Drapeau à rebours: rien de nouveau sous le toit de l’hôtel de ville?

Note de lecture de Nettoyer Montréal. Les campagnes de moralité publique 1940-1954 de Mathieu Lapointe, Québec, Septentrion, 2014, 389 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

L97828944879691Publié pendant les audiences de la Commission Charbonneau lors de laquelle il fut mandaté pour réaliser une étude historique des commissions d’enquête québécoises sur la corruption, le livre de Mathieu Lapointe tombe à point. Retraçant les campagnes de moralité publique des années 1940 à 1954, cet ouvrage met en lumière la profondeur historique du phénomène de la corruption au niveau municipal et il analyse le discours dénonçant celle-ci. À l’aide d’une érudition notoire, Lapointe produit une chronique enlevante qui permet au lecteur de se transposer dans la vie nocturne et le milieu interlope du « Paris de l’Amérique » de la première moitié du XXe siècle, monde révolu pour le moins intrigant, avec ses effeuilleuses, ses bordels, ses quartiers réservés, ses jeux de barbotte et ses grills, lieux de rencontre pour la jeunesse en quête d’ivresse. Travail d’historien particulièrement réussi, ce livre au style fin et fluide plaira à tous ceux et celles qui s’intéressent à cette période, à la vie urbaine ou aux activités illicites et au travail policier. Qui plus est, celui-ci est richement illustré, car son auteur a pu profiter d’un travail de chercheur invité au Centre d’histoire de Montréal dans le cadre de l’exposition en cours Scandale! Vice, crime et moralité à Montréal 1940-1960 pour bonifier son ouvrage de plusieurs archives graphiques.

En plus de recréer une époque, Lapointe développe une thèse qui bouscule une partie importante de l’historiographie québécoise et montréalaise. Il démontre que l’élection de Jean Drapeau à la mairie de Montréal est non seulement le début d’un règne sans partage, mais aussi l’aboutissement d’un mouvement progressif pour la moralité publique. Pour Lapointe, la persistance du crime organisé illustrée par la Commission d’enquête sur le crime organisé (CECO) au début des années 1970 a fait croire à la génération née pendant ou après la Deuxième Guerre que les réformateurs des années 1950 n’étaient que d’hypocrites opportunistes (p. 13). Ce discrédit a occulté l’ampleur du mouvement pour la moralité publique des années 1940 et 1950. Prendre Drapeau à rebours permet à Lapointe d’exposer comment ce dernier est en fait la culmination d’un « mouvement social et politique qui était né et avait grandi grâce à la complémentarité des sphères médiatique, politique et judiciaire, et en contournant les obstacles imposés tant par le système politique que par la législation. » (p. 331) Étudiant l’opposition à un système politique alimentant le cynisme, il raconte l’histoire de « la révélation graduelle du “scandale” de la tolérance policière, judiciaire et politique dissimulée du vice commercialisé » (p. 364-365), ce vice qui est « une machine à profits pour la pègre » (p. 302). Lapointe voit même dans l’élection de Drapeau quelques semaines après le dépôt du rapport Caron en 1954 « la première victoire importante des réformistes critiques du régime Duplessis à l’échelle provinciale, qui prépare le terrain pour la Révolution tranquille » (p. 212). Qui plus est, il montre aussi une dynamique tout à fait particulière : plus le scandale est dévoilé au grand jour, plus il se règle, au point où, dans son rapport, le juge Caron remarque que la situation s’est beaucoup améliorée, surtout depuis la fermeture du Red Light en 1944, ce qui a fait dire à certains que le gros travail avait déjà été fait. Pour Lapointe, cette enquête a surtout servi à informer le public de la corruption à Montréal.

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Photo de Michael Rougier pour le Standard, 1947. Mise en scène de la barbotte avec les agents de l’escouade de la moralité pour un photoreportage.

