Être riche

Par Dalie Giroux, philosophe en résidence au OFFTA

Texte rédigé dans le cadre d’une résidence au OFFTA autour du thème du festival – un débat aura lieu le 14 mai à l’occasion du lancement de la programmation.

kermesseQuand j’entends « être riche », il y a toujours cette maxime un peu plate qui me vient en tête : cultiver l’être plutôt que l’avoir. Être riche alors voudrait ne pas vouloir dire « avoir », mais dire « être » – et ainsi on pourra se dire riche sans avoir une cenne. Mais c’est une morale frugale, peut-être celle de ceux qui aimeraient donc, finalement, avoir, et qui se fortifient par dépit d’être et de ne pas avoir. Notre cher ressentiment. C’est sans doute une maxime à la frontière du catholicisme et du new age – certainement pas de notre temps, certainement pas à cette époque-ci – où l’on cherche plutôt une forme de vie qui déchire le réel (miam). De toute façon, l’être se vend comme n’importe quel avoir, et donc on s’en torche.

Il y a l’autre côté de cette même médaille, qui dit que c’est beau l’argent, que c’est noble d’être riche, qui dit même qu’il faut être riche, qu’il faut créer de la richesse, et qu’en étant riche on contribue au bien-être de l’humanité. Selon cette vision, les riches font vivre les autres, les caves qui ne sont pas capables de créer leur propre emploi. Ricardo Larrivée qui pleurniche à la télé : « Au Québec, nous n’aimons pas l’argent, nous nous méfions des gens qui font de l’argent, nous n’aimons pas nos entrepreneurs. » Canoë qui me dit : « Vous voulez être riche? Quittez votre emploi! » Le héros culturel, l’être moral par excellence, c’est le riche. Mentalité esclavagiste, s’il en est. Cela ne nous intéresse guère. Nous ne voulons pas choisir d’être maître ou esclave, nous ne voulons pas jouer à 50 Shades of Grey – fuck les gros males européens friqués du XVIIIe siècle qui se sont inventés une universalité juste pour eux et dont les descendants nous racontent qu’on est trop pauvres pour être égaux, et qui nous racontent qu’on aime ça se faire taper les fesses.

Il y a aussi dans l’idée d’être riche une sorte d’affirmation : ben c’est ça, finalement, on est riche. On l’est! Christian Bégin fait une crise à Bazzo.tv : « Mais arrêtez de nous dire qu’il n’y a pas d’argent – il n’y a jamais eu autant d’argent dans le monde, on n’a jamais été aussi riche qu’aujourd’hui. » Il s’agirait d’affirmer ce qui est : la richesse réelle, comptable, de l’humanité. Tout ce qu’il y a qu’il n’y avait pas avant, tout ce qui apparaît, le paysage qui évolue, les inventions, les nouveautés, la surproduction de tout, l’argent virtuel, notre connectivité, l’art, la vitesse, toute, toute, toute. Riches de marchandises, c’est déjà une chose que l’on peut voir même si la célébration des bébelles et du progrès nous laisse un peu sur notre faim – le moderne, c’est surtout un beau souvenir pour ma grand-mère, qui trouvait avec raison que la machine à laver était une révolution du quotidien. Ça reste un bon argument didactique pour exiger des programmes sociaux, de l’aide à la culture, du chauffage pas cher, pis la paix dans le potte pour les pauvres. Ben correct. Mais c’est toujours ben pas ça « être riche » : prendre l’avion, avoir un téléphone de 700$ dans sa poche, des belles tours à condo, des jets privés, des collections de chaussures, du linge de saison. Moi, en tous cas, ça me gêne de penser que c’est riche d’être affublé de cette vie-là –qui n’a jamais fait l’objet d’un choix, d’un goût politique, d’une idée de justice, d’une décision, d’un projet.

La version contemplative ou hippie d’être riche, elle, n’est pas pour tous, et comporte sa dose de providence un peu difficile à avaler pour les renégats de notre génération, mais elle dit au moins : c’est-tu beau ce qu’il y a, parce que c’est, parce que c’est là, et on en jouit, infiniment, et que cela nous est donné sans rien demander en retour – tout ce qu’il y a était là avant nous et sera là après, nous arrivons dans le monde, et nous sommes riches de ce monde, sans même n’en avoir rien fait. L’aubaine d’être sur terre, en quelque sorte. Un aphorisme de Fernando Pessoa dit tout, et nous apaise, et nous fait sentir riche (mais aussi peut-être plutôt faible que riche, c’est le principal problème de cette approche) : « Un homme peut, s’il est vraiment sage, jouir, sur une chaise, de tout le spectacle du monde, sans savoir lire, sans parler à personne, en n’utilisant que ses sens, à la condition que son âme ne soit jamais triste. »

