Matériaux bruts pour différentes histoires de l’urbanisme au Québec

Critique du livre Aménagement et urbanisme au Québec. D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? Témoignages de pionniers et pionnières de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme depuis la Révolution tranquille d’André Boisvert, Québec, Éditions GID, 2014, 723 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

5066_urbanisme_webAménagement et urbanisme au Québec est un volumineux ouvrage regroupant 25 entrevues réalisées avec des pionniers et des pionnières de l’aménagement et de l’urbanisme au Québec entre 1995 et 2011, ces derniers ayant œuvré majoritairement entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1980. L’auteur, André Boisvert, explique sa démarche dans une courte introduction et esquisse une synthèse dans la conclusion. C’est dans le cadre d’une recherche doctorale qui comparait l’évolution de l’urbanisme au Québec et aux Pays-Bas qu’il entreprit ce vaste projet documentaire. Selon une démarche qualitative, il visait à obtenir des témoignages concernant la formation, les influences et le cheminement des premiers urbanistes au Québec. Non seulement a-t-il alors reçu des réponses positives et a-t-il réalisé de riches et stimulantes entrevues, mais une grande partie de celles-ci furent publiées dans la revue de l’Ordre des urbanistes du Québec (OUQ), Urbanité. Puis, plusieurs lui ont suggéré de réunir l’ensemble de son travail dans un seul volume, ce qu’il a fait. Le résultat a une grande valeur documentaire. Or, la faible place accordée à la synthèse, le travail d’édition inégal, les différences de longueur et de qualité entre les articles et le classement par thème un peu flou produisent un livre quelque peu rebutant, ce qui est l’envers de la médaille. Malgré tout, l’ouvrage est une source importante d’informations instructives qui sauront intéresser à la fois le dilettante, l’acteur et le chercheur, mais pour des raisons différentes. À partir de ces trois figures, je vais tenter d’exposer ici les différentes lectures possibles de ce livre.

Tout d’abord, le dilettante curieux lira ces différents témoignages comme plusieurs longs articles de journaux, parfois sans les terminer, passant de l’un à l’autre sans trop se soucier de l’ordre dans lesquels il les lit. Il y trouvera une série d’anecdotes significatives concernant différents projets d’aménagement du territoire ayant marqué le Québec. Il sera particulièrement intrigué par les mésaventures de Jean-Claude La Haye, personnage central de l’institutionnalisation de l’urbanisme au Québec qui s’est effectué en trois temps : création d’un Institut en 1961, d’un ordre professionnel en 1963 et d’une loi-cadre en 1979. Par exemple, afin de dénicher le meilleur candidat pour être le premier directeur de l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal et ainsi assurer le rayonnement de cette institution, ce dernier s’est d’abord rendu aux frais du ministère des Affaires municipales dans le bureau du fameux Le Corbusier à Paris où il a essuyé un premier refus, avant de retourner dans la Ville lumière afin d’attirer Robert Auzelle à Montréal. Lui aussi, mais non sans hésitations, refusa. La Haye soumit alors le nom de Hans Blumenfeld, urbaniste de renommée internationale basé à Toronto, à Mgr Irénée Lussier qui dirigeait alors l’Université de Montréal. Or, Blumenfeld, appréhendant un certain malaise, prit le soin d’écrire à Mgr Lussier afin de lui faire part de son passé de militant communiste en URSS; la réaction de l’Université fut de refuser sa candidature. Finalement, c’est le collègue et ami de La Haye, Benoît Bégin, aussi interviewé par Boisvert, qui accepta d’être le premier directeur de l’Institut (p. 79). Dans un autre ordre d’idées, dans l’entrevue avec Blanche Lemko Van Ginkel, une autre figure marquante ayant à la fois passée par l’atelier de Le Corbusier et par l’Université Harvard, on apprend qu’à la même époque, soit au début des années 1960, un vaste projet d’autoroute dans l’axe de la rue de la Commune à Montréal avait été proposé par une firme d’ingénieurs avant d’être bloqué par un petit groupe dont elle faisait partie (p. 118). Pour plusieurs, à ce moment, le Vieux-Port a été sauvé d’un saccage irréversible. Le livre contient une série de petites histoires peu connues et captivantes comme celles-ci.

