La rue de Bellechasse en Montréal: doublures et replis topographiques

Par Simon Labrecque, Montréal

Il y a à Montréal-Nord une avenue René-Descartes parallèle au boulevard Maurice-Duplessis. Complètement arbitraire, mais néanmoins signifiant, .

Robert Hébert, « Carnet du chercheur »,
Le procès Guibord, ou L’interprétation des restes,
Montréal, Tryptique, 1992, p. 180.

Sur l’île de Montréal, il y a une rue de Bellechasse. L’ayant rencontré au hasard, en flânant, j’ai voulu l’expérimenter à pied et par écrit pour voir et faire voir ce qui peut la lier au comté de Bellechasse, réputé démoniaque ou démonique. Comment penser ensemble deux lieux liés par l’arbitraire d’un nom qui suggère qu’il y a là plus à penser? Cette question requiert d’approcher certaines conditions et certains effets de l’usage du langage. J’emprunterai la voie oblique des littératures grises et d’une lecture de Docteur Ferron, livre terminé par Victor-Lévy Beaulieu il y a exactement vingt-cinq ans, le 5 septembre 1990.

 

Point de vue d’État

La rue de Bellechasse en Montréal s’étend d’ouest en est, parallèle au très long boulevard Rosemont une voie plus bas. En suspendant l’inclination cardinale automatique pratiquée par les insulaires, on dira qu’elle trace en vérité une ligne droite nord-est/sud-ouest, et que le boulevard se situe au sud-est. Dans l’autre sens, elle gît entre le boulevard Saint-Laurent, à l’ouest, et la rue Châtelain, deux rues passées le boulevard de l’Assomption, à l’est. Administrativement, elle est donc contenue dans un seul arrondissement, Rosemont–La Petite-Patrie. Culturellement, quoique peut-être anachroniquement, la rue de Bellechasse est entièrement du côté « franco » de l’île. À l’orient de la Main, frontière tenace que plusieurs aïeux francophones n’osent pas traverser à ce jour, elle reçoit depuis longtemps les vents dominants, avec tout ce qu’ils ont pu charrier de matières trémo- et paranogènes.

Selon le Répertoire historique des toponymes montréalais, la rue de Bellechasse a été nommée ainsi le 29 mai 1911. Son nom « rappelle le comté de Bellechasse dans la province de Québec, en face de l’île d’Orléans ». En ce même jour de mai,

la Ville a changé 155 noms de rues, soit que ces noms faisaient double emploi, soit que d’autres raisons juridiques justifiaient ces changements. Il semble que la Commission spéciale des noms de rues avait épuisé son répertoire de nouveaux noms, puisqu’elle utilisa six noms de comtés du Québec sans parler des noms de villes, de villages, de lacs et de rivières du Canada.

Selon la Commission de toponymie du Québec, le nom de Bellechasse, pour sa part,

tire son origine de l’île de Bellechasse, désignée en 1632 sur la carte de Champlain sous le nom Isle de Chasse. Il s’étend par la suite à la seigneurie dont l’acte de concession du 28 mars 1637 fait allusion au « ruisseau nommé le Ruisseau de belle chasse ». Sur le plan électoral, la désignation apparaît en 1829 et s’est maintenue depuis, bien que les limites aient été plusieurs fois modifiées.

Cette nomination d’un lieu de l’ouest à partir d’un lieu de l’est peut sembler anodine, mais si l’on en croit certains passages écrits de la main de Victor-Lévy Beaulieu, elle renverse le sens habituel des répétitions toponymiques signifiantes dans la belle province.