Une version athée de cette idée de la richesse du monde et de notre participation à celle-ci par le seul fait d’exister, nous fait entrevoir ceci que nous sommes riches de ce qui est possible. Chaque moment, chaque action, chaque situation est toujours gorgée de toutes les possibilités – agir n’est pas seulement le fait plate de « faire des choix », comme dans « tu as fait des choix », ou « assume tes choix », ou « j’ai fait le mauvais choix ». Seule la culpabilité empêche de voir. Agir, c’est se mettre la face dans le plat de bonbon, mordre dans tout, prendre la plus grosse bouchée qu’on peut – advienne que pourra. Agir c’est se repaître du monde dans l’activation des possibles indéfinis et infinis qu’il recèle. C’est pas bête. C’est encourageant. Mais n’est-ce pas aussi épeurant, de penser que l’on peut jouir de tout? Le grand potlatch est porteur à notre époque d’acier et d’écritures électroniques de grandes destructions.

La version punk de la richesse est pas si pire non plus. Ça nous dit quelque chose comme : on a le droit de tout faire, et on a la capacité de le faire soi-même. Fais tes choses, n’attends pas de recevoir de la formation, ne t’achète pas de diplômes, ne fait pas une carrière – il n’y a pas de médiations institutionnelles qui tienne entre nous et la jouissance de la richesse de tout. Tout peut s’apprendre, tout se pratique, tout se donne pour autant qu’on suscite la rencontre avec tout. Parce qu’on est riche de tout son temps. Le « do it yourself » implique un gros décrochage du besoin de reconnaissance sociale (le gros moteur pétaradant de l’histoire selon Hegel), ça demande une certaine modestie : tes affaires risquent de faire amateur, tu vas être riche, mais ça paraitra pas. C’est dur ça. Affaire de style aussi sans doute. C’est quand même rassurant de savoir, après tout, que si on voulait être riche, on pourrait.

Nous arrivons ainsi à la proposition communiste contemporaine – qui est une proposition ontologique plutôt que politique. Elle nous parle de ce que Christian Bégin montre à Philippe Couillard par la fenêtre de l’avion, mais en version sociale : toute cette richesse qui est là, elle est le fruit d’une nécessaire coopération générale entre les humains. C’est la forme matérialisée de l’intelligence collective. Elle nous dit : on peut tout faire, d’ailleurs on l’a fait et on continue de le faire, et en plus, imagine, tout ça est à nous tous, à n’importe qui, parce que tout ça est le fruit de la coopération humaine, c’est notre affaire, ensemble. Tout ce qu’il nous reste à faire, pour être riche, c’est de savoir ça – que tout est à nous. Grosse séduction, gros démons.

Il y a même une version libérale de ce communisme ontologique, qui évoque quelque chose comme une possession mutuelle de tous par tous, possession qui fait cette interaction et cette production diverse et variée que nous appelons, faute d’une meilleure intelligence des choses, société. On en appelle alors à une philosophie des possessions, de tout ce qui possède et est possédé, incluant toutes les entités, les animaux, les rêves, les étoiles, les bactéries, les souvenirs, la violence et le plaisir, l’art, les amis, les bagnoles et les autres, et qui fait la trame de la vie commune. Être riche en possessions croisées, dès lors. Posséder et être possédé, de manière infinie et indéfiniment variée. Un monde qui s’ouvre à l’imagination politique.

 

 

Au final, j’aimerais dire qu’être riche, c’est, ou ça doit être quelque chose qu’on active. Qu’on activerait. Parce que l’ambiance existentielle (sans parler de l’économie) est plutôt à la pauvreté – ne pas savoir, ne pas valoir, ne pas être au top, se battre pour être le meilleur, gagner, décrocher, survivre, se dépasser, changer, s’améliorer, trouver les autres plus talentueux que nous, cacher ses échecs, se blanchir les dents, avoir des dettes, être en retard. Tout ce qu’il nous manque – cela semble infini.

Or, activer l’être riche, arrêter la pauvreté (ou la généraliser, si on parle en termes économiques plutôt qu’existentiels), ça implique une prémisse obligatoire, celle de la gratuité de tout – et en conséquence l’impossibilité du manque. C’est la prémisse obligatoire d’un passage à l’acte. Ne manquer de rien, le savoir.

Ma question de philosophe en résidence : est-ce que tout est gratuit? À mon avis, notre être riche, le passage à l’acte, dépend de la réponse que nous donnons à cette question.

Manifestation artistique annuelle créée aux abords du Festival TransAmériques (FTA), le OFFTA tient sa neuvième édition du 27 mai au 4 juin 2015.

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