Gouverner Montréal: une activité complexe et changeante

Critique de La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson (dir.), Montréal, Éditions MultiMondes, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

La gouvernance montréalaiseIssu d’un colloque tenu en avril 2012, La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, dirigé par Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson, représente bien la fertilité actuelle des études sur Montréal. Ce livre contient des contributions de neuf chercheurs qui, étonnamment, n’avaient pas participé au volumineux Histoire de Montréal et de sa région publié deux ans plus tôt. De ce groupe, on compte trois jeunes historiens, Harold Bérubé, Nicolas Kenny et Mathieu Lapointe qui ont fait paraître en 2014 une version remaniée de leur thèse de doctorat[i]. C’est donc dire que la communauté des chercheurs travaillant sur Montréal s’élargit. Tentant de dresser le portrait de l’évolution historique de la gouvernance montréalaise, ce livre s’inscrit « dans le renouvellement d’une histoire politique qui élargit ses objets d’études et qui intègre des perspectives interdisciplinaires » (p. 1). Sans contredit, il saura plaire à tous ceux et toutes celles qui s’intéressent à l’histoire politique de Montréal.

Dans un premier temps, Léon Robichaud analyse les ordonnances des intendants pendant le régime français. Il expose la gouvernance judiciaire et militaire de l’époque centrée sur l’activité commerciale et revient sur le sens initial de l’activité de « police » qui se donne comme objectif d’assurer aux habitants « une vie commode & tranquille » comme le disent les philosophes de l’époque (p. 13). Il traite aussi des enjeux liés à la participation populaire qui se réduit à une série de demandes formelles ou informelles venant d’individus ou de corps de métiers et que les autorités jugent en fonction des ressources et de leur conception de l’intérêt général. Utilisant une approche similaire, Donald Fyson écrit contre une histoire rétrospective qui analyse le passé de Montréal en fonction des critères actuels définissant la municipalité et tente de revenir à un sens ancien, plus large et plus près du sens anglais. La littérature sur le gouvernement local est traversée par une tendance forte qui réduit cet objet à l’activité d’une corporation municipale. Or, selon Fyson, cette perspective dans laquelle l’incorporation définitive de Montréal en 1840 marquerait le début de la gouvernance locale a contribué à occulter les spécificités de la gouvernance montréalaise entre 1760 et 1840. Selon lui, l’étude de l’institution des juges de paix permet de faire apparaître cette incorporation comme une transition plutôt qu’une rupture.

Développant une approche différente, Michèle Dagenais poursuit ses travaux sur l’histoire environnementale et tente ici de saisir les ressorts de la gouvernance urbaine par sa matérialité en se concentrant sur la mise en place du réseau d’eau potable et d’eaux usées dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle montre les écueils et les conséquences de la mise en place de telles infrastructures, que ce soit sur le plan de la quotidienneté des habitants ou sur celui de la gouvernance. Cette analyse fait apparaître la gouvernance comme un travail inachevé en perpétuel changement : ce réseau technique complexe non seulement nécessite un travail constant d’entretien, d’extension et de mise à jour, mais il est aussi corollaire d’une évolution des normes sanitaires et des comportements individuels et collectifs. Reprenant certains thèmes évoqués par Dagenais, Nicolas Kenny se concentre sur l’histoire des sens et des perceptions et tente de montrer comment une telle approche peut jeter un éclairage nouveau sur l’histoire de la gouvernance. Dans cette histoire, le corps est à la fois l’origine et la cible du gouvernement. L’expérience subjective du dégoût, principalement olfactif et visuel, est le point de départ, et l’assainissement de l’espace et des comportements le point d’arrivée d’une activité gouvernementale en perpétuel mouvement. La thèse de Kenny est qu’au XIXe les stratégies politiques des autorités municipales se caractérisent par « une volonté marquée de réduire l’intensité et la conscience qu’ont les individus du contact entre leur corps et le milieu urbain » (p. 60). Mathieu Lapointe, quant à lui, traite d’un « nettoyage » assez différent, plus métaphorique, c’est-à-dire du nettoyage de la « ville ouverte » et de la politique dans les années 1940 et 1950. Il analyse les enquêtes sur la moralité publique dans la première moitié du XXe siècle qui débouchent sur l’élection de Jean Drapeau, quelques semaines après le dépôt du fracassant rapport Caron en 1954. Cette épopée politique tortueuse décrite par Lapointe est un véritable « dialogue de sourds, ponctué de nombreuses intrusions du pouvoir provincial […] entre les représentants des citoyens mécontents et un gouvernement municipal dont la légitimité est radicalement mise en question » (p. 102). Cela dit, peut-être faudrait-il analyser davantage ce passage d’une gouvernance qui assainit au sens propre à une gouvernance qui assainit au sens figuré et voir de quelle façon cette volonté d’assainissement est un thème transversal dans l’histoire de la gouvernance montréalaise.

