Non à l’austérité, oui à l’Europe

Par Marie-Ève Bélanger, Genève

GRECE-EUROPELe projet d’offrir les Grecs en pâture aux bonzes de la finance internationale est un récit européen qui s’est développé depuis 2010 et a progressivement rempli tout l’espace discursif disponible au sujet de l’austérité : le sacrifice de la Grèce comme prix de la rédemption européenne. Narration en trois temps.

 

Le récit

1) Développer l’intrigue : la crise financière de 2008 a été terrible, l’une des plus terribles de l’histoire récente. Heureusement, bien qu’un peu secouée, l’Europe résiste au choc. Toute l’Europe? Non, un petit groupe d’États hésite devant l’ampleur des réformes nécessaires à stabiliser l’économie, reste à la traine et manque de provoquer la faillite du continent. Les « PIGS » comme on se plait déjà à les désigner, notre sale petit secret. Parmi ceux-ci trois s’en remettent bon gré mal gré à Bruxelles tandis qu’un autre continue de s’enfoncer dans une crise sans fin. La Grèce, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom, est un État corrompu (voir aussi ici) dont le gouvernement incompétent et la population paresseuse, profiteuse et égoïste, sont les seuls responsables de la ruine de son économie. Les Grecs sont des voleurs et des menteurs, ils nous ont dupé, ils ne méritent pas notre aide, ils méritent une thérapie. De choc.

2) Enchaîner les moments dramatiques : à la 11e heure enfin, de nouveaux arrangements ont été conclus pour octroyer un prêt ultime lors d’une réunion de la dernière chance au terme d’un accord de sauvetage final négocié en urgence voici un, deux, dix, mille, vingt-mille, six-cent-cinquante-quatre-mille millions de milliard d’euros que vous pourrez investir dans le service de la dette, signez ici, là, là, et là (en 2010, 2011, 2012, 2013 et 2015). En échange, vous devez simplement sabrer les retraites, couper les services publics, réduire du tiers l’investissement, diminuer vos aides à l’emploi et mettre au régime strict les sociétés d’État en plus d’augmenter les impôts, de doubler les taxes à la consommation et d’augmenter de 5 ans l’âge de retraite. La solution consiste à appliquer scrupuleusement et à la lettre la politique d’austérité et de rigueur budgétaire, clé en mains, le FMI va vous donner les détails.

3) Culminer par un jugement moral : les Grecs n’ont pas eu la volonté nécessaire pour sauver l’Europe. Nous n’avons pas à payer pour les erreurs de la Grèce. Enfin, finir par abandonner la Grèce à son sort, mais vraiment à contrecœur. Répéter ad nauseam qu’on a vraiment, mais vraiment tout essayé. Ce n’était pourtant pas si difficile, il suffisait de couper encore un peu dans le gras par-ci par-là, c’était bientôt fini. Inventer des Grexit et autres sorties de l’Euro(pe), comme si tout cela était pensable, comme si tout cela était faisable, comme si tout cela était souhaitable. Mais qu’y a-t-il au-delà d’un « Grexit », à part des rivières d’argent se déversant à l’infini dans les coffres des banques tandis que des montagnes de dettes s’accumulent partout ailleurs? Le récit de la crise grecque ne le dit pas. Une longue nuit sans doute.

 

L’histoire

Lorsque la Grèce devient membre de la communauté européenne en 1981, la construction européenne a tout juste un peu plus de 20 ans. Elle a déjà survécu à de nombreuses crises sans compromettre son projet tel que formulé dans la Déclaration Schuman : paix, stabilité, prospérité. Au cours des années suivantes, l’Europe se construit rapidement et s’élargit des nouvelles démocraties qui fleurissent au sud de l’Europe. Elle se bâtit comme alternative à l’Union soviétique et, forte de l’espoir de ne plus se retrouver coincée entre les deux grandes puissances de l’époque, poursuit ses politiques d’achèvement (du marché unique), d’élargissement (du territoire communautaire) et d’approfondissement (des politiques communes). Si les années 1980 marquent le début de la mise en œuvre de politiques néo-libérales des deux côtés de l’Atlantique et que les questions de solidarité et de citoyenneté sont de plus en plus considérées comme secondaires, l’année 1989 semble redonner espoir aux européanistes. La chute du mur de Berlin ravive la flamme d’une Europe réunie, réconciliée et pacifiée, unie sous la bannière de la solidarité et de l’amitié entre les peuples européens. L’euphorie de ce moment historique de la construction européenne où l’unification du continent semble enfin possible est subrepticement brisée par l’établissement du traité de Maastricht en 1993.

Depuis 1952, la construction politique de l’Europe avait été le projet successif de trois grandes communautés transnationales : la « Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier » (CECA, 1952-1957), la « Communauté économique européenne » (CEE, 1957-1962) et enfin la « Communauté européenne » (CE, 1962-1993). En 1993, cette communauté politique des Européens est remplacée par un rassemblement des États européens, « l’Union européenne ». La communauté européenne est morte, vive l’Union européenne. Le choix des termes n’est pas anodin. Il reflète exactement les préoccupations de l’époque : non pas forger une identité, une citoyenneté ou une communauté européenne, mais bien mettre sur pied une union économique, un marché commun et une monnaie unique. Depuis lors, l’euro a largement supplanté l’européen dans le discours de l’Europe sur elle-même.

L’Europe s’est construite sur une idée économique : la mise en commun des productions du charbon et de l’acier en guise de nouveau départ économique pour le continent. Petit à petit, la communauté européenne s’est renforcée pour devenir une force politique autrement plus importante que les États qui la composent et elle a œuvré pour la mise en place de politiques communautaires progressistes, souvent contre le désir plus conservateur des États. Depuis le milieu des années 1990, cette tendance s’est inversée et les considérations économiques ont partout repris le pas sur les projets politiques, une transition faite tout en douceur, au rythme de la financiarisation internationale. Mais depuis la crise de 2008, les objectifs financiers de l’UE sont devenus transparents : l’équilibre budgétaire et la stabilité de l’euro valent plus que le bien-être de ses peuples et que la vie de ses citoyennes et citoyens. Le cycle a donc fait un tour complet : d’une union économique, en passant par une communauté politique, l’UE est en train de se transformer en une vaste zone de libre-échange dont les États-membres, mis en compétition les uns contre les autres se déchirent, se nivellent vers le bas et rivalisent d’imagination lorsqu’il s’agit de plier l’échine devant les exigences toujours plus folles des banquiers de ce monde. Cela n’a plus grand-chose à voir avec ce que l’Europe aspirait à devenir à l’origine.

Si l’on se fie à l’histoire de la construction européenne, abandonner la Grèce, c’est signer l’arrêt de mort de l’Europe, une condamnation face à laquelle elle a déjà prouvé sa résilience. L’Europe, donc, n’y résisterait pas. Rester à savoir si l’EU-rope qui est en train de se construire, elle, y résisterait.

 

1 commentaire

Classé dans Marie-Ève Bélanger

Une réponse à “Non à l’austérité, oui à l’Europe

  1. A reblogué ceci sur Raimanetet a ajouté:
    oui mais non ! sauf que l’ Europe c’ est l’ instrument de l’ austérité aux mains des lobbies dont banquiers et industriels, l’ Europe est devenue une entreprise avec des règles savantes pour rester contre vents et marées … cette Europe est en train de disparaitre et les soubresauts ne sont que les convulsions d’ une mort qui approche de plus en plus vite … l’ année 2015 sera la fin du mythe Européen, les masques doivent tombés … sauve qui peut … attrapons les pour les juger !

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