Archives mensuelles : août 2015

L’autre crise grecque

Par Jean François Bissonnette, Livadia, Grèce

Le soleil s’effaçait déjà derrière les montagnes, plongeant vers l’ouest quelque part au fond de la mer Égée. Nous rentrions de la plage rouge, et le sentier au flanc des falaises escarpées et lourdes du parfum de la sauge descendait doucement vers Livadia, le port de l’île de Tilos.

Dans la crique mouillaient les voiliers de quelques bourlingueurs, et le traversier venu de l’antique Rhodes repartait vers sa prochaine escale, égrenant le chapelet des îles qui le conduirait jusqu’au Pirée. La poignée de touristes débarqués se fondaient peu à peu dans la langueur du soir, absorbés par cette terre aride et hors du temps.

Aux abords de ce havre bucolique, devant les bureaux de la police portuaire, un groupe de voyageurs sans bagages se massait, immobiles et silencieux. Leur teint basané, le foulard porté par les femmes laissaient entrevoir que c’était une autre quête que celle des vacances estivales qui les avait menés ici.

Le chien que nous promenions semblait captiver les enfants, qui l’observaient à distance sous le regard fatigué de leurs parents. Par l’entremise du canidé, nous pûmes poser la question dont nous devinions déjà la réponse. « D’où venez-vous? » L’origine, question toujours maudite, toujours brûlante. Un homme répondit : « Je viens de Syrie, lui vient d’Irak. » Son voisin salua d’un hochement de tête.

À notre droite, sur le port, un yacht majestueux manœuvrait pour accoster. On pouvait lire sur sa poupe, Istanbul. C’était aussi de Turquie, à une vingtaine de milles marins, mais sur un tout autre type d’embarcation, qu’était partie ce matin-là la cinquantaine d’exilés. Débarqués par les passeurs sur une plage isolée du sud de l’île, sans eau ni nourriture, ce n’est que quelques heures plus tard qu’ils avaient été remarqués et secourus. À Rhodes, on propose aux touristes des croisières en sens inverse pour un centième du prix qu’ils avaient dû débourser pour se retrouver là.

Sur le port, autour des réfugiés, une certaine agitation s’installait, un mouvement paraissait se préparer. Interpellés par ces visages où l’on croyait voir luire la guerre et ses feux, nous cherchions que faire. Offrant notre aide à une femme à l’air sérieux et affairé, qui s’avéra être la mairesse de l’île, nous reçûmes consigne d’aller quérir de l’eau. On oublie souvent à quelles choses simples la vie peut tenir.

Nous revînmes les bras chargés, pour se retrouver aussitôt entourés de mains avides et reconnaissantes. Le groupe s’ébranlait dans une direction inconnue. À un policier posté là, nous demandâmes où ces gens allaient être emmenés. Il nous expliqua qu’un camp avait été aménagé à la lisière du village. C’est là qu’ils passeraient la nuit, en attendant que la machine administrative démarre le lendemain.

Ce n’était pas le premier groupe de réfugiés à toucher terre sur Tilos. Depuis des mois, les îles grecques en mer Égée reçoivent, jour après jour, des centaines de personnes venues de Syrie, d’Irak, mais aussi d’Afghanistan et du Pakistan. Le grand jeu moyen-oriental déborde jusqu’aux portes de l’Europe. Sur l’ensemble des îles grecques, ils sont plus de 50 000 à être débarqués au cours du mois de juillet. La tension devient insoutenable.

Tilos compte à peine 500 habitants. Depuis la mi-juin, plus de 1500 réfugiés y ont mis le pied, dont 600 durant la seule semaine du 3 août, des groupes plus ou moins nombreux se succédant aux deux ou trois jours. Ils séjournent ainsi sur l’île pendant quelques jours avant de repartir vers Athènes puis le nord de l’Europe une fois délivrés leurs papiers officiels. Privée de moyens, trop éloignée et minuscule pour être épaulée par un gouvernement central lui-même aux bords de la faillite, Tilos tente de parer au plus urgent.

L’endroit où l’on amena les migrants, ce soir-là, formait jadis une base militaire. Aujourd’hui, ce n’est guère plus qu’un terrain vague, où tiennent encore à peine debout deux bâtiments vétustes. Nous allâmes y voir à la nuit tombée. Dans la pénombre de cette nuit sans lune, on distinguait en s’approchant le faisceau d’une lampe de poche, seule lumière sur ce terrain sans électricité.

Circulant d’un groupe à l’autre, quelques volontaires distribuaient vieux matelas et sacs de couchage qui représentaient toute l’infrastructure disponible pour héberger les nouveaux venus. Il n’y aurait pas de repas, ce soir-là, et pour satisfaire leurs besoins naturels, les migrants devraient trouver leur chemin jusqu’à la seule toilette publique du village, à dix minutes de marche.

Jusqu’à la semaine précédente, ceux qui parvenaient jusqu’à l’île étaient accueillis dans un ancien monastère, y trouvant au moins le confort relatif d’un toit. Mais dans un bel exemple de charité chrétienne, l’Église orthodoxe grecque, la seule institution du pays à pouvoir encore se dire riche, a décidé que c’en était assez, et fermé l’accès au lieu saint. Serait-ce pour maintenir l’équilibre parmi des insulaires largement hostiles à la venue des migrants? Peut-être le clergé croit-il, comme bon nombre des habitants, que les migrants cesseront de venir si l’on cesse de les aider.

Aussi la poignée de bénévoles subit-elle la vindicte populaire. Agressions verbales et gestes d’intimidation se multiplient, sans que la police intervienne. Les autorités municipales se montrent pourtant sensibles à l’enjeu. Il y a déjà plus d’un an, Tilos est parvenue à convaincre l’ancien gouvernement de financer la construction d’un camp semi-permanent, sur un terrain offert par un résident de l’île. Mais la crise politique et budgétaire s’étant aggravée depuis, les fonds ne sont jamais venus, et l’ancienne base militaire reste aujourd’hui la seule alternative au camping sauvage dans les rues et sur la plage de Livadia.

Nous y revînmes le lendemain matin, après s’être laissés dire que nous pourrions aider à la cuisine collective. À notre arrivée, les familles et compagnons d’infortune s’agglutinaient au pied des quelques arbres offrant leur ombre sous un soleil ardent. Il n’y avait finalement rien à cuisiner, ce jour-là, la police portuaire normalement chargée de pourvoir à l’alimentation des réfugiés ayant reçu du QG de Rhodes la nouvelle qu’il n’y avait pas de budget à cette fin.

On suppose que les autorités devaient se dire que si ces réfugiés avaient pu payer les mille euros par personne qu’empochent les passeurs, il devait bien leur rester une poignée de change pour acheter des souvlakis au restaurant du coin. Et il est vrai, en apparence, que la plupart n’ont pas l’air misérables, qui portant un chandail griffé, qui cherchant sur son téléphone intelligent la traduction du mot « œil » pour désigner l’inflammation logée dans celui de son partenaire.

Nous avions l’air un peu ridicules avec notre sac de pâtisseries, seules provisions disponibles sur le camp ce matin-là, que nous avions achetées dans l’intention de les distribuer à la douzaine d’enfants arrivés la veille. Certaines, au visage rose et potelé, y pigeaient avec gourmandise, d’autres refusaient poliment. Une fillette prit dans le sac que nous lui tendions un biscuit qu’elle laissa tomber au sol, nous fixant d’un regard éteint, sans âge, dans lequel on ne savait que lire, de la fatigue d’une nuit livrée aux insectes après la traversée houleuse de la veille, ou des horreurs qui l’avaient chassée de chez elle.

Ce regard nous hantera longtemps, nous qui n’étions que de passage.

