Sommes-nous tous Charlie? Cinq mois après

Par Marie-Ève Bélanger, Genève

Voici un texte qui date de quelques mois. Pourquoi maintenant? Parce que malgré tout, on doit faire un effort conscient pour ne pas accumuler de la colère, du dégoût, de l’impuissance et de la honte, et ça, ça doit passer par un engagement politique. Il n’y a pas de raison importante pour la communauté intellectuelle, pas d’élément déclencheur, pas de rapport avec l’actualité. Juste un cri resté en travers de la gorge.

Parlant de liberté d’expression. Eh quoi les manants, on ne vous a pas donné la parole, j’ai dit « une minute de silence », alors respect. J’en ai bouffé du commentaire, j’en ai la tête lourde et le cœur serré: je suis un pain de viande d’opinions, j’ai perdu ma boussole quelque part entre le boudoir et les cabinets et je tourne en rond, ou plutôt je ne sais pas. J’en suis devenue transparente à force de me faire enlever couche sur couche de sens critique, d’émotion, d’intelligence, de raison, d’action. J’en suis au bord de la liquéfaction parce que plus rien ne me retient ensemble, je n’ose plus bouger de crainte de me transformer en une coulée de boue, ou de m’évaporer en rien du tout. J’ai continué de lire pourtant, la paume gauche posée sur un œil fermé, le coude appuyé sur la table, les épaules affaissées, le moral à terre, immobile, avalant du discours, tout aussi affamée qu’insatiable. J’ai accumulé les mots, les phrases et les chiffres : la ronde des citations, des mauvaises citations, des récitations, des résolutions. Je n’ai pas choisi, j’ai tout pris, tout lu, tout accepté et j’ai continué. J’ai été submergée, j’ai coulé, mais j’ai continué.

De ce calvaire, qu’est-ce que j’ai appris? Rien de sociologique, rien de paradigmatique, rien de révolutionnaire, rien sur la religion, rien sur le terrorisme, rien sur les crayons, rien sur les fusils, rien sur les moutons, rien sur les citoyens. J’ai appris que ce sont toujours les mêmes qui parlent. Ils parlent la langue du dominant, envahissant tout l’espace de libre expression dont ils jurent que le péril est hors sujet. Ils parlent, ils parlent sans arrêt, plus ils parlent moins j’ai de place pour réfléchir, pour construire, pour m’étirer, bientôt j’ai la tête vide, les articulations coincées, les membres raidis, des ficelles me poussent un peu partout et on me prend, on me bouge et je suis reconnaissante, merci, merci mon guide, mon père, mon prophète, merci de me laisser renoncer pour préserver Ta liberté. Ce discours occupant tout l’espace discursif disponible n’est ni celui de la morale, ni celui de l’intelligence, ni celui de la raison : il est la voix par laquelle le dominant domine.

J’ai lu quelque part que Charlie Hebdo, c’était le refus du sacré : il n’y a rien d’inattaquable, rien que l’on ne se doit d’observer d’un point de vue critique. Nous est-il encore possible de reconnaitre que l’exercice du droit à la libre expression individuelle requiert un certain nombre de prémisses qui ne sont pas partagés par l’ensemble de la population, et que ce droit est en fait un droit vide, c’est-à-dire inopposable, pour une très grande partie d’entre nous? D’accord, on a besoin de la liberté d’expression. Mais on a surtout besoin d’espaces où l’expression est possible. Il y a eu un débat aujourd’hui à l’université : « Sommes-nous tous Charlie? » Force m’a été de constater que l’espace discursif de libre expression pour répondre à cette question était habité par une sous-catégorie absolument restreinte d’individus : des hommes, blancs, chrétiens, d’âge moyen, éduqués et aisés. Onze représentants. Une seule femme qui, par surcroît était aussi musulmane, quelle aubaine. Le débat a été aussi plat qu’on pouvait s’y attendre, et surtout, personne n’a questionné sa propre légitimité à prendre la parole; c’est un droit de naissance après tout. Peut-être la question eût-elle dû être : « Sommes-nous tous des hommes blancs chrétiens, d’âge moyen, éduqués et aisés? » Et forcément la réponse eût été : « Oui. »

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