’est comme ça avec les adultes aussi?

Oui! Bien, je le sais… parce que si tu veux réussir dans ce métier-là, il ne faut pas montrer que tu es faible. Il y a du monde méchants, qui sont tout le temps en compétition, donc toi, ça te rend en compétition avec le monde méchants, donc ça rend aussi les autres… on dirait que t’es méchant, donc là les autres veulent être en compétition contre toi, donc là ça les rend méchants, puis en tout cas…

 

Lentement, tu trouves tes repères dans ça, un peu?

J’en ai déjà beaucoup, mais beaucoup de monde n’en ont pas du tout. Moi je suis dans un groupe mixte, je fais de la production et de l’interprétation – production et interprétation, ça veut dire, en arrière des scènes, éclairages, costumes, maquillages, puis le jeu sur scène. Moi je fais les deux. Il y en a beaucoup qui n’ont jamais fait ça, donc ils ne prennent pas ça au sérieux. Ils pensent que c’est juste un jeu.

 

Anne_Frank

Anne Frank.

Puis quand vous allez voir une pièce, tout le monde ensemble, comme celle d’Anne Frank, est-ce que les professeurs vous préparent? Est-ce qu’ils vous racontent un peu ce que vous allez voir?

Ils nous font une mise en contexte, ensuite on va s’asseoir, puis ils nous expliquent s’il y a un entracte ou non, puis après ils écoutent nos attentes. Je ne sais pas si c’est vrai, mais il paraît que les professeurs, quand on fait nos commentaires, ils les envoient au théâtre. Mais je ne sais pas si c’est vrai.

 

Pour Anne Frank, tu es allée voir la pièce avec l’école, c’est ça?

Une fois avec l’école, une fois avec ma mère et ma grand-mère.

 

On va parler un peu de la pièce, tu veux bien? Est-ce que tu connaissais Anne Frank? Tu as lu son journal?

Depuis que je suis bébé! Parce que j’ai lu les livres dès que j’étais enfant. Ma mère étudie dans ça, l’histoire des Juifs, je pense. Depuis que je suis petite, j’ai comme grandi autour de cette histoire-là, j’étais déjà mise en contexte puis je connaissais déjà son histoire. Peut-être que j’en ai comme une plus grande connaissance que des enfants qui vont voir la pièce, mais qui ne savent pas c’est qui et ce qui s’est passé pendant la Deuxième Guerre mondiale. Alors je trouve ça bien. J’ai trois versions du Journal à la maison. Je n’ai pas lu les trois versions au complet. Je lisais un petit bout dans l’un, un petit bout dans l’autre, puis j’ai fait des présentations sur Anne Frank et sur le Deuxième Guerre mondiale dans des écoles différentes. Je prenais beaucoup de mes informations là-dedans. J’aime mieux lire ce livre comme un document. Pas comme lire une page à la fois, j’aime ça fouiller partout.

 

Tu veux dire que tu n’es pas obligée de lire du début à la fin d’un coup?

Il y a du monde qui aime mieux ça. Moi j’aime ça genre faire comme un document : aller chercher mes informations, savoir par exemple que sa sœur, Margo, elle jouait au tennis et des trucs comme ça. Elle écrit dans un journal que son père lui a offert pour sa fête de 13 ans ou 14 ans. Elle s’est mise à écrire un peu avant la guerre, mais plus quand elle était dans une cave avec une autre famille. Anne Frank c’est une jeune fille, qui a une famille. Quand la guerre arrive, ils commencent toutes les coupures. Les Juifs ne peuvent plus prendre l’autobus, ne peuvent plus marcher après telle heure dehors. Ils commencent à entendre des légendes, que les camions des nazis viennent chercher les Juifs pour les emmener dans des camps où ils vont mourir. Les nazis leur faisaient croire qu’ils allaient être en sécurité dans les camps, qu’ils allaient juste travailler un peu pour que la guerre se finisse. Mais non là! Mais la famille a déménagé chez leur amie secrétaire de l’industrie de confiture où le père travaillait. La secrétaire les a accueillie chez eux. Ils ont commencé à vivre là, c’était vraiment, vraiment petit, et une autre famille de leurs amis est venue habiter avec eux. Je ne me souviens plus de leurs noms, c’est vraiment des noms compliqués mais c’est des beaux noms… Ils étaient vraiment beaucoup là, la famille d’Anne Frank qui était quatre, et eux qui étaient trois. En tout, ils étaient sept dans un petit grenier à deux chambres. Est-ce que je dis la fin? Comment ils sont… Quelqu’un les a dénoncé, ils n’ont jamais su… Ils ont été pris dans le grenier et les nazis les ont emmenés. La mère de l’autre famille est morte dans le train pour aller à Auschwitz. Un garçon est mort de malnutrition. Margot Frank est morte du typhus. Anne Frank est morte du typhus quatre jours après, elle a succombé… Trois mois plus tard c’était la fin de la guerre, la Libération. Le père d’Anne Frank, je ne sais pas de quoi il est mort, mais il est mort après la guerre.

 

On a retrouvé son journal?

Un maire ou un président avait promis qu’après la guerre il allait récupérer toutes les archives, puis le père a donné le journal d’Anne Frank à ces gens-là. Ils l’ont publié en plein de langues. Il y a plein d’autres journaux d’enfants et d’adultes qui ont été publiés, mais ils ne sont pas très connus. Ils méritent d’être connus aussi.

 

Est-ce que tu sais pourquoi c’est celui-là qu’on connaît et pas les autres?

Je pense parce qu’il y a eu plus de marketing autour et aussi parce que c’était une jeune fille de 13 ans, qui a vécu avec deux familles, qui était très appréciée et qui menait une bonne vie.

 

Et pourquoi penses-tu que c’est important de lire ce type de journal?

Je trouve que Anne Frank a vécu une chose, mais sûrement que d’autres personnes ont vécu différentes choses. Des gens dans des camps de concentration ont écrit des journaux, ça s’est retrouvé… Anne Frank, son journal s’arrête au moment où elle va dans le camp de concentration. Elle a caché son journal. Plein de monde ont fait des recherches, son père a témoigné et tout ça. On a su… mais je pense qu’on ne sait pas vraiment ce qui s’est passé. On peut regarder des documentaires sur des gens qui ont survécu, qui ont leur numéro tatoué, des anciens qui sont allés dans les camps de concentration, mais c’est autre chose de le raconter quand tu es plus vieux que de le raconter quand tu es dans le truc. C’est comme une autre vision des choses et je pense que ça aiderait les gens à comprendre si on lisait ces journaux-là.

