Trahir avec Charlie: Le Journal d’Anne Frank

Entretien préparé par Jade Bourdages et Simon Labrecque, propos recueillis par ce dernier le 24 février 2015.

« Est-ce que c’est correct que je ne dise pas des mots compliqués, comme “idéologie”, des trucs comme ça? Des gros mots? »

— Charlie Flamand

 

La pièce Le Journal d’Anne Frank, un texte d’Éric-Emmanuel Schmitt mis en scène par Lorraine Pintal, a été présentée du 13 janvier au 7 février 2015, avec des supplémentaires du 10 au 14 février, au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal. Charlie a vu la pièce deux fois et elle a accepté de raconter à Trahir ce qu’elle en a pensé. Elle connaît bien l’histoire d’Anne Frank. Sa parole nous a interpellé et intéressé car elle se démarque du monotone éloge consensuel qui a accueilli la pièce présentée au TNM cet hiver.

 

École Saint-Louis 2

L’École secondaire Saint-Louis se nomme l’École Robert-Gravel depuis 2014.

Pour commencer et mettre la discussion en contexte, j’aimerais en savoir plus sur ton rapport au théâtre, sur ce que tu en connais. Est-ce que tu vas souvent au théâtre? Je crois que tu es en première secondaire dans une école de théâtre? Est-ce que ça signifie que tu fais du théâtre tous les jours?

L’école, c’est Robert-Gravel. Il y a sept périodes de théâtre sur neuf jours. On va au théâtre au moins cinq fois par année, je crois. Sinon, j’y vais beaucoup avec ma mère et tout ça. Je connais le théâtre depuis que je suis bébé, et j’ai commencé à faire de l’impro, puis des jeux, comme s’inventer des personnages… on faisait comme des petits sketchs, je devais avoir quatre ans. J’ai vu des pièces quand j’étais petite, des pièces dans la rue. J’ai toujours aimé ça.

 

Avec l’école, comment ça fonctionne quand vous allez voir une pièce? Tout le monde y va en même temps? Est-ce que vous avez des cours sur la pièce?

Tout de suite après la pièce – généralement, c’est fait pour que, quand on revient, c’est notre dernière période d’art dramatique –, on a un examen d’appréciation sur le texte, avec des mots compliqués dedans.

 

Comme « idéologie »?

Non! Comme « côté cour », « côté jardin », « texte dramatique », « didascalie ». On a un cours au complet pour parler de la pièce et parler du jeu, des décors, puis de l’interprétation. C’est un de mes cours préférés, quand on parle des pièces, parce que tout le monde peut exprimer son mécontentement, ses attentes, puis ce qu’ils ont aimé, puis… personne ne juge personne parce qu’on n’a pas le droit. Tout le monde a son tour pour donner son avis, puis tout le monde est obligé d’écouter les autres. On est tous en cercle, puis on se pose des questions, on se dit ce qu’on a apprécié, ce qu’on a moins apprécié, ce qui pourrait… aller mieux, puis notre prof prend des notes. Ensuite, elle nous fait des notes sur nos commentaires, s’ils sont constructifs ou non, parce que dans le théâtre, ils veulent qu’on soit juste constructifs, pas qu’on dise seulement « ah c’était poche, pis c’est ça ». Il faut qu’on soit vraiment constructifs. Il faut qu’on appuie d’éléments. Si on fait des projets, puis qu’une équipe a été moins forte que l’autre dans certaines choses, on doit les encourager à ce qu’ils s’améliorent, pour ne pas qu’ils se découragent parce qu’on a été méchants. Aussi, on a des critiques sur papier. C’est quand même dur, parce qu’il faut vraiment mettre des bons mots. Il faut vraiment développer. C’est dur parce que, normalement, les gens n’apprennent pas ce métier au secondaire. Mais là, on apprend un métier d’adultes au secondaire. C’est un milieu, aussi… c’est un petit peu un milieu de compétition, même au secondaire : il y a toujours quelqu’un qui veut faire une meilleure pièce que l’autre, tout le monde veut surpasser les autres. Des fois on se décourage, mais il ne faut pas lâcher, puis continuer.

 

Est-ce que tu penses que c’est comme ça avec les adultes aussi?