Le récit de Lapointe commence avec le contexte de la guerre qui, dû à la pénurie de policiers et aux mauvaises conditions de travail de ceux-ci, fut particulièrement fertile pour le crime organisé (p. 47). Marqué par la menace de la dégénérescence de la nation – un peuple en mauvaise santé risque la défaite – ce contexte a aussi intensifié les préoccupations moralistes et hygiénistes et mis la table pour un ensemble de discours de sensibilisation publique dans l’après-guerre (p. 96-97). À partir de 1943, afin de mettre fin à la contamination vénérienne chez les militaires, l’armée canadienne accentue la pression sur les villes pour pousser celles-ci à fermer les bordels. Suite à la menace d’interdire l’accès à Montréal aux troupes, le 2 février 1944, soit quelques mois après la fermeture de la majorité des lupanars de Québec, le Red Light de Montréal s’éteint d’un seul coup. Cette fermeture spontanée et simultanée « sans fanfare ni publicité » est la preuve, selon plusieurs, dont le juge Caron, qu’il existait un système de collusion et de tolérance à Montréal (p. 119).

Lapointe s’intéresse aussi aux autres enquêtes sur le crime organisé soient l’enquête Surveyer de 1943 à Hull, le « petit Chicago » du temps de la prohibition, dans laquelle François Caron, qui présidera l’enquête montréalaise de 1950-1953, agit à titre de procureur, et l’enquête Cannon de 1944 portant sur Montréal et la police provinciale et présidée par Lucien Cannon, fils de Lawrence-John Cannon, celui-là même qui a mené une enquête semblable à Montréal en 1909. Les événements qui mènent au déclenchement de l’enquête Cannon sont particulièrement intéressants, car les motifs partisans sont évidents. Dès 1942, un petit « journal jaune » intitulé Le Moraliste et aligné avec le discours de l’Union nationale dénonce la tolérance de l’immoralité du gouvernement libéral d’Adélard Godbout. Jouissant d’une grande popularité, Le Moraliste réussit à faire plier le gouvernement qui déclenche la tenue d’une enquête royale sur les allégations de ce journal. Or, Godbout place à la tête de cette enquête un juge libéral qui s’assurera d’éclabousser l’Union nationale et de rabrouer Le Moraliste. Dans son rapport, le juge Cannon déplace le blâme de la police provinciale vers la police municipale et soutient qu’un système de tolérance perdure au niveau municipal.

Un groupe se forme alors, la Ligue de la vigilance sociale (LVS), afin de demander une enquête spécifiquement sur la protection du vice par la police de Montréal. Les deux requêtes de ce groupe en 1945 et 1946 se soldent cependant par des échecs. Apparaît ensuite la figure légendaire de Pax Plante, que Lapointe, à la suite de plusieurs autres journalistes et historiens, tente de décrypter. D’abord avocat de la Cour municipal, Plante est appelé à travailler pour l’escouade de la moralité publique de la police municipale, avant de se voir confier discrètement, en 1946, la direction de celle-ci avec le mandat de la réformer et d’intensifier la répression du crime organisé. Les actions de Plante ne plaisent cependant pas à tous. Le nouveau chef de police Albert Langlois le suspend pour insubordination en mars 1947 et il sera par la suite renvoyé. Un an et demi plus tard, Plante est approché par Le Devoir qui désire publier une série d’articles sur le crime organisé à Montréal. Le résultat est fracassant. Plus de soixante articles sont publiés sous le titre Montréal sous le règne de la pègre dans lesquels Plante expose le système de protection du crime par la police. Dès ce moment, une vaste mobilisation publique s’organise afin d’obtenir une commission d’enquête sur ce problème et le Comité de moralité publique (CMP), proche des groupes catholiques francophones de l’époque, se forme. Une grande partie du travail de Lapointe fut de dépouiller systématiquement les archives du CMP afin d’en exposer le fonctionnement, les réseaux et le discours. Des figures mineures de l’histoire montréalaise y ont joué un rôle important comme J.-Z.-Léon Patenaude, un jeune secrétaire militant hyperactif issu du monde de la gestion et des affaires. Pour Lapointe, qui analyse longuement la composition sociale du CMP, celui-ci se situe à la rencontre du monde traditionnel ecclésiastique et du monde « moderne » de la gestion et des affaires (p. 228).