Ce sont pareils regards traumatisés, mais aussi les sourires du soulagement et de la gratitude, que croisent jour après jour les Karen, Elena, Charlie et Nikitas, ces quatre bénévoles qui tentent à eux seuls, envers et contre tout, d’offrir un tant soit peu de secours aux échoués de Tilos. Leur courage, leur abnégation, leur persévérance, mais aussi leur désespoir face à une situation qu’ils pressentent destinée à empirer, constituent un remarquable témoignage d’humanité dans ce monde à la dérive. Une dérive que nous avions bien failli oublier, saoulés que nous étions par la beauté de l’île, de sa mer cristalline et de son azur imperturbable, mais qui s’est rappelée à nous avec la force d’un ouragan.

Le soleil se lèvera bientôt à l’est, et à l’est monteront à nouveau sur leurs frêles esquifs, avec la peur au ventre et l’espoir d’une vie décente, de nouvelles cohortes de réfugiés. En Grèce, mais aussi en Italie ou en Espagne, ils afflueront de partout, toujours plus nombreux. Qui donc se lèvera pour les accueillir?

 


 

Mise à jour du 12 septembre 2015

Une campagne de soutien financier aux bénévoles de Tilos est en cours sur le site IndieGogo : « Aidons les bénévoles qui aident les réfugiés à Tilos ». La campagne est organisée conjointement par Jean François Bissonnette et les bénévoles de Tilos.

 

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L’empreinte sous des étoiles… et une pluie de critiques

Compte rendu de la période de questions lors de la projection de L’empreinte organisée par Cinéma sous les étoiles le 27 août 2015, parc Molson, Montréal.

Par Karina Chagnon, Montréal

L'EmpreinteLa foule était nombreuse à la projection du documentaire L’empreinte au parc Molson. Par l’entremise de son narrateur et interviewer Roy Dupuis habillé en coureur des bois des temps modernes, ce film tente, à partir d’une série d’interviews, de retracer les racines de la culture québécoise et de ses valeurs, donc de son identité nationale. La thèse du documentaire est la suivante : le métissage qui se serait produit avec les Premières Nations lors des premiers contacts (qu’on se garde bien de décrire comme une colonisation) aurait forgé les « caractéristiques fondamentales » de la société québécoise actuelle. Ainsi, la solidarité, le partage, le « vivre et laisser vivre », la recherche de consensus et l’égalité, pour ne nommer que celles-ci, seraient l’empreinte laissée par un heureux métissage datant du XVIIe et du XVIIIe siècle. Aux dires des réalisateurs, c’était, en nombre de personnes présentes, la deuxième plus grande diffusion du film. Composé d’une centaine de jeunes et de moins jeunes, le public semblait pourtant plutôt homogène, c’est-à-dire composé, pour la majorité, de Québécois d’origine européenne : précisément le public auquel s’adresse le film. Par contre, si les réalisateurs et certains membres du public s’attendaient à une période de questions dépourvue de toute critique de la thèse qui sous-tend le documentaire, c’est un tout autre événement qui s’est produit. Contrairement à la réception médiatique chaleureuse qu’a reçu le documentaire à sa sortie en salles et lors de la tournée promotionnelle, le vox populi qui a suivi la projection du film a donné lieu à un affrontement nourri d’insultes entre les réalisateurs et des membres du public. Carole Poliquin et Yvan Dubuc ne s’attendaient sans doute pas à être confrontés à un public si peu conciliant et aux idées si peu homogènes aux leurs.

 

Un court métrage qui en dit long sur le gouffre qui nous sépare

Il importe de mentionner que la projection de L’empreinte a été précédée de l’excellent court métrage L’enfance déracinée, réalisé par Réal Jr. Leblanc, un Innu d’Uashat mak Mani-Utenam et produit par Wapikoni mobile. Ce coup de cœur du jury rend hommage aux victimes des pensionnats autochtones en offrant un témoignage de la violence physique, psychologique et sexuelle vécue par les enfants du pensionnat indien de Sept-Îles et en montrant les conséquences de cette violence institutionnelle. Le choix judicieux de projeter L’enfance déracinée, centré entièrement sur le vécu d’Autochtones, a eu pour effet de souligner l’absence quasi totale des Autochtones du documentaire qui allait suivre. Deux réalités, deux approches, dira-t-on…

 

Une réception silencieuse

Durant la projection de L’empreinte, le malaise chez les spectateurs était palpable – on a d’ailleurs pu entendre des exclamations suite à certains propos tenus par des intervenants dans le film, notamment la comparaison faite par une éducatrice en garderie de Val d’Or qui affirme sans sourciller que la rencontre entre Amérindiens et Français de l’époque devait avoir été similaire aux rapports qu’entretiennent des enfants autochtones et québécois actuels qui fréquentent sa garderie. À l’opposée, une autre partie du public, celle assise confortablement sur des chaises pliantes, se plaisait, manifestement.

L’atmosphère était visiblement tendue dès le début de la période de questions avec les réalisateurs. L’animateur a d’ailleurs commencé la période avec des questions qui ont mis Poliquin et Dubuc dans l’embarras et surtout, sur la défensive. Questionné sur la façon dont le documentaire avait été reçu dans les communautés autochtones, Yvan Dubuc s’est d’abord vanté d’avoir fait une tournée des communautés innues, sans jamais, toutefois, répondre à la question de la réception. Tout ce qu’il a daigné rapporter était les propos de Ghislain Picard, le Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, selon lequel les premiers Français venus en Amérique qui avaient été assimilés dans les communautés autochtones sont par la suite devenus autochtones. Ces coureurs des bois parlaient innu, alors ils sont devenus Innus. Toujours selon Dubuc, le documentaire, présenté « chez des Mohawks d’Oka » [sic] a été bien reçu, certains disant que L’empreinte « ouvrait enfin le dialogue ». Cependant, la suite de la période de questions porte à croire que la version de Dubuc n’a peut-être pas grand-chose à voir avec la réalité, car la capacité des réalisateurs à écouter les gens ne semble pas être tout à fait à la hauteur du mythe des Québécois ouverts à l’autre qu’ils se plaisent à présenter dans le documentaire.

 

Des mythes à la réalité

L’animateur a enchaîné en demandant si le documentaire ne mettait pas des lunettes roses pour présenter la réalité et les valeurs québécoises. À ceci, un Dubuc déjà irrité a rétorqué que le modèle communautaire québécois était unique au monde. Déterminés à démontrer que le modèle de la colonisation française était unique en raison du fait que celle-ci était une affaire d’amitiés et de mariages, les deux réalisateurs étaient décidément incapables de répondre ne serait-ce qu’à la plus légère des critiques…

Les choses se sont réellement corsées lorsqu’une femme du public a pris le micro pour se dire choquée, en tant que « Québécoise d’origine européenne, c’est-à-dire blanche », par ce qu’elle venait de voir. Notant l’absence notable des Autochtones et l’effacement des réalités et des luttes actuelles des Premières Nations, celle-ci a sommé les réalisateurs d’expliquer leur choix de n’interviewer que des interlocuteurs non autochtones, mis à part Nicole O’Bomsawin et Joséphine Bacon.

Cette question a été suivie d’applaudissements d’une part du public. Poliquin, quant à elle, a répondu bêtement que la simple raison pour laquelle les Autochtones étaient absents du film était que le film n’était pas à propos d’eux, mais bien à propos des Québécois. Voilà ce qui résume, finalement, le problème de la vision des réalisateurs : on parle toujours d’« eux » et de « nous », mais le « nous » finit par complètement effacer l’identité des Autochtones qui, pourtant, sont censés nous avoir légué leurs valeurs. Dubuc a lui aussi tenu à répondre à cette question : il a traité, en criant, son interlocutrice de raciste parce qu’elle s’était décrite comme blanche. « T’es pas blanche, personne n’est blanc, on est tous métissés! J’ai fait faire mon test d’ADN : j’ai du sang indien, irlandais, turc… » Outre le fait que critiquer le racisme en s’appuyant sur des arguments génétiques pour confirmer une identité est quelque peu paradoxal, Dubuc a réussi à lui seul à défaire la thèse de son documentaire selon laquelle les Québécois sont conciliants, médiateurs, voués au consensus. Cette diatribe interminable de la part de Dubuc a été huée par le public qui, de toute évidence, n’appréciait guère le ton du réalisateur.