Oui! Bien, je le sais… parce que si tu veux réussir dans ce métier-là, il ne faut pas montrer que tu es faible. Il y a du monde méchants, qui sont tout le temps en compétition, donc toi, ça te rend en compétition avec le monde méchants, donc ça rend aussi les autres… on dirait que t’es méchant, donc là les autres veulent être en compétition contre toi, donc là ça les rend méchants, puis en tout cas…

 

Lentement, tu trouves tes repères dans ça, un peu?

J’en ai déjà beaucoup, mais beaucoup de monde n’en ont pas du tout. Moi je suis dans un groupe mixte, je fais de la production et de l’interprétation – production et interprétation, ça veut dire, en arrière des scènes, éclairages, costumes, maquillages, puis le jeu sur scène. Moi je fais les deux. Il y en a beaucoup qui n’ont jamais fait ça, donc ils ne prennent pas ça au sérieux. Ils pensent que c’est juste un jeu.

 

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Anne Frank.

Puis quand vous allez voir une pièce, tout le monde ensemble, comme celle d’Anne Frank, est-ce que les professeurs vous préparent? Est-ce qu’ils vous racontent un peu ce que vous allez voir?

Ils nous font une mise en contexte, ensuite on va s’asseoir, puis ils nous expliquent s’il y a un entracte ou non, puis après ils écoutent nos attentes. Je ne sais pas si c’est vrai, mais il paraît que les professeurs, quand on fait nos commentaires, ils les envoient au théâtre. Mais je ne sais pas si c’est vrai.

 

Pour Anne Frank, tu es allée voir la pièce avec l’école, c’est ça?

Une fois avec l’école, une fois avec ma mère et ma grand-mère.

 

On va parler un peu de la pièce, tu veux bien? Est-ce que tu connaissais Anne Frank? Tu as lu son journal?

Depuis que je suis bébé! Parce que j’ai lu les livres dès que j’étais enfant. Ma mère étudie dans ça, l’histoire des Juifs, je pense. Depuis que je suis petite, j’ai comme grandi autour de cette histoire-là, j’étais déjà mise en contexte puis je connaissais déjà son histoire. Peut-être que j’en ai comme une plus grande connaissance que des enfants qui vont voir la pièce, mais qui ne savent pas c’est qui et ce qui s’est passé pendant la Deuxième Guerre mondiale. Alors je trouve ça bien. J’ai trois versions du Journal à la maison. Je n’ai pas lu les trois versions au complet. Je lisais un petit bout dans l’un, un petit bout dans l’autre, puis j’ai fait des présentations sur Anne Frank et sur le Deuxième Guerre mondiale dans des écoles différentes. Je prenais beaucoup de mes informations là-dedans. J’aime mieux lire ce livre comme un document. Pas comme lire une page à la fois, j’aime ça fouiller partout.

 

Tu veux dire que tu n’es pas obligée de lire du début à la fin d’un coup?

Il y a du monde qui aime mieux ça. Moi j’aime ça genre faire comme un document : aller chercher mes informations, savoir par exemple que sa sœur, Margo, elle jouait au tennis et des trucs comme ça. Elle écrit dans un journal que son père lui a offert pour sa fête de 13 ans ou 14 ans. Elle s’est mise à écrire un peu avant la guerre, mais plus quand elle était dans une cave avec une autre famille. Anne Frank c’est une jeune fille, qui a une famille. Quand la guerre arrive, ils commencent toutes les coupures. Les Juifs ne peuvent plus prendre l’autobus, ne peuvent plus marcher après telle heure dehors. Ils commencent à entendre des légendes, que les camions des nazis viennent chercher les Juifs pour les emmener dans des camps où ils vont mourir. Les nazis leur faisaient croire qu’ils allaient être en sécurité dans les camps, qu’ils allaient juste travailler un peu pour que la guerre se finisse. Mais non là! Mais la famille a déménagé chez leur amie secrétaire de l’industrie de confiture où le père travaillait. La secrétaire les a accueillie chez eux. Ils ont commencé à vivre là, c’était vraiment, vraiment petit, et une autre famille de leurs amis est venue habiter avec eux. Je ne me souviens plus de leurs noms, c’est vraiment des noms compliqués mais c’est des beaux noms… Ils étaient vraiment beaucoup là, la famille d’Anne Frank qui était quatre, et eux qui étaient trois. En tout, ils étaient sept dans un petit grenier à deux chambres. Est-ce que je dis la fin? Comment ils sont… Quelqu’un les a dénoncé, ils n’ont jamais su… Ils ont été pris dans le grenier et les nazis les ont emmenés. La mère de l’autre famille est morte dans le train pour aller à Auschwitz. Un garçon est mort de malnutrition. Margot Frank est morte du typhus. Anne Frank est morte du typhus quatre jours après, elle a succombé… Trois mois plus tard c’était la fin de la guerre, la Libération. Le père d’Anne Frank, je ne sais pas de quoi il est mort, mais il est mort après la guerre.