 

Pour comprendre ce qui s’est passé?

Ouais… D’après moi, ce devait être autre chose complètement à l’intérieur et à l’extérieur des camps de concentration. Quand tu étais à l’extérieur, personne ne savait ce qui se passait à l’intérieur. Des fois, il y avait des rescapés qui venaient raconter, mais c’étaient comme des légendes… Les gens ne croyaient pas tout à ça, ils ne croyaient pas nécessairement tout le monde, même si le monde avait les cheveux rasés et leur numéro tatoué. Les gens ne se faisaient pas vraiment confiance, parce que le monde dénonçait pour pas qu’on les dénonce, donc c’était vraiment un univers tendu. Moi, je pense qu’on ne pourra jamais savoir ce que c’était vraiment, parce qu’on n’est jamais allé dans cette époque, on n’a jamais vécu ça, alors personne ne peut affirmer connaître le climat au complet. C’est sûr, tout le monde pense que c’était tendu parce que des anciens l’ont dit, parce qu’il fallait que tout le monde te fasse confiance et que tout le monde t’aime, sinon tu risquais de te faire dénoncer par quelqu’un. Si tu avais quelqu’un dans ta maison, tu pouvais te faire emmener. Il y avait des châtiments, comme si tu gardais un Juif tu pouvais te faire abattre sur le coup. S’ils le découvraient, le Juif se faisait emmener dans les camps de concentration. Il pouvait y mourir du typhus, de malnutrition, du trop de travail, tu pouvais mourir aussi dans des chambres à gaz avec beaucoup de monde.

 

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Le Journal d’Anne Frank au TNM.

Qu’est-ce que tu penses de cette pièce du Journal d’Anne Frank que tu es allée voir au TNM?

C’est beaucoup changé. On voit bien la vision d’Anne Frank dans le journal. Dans la pièce aussi, mais… C’est vraiment différent parce qu’ils ont dû adapter le journal pour en faire un texte de théâtre. Elle ne pouvait pas être la seule à parler, ils ont dû faire des répliques pour les autres membres de la famille. Ils étaient huit, en fait, parce qu’un dentiste est venu habiter avec eux.

 

Ce que tu me dis, c’est que dans la pièce ils ont inventé des répliques? Qu’est-ce qu’on y voit?

Il y a plein de scènes qu’Anne Frank décrivait dans son livre, mais elle n’y disait pas toutes les répliques, donc ils ont dû les inventer en fonction de ce qu’elle disait. La pièce commence après la guerre, avec le père qui la cherche sur les quais après la Libération. Il apprend que sa fille est morte trois mois plus tôt, donc il a un gros choc. La secrétaire a découvert le journal d’Anne Frank dans le grenier et elle l’a donné à son père. Quand il le lit, on voit les scènes. Parfois il arrête de lire et c’est la scène qui se déroule puis on les entend parler. Des fois on voit juste Anne Frank qui parle au public, en nous disant ce qu’elle dit dans son livre pour vrai. C’est vraiment bon! C’est une bonne mise en scène.

 

Comment est construite la scène? C’est le grenier ou sa chambre?

Il y avait un bureau qui sortait de la scène, avec un petit escalier, et un étage en arrière, c’était le grenier. Il y avait un défaut dans la scène, parce que normalement, ils habitaient dans un tout petit, tout petit endroit, vraiment tout petit. Là c’était vraiment vaste [bras ouverts] et ça donnait vraiment l’impression qu’ils avaient de l’espace. C’est sûr que sur une scène, il faut utiliser l’espace, mais là c’était trop, trop, trop d’espace. Ce n’était pas adapté pour la sorte de pièce. C’est un peu moins intéressant. Il y avait des portes et des paravents pour montrer que c’était là, les chambres, mais… Les comédiens se déplaçaient tout le temps, alors des fois c’était la chambre, des fois c’était la cuisine. Ça avait l’air trop grand, c’était un peu agaçant.

 

Est-ce que tu penses qu’ils auraient pu faire en sorte que ça ait l’air plus petit?

Oui! Parce que la mise en scène était bonne, mais la scène était trop vaste. Les comédiens auraient pu toujours être dans leur corps, repliés sur soi, toujours se sentir vraiment mal, mais là ils prenaient le temps, ils faisaient des grands mouvements. Ils auraient pu aussi rétrécir l’espace de scène, les déplacements auraient pu être plus durs pour les acteurs, plus réalistes. Mais tu sais, en même temps, c’est une pièce, ce n’est pas non plus la réalité. Mais ça, c’était un défaut.

 

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Entrée de l’annexe.

Pourquoi tu dis que c’est un défaut?

Parce que les gens qui ne connaissent pas l’histoire, qui ne savent pas comment c’était dans l’annexe – c’est comme ça que s’appelait le grenier –, comme ils ne savaient pas, ça ne dérangeait pas. Mais pour des gens comme moi qui connaissent l’histoire, on sait clairement que c’était petit et c’est dérangeant. Tu écoutes moins, tu es moins concentré.

 

Est-ce que tu crois que, pour les gens qui ne connaissent pas l’histoire, ça aurait été mieux de comprendre que c’était tout petit, l’annexe?

Ça le dit souvent, c’est juste dérangeant pour ceux qui connaissent la pensée d’Anne Frank, comment c’était petit, comment c’était vraiment dur de vivre là-dedans. Dans le journal, ça dit souvent qu’ils sont affamés et qu’ils n’ont pas beaucoup de nourriture. Dans la pièce aussi, mais à des moments, la secrétaire arrive avec des gros sacs de patates, de choux, elle les met là et elle dit « tenez! ». Dans ma tête, ce n’est pas représentatif d’Anne Frank. Je trouve que ça salie un peu cette histoire-là. C’est certain qu’Anne Frank avait de l’humour, mais dans la pièce il y a trop, trop d’humour et à peine des moments tristes, où les gens pensent à ce qui se passe à l’extérieur de l’annexe. C’est dérangeant. Pour des gens qui connaissent cette histoire-là, c’est vraiment irréaliste et je trouve que ça salie un peu l’histoire. Je ne trouve pas ça assez réaliste. Je trouve que ce n’est pas respectueux envers de ces gens-là, parce que c’est, tout au long, joyeux tout le temps. Bien sûr qu’ils essayaient d’être joyeux pour se changer les idées, mais là dans la pièce, c’était comme… trop. C’était un peu exagéré. Des fois tu décrochais un peu, parce que trop de blagues, trop d’humour. Ils avaient tous l’air aisés, un peu comme si « ah, il ne se passe rien à l’extérieur », alors qu’ils étaient tous au courant.