 

Déambuler et écritures

Dans Docteur Ferron. Pèlerinage, texte terminé le 5 septembre 1990, il y a vingt-cinq ans, VLB mentionne l’existence de deux rivières du Loup au Québec. Il y a d’abord une rivière du Loup dans le comté de Maskinongé, à Louiseville en Mauricie. « D’abord », puisque c’est là qu’est né Jacques Ferron, dont la jeune mère aimait peindre à répétition un bras de la rivière. Il y a ensuite une rivière du Loup qui se jette dans le fleuve à Rivière-du-Loup, dans le district de Kamouraska dans le Bas-Saint-Laurent, à l’ouest des Trois-Pistoles et au nord du Témiscouata. VLB a passé une partie de son enfance dans la région, à Saint-Jean-de-Dieu. Enfin, bien qu’il n’en soit pas question dans Docteur Ferron, il y a une troisième rivière du Loup en Beauce. Celle-là n’est pas un affluent du Saint-Laurent, mais de la rivière Chaudière, qui elle se déverse dans le fleuve à Saint-Romuald, passé les chutes de Charny.

 

Rivière du loup

La rivière du Loup, peinte par la mère de Jacques Ferron (détail tiré d’Au pays de l’enfance).

 

VLB lie ce dédoublement des rivières du Loup à son propre rapport de reprise et de continuation de l’écriture ferronnienne. Il fait dire à Abel, son alter ego accompagné par Samm, une Montagnaise de Pointe-Bleue, et Bélial, qui procède du Malin :

C’est que, dès sa naissance, le 20 janvier 1921, Jacques Ferron a toujours habité le monde d’en haut tandis que moi, c’est celui d’en bas qui m’a été dévolu. Même géographiquement, c’est là une théorie qui se tient. Car qui dit géographie dit toponymie. Et la toponymie québécoise a toujours été partagée en deux : à l’ouest de Québec, c’est le pays d’en haut. À l’est, c’est celui d’en bas. Et les gens venus de l’ouest qui se retrouvaient dans l’est nommaient les nouveaux lieux selon ceux qu’ils avaient connus dans leur profond pays d’enfance. C’est pourquoi on a une rivière du Loup d’en haut, qui traverse Louiseville, et une rivière du Loup d’en bas, en amont de la ville du même nom. Il fut donc une époque où le pays se répondait à lui-même dans ses nommaisons, en tout cas le croyait-il. Mais c’était de l’usurpation pour le monde qui vivait dans le haut et ne faisait que s’assurer dans sa pérennité de notable. Et Louiseville, en 1921, c’était quoi sinon une banlieue de Trois-Rivières, c’est-à-dire tout ce dont on peut profiter parce qu’on peut choisir, sans risque d’y laisser sa peau, entre Québec et Montréal? Pour les pays d’en bas, ce n’était pas la même histoire. Encore aujourd’hui, on retrouve peu de monde à Westmount, Mount-Royal et Outremont qui vient des pays d’en bas. On y retrouve plutôt ceux qui ont émigré des pays d’en haut, y compris Marcelle et Madeleine, les sœurs de Jacques Ferron qui y vivent, et qui, en plus, y vivent dans la fierté d’elles-mêmes[1].

La précédence historique de la nommaison lupine d’en haut est difficile à prouver. La Commission de toponymie n’offre rien de décisif sur ce cas : il est assuré que le nom de la rivière du Loup d’en bas était utilisé à la fin du XVIIe siècle, mais il n’est pas impensable que ce fut aussi le cas pour celle d’en haut. Nous sommes ici en pays incertain. Ce passage du pèlerinage a toutefois le mérite certain d’attirer l’attention sur ces singuliers dédoublements toponymiques qui replient sur lui-même (ou sur soi) un territoire marqué depuis longtemps par des déplacements, au risque d’y laisser sa peau, selon les aléas de la phynance et d’autres sorts.