 

L’apparition du discours de l’identité génétique

La question de la généalogie génétique, Dupuis la ramène subrepticement tout au long du documentaire alors qu’il insiste pour demander à ses interlocuteurs s’ils ont des origines amérindiennes. Mais quel lien peut-on établir entre une identité génétique et une identité culturelle? Des valeurs culturelles se transmettent-elles par ce fameux 1% de sang indien que possèderait une grande proportion de Québécois? Si Ghislain Picard a parlé des premiers Français qui sont devenus des Amérindiens en étant adoptés par des communautés, il a insisté sur leur apprentissage d’une langue amérindienne comme condition à ce métissage culturel. Une culture, ses coutumes et ses valeurs se transmettent par la langue, par l’apport d’une communauté. Or, qui, parmi les réalisateurs, les interlocuteurs de Dupuis et plus généralement, parmi les Québécois francophones, partage une langue amérindienne, qui participe à une culture autochtone?

Il est intéressant de noter qu’une scène avec Hélène Vézina, une généticienne qui décrit une étude génétique chez des Québécois, a été coupée au montage du film. Cependant, celle-ci vient de faire sa réapparition sur le web. Bien que cette dernière interprète l’apport du 1 % de sang autochtone que possèderait une majorité de Québécois (parmi plusieurs autres racines génétiques) comme ayant peu d’impact, Roy Dupuis performe prodigieusement dans cette scène tout le biais du film : il s’accroche au 85 % en le répétant et oublie complètement l’essentiel du propos de Vézina : le 1 % a peu d’importance. Dans la période de questions comme dans le film, on tente de parler d’identité culturelle en misant sur des valeurs, mais sous ce verni se cache une vision d’un métissage génétique de l’identité dépourvue de toute notion de transmission culturelle.

 

Un début de dialogue… de sourds

La suite de la période de questions a continué d’opposer les réalisateurs, applaudis par une partie du public confortablement assis dans les fameuses chaises pliantes, et les autres qui se levaient pour partir ou encore pour se tenir debout à l’arrière de la foule, les bras croisés, visiblement frustrés par la tournure des événements. Un jeune homme a alors pris la parole pour lire un billet qui critique L’empreinte paru sur le blogue La tomate noire. Plutôt que le laisser terminer, Dubuc a tenté à plusieurs reprises de lui couper la parole. L’animateur a dû rappeler au réalisateur que la période de questions ne pouvait être monopolisée par les réponses des réalisateurs. Apparemment au fait de ce billet, Dubuc a refusé d’y faire suite, utilisant l’excuse qu’il n’avait pas à répondre à un billet anonyme. Néanmoins, les réalisateurs ont continué à marteler que le public ne connaissait rien à l’histoire de l’Amérique, que Denys Delâge était l’historien par excellence des Premières Nations et qu’il était donc impossible qu’il soit dans le tort. Du même souffle, Poliquin a affirmé que les entrevues avec les historiens donnaient des assises historiques à son sentiment d’être métissée même si on ne parlait pas ici – que ce soit dans le documentaire ou lors de la période de questions – de faits qui reliaient l’identité québécoise à un métissage qui se serait produit il y a des siècles. Selon Poliquin : « Ce n’est pas un film qui s’adresse à la tête, mais un film qui s’adresse au cœur des Québécois. » Étrange, donc, que des réalisateurs tentant de donner des assises scientifiques à un phénomène identitaire, sans y réussir, bien entendu, continuent de prétendre que ce manque de scientificité s’explique par leur visée « émotive »!

Poliquin, qui n’avait même plus de micro, celui-ci étant constamment accaparé par Dubuc, a continué en parlant de Champlain, des Iroquois, en citant des dates disparates dans le but apparent de démontrer ses connaissances en histoire. Il n’y avait plus rien à faire : le public n’écoutait plus. La période de questions s’était transformée en guerre d’applaudissements entre deux clans, les partisans des réalisateurs et les critiques. Personne ne s’écoutait. Comme dans L’empreinte, les réalisateurs prenaient la posture d’écouter uniquement ce qu’ils voulaient bien entendre et ce qui les réconfortait. Pour le reste, comme dans le film, Dubuc et Poliquin reprenaient pour mieux les déformer les propos de l’historien huron-wendat Georges Sioui. Ils ont fait référence à lui deux fois durant la période de questions bien que celui-ci n’apparaisse pas dans le documentaire, mis à part dans le générique. Voilà le dialogue de sourds auquel se sont prêtés les deux réalisateurs.

 

Des empreintes à tracer ensemble avec les Premières Nations

Les réalisateurs et leurs partisans qui alimentent le mythe du « Québécois de souche », aux valeurs de gauche, victime de la colonisation anglaise, sans aucune responsabilité dans le génocide et la dépossession des Autochtones, ont tenté de réécrire l’histoire avec L’empreinte. Mais sous les étoiles, dans le parc Molson, ils auront eu à répondre à une autre mouture de Québécois, non pas empreints « d’une culpabilité mal placée » comme le prétend le synopsis de L’empreinte, mais d’une conscientisation et d’une solidarité envers les expériences et les luttes des Amérindiens – une solidarité qui n’est certes pas parfaite, mais qui, du moins, tente de mettre fin à leur effacement systématique (le documentaire Le peuple invisible de Richard Desjardins et de Robert Monderie de 2007 tente de répondre à cet effacement). En répondant par des insultes à des critiques muries, Poliquin et Dubuc ont démontré leur incapacité apparente au dialogue. Ils continueront sans doute à se cantonner dans une forme de colonisation et d’appropriation identitaire qui, pourtant, n’a rien d’unique. Si le documentaire colporte l’idée dangereuse qu’on est en droit de se fabriquer une identité en excluant celle des autres, la période de questions aura démontré, heureusement, que plusieurs ne se reconnaissent guère dans une telle vision de l’identité nationale.

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Classé dans Karina Chagnon

Entretien avec Yves Dion – traduction et édition. 2e partie: la condition d’un éditeur au Québec

Accordé à Karina Chagnon et René Lemieux le 3 juillet 2015, suite de la première partie (aussi disponible en format pdf)

Comment pourrait se résumer le projet des éditions Le bout du mille?

Le bout du mille est né d’un projet conjoint entre Sophie Campbell, David Renault et moi. Sophie Campbell est traductrice, elle avait cotraduit le livre portant sur la carrière de Pierre Elliott Trudeau, Just Watch Me. Elle vit en France, comme David. Ces deux-là trouvaient, entre autres, que certains livres, mettons québécois ou canadiens-anglais qui ont été traduits en France, utilisaient des jargons ou bien parisien ou autre. Ce faisant, selon eux, on ne sentait plus l’Amérique. Et ça, ça les faisait friser (tous les deux ont les cheveux raides!). Ils se sont dit que ça serait bien d’offrir quelque chose d’autre. C’est drôle, quand ils ont pensé à ça, ils n’ont peut-être pas assez regardé ce qui se faisait au Québec chez certaines maisons d’édition. Il y en a même des françaises qui font un très bon travail. Je pense à Verdier, par exemple, que j’aime beaucoup. Ils font vraiment un bon travail où tu as l’impression, quand tu lis un auteur allemand, d’être toi-même en Allemagne. Il n’en reste pas moins, et là je suis d’accord avec eux, qu’il y a quand même un gros travail à faire en ce sens. Et de là, nous est venue l’idée de partir une maison d’édition. Donc, l’idée est partie de nous trois qui voulions offrir à la fois des traductions et l’intégration de nouvelles technologies dans les livres.