 

On a retrouvé son journal?

Un maire ou un président avait promis qu’après la guerre il allait récupérer toutes les archives, puis le père a donné le journal d’Anne Frank à ces gens-là. Ils l’ont publié en plein de langues. Il y a plein d’autres journaux d’enfants et d’adultes qui ont été publiés, mais ils ne sont pas très connus. Ils méritent d’être connus aussi.

 

Est-ce que tu sais pourquoi c’est celui-là qu’on connaît et pas les autres?

Je pense parce qu’il y a eu plus de marketing autour et aussi parce que c’était une jeune fille de 13 ans, qui a vécu avec deux familles, qui était très appréciée et qui menait une bonne vie.

 

Et pourquoi penses-tu que c’est important de lire ce type de journal?

Je trouve que Anne Frank a vécu une chose, mais sûrement que d’autres personnes ont vécu différentes choses. Des gens dans des camps de concentration ont écrit des journaux, ça s’est retrouvé… Anne Frank, son journal s’arrête au moment où elle va dans le camp de concentration. Elle a caché son journal. Plein de monde ont fait des recherches, son père a témoigné et tout ça. On a su… mais je pense qu’on ne sait pas vraiment ce qui s’est passé. On peut regarder des documentaires sur des gens qui ont survécu, qui ont leur numéro tatoué, des anciens qui sont allés dans les camps de concentration, mais c’est autre chose de le raconter quand tu es plus vieux que de le raconter quand tu es dans le truc. C’est comme une autre vision des choses et je pense que ça aiderait les gens à comprendre si on lisait ces journaux-là.

 

Pour comprendre ce qui s’est passé?

Ouais… D’après moi, ce devait être autre chose complètement à l’intérieur et à l’extérieur des camps de concentration. Quand tu étais à l’extérieur, personne ne savait ce qui se passait à l’intérieur. Des fois, il y avait des rescapés qui venaient raconter, mais c’étaient comme des légendes… Les gens ne croyaient pas tout à ça, ils ne croyaient pas nécessairement tout le monde, même si le monde avait les cheveux rasés et leur numéro tatoué. Les gens ne se faisaient pas vraiment confiance, parce que le monde dénonçait pour pas qu’on les dénonce, donc c’était vraiment un univers tendu. Moi, je pense qu’on ne pourra jamais savoir ce que c’était vraiment, parce qu’on n’est jamais allé dans cette époque, on n’a jamais vécu ça, alors personne ne peut affirmer connaître le climat au complet. C’est sûr, tout le monde pense que c’était tendu parce que des anciens l’ont dit, parce qu’il fallait que tout le monde te fasse confiance et que tout le monde t’aime, sinon tu risquais de te faire dénoncer par quelqu’un. Si tu avais quelqu’un dans ta maison, tu pouvais te faire emmener. Il y avait des châtiments, comme si tu gardais un Juif tu pouvais te faire abattre sur le coup. S’ils le découvraient, le Juif se faisait emmener dans les camps de concentration. Il pouvait y mourir du typhus, de malnutrition, du trop de travail, tu pouvais mourir aussi dans des chambres à gaz avec beaucoup de monde.

 

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Le Journal d’Anne Frank au TNM.

Qu’est-ce que tu penses de cette pièce du Journal d’Anne Frank que tu es allée voir au TNM?

C’est beaucoup changé. On voit bien la vision d’Anne Frank dans le journal. Dans la pièce aussi, mais… C’est vraiment différent parce qu’ils ont dû adapter le journal pour en faire un texte de théâtre. Elle ne pouvait pas être la seule à parler, ils ont dû faire des répliques pour les autres membres de la famille. Ils étaient huit, en fait, parce qu’un dentiste est venu habiter avec eux.