Une deuxième lecture de ces histoires, plus partisane, est cependant possible et probable. En effet, celui qui a agi ou qui agit actuellement dans le domaine de l’urbanisme au Québec, que ce soit le politicien, le professionnel, le promoteur, ou le citoyen, ne pourra rester neutre devant ces anecdotes et sera rapidement amené à prendre parti. Il cherchera des héros et des coupables, des erreurs et des réussites, des modèles et des contre-exemples. Intéressé par certains dossiers, il parcourra l’ouvrage en diagonale avec certaines questions en tête : l’autoroute Ville-Marie, était-ce une bonne chose? Qui est responsable de ce tracé en tranchée? Qui en a profité? Le site de l’Expo 67 aurait-il dû être sur l’île de Montréal? Qui fut responsable du fiasco de l’aéroport de Mirabel? Et ainsi de suite. Difficile, par exemple, pour quiconque a été ou est impliqué dans le développement de la ville de Laval, de ne pas porter un regard partisan sur le témoignage de Claude Langlois qui a été impliqué dans le processus de fusion au milieu des années 1960 et qui fut le premier directeur du Service d’urbanisme de la Ville. Certains peut-être penseront que cette fusion a été faite au détriment de l’autonomie des collectivités locales et que la grande ville fusionnée n’a jamais rapporté les résultats escomptés, ce que nie bien sûr Langlois. La lecture est alors prise dans un champ interprétatif traversé de conflits dans lesquels les différentes personnes interviewées sont acteurs.

Bien qu’il se défende d’avoir cherché à produire une hagiographie des fondateurs de l’urbanisme au Québec, en ne rapportant que le discours de ceux-ci, le livre de Boisvert offre une vision pour le moins partielle. Si certains, comme Jean-Claude La Haye en parlant de son travail de conseiller dans le dossier de Mirabel, font preuve d’un début d’autocritique, celle-ci s’éclipse rapidement devant les excuses classiques de n’avoir pas été compris, de n’avoir pu convaincre les décideurs publics, ou de n’avoir pu mettre tout le monde d’accord. Bref, le problème, ce n’est pas tant que Boisvert ait voulu ou non faire une hagiographie, c’est plutôt que la somme des témoignages gagnerait à être synthétisée, analysée, comparée et critiquée.

Un troisième type de lecture, plus exigeante et rigoureuse, est ainsi souhaitable. Ce serait celle du chercheur désirant produire un savoir particulier et systématique concernant l’histoire de l’urbanisme au Québec, un savoir non pas journalistique, ni militant, mais scientifique. Plusieurs angles d’approches sont possibles, j’en présenterai trois. Tout d’abord, le chercheur pourrait utiliser l’ouvrage de Boisvert comme un point de départ pour une description de la professionnalisation de l’urbanisme. Dans une perspective sociologique, il pourrait tenter de produire une prosopographie du champ professionnel des années 1960 et 1970 afin de mettre en lumières des éléments structurants et des points de tension. Cependant, il serait vite amené à constater certaines lacunes et irrégularités du livre de Boisvert. Par exemple, l’auteur n’a pas indiqué systématiquement les dates et lieux de naissance des gens qu’il a interviewés, ce qui peut sembler un peu bête. Malgré tout, le livre contient suffisamment d’information pour tirer certaines conclusions préliminaires, notamment concernant l’importance des immigrés et de la formation à l’étranger. En effet, plusieurs des professionnels interviewés ont complété une partie de leurs études à l’étranger, que ce soit en Europe ou sur la côte est américaine, tandis que d’autres sont venus de l’étranger pour travailler au Québec. De plus, en étudiant l’origine, la formation et l’âge des différents urbanistes, on peut mettre en lumière certaines tensions dans ce milieu. Il semble qu’au départ la formation à l’Institut d’urbanisme était surtout orientée vers la planification physicospatiale et la pratique, pour ensuite faire davantage de place aux recherches statistiques concernant les usagers et les infrastructures urbaines. Puis, dans un troisième temps, dans les années 1970, la formation est devenue plus critique, elle s’est ouverte au travail social et communautaire et s’est alignée avec certaines postures critiques en sciences sociales. Ce découpage diachronique permet de faire apparaître des sous-groupes qui tentent de définir ce que devrait être l’urbaniste, son rôle social et sa formation. Un autre conflit concerne les actes réservés et le rôle de l’OUQ. Si au Québec, fait relativement rare, il existe un titre réservé pour les urbanistes, cela ne donne accès à aucun acte réservé. Certains aimeraient voir cette situation changée, tandis que d’autres apprécient ce statut, lequel permet une certaine liberté et favorise une plus grande versatilité.

Une autre manière de faire une lecture systématique de l’ouvrage de Boisvert serait d’étudier l’évolution de l’action publique. Rapidement, le chercheur intéressé par ce type de problème sera happé par le rôle central des cabinets privés et par ce jeu singulier dans lequel certaines personnes ont été amenées à organiser simultanément l’offre et la demande d’expertise, rendant la frontière entre employeur et employé extrêmement floue. Grâce au livre de Boisvert, on voit en effet que ce sont les mêmes personnes qui, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, ont organisé l’offre d’expertise en œuvrant dans des cabinets privés et en enseignant à l’Institut d’urbanisme, et la demande d’expertise en agissant auprès des ministères ou des villes et dans des commissions telles la Commission La Haye.