 

Mais dans l’histoire, les gens dans l’annexe ne savaient peut-être pas qu’il y avait des camps de concentration?

Oui mais ils savaient qu’il se passait quelque chose à l’extérieur, ils avaient entendu des « légendes ». Anne Frank avait beaucoup d’humour, mais elle dit dans le livre qu’elle savait, elle l’avait cru, elle avait entendu, elle savait. Elle était sûr que c’était vrai le truc des gaz, des douches à gaz. Le monde n’y croyait pas, sa famille n’y croyait pas, ils étaient comme « mais non, ils ne nous feront jamais ça là, c’est trop cruel gazer du monde ». Elle, elle disait « non, non, non, ils sont capables ». Mais dans la pièce, il y a trop d’humour, c’est ça le problème.

 

Même s’ils ne savaient pas qu’il y avait des chambres à gaz, c’était quand même la guerre. Ce n’était pas joyeux! Si je te comprends bien, il y a avait une grande différence entre l’ambiance dans le livre et l’ambiance dans la pièce.

Oui c’est ça. Dans l’annexe, ils écoutaient la radio en famille, ils espéraient tout le temps la Libération et l’arrivée des Anglais. Il n’y avait pas assez de moments comme ça, il y avait trop de moments de rigolade, où tout le monde fêtent. Il y a des moments, où ils fêtaient et se disaient « ah, on s’imagine que l’eau, c’est du champagne ». Tout de suite après ils se mettaient à rire, ils étaient comme : « Ah! les Anglais arrivent! » Mais tu sais, non c’est encore en 43, deux ans avant… Ils savaient, la secrétaire leur disait ce qui se passait à l’extérieur.

 

La secrétaire pouvait sortir de l’annexe?

La secrétaire n’était pas juive. Elle pouvait circuler, elle allait chercher au marché pour pas cher des fruits et légumes. Pas des fruits, juste des légumes, des patates, des choux, je pense. Elle leur disait. Ils savaient, mais ça ne prend pas ça au sérieux dans la pièce. C’est un peu dérangeant.

 

Penses-tu qu’ils auraient pu faire mieux?

Non. Parce que c’était déjà vraiment compliqué comme histoire. Le jeu est très compliqué – ils ont pris des bons acteurs, mais d’autres personnes auraient pu faire mieux. C’est dur interpréter ça pour que ce soit réaliste et bien fait. Je ne peux pas dire qu’ils auraient fait mieux. C’est trop sensible comme question pour donner un avis. Dans ma tête non, c’est trop sensible en logique. La mise en scène aurait été vraiment intense, il aurait fallu deux ans de plus pour faire ça. Mais c’était comme pour le 75e anniversaire de la fin de la guerre, il me semble? Ils n’avaient pas le temps… Pour le temps qu’ils avaient, c’était vraiment bien.

 

Est-ce que tu penses que c’est un peu la faute au théâtre comme forme d’art? Je veux dire par là, est-ce que tu penses que le cinéma, par exemple, serait mieux à même de raconter ce type d’histoire?

Je pense que le cinéma est mieux capable, mais c’est qu’au théâtre c’est live… Il n’y a pas de coupure. Il y a des éclairages, mais c’est plus sensible, le théâtre. C’est live, tu n’as pas de reprise. Si tu le moffes une fois, tu l’as moffé point final, et tu continues. Dans le cinéma ils peuvent capturer, avec… plus de sons, plus d’éclairages, ils peuvent aussi faire plus de changements de costumes – là, Anne Frank est tout le temps là, donc elle ne peut pas changer de costume.

 

Alors dans le contexte du théâtre, tu ne penses pas qu’ils auraient pu faire mieux, vu toutes ces contraintes.

C’est que c’est beaucoup plus dur.

 

Et si le texte ou la mise en scène avait été différent?

Non, parce que si la mise en scène avait été différente et plus petite dans l’espace, ça aurait été plus dur. Ça aurait peut-être été moins bon. Le texte était… Moi j’aurais eu de la misère à le mémoriser. C’est vraiment une bonne pièce pour le théâtre. Je pense que ça compte. Mais il y a des pièces que j’ai vues, faites par mon école, que je trouvais vachement mieux. Les pièces qui sont passées dans l’histoire de Robert-Gravel, c’était des chefs-d’œuvre.

 

Est-ce que tu penses que ça fait un bon travail pour raconter l’histoire d’Anne Frank aux gens qui n’avaient pas lu le journal?

Ouais… Mais ils vont prendre l’histoire dans le mauvais sens. Ils vont apprendre cette histoire comme si tout le monde était joyeux, comme si tout le monde avait un sens de l’humour, comme si tout le monde avait de l’espoir. Mais non là! C’est ça qui est un défaut. C’est dommage pour les gens parce qu’ils vont dire « ah! j’ai vu la pièce, je n’ai plus besoin de lire le livre », tu sais, « c’est la même chose, c’est sûr c’est la bonne source d’information ». Mais non là, la seule source fiable, c’est vraiment son livre.

 

Alors est-ce que tu recommandes aux gens de lire le livre, même s’ils ont vu la pièce?

Je dis : lisez le livre avant de voir la pièce, comme, ce sera un petit peu un massacre du livre, mais pas un massacre extrême… Si ton budget est mieux adapté pour un livre, va pour le livre. Si t’as un budget pour la pièce, va pour la pièce, mais tout de suite après achète le livre et lis-le.

 

Tu es allée voir la pièce deux fois. Une fois avec l’école et une avec ta mère et ta grand-mère. Est-ce que vous en avez débattu à l’école?

Oui, mais les autres trouvaient ça tout bien, à part moi.

 

Est-ce que les autres avaient lu le journal?

Certains oui, mais ils ne prenaient pas ça au sérieux. Pour eux c’était un roman comme un autre, ils trouvaient ça vraiment bon comme histoire, mais ils parlaient de ça comme si c’était une histoire inventée!

 

Tu penses qu’ils n’ont pas saisi le contexte, que c’était une histoire vécue? Est-ce que tu la leur as racontée?

Oui, mais je ne voulais pas tout raconter parce que je préfère que le monde… Ce n’est pas le même message si tu apprends les choses par toi-même, en lisant le livre sérieusement, que si tu connais l’histoire par quelqu’un d’autre.

 

Est-ce que vous en avez parlé la deuxième fois où tu es allée avec ta mère et ta grand-mère? Est-ce qu’elles avaient aimé la pièce?