 

Ce que tu me dis, c’est que dans la pièce ils ont inventé des répliques? Qu’est-ce qu’on y voit?

Il y a plein de scènes qu’Anne Frank décrivait dans son livre, mais elle n’y disait pas toutes les répliques, donc ils ont dû les inventer en fonction de ce qu’elle disait. La pièce commence après la guerre, avec le père qui la cherche sur les quais après la Libération. Il apprend que sa fille est morte trois mois plus tôt, donc il a un gros choc. La secrétaire a découvert le journal d’Anne Frank dans le grenier et elle l’a donné à son père. Quand il le lit, on voit les scènes. Parfois il arrête de lire et c’est la scène qui se déroule puis on les entend parler. Des fois on voit juste Anne Frank qui parle au public, en nous disant ce qu’elle dit dans son livre pour vrai. C’est vraiment bon! C’est une bonne mise en scène.

 

Comment est construite la scène? C’est le grenier ou sa chambre?

Il y avait un bureau qui sortait de la scène, avec un petit escalier, et un étage en arrière, c’était le grenier. Il y avait un défaut dans la scène, parce que normalement, ils habitaient dans un tout petit, tout petit endroit, vraiment tout petit. Là c’était vraiment vaste [bras ouverts] et ça donnait vraiment l’impression qu’ils avaient de l’espace. C’est sûr que sur une scène, il faut utiliser l’espace, mais là c’était trop, trop, trop d’espace. Ce n’était pas adapté pour la sorte de pièce. C’est un peu moins intéressant. Il y avait des portes et des paravents pour montrer que c’était là, les chambres, mais… Les comédiens se déplaçaient tout le temps, alors des fois c’était la chambre, des fois c’était la cuisine. Ça avait l’air trop grand, c’était un peu agaçant.

 

Est-ce que tu penses qu’ils auraient pu faire en sorte que ça ait l’air plus petit?

Oui! Parce que la mise en scène était bonne, mais la scène était trop vaste. Les comédiens auraient pu toujours être dans leur corps, repliés sur soi, toujours se sentir vraiment mal, mais là ils prenaient le temps, ils faisaient des grands mouvements. Ils auraient pu aussi rétrécir l’espace de scène, les déplacements auraient pu être plus durs pour les acteurs, plus réalistes. Mais tu sais, en même temps, c’est une pièce, ce n’est pas non plus la réalité. Mais ça, c’était un défaut.

 

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Entrée de l’annexe.

Pourquoi tu dis que c’est un défaut?

Parce que les gens qui ne connaissent pas l’histoire, qui ne savent pas comment c’était dans l’annexe – c’est comme ça que s’appelait le grenier –, comme ils ne savaient pas, ça ne dérangeait pas. Mais pour des gens comme moi qui connaissent l’histoire, on sait clairement que c’était petit et c’est dérangeant. Tu écoutes moins, tu es moins concentré.

 

Est-ce que tu crois que, pour les gens qui ne connaissent pas l’histoire, ça aurait été mieux de comprendre que c’était tout petit, l’annexe?

Ça le dit souvent, c’est juste dérangeant pour ceux qui connaissent la pensée d’Anne Frank, comment c’était petit, comment c’était vraiment dur de vivre là-dedans. Dans le journal, ça dit souvent qu’ils sont affamés et qu’ils n’ont pas beaucoup de nourriture. Dans la pièce aussi, mais à des moments, la secrétaire arrive avec des gros sacs de patates, de choux, elle les met là et elle dit « tenez! ». Dans ma tête, ce n’est pas représentatif d’Anne Frank. Je trouve que ça salie un peu cette histoire-là. C’est certain qu’Anne Frank avait de l’humour, mais dans la pièce il y a trop, trop d’humour et à peine des moments tristes, où les gens pensent à ce qui se passe à l’extérieur de l’annexe. C’est dérangeant. Pour des gens qui connaissent cette histoire-là, c’est vraiment irréaliste et je trouve que ça salie un peu l’histoire. Je ne trouve pas ça assez réaliste. Je trouve que ce n’est pas respectueux envers de ces gens-là, parce que c’est, tout au long, joyeux tout le temps. Bien sûr qu’ils essayaient d’être joyeux pour se changer les idées, mais là dans la pièce, c’était comme… trop. C’était un peu exagéré. Des fois tu décrochais un peu, parce que trop de blagues, trop d’humour. Ils avaient tous l’air aisés, un peu comme si « ah, il ne se passe rien à l’extérieur », alors qu’ils étaient tous au courant.