 

Tangente – centres

Le grand roman de Jacques Ferron, Le ciel de Québec, publié aux éditions du Jour (où travaillait VLB) en 1969, gravite autour et marque le centre de ce pays qui se répond ou croit se répondre par ses nommaisons. Québec est le nœud, la brèche, le petit trou laissé en l’origine par le compas qui s’y dresse pour tracer le cercle d’un récit influent. Selon ce que nous nous racontons à propos de Cartier, de Champlain et de la « descouverture » du grand fleuve, c’est le camp de base du « fait franco », en principe sédentarisé mais en pratique toujours intenable. Québec est le lieu de départ (et parfois de retour) de milles voyages et voyageurs plus ou moins colons, qui ont « ouvert » le territoire aux enfants-fragments d’Europe (dixit Louis Hartz), plus ou moins violemment mais violemment quand même. Si c’est bien là le lieu où se distinguent le haut et le bas, icitte, c’est une ligne de partage des eaux dont il nous faudra bien finir par apprendre à déplier la teneur et saisir les ressorts.

Située en 1937, l’action qui compose Le ciel de Québec oscille entre deux extrémités géographiques qui permettent d’en retracer le centre narratif spectral, effacé, voilé. D’une part, il y a non seulement Sainte-Catherine de Portneuf, mais aussi l’Edmonton des Métis, à l’ouest, avec ses troupeaux de chevaux à ramener vers l’orient. D’autre part, il y a Saint-Magloire et le village des Chiquettes, à l’est, sur la rivière Etchemin. L’Église tente de transformer les Chiquettes en paroisse, de « civiliser » ce lieu d’une mêlée d’histoires. Le centre du livre semble donc être Québec, quelque part entre la Haute et la Basse ville, rue Saint-Vallier ou Saint-Paul. Toutefois, dans l’orientement, selon le beau mot qui ouvre L’amélanchier, tout penche sans cesse vers l’est. Plus précisément, tout penche et pèse et tire vers ce double village de Saint-Magloire (haut, réel) et des Chiquettes (bas, fictif), donc vers Bellechasse. C’est là le lieu d’une résistance certaine mais difficile à la violence coloniale catholique qui emprunte les voies retorses de la diplomatie de l’enfant miraculé, comme les mots de la vieille capitainesse et sage-femme des Chiquettes les exposent, au chapitre X. C’est entre Québec et « l’entre-deux rivières, la Chaudière et l’Etchemin » (incidemment, là où j’ai grandi), que devait aussi se dérouler la suite, annoncée sous le titre La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché, métis des Chiquettes devenu travailleur d’élections/fier-à-bras impliqué dans quelques incendies et trafics d’influence à Québec. « Jacques Ferron ne l’a jamais écrit, preuve que la vie amérindienne ne pouvait renaître une fois le village des Chiquettes devenu la paroisse de Sainte-Eulalie. Pour les Blancs, même aujourd’hui, les Amérindiens ne peuvent être qu’au commencement des choses, nulle part ailleurs. »[2]

Dans Docteur Ferron, VLB tourne autour de Bellechasse sans toutefois s’y arrêter. Il considère que c’est là que gît le cœur de quelque chose qu’il faudrait apprendre à nommer, car dix ans après Le ciel de Québec, en 1979, il a extrait cet épisode des Chiquettes, fragmenté dans le roman, pour en faire le centre et le tout d’une pièce de théâtre : La tête de monsieur Ferron, ou Les Chians (épopée drolatique). Il y met en scène Ferron lui-même, en plus de ses personnages, ce que le docteur n’a pas apprécié. Dans son pèlerinage, après la mort de Ferron, VLB raconte qu’il s’en est toujours voulu d’avoir mutilé le Tout que formait le roman par sa fragmentation même, en plus d’avoir intégré dans la pièce des confidences que Ferron lui avait fait en privé : « je ne comprenais rien, pas plus mon admiration pour Jacques Ferron que le reste. Je ne comprenais surtout pas qu’il est interdit de s’immiscer dans les mots de l’autre, sauf comme lecteur. »[3]

 

Ambuler

La rue de Bellechasse en Montréal a son centre géographique – et peut-être narratif, du moins pour cette historiette-ci – en la bibliothèque de Rosemont, près du boulevard Saint-Michel. La façade de ce bâtiment donne sur le boulevard du même nom, mais le grand terrain pour lire aux grands vents d’été et d’automne donne sur la rue de Bellechasse. En ce point, elle est gardée de l’autre côté par une cabane en bois dans un arbre arborant pavillon pirate. C’est là où j’ai mis la main sur le Docteur Ferron que je dépouille.