J’en ai parlé dans l’auto avec ma mère. Moi un moment donné, je pleurais parce qu’il y a avait une scène que je trouvais émouvante. Mais ma mère, elle n’a pas pleuré, elle n’a pas été touchée par la pièce. Moi c’est juste une scène et c’est parce que c’est vraiment bon à la fin, comment ils disent qu’ils sont morts. Le père est là, en fait ils descendent tous l’escalier et ils ont tous les mains en l’air avec leur manteau et l’étoile de David. Ils ont les mains en l’air. Le père les nomme un par un et dit leur mort, comment ils sont morts. En dessous de la grosse scène, il y a un espace avec des lumières rouges, et quand leur père dit leur mort, ils arrivent, ils arrachent l’étoile de David de leur manteau, ils la lancent en avant puis ils partent en dessous de la scène. C’est ce moment là, il y a de la bonne musique. Un compositeur a fait la musique pour ce truc là, et elle est vraiment bonne! À la fin, ils reviennent tous mettre leurs mains comme si c’était des grillages de camp de concentration, leurs mains qui bougent sur les grillages en dessous de la scène, et ça ressemble vraiment aux photos du camp d’Auschwitz.

 

Donc c’était émouvant!

Une bonne fin.

 

KeithKouna-leVoyagedHiver-Carré

Le voyage d’hiver de Keith Kouna.

Dans la même semaine ou presque, tu es allée voir une autre adaptation au théâtre. Tu es allée voir « Voyage d’hiver » de Keith Kouna le 7 février?

Oui!

 

Ça aussi, c’est une adaptation d’une œuvre ancienne. « Voyage d’hiver » c’est une adaptation de Schubert, c’est de la musique et des poèmes qui ont été écrits en Allemagne ou en Autriche. C’est une adaptation vraiment libre.

Je pense qu’il en a inventé aussi, Keith Kouna, je ne sais pas… Mais c’était vraiment génial! Ça, c’était vraiment, vraiment génial. Moi j’ai pleuré à pleins de moments – c’était vraiment génial parce qu’il y avait de la danse contemporaine, et tous les textes étaient vraiment beaux. Il y a avait une touche d’humour à des moments. Il y avait un orchestre, des pianos, une batterie. C’était vraiment intéressant parce qu’il y avait le jeu du chanteur, il y avait des textes vraiment drôles, des textes vraiment tristes, il était tout le temps dans son personnage. La mise en scène était incroyable; il y avait un frigo complètement détruit qui était là, dedans il y avait tout le temps des bières. Il y avait aussi une trappe en dessous. Le monde pouvait entrer dans le frigo. La scène était en pente vers le public et il y avait un lit, un petit bureau avec une petite lampe. Tu sais un petit bureau où il faut que tu sois à genoux. Trente centimètres de hauteur. Il avait son cahier et son crayon. Sur le côté de la scène, il y avait des longs bambous. C’était vraiment intéressant parce que des fois, quand il ouvrait le frigo, il y avait de la fumée. Il avait son manteau, ses bottes sur scène. C’était vraiment incroyable. Surtout les textes, qui étaient vraiment, vraiment beaux. Puis il y avait une danseuse contemporaine qui était là presque tout le temps avec lui. Il y avait des choristes en arrière qui arrivaient, aucun rapport, on ne savait pas, on ne s’y attendait pas. Fait que c’était vraiment drôle. C’était un des meilleurs spectacles que j’ai vus.

 

École Saint-Louis 1

École Robert-Gravel, entrée des artistes.

Meilleur qu’Anne Frank au TNM?

Bien… J’aime beaucoup Anne Frank, mais je n’ai pas vraiment aimé la façon dont ils ont pris l’histoire d’Anne Frank. Alors oui, je trouvais ça meilleur. Mais ça ne battra jamais la pièce que mon frère a joué, Vol au dessus d’un nid de coucou. Ça, c’était incroyable, c’est une des pièces dont je parlais tout à l’heure. Et aussi une autre pièce qui s’appelle Pacamambo. C’est une pièce incroyable! Il faut lire ces textes parce que c’est vraiment bon.

 

Alors au fond, dans la pièce d’Anne Frank, c’est ce qui a été fait avec l’histoire qui t’as dérangé?

Comment ça n’a pas été pris au sérieux… J’ai l’impression que quand ils ont écrit les textes pour le théâtre, ils se sont trop laissés aller.

 

Est-ce que tu as lu des critiques, est-ce que tu as entendu d’autres critiques, dans le journal ou sur internet?

Oui mais tout était positif. Je sais que ça va souvent être positif[1].

 

Pourquoi?

Sûrement parce que c’est dans le grand théâtre, le Théâtre du Nouveau Monde, le TNM. Quand tu sors de la pièce à la fin, ils demandaient des notes. Tout le monde mettait quatre. Quatre bonhommes c’était le summum, un bonhomme c’était le moins. Tout le monde mettait quatre bonhommes, sans hésiter. Je pense que tout le monde a aimé ça. Tu sais, tout le monde pense que tout le monde connaît Anne Frank, mais le monde la connaissent de nom, sûrement, mais très peu de personnes lisent son livre. Même si c’est un des livres les plus vendus au monde, il y a beaucoup de monde qui l’achètent et qui le laissent sur le bord d’un bureau.

 

Est-ce qu’il y aurait eu des façons de faire afin que les gens comprennent mieux l’histoire, ou en fait il s’agit vraiment de lire le livre?

Ils auraient pu faire ça plus dramatique. Mais c’est parce que, dans le théâtre, quand ça arrive pour être plus dramatique, des fois, c’est trop dramatique pour l’histoire.

 

Moi ça me donne le goût de lire le livre!

Lis-le!

 

As-tu quelque chose à ajouter sur la pièce?

J’ai comme tout dit… Allez à Robert-Gravel, allez au théâtre!

 


 

Note de l’édition

[1] Pour une idée de la couverture et de la critique médiatique de la pièce du TNM, voir « Le Journal d’Anne Frank présenté au TNM » (Radio-Canada), « Le Journal d’Anne Frank au TNM » (Bible urbaine), « Anne Frank ou le culte de la joie » (Le Devoir), « Le Journal d’Anne Frank » (Sors-tu?).

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Lettre à Guy Laliberté

Par Sarah Berthiaume, présentée lors de la kermesse du OFFTA sous le thème « être riche », le 14 mai 2015 aux Jardins Gamelin.