Même si on n’est pas rendus là, parce que ça prend des fonds, on veut offrir des livres multiplateformes. Par exemple, on a un auteur qui écrit des pièces de théâtre et qui a écrit des micropièces. On a le projet où on pourrait présenter dans le livre, en cliquant sur un point si c’est un livre électronique, ou en mettant des liens Internet en bas de page, si c’est un livre papier, les pièces de théâtre en question, des conférences et des débats. Jouer, en fin de compte, avec les différentes plateformes. D’autres livres qu’on aimerait faire aussi c’est de présenter des photos en parallèle, un peu comme Sebald a fait dans ses livres. Donc on veut travailler avec les livres électroniques : plus d’interaction, voire créer des blogues pour les personnages. Dans un roman, quand un personnage a un blogue, tu pourrais lire sans le blogue, mais le blogue ajouterait quelque chose. Grosso modo, c’est un peu le projet.

Le bout du mille, le nom, d’une part, c’est parce qu’au départ on avait notre bureau dans l’ancienne maison de David et Sophie dans le Mile End. Le bout du mille, parce que ça représentait pour nous, l’effervescence très multiethnique, le regard sur Montréal ou sur le Québec de gens qui ne sont pas de Montréal. Donc, des regards autres sur une société. Moi, j’aime beaucoup ces regards hybrides là, ces rencontres, ces pensées transversales. On avait nommé notre maison Le bout du mille pour ça, mais aussi parce que je pense que, présentement, le milieu de l’édition arrive à un certain bout du chemin. Arriver au bout du mille, c’est comme arriver au bout du chemin. Oui, il y a de nouveaux chemins qui sont à être tracés et c’est là qu’on est rendus, au bout du mille. Et ce que ça veut dire… On peut inventer à partir de là.

 

Par rapport aux autres maisons d’édition, qu’est-ce que Le bout du mille a de particulier? D’où venait le désir d’offrir quelque chose de nouveau?

Une façon d’offrir certaines traductions, je dirais, et d’offrir des livres multiplateformes. Sinon, après ça, ce qu’on a à offrir, c’est nous. Comme toutes les maisons d’édition ont leur propre filtre, on ne sait pas quels sont nos filtres à nous, même nos inconscients, mais c’est ça qu’on offrira. C’est de donner une visibilité à certains auteurs. Je le fais déjà, moi, avec l’Association. Je me dis : « Si je suis capable de l’offrir pour une association, pourquoi je ne serais pas capable de l’offrir pour une maison d’édition? » Une certaine forme de visibilité, mais pour le reste, je ne le sais pas. J’ai le goût de me lancer à l’aventure.

 

Y avait-il une insatisfaction par rapport aux autres maisons d’édition?

Non. C’est un désir personnel. Ce n’est pas un désir contre les autres; c’est un désir pour soi.

 

Au niveau des maisons d’édition, voyez-vous ça comme une compétition ou il y a de la place pour tout le monde?

Il y a de la place. C’est sûr qu’il y a une compétition, mais la compétition est saine. On va offrir autre chose, c’est tout. La compétition est peut-être plus avec l’intérêt du lecteur. Séduire le lecteur. Le livre se vend moins bien qu’il se vendait. Mais je pense qu’on est en période où on doit redéfinir comment vendre les livres, comment vendre la musique. Qu’est-ce qui arrive avec Internet? Qu’est-ce qu’on fait avec tout ça? On est en gros questionnement. Peut-être que les livres multiplateformes, c’est ce qu’on offrira de plus, mais on n’est même pas rendus là encore. Ce qu’on va offrir, c’est notre désir et nos traductions. À quelque part, je suis bien placé pour en parler. Puis David fait des beaux livres. D’ailleurs les libraires me disent que nos livres sont beaux. Ça fait que c’est une plus-value. On va jouer sur notre plus-value et on va voir.

 

Savez-vous, jusqu’à maintenant, de quoi ont l’air les ventes?

img1c1000-9782981486813J’essaie de comprendre toutes ces données-là. On commence, alors il y a plein de choses qui m’échappent. Je pense que j’en suis rendu à peu près à la moitié des livres imprimés qui sont vendus et il y a deux livres à présent. Là, faut savoir qu’il y a des livres qui sont en France aussi. Je verrai ce que ça donne parce qu’on les vend aussi en France, à la Librairie du Québec à Paris puis j’ai même vu des livres en Bourgogne, alors ils sont quand même un peu visibles en Europe. Aussi, le livre Montréal mélodie, ils sont en train d’en faire un film alors j’ai l’impression que, quand le film va sortir, je pourrai donner un second souffle à celui-là. Le livre que Pier-Pascale Boulanger a traduit, ça ne me surprendrait pas qu’il fasse l’objet d’études en traduction puisque la traduction est excellente et certains profs aussi trouvent qu’elle est excellente, alors ça pourrait jouer en notre faveur. On verra en septembre. Mais pour l’instant, c’est à peu près la moitié des livres de vendus sur les 400 exemplaires imprimés pour chacun des deux livres. Et l’autre facteur que je voudrais ajouter aussi avec Le bout du mille, c’est qu’en première page de couverture et en quatrième de couverture, nous mettons le nom du traducteur, on met une petite bio, une petite présentation du traducteur. Parce que les deux participent grandement à ce que vous avez entre les mains et, pour moi, on se doit de respecter ça.

Mais il nous faut apprendre à faire la promotion de nos livres. On est en période d’apprentissage. C’est triste, parce que les deux livres mériteraient une meilleure couverture. Le livre de Golda Fried était en lice pour le Prix du Gouverneur général en 2005, donc c’est un livre qui était déjà reconnu et il a été choisi pour faire un film, mais les ventes ne sont pas au rendez-vous. Elles le sont d’une certaine manière, dans le sens que j’ai de bonnes ventes pour une maison qui commence. On est passé en entrevue à Catherine et Laurent à CIBL, on a fait une couverture sur nous dans Le Devoir. Le Devoir a même fait un article sur Montréal mélodie qui m’a échappé. Ça fait qu’on a deux regards sur Le bout du mille par Le Devoir. Il y a aussi Les Libraires qui a fait une couverture d’un de nos titres, Montréal mélodie, et il y a aussi Archambault qui a mis un « on aime » sur un de nos livres, encore une fois, Montréal mélodie. Alors, déjà, ça commence bien.

 

Comment avez-vous choisi de faire traduire le livre d’Howard Roiter, De pertes en fils?

img1c1000-9782981486806C’est Pier-Pascale Boulanger, la traductrice, qui est venue me voir et qui m’a dit : « J’aimerais traduire ça à un moment donné si ça t’intéresse. » Je lis le livre, je suis sous le charme, je l’envoie à mon coéditeur, David. Il lit le livre et, au départ, il ne veut pas le traduire parce qu’il trouve que le personnage est trop un enfoiré et qu’il le met trop en calvaire. Je lui dis alors : « Donc, le livre est efficace! » Ça lui a pris du temps à réaliser que j’avais raison. S’il le hait, c’est que le livre marche, que le livre est bon.

 

Au niveau de la traduction, est-ce que vous avez une ligne?