 

Mais dans l’histoire, les gens dans l’annexe ne savaient peut-être pas qu’il y avait des camps de concentration?

Oui mais ils savaient qu’il se passait quelque chose à l’extérieur, ils avaient entendu des « légendes ». Anne Frank avait beaucoup d’humour, mais elle dit dans le livre qu’elle savait, elle l’avait cru, elle avait entendu, elle savait. Elle était sûr que c’était vrai le truc des gaz, des douches à gaz. Le monde n’y croyait pas, sa famille n’y croyait pas, ils étaient comme « mais non, ils ne nous feront jamais ça là, c’est trop cruel gazer du monde ». Elle, elle disait « non, non, non, ils sont capables ». Mais dans la pièce, il y a trop d’humour, c’est ça le problème.

 

Même s’ils ne savaient pas qu’il y avait des chambres à gaz, c’était quand même la guerre. Ce n’était pas joyeux! Si je te comprends bien, il y a avait une grande différence entre l’ambiance dans le livre et l’ambiance dans la pièce.

Oui c’est ça. Dans l’annexe, ils écoutaient la radio en famille, ils espéraient tout le temps la Libération et l’arrivée des Anglais. Il n’y avait pas assez de moments comme ça, il y avait trop de moments de rigolade, où tout le monde fêtent. Il y a des moments, où ils fêtaient et se disaient « ah, on s’imagine que l’eau, c’est du champagne ». Tout de suite après ils se mettaient à rire, ils étaient comme : « Ah! les Anglais arrivent! » Mais tu sais, non c’est encore en 43, deux ans avant… Ils savaient, la secrétaire leur disait ce qui se passait à l’extérieur.

 

La secrétaire pouvait sortir de l’annexe?

La secrétaire n’était pas juive. Elle pouvait circuler, elle allait chercher au marché pour pas cher des fruits et légumes. Pas des fruits, juste des légumes, des patates, des choux, je pense. Elle leur disait. Ils savaient, mais ça ne prend pas ça au sérieux dans la pièce. C’est un peu dérangeant.

 

Penses-tu qu’ils auraient pu faire mieux?

Non. Parce que c’était déjà vraiment compliqué comme histoire. Le jeu est très compliqué – ils ont pris des bons acteurs, mais d’autres personnes auraient pu faire mieux. C’est dur interpréter ça pour que ce soit réaliste et bien fait. Je ne peux pas dire qu’ils auraient fait mieux. C’est trop sensible comme question pour donner un avis. Dans ma tête non, c’est trop sensible en logique. La mise en scène aurait été vraiment intense, il aurait fallu deux ans de plus pour faire ça. Mais c’était comme pour le 75e anniversaire de la fin de la guerre, il me semble? Ils n’avaient pas le temps… Pour le temps qu’ils avaient, c’était vraiment bien.

 

Est-ce que tu penses que c’est un peu la faute au théâtre comme forme d’art? Je veux dire par là, est-ce que tu penses que le cinéma, par exemple, serait mieux à même de raconter ce type d’histoire?

Je pense que le cinéma est mieux capable, mais c’est qu’au théâtre c’est live… Il n’y a pas de coupure. Il y a des éclairages, mais c’est plus sensible, le théâtre. C’est live, tu n’as pas de reprise. Si tu le moffes une fois, tu l’as moffé point final, et tu continues. Dans le cinéma ils peuvent capturer, avec… plus de sons, plus d’éclairages, ils peuvent aussi faire plus de changements de costumes – là, Anne Frank est tout le temps là, donc elle ne peut pas changer de costume.

 

Alors dans le contexte du théâtre, tu ne penses pas qu’ils auraient pu faire mieux, vu toutes ces contraintes.

C’est que c’est beaucoup plus dur.

 

Et si le texte ou la mise en scène avait été différent?

Non, parce que si la mise en scène avait été différente et plus petite dans l’espace, ça aurait été plus dur. Ça aurait peut-être été moins bon. Le texte était… Moi j’aurais eu de la misère à le mémoriser. C’est vraiment une bonne pièce pour le théâtre. Je pense que ça compte. Mais il y a des pièces que j’ai vues, faites par mon école, que je trouvais vachement mieux. Les pièces qui sont passées dans l’histoire de Robert-Gravel, c’était des chefs-d’œuvre.