L’autre aspect notoire est la multiplicité des lieux, des instruments et des types d’activité. Loin d’être exclusivement employés dans les villes et les municipalités, les urbanistes travaillent aussi dans des cabinets privés, au gouvernement dans différents ministères, dans des sociétés d’État telles Hydro-Québec, dans les MRC, du moins depuis leur création en 1979 avec la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme (LAU) et dans des entreprises privées. La liste est tellement longue qu’il est difficile de voir comment l’ensemble de ces actions peuvent se coordonner afin de produire un aménagement du territoire cohérent. Il y a là sans doute un paradoxe de l’action urbanistique qui, d’un côté, investit un ensemble pluriel d’instruments et de lieux et, de l’autre, chérit l’idéal d’une action rationnelle et cohérente.

Par ailleurs, la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL) est un acteur essentiel et souvent oublié de cette histoire de l’urbanisme. Non seulement fut-elle le principal organisme au niveau fédéral faisant la promotion de l’urbanisme, mais elle est aussi responsable de la venue de plusieurs architectes et urbanistes européens au Canada; dans un premier temps surtout des Britanniques, comme Rolf Latté, puis, au tournant des années 1960, quelques francophones, dont plusieurs Belges, cela afin de répondre aux demandes du Québec. Ces demandes ne furent toutefois pas facilement entendues ni comprises. Jean Cimon rappelle que, malgré qu’il fût un grand penseur et qu’il le tînt en haute estime, Humphrey Carver, directeur de la SCHL à l’époque et probablement le plus important planner canadien du XXe siècle, regardait les Québécois avec une condescendance et un agacement digne de Lord Durham (p. 469).

Les urbanistes, notamment Marcel Junius, un de ces Belges venus au Québec grâce au recrutement de la SCHL, ont aussi été très actifs dans le domaine de la protection du patrimoine en travaillant par exemple au ministère des Affaires culturelles (MAC) et à la Commission des biens culturels du Québec (CBCQ). Plusieurs seront surpris d’apprendre que Junius, qui fut un grand admirateur de Le Corbusier, a terminé sa carrière à l’Organisation des villes du patrimoine mondial de l’UNESCO. Il dut même, à un certain moment, se battre contre des ingénieurs qui pensaient incarner le progrès et exécraient les actions de conservation du ministère des Affaires culturelles afin de sauver la Maison Andrée Benjamin-Papineau des bulldozers occupés à faire de la place pour l’autoroute 13 entre Montréal et Mirabel (p. 258).

Le chercheur tourné vers l’action publique pourrait aussi tenter une périodisation. Suite à la lecture du livre, il semble assez évident que la fin des années 1950 et les années 1960 furent une période de création des instruments qui a été suivie lentement par une période de routinisation du travail favorisée par la création du baccalauréat en urbanisme et par la LAU. Plusieurs se montrent plutôt insatisfaits de cette tournure et préféraient retrouver en l’urbaniste un chef d’orchestre et un humaniste innovateur, plutôt qu’un petit fonctionnaire régularisé.

Le troisième type de chercheur qui pourrait se saisir de l’ouvrage de Boisvert est celui tourné vers l’histoire intellectuelle et l’histoire des idées. Interrogeant précisément ces idéaux, ce dernier tenterait de retracer certains concepts centraux dans les discours des urbanistes et de reconstruire certains problèmes théoriques que se posaient ceux-ci. Il pourrait aussi étudier les expériences intellectuelles importantes que furent les villes industrielles et les villes du nord. Il serait alors amené à se demander : qu’est-ce que l’urbanisme? Quelle posture théorique traverse l’ensemble des témoignages recueillis par Boisvert? Quelle est la rhétorique propre à l’urbaniste? Comment ceux-ci défendent-ils la nécessité de l’urbanisme?

Cette dernière question, Boisvert ne peut y répondre, car, se situant au même niveau que les personnes interviewées, il défend lui aussi la nécessité de l’urbanisme. Il est assez évident que ce livre est motivé par une profonde conviction que l’urbanisme est nécessaire dans les sociétés modernes. Retracer l’histoire de cette idée, voilà la tâche primordiale de l’historien conceptuel qui se saisit du livre de Boisvert. Une des principales leçons à tirer de celui-ci est que l’urbanisme comme domaine d’action publique, pratique professionnelle et discipline académique est un phénomène relativement récent. Reste à savoir quel récit le lecteur veut en faire.

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