Oui. Ça se passe à Montréal présentement, alors je veux que ça sente Montréal. Si ça se passait en Irlande, je voudrais que ça sente l’Irlande. Donc, tu n’auras pas d’argot parisien dans mes traductions, mais je ne suis pas fervent non plus d’avoir un argot obligatoirement québécois. On essaie d’être le plus nord-américain dans les livres qui sont nord-américains. Ça ne veut pas dire qu’on sacre tout le temps. J’aime bien l’idée d’inventer des jargons, de laisser des mots en anglais s’il le faut. Je n’ai pas de problèmes avec ça. Il faut que ce soit impeccablement écrit aussi, mais il faut que ce soit nerveux. Même si je crois au style du traducteur, je crois à la rythmique, en fin de compte, de l’ouvrage original. Puis on verra; c’est du cas par cas, c’est pièce par pièce. Il y a une ligne éditoriale certes, mais je vais toujours respecter la plume du traducteur, tout le temps. Parce qu’une traduction, c’est la rencontre entre deux plumes.

 

D’un point de vue de la traduction, il y a un certain désir d’actualiser l’auteur, de le rendre contemporain, mais, en même temps, de faire sortir le lecteur de ses habitudes.

Oui. Si ça se passe dans un milieu anglophone, il faut que le lecteur sente que, comme univers, ça ne se passe pas en français. On revient avec l’école de la réception, Jauss, Gadamer et tout. Déjà, avec ces gens-là, on disait qu’une traduction, c’est un regard de lecture. C’est pour ça que là où les écrits vont rester, donc que les originaux vont rester, les différentes traductions vont refléter l’époque dans laquelle on est. Markowicz, je pense, est un bel exemple avec Dostoïevski. Au départ, on traduisait ce dernier à la mode très française parce que c’était encore l’époque des Belles-lettres en France. Lorsqu’on traduit les Russes maintenant, on essaie de se rappeler que c’était écrit dans une langue beaucoup plus brute.

 

Pour la traduction de Here Comes Hymie (De pertes en fils), avez-vous donné carte blanche à Pier-Pascale Boulanger pour la traduction?

Oui. Je lui ai fait confiance et puis on l’a retravaillée aussi, même si sa traduction était extraordinaire, on l’a retravaillée. C’était quand même un ouvrage de longue haleine. Il y a des choses qu’on désirait, mais ça revient à la question de la nervosité. Je voulais que ça vibre; je voulais qu’où ça craque dans l’original, que ça craque dans la traduction. Il y a des tensions, il y a des brèches. Moi, je crois beaucoup à l’importance des brèches.

 

Est-ce que Here Comes Hymie était connu auparavant?

Il a eu un certain retentissement quand il est sorti, mais pas énorme. Je pense que le travail de l’éditeur de l’original était correct – il a fait faillite –, mais peut-être pas suffisant. Il était à Vancouver… Puis en plus, il a écrit d’autres livres comme A Voice From the Forest et, surtout, tiré d’une entrevue, Voices From the Holocaust, qui a eu plus de retentissement encore, je pense. Voices From the Holocaust, c’est plus une espèce d’essai, une entrevue avec des gens qui ont passé par les camps. Peut-être éventuellement, je ne sais pas, je vais regarder ça. A Voice From the Forest m’intéresserait. C’est l’histoire d’un Juif qui a été dans le maquis. Il n’a pas joint les groupes armés russes et donc il fuyait tous les groupes armés, autant allemands que russes, parce que, justement, il était juif. Je trouve le récit intéressant. On va regarder ce que ça donne. Pour la question des écritures de la communauté juive, oui, au même titre que la communauté arabe, que la communauté portugaise… J’aime bien ces regards autres.

 

Ces genres d’écritures vont-ils être priorisés dans les traductions?

On va être sensibles. Pas prioriser, mais on va être sensibles à ça. N’empêche qu’on pourrait publier un livre sur l’histoire d’un camionneur si son récit est intéressant. On ne vise pas nécessairement le grand public, mais on aimerait que ça vende bien. C’est toujours ça. Vendre bien, mais offrir quand même des ouvrages de facture assez littéraire.

 

À propos des traductions, avez-vous le souci de ne pas faire une traduction trop en québécois puisque le livre sera distribué en France aussi?

Non. Ça, par contre, non. C’est drôle, j’ai une de mes amies qui a quand même eu un bon succès en France récemment. Pas un énorme succès, mais bon. C’est Mémé attaque Haïti, et ses livres, ça sacre, ça parle – on a dit d’elle que c’était la nouvelle Michel Tremblay – ça a été quand même bien reçu en France. Selon moi, ceux qui sont le plus frileux, ce sont les éditeurs en France. Ce n’est pas le lecteur. Le lecteur, je pense qu’il est capable d’en prendre, même s’il a besoin parfois d’aide. Mommy marche en France. Tout le monde est capable de faire un effort et ils vont faire des efforts. Et aussi, il faut savoir que le jargon dans un livre, c’est quand même 3, 4 ou 5 % d’un livre. C’est drôle, Texaco de Patrick Chamoiseau, je crois qu’il est Martiniquais, qui a eu le prix Goncourt il y a quelques années, c’était écrit dans la langue des îles. Il n’a pas eu besoin d’une traduction. Alors pour des originaux, c’est bien correct, mais quand c’est le temps des traductions, non, il faut que ce soit en français de France. Si on fait de la coédition, je vais défendre nos traductions. Je ne dis pas qu’à quelques occasions tu peux dire, « OK, là, effectivement, ça pose problème pour l’autre auditoire », mais ça ne crée pas beaucoup de changements.

 

Pour quelqu’un qui n’a jamais traduit, mais qui s’intéresse à la traduction, quelles sont les étapes pour proposer une traduction à un éditeur?

À titre de directeur de l’ATTLC, je reçois plein d’appels à ce sujet de la part de traducteurs qui aspirent à traduire un livre. Il ne faut pas dire que le livre qui se vend bien dans la langue originale va nécessairement bien se vendre dans la langue d’arrivée. On n’a pas nécessairement toujours les mêmes intérêts et inversement, un livre qui a suscité un intérêt moyen dans la langue originale rejoindra peut-être un plus large auditoire dans la langue d’arrivée. Alors, tout projet est possible.

Pour revenir à la question, une personne qui aimerait traduire un livre ne doit pas le traduire si elle est intéressée par celui-ci. Tu ne commences pas par dire : « Wow, ce livre-là, je l’aime beaucoup, je vais le traduire et je vais envoyer le manuscrit à une maison d’édition. » Si moi, en tant qu’éditeur, je trouve que le livre est très intéressant, rien ne dit que je ne ferai pas appel à quelqu’un d’autre pour le traduire parce que je pense qu’il fera un meilleur travail. Pour un traducteur, ce qui est préférable, lorsqu’il est intéressé par un livre, c’est de commencer par demander l’autorisation à l’auteur pour l’amadouer, parce que, pour un auteur, c’est comme gagner un prix d’avoir accès à une traduction, des fois, c’est même mieux qu’un prix. Une fois que c’est fait, l’idéal, c’est de traduire un ou deux chapitres, dépendamment de la longueur des chapitres ou des extraits. Lorsque c’est fait, présenter le livre à une maison d’édition d’arrivée, celle qui va s’occuper de la traduction. Ajouter au dossier la réception que ce livre a eue, s’il y en a eu une : ce livre-là a gagné tel prix, ce livre-là a fait l’objet d’une couverture dans les médias, on dit de cet auteur qu’il est l’auteur de l’avenir, etc. Quelques éléments qui vont permettre de vendre le livre. Il faut savoir que ce n’est pas la pratique la plus courante, mais ça peut fonctionner.

Dans le monde de l’édition, présentement, on marche plus par des foires d’échanges de droit, donc, des échanges entre éditeurs. Mais c’est bienvenu que les traducteurs puissent proposer des livres même si ce n’est pas encore la façon de faire. En Allemagne, ça marche beaucoup plus comme ça. Les passeurs sont les traducteurs. Ici, les passeurs, ce sont encore les foires d’échanges de droits.

 

Donc, avec un dossier de traduction et quelques chapitres traduits, les traducteurs peuvent aller magasiner une édition pour leur traduction.