 

Est-ce que tu penses que ça fait un bon travail pour raconter l’histoire d’Anne Frank aux gens qui n’avaient pas lu le journal?

Ouais… Mais ils vont prendre l’histoire dans le mauvais sens. Ils vont apprendre cette histoire comme si tout le monde était joyeux, comme si tout le monde avait un sens de l’humour, comme si tout le monde avait de l’espoir. Mais non là! C’est ça qui est un défaut. C’est dommage pour les gens parce qu’ils vont dire « ah! j’ai vu la pièce, je n’ai plus besoin de lire le livre », tu sais, « c’est la même chose, c’est sûr c’est la bonne source d’information ». Mais non là, la seule source fiable, c’est vraiment son livre.

 

Alors est-ce que tu recommandes aux gens de lire le livre, même s’ils ont vu la pièce?

Je dis : lisez le livre avant de voir la pièce, comme, ce sera un petit peu un massacre du livre, mais pas un massacre extrême… Si ton budget est mieux adapté pour un livre, va pour le livre. Si t’as un budget pour la pièce, va pour la pièce, mais tout de suite après achète le livre et lis-le.

 

Tu es allée voir la pièce deux fois. Une fois avec l’école et une avec ta mère et ta grand-mère. Est-ce que vous en avez débattu à l’école?

Oui, mais les autres trouvaient ça tout bien, à part moi.

 

Est-ce que les autres avaient lu le journal?

Certains oui, mais ils ne prenaient pas ça au sérieux. Pour eux c’était un roman comme un autre, ils trouvaient ça vraiment bon comme histoire, mais ils parlaient de ça comme si c’était une histoire inventée!

 

Tu penses qu’ils n’ont pas saisi le contexte, que c’était une histoire vécue? Est-ce que tu la leur as racontée?

Oui, mais je ne voulais pas tout raconter parce que je préfère que le monde… Ce n’est pas le même message si tu apprends les choses par toi-même, en lisant le livre sérieusement, que si tu connais l’histoire par quelqu’un d’autre.

 

Est-ce que vous en avez parlé la deuxième fois où tu es allée avec ta mère et ta grand-mère? Est-ce qu’elles avaient aimé la pièce?

J’en ai parlé dans l’auto avec ma mère. Moi un moment donné, je pleurais parce qu’il y a avait une scène que je trouvais émouvante. Mais ma mère, elle n’a pas pleuré, elle n’a pas été touchée par la pièce. Moi c’est juste une scène et c’est parce que c’est vraiment bon à la fin, comment ils disent qu’ils sont morts. Le père est là, en fait ils descendent tous l’escalier et ils ont tous les mains en l’air avec leur manteau et l’étoile de David. Ils ont les mains en l’air. Le père les nomme un par un et dit leur mort, comment ils sont morts. En dessous de la grosse scène, il y a un espace avec des lumières rouges, et quand leur père dit leur mort, ils arrivent, ils arrachent l’étoile de David de leur manteau, ils la lancent en avant puis ils partent en dessous de la scène. C’est ce moment là, il y a de la bonne musique. Un compositeur a fait la musique pour ce truc là, et elle est vraiment bonne! À la fin, ils reviennent tous mettre leurs mains comme si c’était des grillages de camp de concentration, leurs mains qui bougent sur les grillages en dessous de la scène, et ça ressemble vraiment aux photos du camp d’Auschwitz.

 

Donc c’était émouvant!

Une bonne fin.

 

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Le voyage d’hiver de Keith Kouna.

Dans la même semaine ou presque, tu es allée voir une autre adaptation au théâtre. Tu es allée voir « Voyage d’hiver » de Keith Kouna le 7 février?

Oui!

 

Ça aussi, c’est une adaptation d’une œuvre ancienne. « Voyage d’hiver » c’est une adaptation de Schubert, c’est de la musique et des poèmes qui ont été écrits en Allemagne ou en Autriche. C’est une adaptation vraiment libre.