Montréal, le 14 mai 2015

 

Cher Guy Laliberté,

 

Je t’envoie cette lettre roulée dans une bouteille de liqueur, en espérant que la houle du Pacifique, par je ne sais quel miracle, l’amènera jusqu’à toi. Je sais qu’elle a sans doute plus de chance de finir dans l’estomac d’une baleine ou d’aller grossir le septième continent de plastique, mais je prends quand même une chance parce que ce que j’ai à te dire est important.

Sache d’abord que je ne suis pas ta plus grande fan. Je peux même dire que je questionne chacun des éléments qui jalonnent ton parcours et qui font de toi le multimilliardaire que tu es.

Ta grosse baraque et tes terrains de tennis flanqués au beau milieu du parc national du mont Saint-Bruno où j’allais marcher, adolescente.

Tes partys légendaires de la F1, genre de délires orgiaques avec, entre autres fantaisies, des filles livrées comme des pizzas pour satisfaire les plus gourmands de tes invités.

Le cash de ton cirque dans les paradis fiscaux du Luxembourg.

Ton apolitisme décomplexé. Tes déclarations chocs: « Je n’ai jamais voté de ma vie, sauf pour moi-même! » « Je suis citoyen de la planète! »

Et ton fameux voyage dans l’espace, qui est, on peut se le dire, un gros fantasme mégalomane patiné en entreprise humanitaire. Aller se crosser dans l’espace est une chose. Prétendre le faire pour sensibiliser les gens à la saine gestion de l’eau potable en est une autre.

Bref, toutes ces petites choses qui faisaient grandir mon mépris pour toi n’étaient qu’un avant-goût de ce que j’allais ressentir en lisant cet entrefilet dans le journal, un beau jour de 2012 :

laliberteGuy Laliberté, disait l’article, a acheté une petite île à l’est de Tahiti, en Polynésie française. Baptisée Nukutepipi, l’île sera transformée en refuge sécuritaire pour lui, sa famille et ses amis. « À cause de tout ce qui se passe dans le monde, je me suis dit que ça pourrait peut-être être l’endroit –si jamais – il y a une épidémie, une guerre globale, où je puisse emmener ceux que j’aime, ma famille »

Je te savais déjà pas trop porté sur le collectif. Mais là, franchement, c’est à un autre niveau.

Comprends-moi bien : ça n’est pas tant le fait que tu achètes une île qui me fâche. Tu n’es ni le premier, ni le dernier, à faire ça. À pousser la logique débile qui veut que l’argent permette de tout acheter, même un bout d’océan, de terre, avec ses arbres, ses fleurs, ses animaux, qui, après tout, n’appartiennent à personne et donc ne sont pas à vendre.

Non, c’est ta logique survivaliste qui m’écœure.

Rien ne me déprime plus que cette manière que tu as de t’extraire du monde comme si, déjà, tout était voué à l’échec. Comme s’il ne valait même pas la peine d’essayer de faire quelque chose, pour ne pas que cette guerre globale ou cette épidémie dont tu parles, survienne. Ni voter, ni militer, ni réfléchir, ni investir dans quoi que ce soit d’autre que toi-même. Comme si tu avais pilé assez de cash pour, en fin de compte, ne plus appartenir à ça. Ne plus dépendre de ça. Ne plus faire partie de la société.

Comme si finalement, tu étais assez riche pour être au-dessus de la vie.

Et tu en rajoutes une couche en soulignant que sur ton île, « tout sera entièrement écologique ».

C’est vraiment rassurant de savoir que lorsque la planète sera déchirée par une guerre globale ou que tout le monde sera contaminé par une mutation de l’Ebola, ton empreinte écologique sera maintenue à zéro, grâce à ton vermicompost et à tes panneaux solaires.

Tout le monde peut crever! Toi et ton nombril, au moins, aurez la conscience tranquille.

Et le plus beau, c’est que malgré toute la complaisance et la supériorité dont tu fais preuve, tu réussis quand même à être un « modèle de réussite québécoise » et à susciter l’admiration, voire la sympathie. Non seulement tu repousses les limites de la décence en justifiant chacune des manifestations ostentatoires de ton indécente richesse par un prétexte humanitaire à cinq cennes, mais en plus, tu incarnes quelque chose comme une fierté nationale.

Vraiment, c’est malhonnête. Vraiment, ça m’écœure.

Mais je t’écris quand même, parce que je dois parler de la richesse et que tu m’apparais comme quelqu’un avec qui il est bon de régler des comptes.

Je ne te servirai pas des maximes hippies « d’argent qui ne fait pas le bonheur ». Je ne suis pas naïve à ce point. Je sais bien, que cet argent fait ton bonheur à toi. Mais cet argent, pour moi, n’est pas de la richesse. C’est un magot. Un pactole. Un gros sac en jute avec un signe de piastre dessus. Une montagne d’or sur lequel tu es assis et dont tu fais profiter ta cour. Tu es un genre de néo-Séraphin bling bling (Tu seras content, d’ailleurs, d’apprendre qu’ils sont en train d’en tourner le 60e remake qui devrait sortir l’hiver prochain sur les ondes de Radio-Can.)

Ce qui m’apparaît en t’écrivant cette lettre, c’est que si l’argent donne du pouvoir et de la liberté, la richesse, elle, devrait s’inscrire dans quelque chose de plus large et de collectif. Ainsi, nous ne devrions pouvoir dire que nous sommes riches que si nous sommes ensemble.

Et quand je parle d’être ensemble, je ne parle pas seulement d’être avec notre famille et nos amis. Je ne parle pas de profiter en gang d’un tout inclus à l’écart du monde où on peut siroter des pina colada bio-équitables. Je parle d’être ensemble comme peuple, comme collectivité, comme société.

Je parle d’unir nos forces pour construire quelque chose. Quelque chose comme un projet dans lequel on pourrait se reconnaître et qui donnerait aux gens l’envie de participer. Pas d’aller se crisser sur une île déserte avec des panneaux solaires.

Je parle de contribuer. D’y mettre un peu du sien. À la mesure de ses moyens.

Ce que, visiblement, tu n’as pas du tout l’intention de faire.

Donc sur ce, Guy, je te souhaite de profiter de ton île, et pourquoi pas, de pogner un crisse de gros coup de soleil sur le coco.