Moi, c’est ce que je propose. Ça ne veut pas dire que ça marche toujours. Comme je disais, il y a encore une façon de faire, un modus operandi

 

Avec Le bout du mille, il va y avoir autant des œuvres originales que des traductions?

Présentement, on a beaucoup de traductions et on vient même de signer pour une autre traduction d’Italo Svevo, qui est un peu comme le Marcel Proust de l’Italie. Et on est en train de négocier les droits pour un ouvrage sur Cézanne. Donc, on va travailler la traduction d’essais sur les œuvres d’art et éventuellement sur la philo.

 

Pour terminer, votre travail en tant qu’éditeur, était-ce quelque chose que vous vouliez faire depuis longtemps?

Oui, quelque part. On m’avait même offert le projet, il y a plusieurs années. Ça fait longtemps que je suis dans le milieu du livre; ça fait longtemps que j’ai le désir d’offrir, moi aussi, quelque chose. Je connais plusieurs étudiants qui sont venus me voir pour leur mémoire de maîtrise ou leur doctorat. Plusieurs. Et j’aime ça faire ça. Pour moi, ce n’est pas du travail supplémentaire.

 

Donc, le travail d’éditeur a aussi une partie qui est, en soi, pédagogique, peut-être?

Voilà. De réorienter, de travailler le style, la structure argumentative, même dans le cas de romans, d’offrir une cohérence. J’ai raté ma carrière de professeur d’université, alors je vais le faire en édition. Et David avait le désir de créer sa propre maison d’édition quand il m’a approché, et c’est mon grand ami, alors c’était facile de dire : « Oui, OK! »

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Entretien avec Yves Dion – traduction et édition. 1re partie: la situation des traducteurs au Québec et au Canada

Accordé à Karina Chagnon et René Lemieux le 3 juillet 2015 (aussi disponible en format pdf)

À titre de directeur de l’Association des traducteurs et traductrices littéraires du Canada (ATTLC), pouvez-vous nous expliquer le mandat de cette association et le rôle qu’elle joue auprès de ses membres?

On est 150 membres de plein droit, des personnes qui ont déjà fait une traduction littéraire. Il y en a une cinquantaine ou un peu plus qui sont membres associés, donc des gens qui aspirent à devenir traducteurs littéraires ou bien qui aiment assez la littérature pour vouloir faire avancer le projet de la traduction littéraire. Et il y a aussi les membres étudiants, encore une cinquantaine de membres étudiants qui étudient en traduction ou en lettres et qui s’intéressent à la traduction littéraire.

L’Association a été fondée en 1975, donc on fête les 40 ans cette année. Elle été fondé par Patricia Claxton qui voyait que le traducteur souffrait d’un manque de reconnaissance, pour ce qui est des droits. Dès les premières années, l’Association – Patricia Claxton, Philip Stratford, mais aussi Ray Ellenwood – ont cherché et ont réussi à intégrer la traduction comme œuvre d’art à part entière dans la Loi sur le droit d’auteur canadien.

L’association travaille aussi avec les éditeurs pour que ceux-ci ne cachent pas le nom du traducteur. Plus ça va, et plus on va retrouver le nom du traducteur en quatrième de couverture plutôt que sur la page de garde comme on le fait d’ordinaire. Certains éditeurs vont aller jusqu’à mettre le nom du traducteur sur la page couverture.

Le combat n’est pas terminé. Du côté des médias, par exemple, lorsque ces derniers parlent d’un livre canadien-anglais, américain, allemand, et qu’ils taisent le nom du traducteur, nous trouvons ça un peu déplorable, et avec raison, parce que dans le fond, la plume qu’on lit, ce n’est pas celle de l’auteur, c’est bien celle du traducteur. Alors, cette dernière année on s’est battu pour qu’on souligne le nom du traducteur dans les articles et ça a donné des résultats. Les Libraires, par exemple, suite à nos arguments, a changé son fusil d’épaule. Maintenant, il nomme presque continuellement le nom des traducteurs. On a réussi à convaincre les gens de La Presse aussi. Le Devoir faisait déjà un bon travail en ce sens, mais il y a encore du travail à faire.

L’autre chose que nous faisons à l’ATTLC, c’est de rejoindre le public en faisant plusieurs événements mettant de l’avant la traduction littéraire : lectures publiques, activités où le public peut lui-même être amené à traduire des textes littéraires et voir que faire de la traduction littéraire n’est pas easy. C’est un art.

 

Quand vous parlez de traduction littéraire comme genre, évidemment on exclut toutes les traductions de type pragmatique. Et au niveau des sciences humaines et sociales, est-ce que c’est inclus là-dedans?

C’est drôle parce que dans mon livre à moi, oui. Mais ça dépend de quel ouvrage en sciences humaines on parle. On est tous conscients qu’il y a des ouvrages en histoire ou en sociologie qui sont plus des relevés de données. Alors là, ça ressemble un peu plus à de l’écriture pragmatique. Mais il y a des écrits – quand on pense à Michel de Certeau, par exemple, ou quand on pense à Heidegger, à Sloterdijk ou à Agamben, je suis désolé, c’est de l’écriture, c’est le dire et le dit; la façon de dire la chose dit elle-même quelque chose. Et là, effectivement, on rentre dans les sciences humaines au même titre qu’un écrivain – on parle d’un écrivain quand on parle d’Heidegger.

Ça nous ramène à la question du traducteur littéraire en tant qu’artiste. Mais j’aimerais ça travailler sur la nuance justement du problème qu’on a avec le mot « traducteur » et « traducteur littéraire ». Tantôt, vous faisiez une distinction entre le traducteur et le traducteur littéraire. On est aux prises avec l’écriture. Quand tu es écrivain, le terme signifie « écriture de livre ». On pourrait reformuler avec la distinction écriture/rédaction. Tu n’écris pas des articles, tu n’écris pas des guides pratiques quand tu es écrivain. Et d’ailleurs, quand tu fais de la rédaction pour des enseignes et tout, on t’appelle « rédacteur professionnel ». On a du mal présentement, selon moi, avec cette idée qu’on doit garder le mot traducteur et qu’on est obligé d’ajouter l’épithète « littéraire ».

 

Alors que « traducteur » devrait déjà avoir ce caractère-là.

Ou avoir un autre terme, « translit », je ne sais pas, et qui nous permettrait de faire cette distinction. Ce qui a fait dire à certains traducteurs qu’ils sont aussi des auteurs. C’est drôle d’avoir à, en fin de compte, prendre un terme qui appartient à un autre groupe pour se donner une crédibilité. Un pianiste classique ne dit pas qu’il est lui aussi un compositeur. Il est un artiste, certes, mais il reste un pianiste. Ils n’ont pas besoin de faire cette distinction-là. Et j’ai l’impression, autant de la part du public que de la part des traducteurs eux-mêmes dans le milieu du livre, qu’on a toujours à défendre cette position d’artiste à cause de ça.

 

Quelles sont les principales difficultés que le traducteur ou la traductrice peut rencontrer dans son travail et quelle aide l’Association peut-elle lui apporter?

Ça, c’est une autre question. C’est une autre question dans la mesure où l’Association n’est pas là pour ça. Dans sa traduction, dans son rapport à l’éditeur, c’est autre chose. S’il ou elle a des problèmes dans la négociation de contrat, par exemple, on peut intervenir ou, du moins, on peut être appelé à intervenir, c’est arrivé. Ça ne donne pas toujours le résultat voulu ni pour un ou pour l’autre, on s’entend. Mais on essaie d’intervenir. On n’a aucun levier juridique. Nous pouvons donner des pistes, mais, de toute façon, la loi est là pareil. Et notre travail c’est aussi de rappeler aux antagonistes qu’on ne peut aller à l’encontre de la loi. On travaille dans le cas où une traduction est considérée mauvaise, par exemple, par un éditeur. On peut mettre sur pied un comité pour évaluer la qualité de la traduction et donner notre aval ou pas dans un cas de litige. Mais si on revient à votre question « dans son travail », évidemment, toute forme d’association implique un réseau. Je le vois, moi, sur Facebook, avec notre groupe, quelqu’un a de la difficulté, il fait appel aux autres. On a aussi des regroupements qui travaillent sur des questions justement de droits d’auteur. On a un petit groupe qui s’appelle Trad anonyme, par exemple. Trad anonyme, c’était pour tous ces gens qui ne signalaient pas qui traduisaient les livres dans les revues. Qu’est-ce qu’on faisait? Bien, lorsque ça arrivait, on envoyait des messages au média concerné, et toute la gang se mobilisait. Alors ça a changé des choses.