J’arrive à ce centre, cette origine effacée, en géométrisant à partir des deux extrémités. Je les ai nommées : la rue Châtelain, à l’est, et le boulevard Saint-Laurent, à l’ouest. En termes de lieux habités plutôt que de cartes imprimées, dans un souci proche des nombreuses traditions psychogéographiques expérimentales française, anglaise, américaine et bellechassoise, ce calcul tient la route, mais il faut préciser la toponymie avec d’autres noms.

Pour saisir un lieu, il faut y mettre les pieds, aller y voir et sentir. La perception et la réception habituelle de l’espace est d’ordre tactile[4]. Or, ici, l’ambulation chercheuse imprimera dans le souvenir musculaire de qui marchera la distance de la rue de Bellechasse en Montréal que cette voie passablement paisible lie l’un à l’autre la track de chemin de fer qui borde un fameux réservoir d’eau sur un toit d’ancienne usine, à l’ouest, et le terrain de l’Urgence psychiatrique de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à l’est. La rue de Bellechasse relie donc le grand air du terrain vague postindustriel vivifié par la fête créative aux limites du Mile-End aux couloirs sourds d’un espace d’apaisement-enfermement médicalisé éventuellement requis pour du silence en soi ou pour d’autres à la limite d’Hochelaga. Deux pôles « urbains », s’il en est. Qui jamais fait l’aller-retour?

 

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Le réservoir d’eau à l’extrémité sud-ouest de la rue de Bellechasse, immortalisé.

 

Plusieurs enfances, semble-t-il, puisque le long de la rue de Bellechasse en Montréal on trouve un nombre remarquable d’établissements d’enseignement. Sans compter les garderies, mais en incluant les bâtiments qui tournent le dos à la rue, j’en ai compté une douzaine. D’ouest en est, ou de gauche à droite sur une carte aux noms qui résonnent : l’École Père-Marquette, dans le parc du même nom; l’École Madeleine-De-Verchères; le Centre Marie-Médiatrice, longeant la rue Louis Hamelin; la Nesbitt Elementary School, le Centre d’intégration scolaire (« école privée d’intérêt public ») et le presque défunt Centre de ressources pédagogiques et éducatives, près de la bibliothèque de Rosemont; le Collège Rosemont et le Collège Jean-Eudes, encerclant l’aréna Étienne-Desmarteau près du parc Idola-Saint-Jean; l’École des métiers de l’informatique, du commerce et de l’administration, près du boulevard Pie-IX, juste derrière là où s’élevait l’Aréna Paul-Sauvé sur Beaubien, lieu historique où 3000 étudiants ont scandé « FLQ! FLQ! FLQ! » le 15 octobre 1970 et où René Lévesque a dit qu’on lui disait « à la prochaine fois! » le 20 mai 1980; et enfin, Vincent Massey Collegiate, l’École Saint-Jean-Vianney et l’École Marie-Rollet, près du parc de la Louisiane. Enfin, tout près de l’hôpital affilié à l’Université de Montréal, il y a le pensionnat catholique Notre-Dame-des-Anges, mais c’est au-delà de la rue de Bellechasse. Sur le chemin, on croise aussi de remarquables églises ukrainiennes.