Je pense qu’il en a inventé aussi, Keith Kouna, je ne sais pas… Mais c’était vraiment génial! Ça, c’était vraiment, vraiment génial. Moi j’ai pleuré à pleins de moments – c’était vraiment génial parce qu’il y avait de la danse contemporaine, et tous les textes étaient vraiment beaux. Il y a avait une touche d’humour à des moments. Il y avait un orchestre, des pianos, une batterie. C’était vraiment intéressant parce qu’il y avait le jeu du chanteur, il y avait des textes vraiment drôles, des textes vraiment tristes, il était tout le temps dans son personnage. La mise en scène était incroyable; il y avait un frigo complètement détruit qui était là, dedans il y avait tout le temps des bières. Il y avait aussi une trappe en dessous. Le monde pouvait entrer dans le frigo. La scène était en pente vers le public et il y avait un lit, un petit bureau avec une petite lampe. Tu sais un petit bureau où il faut que tu sois à genoux. Trente centimètres de hauteur. Il avait son cahier et son crayon. Sur le côté de la scène, il y avait des longs bambous. C’était vraiment intéressant parce que des fois, quand il ouvrait le frigo, il y avait de la fumée. Il avait son manteau, ses bottes sur scène. C’était vraiment incroyable. Surtout les textes, qui étaient vraiment, vraiment beaux. Puis il y avait une danseuse contemporaine qui était là presque tout le temps avec lui. Il y avait des choristes en arrière qui arrivaient, aucun rapport, on ne savait pas, on ne s’y attendait pas. Fait que c’était vraiment drôle. C’était un des meilleurs spectacles que j’ai vus.

 

École Saint-Louis 1

École Robert-Gravel, entrée des artistes.

Meilleur qu’Anne Frank au TNM?

Bien… J’aime beaucoup Anne Frank, mais je n’ai pas vraiment aimé la façon dont ils ont pris l’histoire d’Anne Frank. Alors oui, je trouvais ça meilleur. Mais ça ne battra jamais la pièce que mon frère a joué, Vol au dessus d’un nid de coucou. Ça, c’était incroyable, c’est une des pièces dont je parlais tout à l’heure. Et aussi une autre pièce qui s’appelle Pacamambo. C’est une pièce incroyable! Il faut lire ces textes parce que c’est vraiment bon.

 

Alors au fond, dans la pièce d’Anne Frank, c’est ce qui a été fait avec l’histoire qui t’as dérangé?

Comment ça n’a pas été pris au sérieux… J’ai l’impression que quand ils ont écrit les textes pour le théâtre, ils se sont trop laissés aller.

 

Est-ce que tu as lu des critiques, est-ce que tu as entendu d’autres critiques, dans le journal ou sur internet?

Oui mais tout était positif. Je sais que ça va souvent être positif[1].

 

Pourquoi?

Sûrement parce que c’est dans le grand théâtre, le Théâtre du Nouveau Monde, le TNM. Quand tu sors de la pièce à la fin, ils demandaient des notes. Tout le monde mettait quatre. Quatre bonhommes c’était le summum, un bonhomme c’était le moins. Tout le monde mettait quatre bonhommes, sans hésiter. Je pense que tout le monde a aimé ça. Tu sais, tout le monde pense que tout le monde connaît Anne Frank, mais le monde la connaissent de nom, sûrement, mais très peu de personnes lisent son livre. Même si c’est un des livres les plus vendus au monde, il y a beaucoup de monde qui l’achètent et qui le laissent sur le bord d’un bureau.

 

Est-ce qu’il y aurait eu des façons de faire afin que les gens comprennent mieux l’histoire, ou en fait il s’agit vraiment de lire le livre?

Ils auraient pu faire ça plus dramatique. Mais c’est parce que, dans le théâtre, quand ça arrive pour être plus dramatique, des fois, c’est trop dramatique pour l’histoire.

 

Moi ça me donne le goût de lire le livre!

Lis-le!

 

As-tu quelque chose à ajouter sur la pièce?

J’ai comme tout dit… Allez à Robert-Gravel, allez au théâtre!

 


 

Note de l’édition

[1] Pour une idée de la couverture et de la critique médiatique de la pièce du TNM, voir « Le Journal d’Anne Frank présenté au TNM » (Radio-Canada), « Le Journal d’Anne Frank au TNM » (Bible urbaine), « Anne Frank ou le culte de la joie » (Le Devoir), « Le Journal d’Anne Frank » (Sors-tu?).

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