Intéressé par l’histoire de la planification urbaine, Raphaël Fischler décrit une série de règlements de zonage ayant été mis en place entre 1840 et 1910, soit bien avant que la Ville de Montréal se dote d’un Service d’urbanisme en 1941 et adopte finalement un plan d’urbanisme et un règlement de zonage pour l’ensemble de son territoire en 1992. Selon lui, il est clair que le zonage moderne ou « comprehensive zoning » existe déjà en 1913 quand la Ville adopte un nouveau règlement pour l’ensemble du quartier Notre-Dame-de-Grâce. Dans son analyse, Fischler cherche à montrer que l’élaboration des politiques urbaines répond à des impératifs divers souvent liés avec des demandes émanant de groupes de pression, qu’elle ne suit pas un processus linéaire simple et qu’elle laisse très souvent un certain pouvoir discrétionnaire aux fonctionnaires chargés de les appliquer (p. 83). Fischler soutient que « de règlement en règlement se constitue un dispositif de savoir et de pouvoir qui, dans le cas qui nous concerne, vise à gérer les actions des acteurs privés dans l’utilisation du sol et la construction d’immeubles » (p. 82). Ce dispositif règlementaire est « le produit de plusieurs siècles de “bricolage”, mais sa forme actuelle a été, en grande partie, créée entre 1840 et 1914 pour faire face aux défis de la ville industrielle » (p. 84). Si Fischler se garde bien de faire le bilan de cette règlementation, la tonalité du texte portant sur la patrimonialisation et signé par Gérard Beaudet est fortement différente. Fidèle à son habitude, ce dernier se fait revendicateur et ne cache pas son insatisfaction quant aux actions des 50 dernières années dans le domaine de la protection du patrimoine. Beaudet revient sur plusieurs cas importants, notamment la démolition de la maison Van Horne, le projet de cité Concordia dans Milton Parc, le projet du Vieux-Port, l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal et les résultats mitigés du bien intentionné Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal (RCM), et termine en affirmant que la gouvernance municipale n’a pas su intégrer de manière significative la patrimonialisation. Ainsi, la mobilisation citoyenne demeure d’une importance cruciale. En ce sens, gageons que le professeur Beaudet est plutôt inquiet du sort qui sera réservé au 1420 Mont-Royal, autrefois propriété de son Université et dont un promoteur immobilier vient de se porter acquéreur.

Signant deux textes, Harold Bérubé étudie tout d’abord l’action politique des banlieues au XXe siècle et montre comment celles-ci sont des actrices à part entière de l’histoire de Montréal comme ville-région. Certaines, notamment Westmount et Outremont, ont tenté de favoriser l’avènement d’une gouvernance métropolitaine souple durant l’entre-deux-guerres afin de résister à l’annexion et ainsi conserver leur autonomie et leur identité particulière. Cependant, les velléités annexionnistes de la ville centre sont rapidement venues refroidir le dialogue. Dans un second texte qui se trouve à être la conclusion de l’ouvrage, Bérubé plaide pour une historicisation de la « révolution métropolitaine » à Montréal. Bérubé enjoint les historiens à analyser le chemin parcouru entre la Corporation du Montréal métropolitain datant de 1957 et la Communauté métropolitaine de Montréal de 2001. Le territoire, le découpage municipal, les compétences des différentes structures ainsi que leur fonctionnement ont beaucoup changé.

Cela nous amène identifier ce qui unit les contributions qui forment ce collectif. Toutes, d’une certaine manière, mettent en lumière la complexité et la mobilité de la gouvernance montréalaise. N’ayant pas de statut constitutionnel, ses frontières et ses structures changent constamment et, très souvent, elles semblent à la remorque du développement des infrastructures, de la croissance de l’urbanisation et de l’évolution des sensibilités. En outre, on remarque moins des tendances évolutives qui permettraient une lecture rétrospective que des thèmes récurrents, tels l’occupation du sol, l’assainissement ou la métropolisation, qui s’expriment différemment selon les contextes. Finalement, on pourrait aussi se questionner sur le choix du terme de gouvernance. Les trois directeurs affirment : « nous le préférons au terme gouvernement en ce qu’il met l’accent sur les pratiques et les mécanismes de gouverner, d’administrer et de gérer » (p. 2). Cette justification est, avouons-le, un peu mince, surtout dans le cas d’un concept aussi controversé qui, selon certains, est le fuit d’une attaque contre les institutions démocratiques au profit d’un modèle de partenariat entre parties intéressées (voir par exemple le livre d’Alain Deneault, Gouvernance. Le management totalitaire). Certains contributeurs comme Dagenais et Kenny lui préfèrent même le terme de « gouvernementalité » forgé par Michel Foucault, et seul Fyson accorde une importance particulière à l’expression « gouvernement local » quand, pourtant, elle occupe une place importante dans l’historiographie politique. Ce problème de terminologie est, peut-on penser, une autre manifestation de la difficulté de penser l’activité politique à l’échelle de la ville.


 

Note

[i] Voir Harold Bérubé, Des sociétés distinctes. Gouverner les banlieues bourgeoises de Montréal, 1880-1939, Montréal et Kingston, McGill – Queen’s University Press, 2014; Nicolas Kenny, The Feel of the City: Experiences of Urban Transformation, Toronto, Buffalo et London, University of Toronto Press, 2014; et Mathieu Lapointe, Nettoyer Montréal. Les campagnes de moralité publique, 1940-1954, Québec, Septentrion, 2014.

1 commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Une réponse à “Gouverner Montréal: une activité complexe et changeante

  1. A reblogué ceci sur Harold Bérubéet a ajouté:
    Belle recension de l’ouvrage collectif que j’ai co-dirigé avec Donald Fyson et Léon Robichaud.

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