 

Remplier

Dans Des liens (Paris : Allia, 2000), l’hérétique Giordano Bruno, brûlé à Rome par l’Église en 1600, distingue une trinité analytique de l’efficace : le lieur, le liant et le lié. Je suis peut-être lieur dans cette affaire, les deux liés étant les lieux nommés Bellechasse. Qu’est-ce qui agit alors comme liant et fait que le lien peut tenir – s’il le peut –, outre ce nom? À la Chambre des communes, les habitants du comté de Bellechasse sont représentés par Steven Blaney, du Parti Conservateur, alors que les habitants de la rue de Bellechasse sont représentés par Alexandre Boulerice, du Nouveau Parti démocratique. En cette saison électorale, devrait-on désigner le liant de ces deux lieux apparemment sans commune mesure comme la matière même de notre pensée politique canadian?

Si l’imaginaire politique d’ici est tendu ou s’il oscille entre la rue et le comté de Bellechasse, rappelons qu’une toile ou une peau tirée par deux points d’attache ou d’ancrage n’offrira jamais qu’une mince surface lisible à la fois. Le reste compose mille replis étoffés à parcourir.

Au pays des résonances, le rapprochement de doublons toponymiques comme matière critique a semblé heuristique-malgré-soi à quelques aïeux déjà[5]. Dans l’introduction à son Manuel de la petite littérature du Québec, VLB explique son choix de parcourir et de rendre compte des multiples monographies de paroisses, à l’invitation de Ferron. Après avoir décrit ses premières lectures aux franges de ce vaste corpus épars, il écrit :

Je savais ce que je cherchais : en fait, tout ce qui pouvait avoir un rapport, même lointain, avec les Trois-Pistoles du dix-neuvième siècle. En réalité, c’est tout le Québec qui devint bientôt, dans la fantaisie de mes recherches et de mes trouvailles, un vaste Trois-Pistoles dont la banlieue, Saint-Jean-de-Dieu, ne manqua pas d’être pour moi comme l’ambiguïté fondamentale de ce pays. Je vais m’expliquer mieux.

Saint-Jean-de-Dieu [à Montréal], c’est évidemment l’asile. Le lieu officiel de la folie. Là où la société enterre ceux qui lui posent une énigme. Mais il y a cet autre Saint-Jean-de-Dieu, dans les Hauts du Bas du Fleuve, un village celui-là. Malgré moi, j’ai longtemps fait une association entre les deux, une manière de pont schizophrène qui est devenu Chien Chien Pichlote dans Les Grands-Pères. Bien sûr, cela ne tenait à rien, absolument pas au lieu même qui ressemble, comme une goutte d’eau à une autre, à tous ces petits et pauvres villages québécois qu’il y a tout au long du fleuve Saint-Laurent – à ceci près qu’il y avait une arriérée mentale à Saint-Jean-de-Dieu, dans une famille qui n’était pas très éloignée de la mienne, une arriérée mentale artiste que l’on cachait parce que le monde riait d’elle; elle avait trente ans et portait encore des petits souliers d’enfants et des élastiques qui séparaient ses cheveux en deux longues couettes noires. C’était triste et comment être insensible à cette tristesse?[6]

Après avoir parcouru les récits de plusieurs gens semblables à cette artiste du village d’enfance, VLB se persuade d’une sous-jacence de sens en jachère :

Cette littérature souterraine, pleine de fous, de névrosés, d’infirmes, d’ivrognes, de mystiques, de martyrs et de malades, avait, devait avoir un sens. Infiniment misérabiliste, que disait donc cette littérature? Et que signifiaient tous ces gens mal pris qui, dans leur vie, étaient partis du mauvais pied? N’y avait-il pas dans tout ça une imagerie qui, dans un temps de notre histoire, nous avait été fondamentale? Et plus qu’une imagerie, cela ne nous révélait-il pas un inconscient collectif qui cherchait maladroitement à se manifester, à s’exprimer et, finalement, à se libérer?[7]

L’introduction se termine par ces mots, réimprimés sur la couverture de la réédition du Manuel par Boréal Compact en 2012 : « Il y a un sens à tout, même dans l’insensé et le tragiquement dérisoire. » Il faut prendre la mesure des possibles ouverts par cette phrase et se garder de tout réduire à un seul sens, celui d’un d’État messianique par exemple.