Bien à toi,

 

Sarah Berthiaume

 

Sarah Berthiaume est comédienne, elle est aussi l’auteure des pièces Disparitions (Dramaturgies en Dialogue 2009, Théâtre du Double signe de Sherbrooke 2012), Villes Mortes (salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui 2011, finaliste pour le prix Michel Tremblay 2011), P@ndora (production du Youtheatre, printemps 2012) et Les Orphelins de Madrid (production du Petit Théâtre du Nord, été 2012). Sa pièce Yukonstyle a été présentée en France pour la première fois en lecture à Limoges, sous la direction d’Armel Roussel, dans le cadre de l’Imparfait du Présent, lors du Festival des Francophonies 2011, et reprise au Théâtre du Rond-Point à Paris en février 2012.

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Être riche

Par Dalie Giroux, philosophe en résidence au OFFTA

Texte rédigé dans le cadre d’une résidence au OFFTA autour du thème du festival – un débat aura lieu le 14 mai à l’occasion du lancement de la programmation.

kermesseQuand j’entends « être riche », il y a toujours cette maxime un peu plate qui me vient en tête : cultiver l’être plutôt que l’avoir. Être riche alors voudrait ne pas vouloir dire « avoir », mais dire « être » – et ainsi on pourra se dire riche sans avoir une cenne. Mais c’est une morale frugale, peut-être celle de ceux qui aimeraient donc, finalement, avoir, et qui se fortifient par dépit d’être et de ne pas avoir. Notre cher ressentiment. C’est sans doute une maxime à la frontière du catholicisme et du new age – certainement pas de notre temps, certainement pas à cette époque-ci – où l’on cherche plutôt une forme de vie qui déchire le réel (miam). De toute façon, l’être se vend comme n’importe quel avoir, et donc on s’en torche.

Il y a l’autre côté de cette même médaille, qui dit que c’est beau l’argent, que c’est noble d’être riche, qui dit même qu’il faut être riche, qu’il faut créer de la richesse, et qu’en étant riche on contribue au bien-être de l’humanité. Selon cette vision, les riches font vivre les autres, les caves qui ne sont pas capables de créer leur propre emploi. Ricardo Larrivée qui pleurniche à la télé : « Au Québec, nous n’aimons pas l’argent, nous nous méfions des gens qui font de l’argent, nous n’aimons pas nos entrepreneurs. » Canoë qui me dit : « Vous voulez être riche? Quittez votre emploi! » Le héros culturel, l’être moral par excellence, c’est le riche. Mentalité esclavagiste, s’il en est. Cela ne nous intéresse guère. Nous ne voulons pas choisir d’être maître ou esclave, nous ne voulons pas jouer à 50 Shades of Grey – fuck les gros males européens friqués du XVIIIe siècle qui se sont inventés une universalité juste pour eux et dont les descendants nous racontent qu’on est trop pauvres pour être égaux, et qui nous racontent qu’on aime ça se faire taper les fesses.

Il y a aussi dans l’idée d’être riche une sorte d’affirmation : ben c’est ça, finalement, on est riche. On l’est! Christian Bégin fait une crise à Bazzo.tv : « Mais arrêtez de nous dire qu’il n’y a pas d’argent – il n’y a jamais eu autant d’argent dans le monde, on n’a jamais été aussi riche qu’aujourd’hui. » Il s’agirait d’affirmer ce qui est : la richesse réelle, comptable, de l’humanité. Tout ce qu’il y a qu’il n’y avait pas avant, tout ce qui apparaît, le paysage qui évolue, les inventions, les nouveautés, la surproduction de tout, l’argent virtuel, notre connectivité, l’art, la vitesse, toute, toute, toute. Riches de marchandises, c’est déjà une chose que l’on peut voir même si la célébration des bébelles et du progrès nous laisse un peu sur notre faim – le moderne, c’est surtout un beau souvenir pour ma grand-mère, qui trouvait avec raison que la machine à laver était une révolution du quotidien. Ça reste un bon argument didactique pour exiger des programmes sociaux, de l’aide à la culture, du chauffage pas cher, pis la paix dans le potte pour les pauvres. Ben correct. Mais c’est toujours ben pas ça « être riche » : prendre l’avion, avoir un téléphone de 700$ dans sa poche, des belles tours à condo, des jets privés, des collections de chaussures, du linge de saison. Moi, en tous cas, ça me gêne de penser que c’est riche d’être affublé de cette vie-là –qui n’a jamais fait l’objet d’un choix, d’un goût politique, d’une idée de justice, d’une décision, d’un projet.

La version contemplative ou hippie d’être riche, elle, n’est pas pour tous, et comporte sa dose de providence un peu difficile à avaler pour les renégats de notre génération, mais elle dit au moins : c’est-tu beau ce qu’il y a, parce que c’est, parce que c’est là, et on en jouit, infiniment, et que cela nous est donné sans rien demander en retour – tout ce qu’il y a était là avant nous et sera là après, nous arrivons dans le monde, et nous sommes riches de ce monde, sans même n’en avoir rien fait. L’aubaine d’être sur terre, en quelque sorte. Un aphorisme de Fernando Pessoa dit tout, et nous apaise, et nous fait sentir riche (mais aussi peut-être plutôt faible que riche, c’est le principal problème de cette approche) : « Un homme peut, s’il est vraiment sage, jouir, sur une chaise, de tout le spectacle du monde, sans savoir lire, sans parler à personne, en n’utilisant que ses sens, à la condition que son âme ne soit jamais triste. »

Une version athée de cette idée de la richesse du monde et de notre participation à celle-ci par le seul fait d’exister, nous fait entrevoir ceci que nous sommes riches de ce qui est possible. Chaque moment, chaque action, chaque situation est toujours gorgée de toutes les possibilités – agir n’est pas seulement le fait plate de « faire des choix », comme dans « tu as fait des choix », ou « assume tes choix », ou « j’ai fait le mauvais choix ». Seule la culpabilité empêche de voir. Agir, c’est se mettre la face dans le plat de bonbon, mordre dans tout, prendre la plus grosse bouchée qu’on peut – advienne que pourra. Agir c’est se repaître du monde dans l’activation des possibles indéfinis et infinis qu’il recèle. C’est pas bête. C’est encourageant. Mais n’est-ce pas aussi épeurant, de penser que l’on peut jouir de tout? Le grand potlatch est porteur à notre époque d’acier et d’écritures électroniques de grandes destructions.