 

D’où viennent les membres? Est-ce que la plupart sont des gens qui ont une formation en traduction et qui ont décidé de faire de la traduction littéraire ou bien, au contraire, ce sont des gens qui ont soit déjà une formation ou un intérêt en littérature qui deviennent traducteurs?

51ajIM-r0cL._SX258_BO1,204,203,200_Les deux. Parce que, contrairement à l’OTTIAQ [Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec] qui exige une formation pour être reconnu comme traducteur agréé, en traduction littéraire, ça prend ou bien une formation en traduction ou bien une formation en lettres. D’ailleurs, pour le Conseil des arts du Canada, qui est quand même notre référence, on partage pas mal les mêmes critères, pour avoir droit à une subvention, il faut avoir au moins publié un livre. Et là, on peut faire une demande pour devenir traducteur littéraire, donc faire une demande pour une subvention pour la traduction d’un livre auprès du Conseil des arts du Canada, ou bien avoir une formation en traduction. Donc, ils viennent des deux. Et même, je dirais qu’il y a des membres comme celui qui a gagné le GG de traduction en 2014, Peter Feldstein, qui a une formation en mathématiques. Il est devenu interprète pendant des années et il s’est lancé dans la traduction de livres. Il fait un travail impeccable. Les gens en traduction littéraire viennent de partout, c’est l’intérêt pour la littérature.

 

Que pensez-vous de la formation en traduction aujourd’hui?

C’est une formation pratique, mais elle est très bonne. Le problème actuel n’est pas tant lié à la formation des traducteurs. Il y a du chemin à faire, comme dans tout domaine. Pour ma part, j’aimerais qu’on développe davantage la pratique d’écriture. Le problème en traduction que j’ai vu, c’est qu’il y a beaucoup de traducteurs qui ne lisent pas de livres. Ils écrivent bien, mais ils manquent de nuances dans l’écriture, parce qu’ils n’ont pas lu suffisamment. Le mimétisme, c’est important. Mais ça, c’est inhérent aux gens. En autant qu’on remplit les critères puis qu’on fait sa formation, tu y arrives, tant mieux. Après ça, il y a des lacunes. Puis veut, veut pas, la traduction, c’est comme la plomberie – c’est un drôle d’exemple… J’ai un copain électricien, il a fait sa formation pour être électricien, ça a duré deux ans. Il va être apprenti pendant trois ans avant de pouvoir lui-même exercer. Bien, grosso modo, la plupart des traducteurs, quand ils arrivent sur le marché du travail, ils doivent apprendre à traduire. Ils ont les outils à la base, mais voilà, c’est la pratique qui en fera des traducteurs.

 

Qu’est-ce qui vous a amené à être directeur de l’Association?

Ça fait des années que je suis dans le milieu du livre. J’ai étudié en littérature et même, quand j’étais en littérature à l’UQAM, quand je faisais ma maîtrise, j’avais organisé des colloques et des événements. Quand j’ai quitté les études, j’ai commencé à travailler pour une revue qui s’appelle Livres d’ici, qui malheureusement a fermé ses portes récemment. Livres d’ici, c’est un peu comme Quill & Quire du côté anglophone ou Livres hebdo en France. C’est une revue qui couvre le milieu de l’édition et donc tous les enjeux de l’édition. On ne s’adresse pas tant au public, c’est une revue pour les professionnels. À l’intérieur de cette boîte-là, à un moment donné, j’ai organisé un colloque qui s’appelait « Le livre à la croisée des langues », qui s’est tenu au Salon du livre de Montréal en 2004. Ça faisait un bout de temps qu’une question m’interpelait : comment ça se fait qu’il y a deux cultures au Canada et que les deux ne se rencontrent pas? L’Association existait depuis 1975, mais à la revue, on ne connaissait pas l’ATTLC. Donc, j’avais cette volonté de créer un rapprochement entre le Canada français et le Canada anglais sur le plan éditorial et j’avais proposé ce colloque où on discute justement, qu’en est-il des deux solitudes dans la littérature… Et Patrimoine Canada, ce qu’on appelle le Fonds du livre du Canada aujourd’hui, ça s’appelait le PADIÉ à l’époque, avait tellement aimé le projet qu’il en avait fait l’événement marquant leurs 25 ans d’existence. Donc au Salon du livre de Montréal, en 2004, il y a eu ce gros colloque, en plusieurs volets, avec plusieurs tables rondes, sur la question de la traduction littéraire, enfin, sur les échanges de livres qui impliquent obligatoirement la traduction littéraire. Et quelques années plus tard, il y a un poste qui s’ouvrait à l’ATTLC. C’était un petit poste à l’époque, de trois jours par semaine. L’Association m’a embauché, parce qu’ils voyaient que je pouvais donner de la visibilité à l’Association par les colloques que j’organisais. Puis avec les années, je suis allé chercher plus de subventions et là, voilà, je suis là.

 

Avez-vous déjà traduit?

Je n’ai jamais traduit! [rires] Je dis souvent : « Je n’ai pas le Surmoi de la langue pour faire de la traduction. » Parce que je pense que les traducteurs des fois sont pas mal plus près des grammairiens. Ils peuvent s’obstiner pendant une semaine sur un point-virgule, ce que les écrivains ne font pas d’ordinaire. Donc, je n’ai pas été approché en tant que traducteur – d’ailleurs, l’UNEQ a été dirigée longtemps par des gens qui n’étaient pas écrivains. De toute façon, mon travail en tant que directeur de l’Association, ce n’est pas de faire de la traduction, on s’entend. Être sensible à leurs enjeux, leur donner de la visibilité, savoir rédiger des demandes de subventions parce qu’on en fait plein, c’est tout.

 

Vous connaissez un peu la condition des traducteurs et des traductrices aux États-Unis et en France, comment qualifieriez-vous leurs conditions au Canada et au Québec? Les conditions sont meilleures?

Oui, c’est nettement mieux. Les traducteurs disposent de plus de temps pour traduire; on respecte plus le droit moral de la traduction. Donc, on respecte le travail du traducteur davantage, et non seulement par les éditeurs, mais par le Conseil des arts qui octroie les subventions à la traduction qui exige davantage de l’éditeur et qui paie mieux aussi. Quand les gens en France savent combien on reçoit par mot, ils sont jaloux.

 

C’est combien par mot?

Nous, ici, c’est 0,18 $ pour la fiction, 0,20 $ pour le théâtre et 0,25 $ pour la poésie, par mot.

 

Ça, ce sont des standards?

Ce sont des standards, mais c’est plus que des standards, c’est la subvention que le Conseil des arts du Canada donne qui détermine les tarifs. L’éditeur ne peut pas donner en deçà de ça. Il est obligé de donner ce que la subvention donne.

 

Et au niveau des sciences humaines et sociales, ces barèmes-là existent-ils? Il y a une réflexion là-dessus?