Lapointe soutient que « la croisade du CMP oppose, en fait, deux types de sociabilité masculine : celle des bars, clubs et maisons de jeu, plus populaire et “ethnique”, et celle des clubs sociaux ou du militantisme de la classe moyenne francophone » (p. 278). Il analyse aussi en profondeur le discours et les représentations mobilisées par le CMP qui reprend à son compte une partie de l’iconographie progressiste américaine. Par exemple, en 1952, les directeurs et procureurs du CMP se rendent ensembles à la projection du film américain sur la corruption The Captive City et appuient publiquement la diffusion de celui-ci. Ou encore, sur une affiche invitant les passants à souscrire au CMP, la ville de Montréal est représentée comme une femme enchaînée par l’immoralité publique rappelant l’image de la prostituée comme femme déchue, esclave de la pègre (p. 288 et 308). Cela dit, malgré que son mandat s’élargisse en cours de route, l’objectif premier du CMP est le soutien de l’enquête Caron. Plante et son assistant Jean Drapeau, grâce à un dossier d’accusation extrêmement étoffé, ont réussi à obtenir en 1950, quelques mois après la formation du CMP, une enquête publique dans laquelle les requérants doivent prouver leurs accusations. Le juge François Caron leur confie la direction de l’enquête.

Ne profitant pas d’appuis notoires, le CMP orchestre une vaste campagne de souscription, qui, quoique permettant aux enquêteurs de poursuivre leur travail, donne des résultats plutôt modestes. Bien que certaines ramifications de celle-ci restent obscures, Lapointe en dresse un bilan, chiffres à l’appui. Selon Lapointe, la place importante jouée par l’appui financier des citoyens montre que cette campagne ne peut être réduite à une simple manœuvre d’ambitieux (p. 365). N’en demeure pas moins que c’est dans ce contexte que naît en 1951 ce qui va devenir le premier parti politique municipal montréalais, soit la Ligue d’action civique (LAC). Afin de protéger les directeurs du CMP des poursuites, la LAC est créée et le CMP en devient un simple comité. Aux élections de 1954, la LAC joue un rôle central en donnant son appui aux différents candidats réformistes et, surtout, à Jean Drapeau.

Le chemin parcouru entre l’échec LVS et le CMP permet de mettre en lumière un certain apprentissage du mouvement de moralité publique. La CMP a réussi parce que ses requêtes étaient plus détaillées et plus précises. Pax Plante a tout d’abord ébranlé l’opinion publique avec une série d’articles accessible et choquante et, ensuite, le CMP a déposé une requête à la Cour. Le CMP était aussi moins élitiste et plus proche de la classe moyenne francophone que la LVS dont plusieurs élites anglophones faisaient partie (p. 205-206). Cette comparaison entre les actions de la LVS et le CMP est très fertile. On peut même se demander si Lapointe n’aurait pas dû aller plus loin dans les comparaisons, qu’elles soient diachroniques ou géographiques. Il fait plusieurs références au contexte américain, notamment en ce qui a trait au rôle de la presse et à l’enquête Kefauver, cependant, il ne réalise pas de comparaison systématique, ce qui permettrait de mieux saisir la spécificité de ce qui s’est passé à Montréal.

En conclusion, Lapointe soutient que trois logiques ont favorisé les campagnes de moralité publique entre 1940 et 1954. Tout d’abord, la ville est devenue un lieu de vie inévitable. Ne pouvant plus appeler à la fuite en campagne, les moralistes se sont tournés vers la promotion du « nettoyage ». Ensuite, ce mouvement est venu d’avant-garde, plutôt que de la hiérarchie cléricale traditionnelle qui ne voulait pas trop s’avancer en politique. Finalement, cette période est celle de l’avènement d’un mouvement d’hommes d’affaires et de nouvelles classes moyennes en faveur d’une gestion « scientifique » en opposition à la corruption (p. 365-366). Très stimulantes, ces conclusions posent cependant certains problèmes, notamment en ce qui a trait aux réformistes. Tout au long du livre, Lapointe utilise les catégories de réformistes et moralistes de manière interchangeable, car, selon sa définition, les réformistes sont ceux qui œuvrent pour une réforme de la moralité publique. Or, comment se fait-il que ces jeunes réformistes en faveur des nouvelles techniques de gestion soient aussi en faveur d’une certaine police des mœurs? Pourquoi cette avant-garde était-elle encore liée avec le monde ecclésiastique? Sans creuser en profondeur cet amalgame qui peut surprendre, Lapointe semble y voir un effet de contexte et laisse entendre que cette alliance va se briser dans les années 1960, au point où l’idée même d’une police des mœurs deviendra caduque.