La version punk de la richesse est pas si pire non plus. Ça nous dit quelque chose comme : on a le droit de tout faire, et on a la capacité de le faire soi-même. Fais tes choses, n’attends pas de recevoir de la formation, ne t’achète pas de diplômes, ne fait pas une carrière – il n’y a pas de médiations institutionnelles qui tienne entre nous et la jouissance de la richesse de tout. Tout peut s’apprendre, tout se pratique, tout se donne pour autant qu’on suscite la rencontre avec tout. Parce qu’on est riche de tout son temps. Le « do it yourself » implique un gros décrochage du besoin de reconnaissance sociale (le gros moteur pétaradant de l’histoire selon Hegel), ça demande une certaine modestie : tes affaires risquent de faire amateur, tu vas être riche, mais ça paraitra pas. C’est dur ça. Affaire de style aussi sans doute. C’est quand même rassurant de savoir, après tout, que si on voulait être riche, on pourrait.

Nous arrivons ainsi à la proposition communiste contemporaine – qui est une proposition ontologique plutôt que politique. Elle nous parle de ce que Christian Bégin montre à Philippe Couillard par la fenêtre de l’avion, mais en version sociale : toute cette richesse qui est là, elle est le fruit d’une nécessaire coopération générale entre les humains. C’est la forme matérialisée de l’intelligence collective. Elle nous dit : on peut tout faire, d’ailleurs on l’a fait et on continue de le faire, et en plus, imagine, tout ça est à nous tous, à n’importe qui, parce que tout ça est le fruit de la coopération humaine, c’est notre affaire, ensemble. Tout ce qu’il nous reste à faire, pour être riche, c’est de savoir ça – que tout est à nous. Grosse séduction, gros démons.

Il y a même une version libérale de ce communisme ontologique, qui évoque quelque chose comme une possession mutuelle de tous par tous, possession qui fait cette interaction et cette production diverse et variée que nous appelons, faute d’une meilleure intelligence des choses, société. On en appelle alors à une philosophie des possessions, de tout ce qui possède et est possédé, incluant toutes les entités, les animaux, les rêves, les étoiles, les bactéries, les souvenirs, la violence et le plaisir, l’art, les amis, les bagnoles et les autres, et qui fait la trame de la vie commune. Être riche en possessions croisées, dès lors. Posséder et être possédé, de manière infinie et indéfiniment variée. Un monde qui s’ouvre à l’imagination politique.

 

 

Au final, j’aimerais dire qu’être riche, c’est, ou ça doit être quelque chose qu’on active. Qu’on activerait. Parce que l’ambiance existentielle (sans parler de l’économie) est plutôt à la pauvreté – ne pas savoir, ne pas valoir, ne pas être au top, se battre pour être le meilleur, gagner, décrocher, survivre, se dépasser, changer, s’améliorer, trouver les autres plus talentueux que nous, cacher ses échecs, se blanchir les dents, avoir des dettes, être en retard. Tout ce qu’il nous manque – cela semble infini.

Or, activer l’être riche, arrêter la pauvreté (ou la généraliser, si on parle en termes économiques plutôt qu’existentiels), ça implique une prémisse obligatoire, celle de la gratuité de tout – et en conséquence l’impossibilité du manque. C’est la prémisse obligatoire d’un passage à l’acte. Ne manquer de rien, le savoir.

Ma question de philosophe en résidence : est-ce que tout est gratuit? À mon avis, notre être riche, le passage à l’acte, dépend de la réponse que nous donnons à cette question.

Manifestation artistique annuelle créée aux abords du Festival TransAmériques (FTA), le OFFTA tient sa neuvième édition du 27 mai au 4 juin 2015.

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Classé dans Dalie Giroux

Du non-droit de manifester

Par Peggy

Bonjour amies et amis, de près ou de loin,

Je vous fais parvenir cette lettre pour ajouter ma voix à ceux et celles (groupes, personnes, organismes, coalitions, collectifs) qui, depuis longtemps malheureusement, nous parlent de répression et de brutalité policières. Ceux et celles que, pour beaucoup d’entre nous, nous croyons à peine, dont nous diminuons l’ampleur des témoignages, que nous préférons ne pas croire.

L’intimidation, la violence, la brutalité et la répression qu’infligent aujourd’hui les membres de la Police sont bien réelles. Elles sont même banalisées par les discours médiatiques, par le silence de la classe politique au gouvernement; et depuis quelques mois, elles sont devenues systématiques, impunies, ignorées, diminuées, voire encouragées.

Cette année, ce sont les étudiant-e-s dont la parole n’est pas plus considérée que du crottin. Ils et elles ont été traîné-e-s dans la boue en plus d’être totalement et violemment réprimé-e-s. Ce sont les plaintes des groupes communautaires qui sont ignorées. Ce sont les cris et les griefs des citoyen-ne-s et des groupes sociaux de toutes sortes qui sont tout bonnement méprisés et écrasés.

La Police, aujourd’hui, réprime de façon éhontée et systématique, en toute impunité.

Même les nombreux vidéos montrant la brutalité policière qui circulent dans les médias indépendants et sociaux ne freinent pas cette dite Police. Et, de toutes façons, aucun média n’en parle sérieusement, il ne s’agit que de banalisation de l’escalade répressive et autoritaire.

Plus personne aujourd’hui ne s’étonne que ce soient des brigades anti-émeutes (de centaines d’individus) qui interviennent dès le début des rassemblements ou des manifestations. Ne devraient-elles pas justement intervenir en cas d’émeutes?

Je dis « intervenir » mais ce vendredi 1er mai, j’ose dire que les différentes branches policières ont attaqué les rassemblements. Sans raison apparente, sans avertissement, sans annonce, nous nous sommes vu-e-s chargé-e-s par des dizaines d’hommes armurés et armés qui ont eu recours à toutes les manœuvres que permettent leur équipement, leur force et leur nombre.

Les autorités – quelles qu’elles soient – ne voulaient tout simplement pas que des milliers de personnes se rassemblent et manifestent leur mécontentement.

Soyons honnêtes, aujourd’hui, en 2015, au Québec, les policiers battent, cognent, matraquent, poussent, bousculent, brassent, crient, insultent, braquent à bout portant, intimident, répriment, brutalisent, marquent, hurlent, traumatisent, tordent les bras, sprayent du poivre et des lacrymogènes à tout-va, galopent, mordent.

C’est honteux, en plus d’être injuste et injustifié, rageant, fâchant, effrayant, choquant pour bien du monde qui en ont fait les frais ou en ont été témoins.