Le Conseil des arts subventionne aussi les essais. Ça dépend quel type d’essai. Si ce sont des essais qu’on pourrait appeler littéraires ou plus libres, oui, ils sont subventionnés au même titre. C’est de la prose, c’est comme le littéraire, 0,18 $. Et il faut savoir qu’il y avait aussi la Fédération canadienne des sciences humaines qui avait quelques subventions à la traduction pour des essais et la SODEC aussi.

 

Au niveau du droit, quelle est la différence entre ce qui se passe au Québec et au Canada? L’Association, c’est pour tout le Canada? C’est bilingue?

Oui, pour tout le Canada. Elle comprend les francophones et les anglophones. Parmi nos revendications, il y a aussi celle qui permettrait de reconnaitre le travail du traducteur ou de la traductrice canadien·ne peu importe la provenance du livre. Pour l’instant, le Conseil des arts du Canada ne donne des subventions que pour les textes d’écrivains qui sont installés en territoire canadien. On a un projet présentement, on a commencé à émettre nos opinions sur la question auprès des instances gouvernementales, le Conseil des arts du Canada et tout. C’est que parmi nos membres, on a des membres qui traduisent vers le russe, on a des membres qui traduisent du roumain vers le français, etc. Pourtant, il y a des subventions à l’édition étrangère, donc pour des livres canadiens publiés à l’extérieur du pays. Ce qui veut dire que si tu as un livre québécois que tu veux traduire en Chine, le gouvernement donne de l’argent pour que ce livre canadien soit traduit en Chine. Par contre, on ne donne pas de subvention à une traductrice canadienne francophone qui traduit un livre d’un lusophone qui vit au Brésil. Situation d’autant plus curieuse sachant que le Canada est reconnu pour ses traducteurs, pour son travail sur la traduction, donc les traducteurs, les traductologues. On a une réputation de qualité, ne serait-ce que parce qu’on est un pays réellement bilingue. Je veux dire que sur le plan politique, le pays est bilingue et on inclut bien plus que deux langues, comme c’est le cas de plusieurs pays bilingues. Et nous trouvons qu’il y aurait un travail à faire de ce côté-là. Prenons un principe en économie, quand on dit « investir dans son facteur abondant », le pays a intérêt à investir dans son facteur abondant. Nous, c’est les traducteurs, pourquoi on n’investirait pas là-dessus? Pourquoi on ne ferait pas en sorte que le Canada devienne une plaque tournante de la traduction littéraire à travers le monde, un pays d’expertise? On aimerait ça éventuellement défendre toute traduction canadienne, peu importe le pays d’origine de l’auteur.

 

Quelles sont les revendications futures?

On rêve qu’un jour, les subventions aillent directement aux traducteurs, avec un droit de regard de l’éditeur certes. Parce que présentement, la subvention, elle est donnée à l’éditeur et l’éditeur remet ça aux traducteurs. Il y a parfois des éditeurs qui paient très en retard ou qui parfois oublient de donner un paiement et ça, c’est un peu déplorable.

 

Comment fonctionnent les subventions pour les traductions littéraires?

Commençons avec le droit d’auteur : le droit d’auteur, c’est un droit qui est là pour protéger, effectivement, l’auteur, afin qu’on respecte son travail et que, du coup, il soit rémunéré pour le travail qu’il fait. On va parler seulement pour un auteur pour l’instant. Quand l’auteur écrit un livre et qu’il l’a terminé, il va approcher un éditeur pour que celui-ci puisse diffuser son livre. C’est le travail de l’éditeur d’améliorer le livre en question, non seulement les fautes d’orthographe, mais aussi de donner une ligne éditoriale et de voir les problèmes inhérents au livre. L’auteur fait appel à un éditeur, parce qu’il a l’expertise d’avoir lu plusieurs livres, d’avoir édité plusieurs livres, de les avoir menés à leurs termes et, après ça, de les mettre en marché. Donc, l’auteur va demander à l’éditeur non seulement de faire ce travail, mais de le représenter à travers le monde moyennant, en fin de compte, une cession de droits. Et quand on cède le droit, on cède le droit pécuniaire. Ça veut dire que tu cèdes tes droits pécuniaires de ton livre. Des fois, c’est des contrats de deux ans, quatre ans, ad vitam æternam. Parce que le droit d’auteur se divise en deux; c’est pour ça qu’en anglais, ils parlent de rights and royalties. Les royalties pour les anglophones, moi, j’appelle ça les droits pécuniaires, c’est le droit de faire de l’argent avec le livre. C’est l’auteur qui cède ces droits-là et, ce faisant, pour toute vente du livre, il y a 10 % (c’est pas mal le standard) qui va revenir à l’auteur. Cependant, dans ces droits-là, il ne cède pas ses droits moraux. Les droits moraux, c’est l’écriture même du livre. L’éditeur ne peut pas faire ce qu’il veut avec le livre; il ne peut pas prendre un extrait de texte pour faire des publicités sans demander à l’auteur; il ne peut apporter des changements au livre sans le demander à l’auteur… Donc, le livre, à quelque part, appartient toujours à l’auteur. Tout ce qui existe à l’éditeur, ce sont les droits pécuniaires.

Quand on fait une traduction, puisque les droits commerciaux appartiennent à l’éditeur, celui qui veut faire une traduction de ce livre-là n’appelle pas l’auteur, mais appelle l’éditeur. Et donc, il y a une cession de droits pour la traduction du livre. Cette fois-ci, c’est le 10 % qui va aller à l’éditeur original et qui, d’ordinaire, va séparer son droit selon l’entente convenue avec l’auteur. Mais on peut négocier. Les gros bestsellers comme J. K. Rowling, ils peuvent demander davantage. Et, de toute façon, l’éditeur de la traduction est tellement content qu’il va vendre des milliers et des milliers de livres, qu’il accepte. Ou des fois, c’est un 5 000 $ ou un 50 000 $. Tu achètes les droits pour 50 000 $ plus 10 %. Ce faisant, par contre, tu te dis, mais qu’est-ce qui va aller au traducteur? C’est pour ça que rarement les traducteurs vont recevoir un pourcentage de vente. Parce qu’ils ont des subventions à la traduction qui les paient bien. Et quand on pense que lorsqu’un auteur écrit un livre, à moins que ce soit un bestseller, il n’y a que le traducteur qui va faire de l’argent. Mais parce qu’aussi, cette écriture-là, elle est née de pulsions alors que l’autre, celle de la traduction, c’est un contrat.

Évidemment, il n’y a pas de droits pour le pourcentage de redevances pour les traducteurs outre la subvention. Mais, il arrive parfois que certains traducteurs, quand il y a des livres qui vendent plus ou qu’à partir d’un certain nombre, ils peuvent demander un, deux ou trois pour cent, mettons à partir de 5 000 ou 10 000 copies vendues, ce qui est rare, on est rendu dans les bestsellers au Québec. Mais des fois, c’est juste symbolique; quand ça vend bien, ça peut payer des soupers, mais c’est tout.

À propos de l’édition, juste pour expliquer quelque chose que j’explique toujours parce que personne ne le sait. Parfois, on accuse l’éditeur d’être avare, mais l’éditeur ne fait pas d’argent. Sur le prix d’un livre, il y a 40 %, selon la loi, qui va au libraire. Il y a à peu près 17 % qui va au distributeur qui lui, n’est pas subventionné. Donc, ça fait 57 %. Tu as 10 % qui va à l’auteur, donc on est rendu à 67 %. Il reste 33 % à l’éditeur. Il y a un certain pourcentage, mais là, on parle en termes de montant d’argent, qui va à l’imprimeur, au personnel comme le correcteur si on ne le fait pas soi-même, le graphiste, etc. Donc, il n’y a plus grand-chose qui reste à l’éditeur. C’est pour ça aussi qu’il y a des subventions à la publication qui permettent d’offrir une diversité et ne pas offrir que des bestsellers.

La suite de l’entretien dans la deuxième partie : la condition d’un éditeur au Québec.

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