Le léger flou autour de la catégorie des réformistes rebondit aussi sur le portrait que dresse Lapointe de leurs opposants. D’un côté, il montre une administration municipale sclérosée, dominée par une génération de politiciens vieillissants et, de l’autre, une philosophie de la tolérance, voire certaines propositions visant à règlementer le jeu et la prostitution et, au milieu de tout cela, un clergé qui n’ose pas se mouiller et vise surtout à protéger ses acquis. Joseph-Olivar Asselin, président du comité exécutif de la ville de 1940 à 1954, qui est un des personnages centraux de cette opposition, semble défendre la théorie du quartier réservé. En s’appuyant sur l’idée que la prostitution et le jeu sont des vices universels faisant partie de la nature humaine, cette théorie soutient que la seule solution possible est de les circonscrire dans un espace réservé afin d’en diminuer les effets et d’en empêcher la contagion (p. 121 et p. 166). On peut cependant se demander pourquoi la théorie du quartier réservé n’a pas été défendue par certains réformistes? Pourquoi est-ce que la lutte contre la corruption et la réforme des institutions municipales ne fut pas pensée, à l’époque, en lien avec la décriminalisation ou une régulation du jeu et de la prostitution? Cette question reste ouverte.

Étant donné le contexte, le livre de Lapointe amène à se questionner sur le chemin parcouru en termes de lutte à la corruption dans la deuxième moitié du XXe siècle. N’y a-t-il donc rien de nouveau sous le toit de l’hôtel de ville? La métaphore du ménage et du nettoyage est encore abondamment utilisée. Or, plus personne ne parle de moralité publique. C’est plutôt le mot éthique qui est sur toutes les lèvres. Selon plusieurs, cela implique qu’on ne s’intéresse plus à la moralité personnelle des dirigeants, mais exclusivement à leur capacité à respecter et à faire respecter les lois. Or, Lapointe nous rappelle que cette distinction était déjà présente dans le discours du CMP (p. 329). Selon lui, le concept de moralité publique peut être entendu de trois manières qui se superposent à l’époque. Faire respecter la moralité publique c’est faire respecter la moralité en public, c’est-à-dire interdire les comportements indécents dans les espaces publics, ensuite, la moralité de l’État, c’est-à-dire agir pour la préservation de la chose publique contre la corruption de l’administration, et finalement, la moralité du public, c’est-à-dire faire des lois qui amèneront les citoyens à acquérir un certain sens de la moralité (p. 16). Bref, entendu ainsi, l’écart entre la moralité publique et l’éthique s’estompe. N’en demeure pas moins que la famille du mot « éthique » est beaucoup plus restreinte que celle du mot « morale », ce qui, peut-être, nous fait croire que nos idées et nos pratiques ont beaucoup évolué. En effet, il n’existe pas d’équivalent du mot « moralisme » ni du mot « moralisateur » et on peut penser que le sens du mot « moraliste » est très différent de celui du mot « éthicien ». Pourtant, est-ce dire que nous savons maintenant comment faire le ménage à l’hôtel de ville? Le livre de Lapointe nous amène à croire que, même si les discours ont changé, la Commission Charbonneau ne sera pas la dernière. Dans ce cas-là, quels furent les motifs et quelles sont conséquences de ces changements dans l’ordre du discours? Seule une enquête en profondeur sur les années subséquentes pourrait nous permettre de répondre à ces questions.

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