Voici ce qui m’est arrivé :

4490699178_3349055e0aJe suis partie depuis le rdv de Frontenac, tout se déroule pour le mieux lors de notre trajet par différentes artères pour nous rendre jusqu’au rdv du Square Philips au centre-ville. Arrivé-e-s, au coin des rues Ontario et Saint-Urbain, nous avons été chargé-e-s par des dizaines d’hommes déversés hors de fourgons blancs. Toute la foule (je dirais 300 personnes) a été prise de panique, a commencé à courir en tout sens, a crié, a remonté la rue Saint-Urbain, qui est très étroite et achalandée d’autos. Avec Isabelle et deux amies, pour ne pas être prises dans la foule paniquée, nous nous sommes esquivées et avons pris la ruelle sur notre gauche. Nous avons ralenti, nous avancions avec nos bouteilles d’eau à la main quand cinq hommes (ou six, je ne sais plus vraiment) ont eux aussi choisi la ruelle et nous ont couru après en tapant les boucliers et en criant. Nous avons levé les bras en l’air en criant à notre tour « On n’a rien fait, on n’a rien fait! » Ils se sont rués sur nous en nous poussant avec leur boucliers, en levant la matraque, en nous poussant corps à corps, encore et encore. Une des amies s’est retrouvée projetée contre le mur adjacent. Elle se retourne pour continuer son chemin, ce que les policiers nous criaient de faire tout en nous en empêchant, et l’un d’eux – je le revois très, très nettement – de tout son élan et sa hargne, lui assène un énorme coup violent de matraque dans la fesse. Elle en a eu le souffle et la marche coupés. L’aidant et me retournant, je constate qu’Isabelle a été violemment jetée à terre, elle est sur les genoux, la tête au sol, je me jette sur elle afin d’offrir une protection aux coups qui pourraient venir, on nous pousse encore, on se relève, on tente de s’éloigner, ils sont toujours et encore sur nous, corps à corps à nous brutaliser, ils ne nous laissent pas « bouger ». L’un d’eux, en me marchant sur le pied et à bout portant donc, lève son fusil à bombes lacrymogènes sur moi, pour me menacer encore. Je lui crie de « se calmer », que « ça va pas bien!? » J’ai aussi vu la hargne et le mépris dans ses yeux. Là, ils ont enfin décidé de nous laisser un peu plus tranquilles et de nous laisser prendre nos distances. C’était pour mieux se détourner et se concentrer sur deux autres jeunes gens qui s’étaient cachés sous un porche. Ils sont allés les déloger en les frappant à leur tour.

Merci la Police.

Nous avons été attaquées et molestées (sans aucune mesure avec le contexte) par cinq ou six hommes protégés de casques, protections aux membres, de boucliers et armés de matraques, grands d’au moins 6 pieds, costauds et lourdement équipés. Nous ne représentions aucune menace, nous n’étions ni armées ni cagoulées, en short et tee-shirt, nous n’avons fait aucune provocation, nous marchions pour nous éloigner de la foule, des gaz et de la police, nous faisons 5 pieds 3.

Leur comportement est, en soi, un abus basique : « usage excessif, mauvais ou injustifié », « usage injuste d’un pouvoir ». Ils ont effectivement agi en totale démesure, en total excès, sans justification, de manière totalement disproportionnée avec la situation. C’est honteux. C’est la Police de Montréal aujourd’hui.

Et encore!, nous n’avons eu « que ça » (une fesse blessée (l’amie), des bleus partout (Isabelle), un orteil cassé (moi)), ce qui me fait évidemment penser à tous ceux et toutes celles qui ont été blessé-e-s d’une façon ou d’une autre.

Cette année, la contestation sociale, étudiante ou non!, est totalement réprimée, violentée, matraquée, poivrée, emprisonnée, bafouée, salie et stigmatisée. C’est difficile de l’admettre car nous sommes au Québec, mais la situation aujourd’hui est inquiétante et ne fait qu’empirer.

Ce vendredi 1er mai, les autorités ont cherché à m’effrayer, m’ont intimidée, ont cherché à me faire comprendre à moi et mes ami-e-s que nous n’avions pas notre place dans l’espace public, que nous n’avions pas de parole.

Ça n’aura pas marché, j’ai mal à mon corps et à mon cœur mais ça ne marchera pas. Il faut continuer d’exister, même dans l’adversité.

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Classé dans Peggy

Lettre ouverte au directeur général du Collège Rosemont

Par Michel Seymour, professeur de philosophie à l’Université de Montréal

Le 6 mai 2015

Stéphane Godbout
Directeur général
Collège Rosemont

 

Monsieur Godbout,

J’ai appris dans les journaux que votre collège avait procédé à la suspension de six professeur-e-s.

J’estime que c’est une démarche qui ne se justifie d’aucune façon, quel que soit l’angle d’approche.

Sur le fond, vous comprendrez que les professeur-e-s protestent contre des coupes de 41 millions de dollars au niveau collégial. Vous devriez être à leur côté pour contester ces compressions au lieu de leur imposer des suspensions.

Ensuite, les professeur-e-s ont décidé comme des centaines d’autres organisations au Québec de faire une grève sociale. À ma connaissance, votre collège est le seul endroit où des personnes ont été suspendues pour avoir posé ce geste.

Ensuite, la demande d’injonction demandée par le gouvernement à la dernière minute servait à casser le mouvement d’opposition à sa politique d’austérité. Cette démarche s’inscrit dans un contexte plus large où la contestation et la dissidence sont de plus en plus réprimées.

Une société qui ne tolère plus la contestation et la dissidence est une société autoritaire.

Les directions collégiales et universitaires ont beaucoup à se faire pardonner depuis qu’elles ont appuyé la loi 12 (le projet de loi 78 ) du gouvernement Charest. C’était de l’avis de tous (Ligue des droits et libertés, Commission des droits de la personne, Amnistie internationale, Nations Unies, juristes québécois, Barreau du Québec, etc.) une loi qui brimait le droit à la liberté d’expression, de manifestation et d’association, pour ne pas mentionner en plus l’atteinte à la liberté académique des professeur-e-s.

Les directions collégiales et universitaires se sont quand même rangées aux côtés du gouvernement Charest dans cette aventure périlleuse. Cette posture idéologique trahit le fossé qui ne cesse de se creuser entre, d’une part, les directions collégiales et universitaires et, d’autre part, les forces créatrices des collèges et universités, à savoir les professeur-e-s, les étudiant-e-s et les chargé-e-s de cours.

Or, cette distance heurte de plein fouet l’idée même de collégialité qui devrait être au cœur du fonctionnement des collèges et des universités. Les directions universitaires et collégiales ne sont pas des patronats, mais des administrations au service des forces créatrices qui œuvrent au sein de ces établissements.

La seule chose honorable à faire dans les circonstances est de mettre fin immédiatement aux suspensions de ces six professeur-e-s.

Sincèrement,

 

Michel Seymour
Professeur de philosophie à l’Université de Montréal

 

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