Fait intéressant, « l’ambigüité fondamentale de ce pays » exprimée par la double nommaison de Saint-Jean-de-Dieu a été nommée d’un coup, pour ainsi dire. En effet, le Saint-Jean-de-Dieu de l’est a été nommé ainsi en tant que paroisse en 1873 et l’Hospice Saint-Jean-de-Dieu à Montréal a été inauguré en 1875 suite à une entente signée en 1873. Ici, la nommaison de l’est et la nommaison de l’ouest se confondent donc dans le temps. Toutefois, le nom de l’hospice est plus pesant que celui du village : il prime dans l’imaginaire.

 

Pavillon Rosemont

Le pavillon Rosemont, avec indications pour la réception de marchandises, l’urgence psychiatrique et le bâtiment G.

 

Terrains vagues, petits bois, bouldozeurs

Dans Le théâtre de la folie, en 1977, VLB écrit ceci sur le changement de nom du premier (ou du second!) Saint-Jean-de-Dieu :

Ainsi, il y a quelque temps, l’asile Saint-Jean-de-Dieu est devenu l’hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine, ce qui est à désespérer d’une société qui nomme pareillement ses ponts-tunnels et ses lieux d’enfermement, faisant illusoirement triompher le bon sens, aussi bien dire la schizophrénie automatique d’une collectivité tendant au nivellement, celui qui ferait paraître normal et intégré ce qui n’appartient qu’au domaine du Mystère et de l’Irrationnel, donc ce qui est important de ne plus entendre – ce refus de l’Autre, ce refus de la Parole qui ne fonctionne pas au rythme de ces ordinateurs que nous sommes nous-mêmes devenus, programmés dès notre naissance à n’être que répétitions, c’est-à-dire choses déjà sues et choses déjà dites, dans le grand cirque du langage in-signifié parce que toujours pareil[8].

Bien entendu, Louis-Hyppolite Lafontaine n’est pas qu’un nom partagé par un pont-tunnel et un hôpital psychiatrique, deux lieux de circulation et d’enfermement idéalement provisoire. Il nomme aussi une école, un parc, un boulevard, une avenue, etc. Surtout, l’héritage et la signification historique des actions du porteur du nom, réformiste réputé défenseur des francophones, demeurent disputés. Il est surtout intéressant, je crois, de rappeler le fait oublié que Lafontaine est l’auteur, avec Jacques Viger, de l’ouvrage documentaire De l’esclavage en Canada, publié par la Société historique de Montréal en 1859.

On pourrait croire que le changement de nom de l’hôpital psychiatrique aurait menacé ou même détruit le lien ou l’association qui « bien sûr, ne tenait à rien » pour « l’écrivain national » (dixit François Ouellet), mais celle-ci tient toujours dans le texte beaulieusien. En 2008, par exemple, ce dédoublement est mentionné dans une émission radiophonique avec Dany Laferrière, où VLB raconte qu’en arrivant à sa nouvelle école à Montréal-Nord, son frère s’était fait demandé d’où il venait pour parler si mal l’anglais. Il avait répondu « Saint-Jean-de-Dieu » et avait provoqué l’hilarité parmi les élèves. L’enseignant avait rétorqué qu’il devrait peut-être y retourner. C’est ainsi que le « pont schizophrène » est apparu, avant d’être œuvré dans l’écriture – avant que VLB apprenne que Jacques Ferron travaillait à cet hôpital, comme le raconte Les salicaires dans Du fond de mon arrière-cuisine, et avant que l’Éminence de la Grande Corne ne tue le personnage central des Roses sauvages en le faisant sauter de la tour d’eau de Saint-Jean-de-Dieu, par exemple.

C’était en 1971, l’année où l’ancien Sanatorium renommé Hôpital Saint-Joseph, fondé par les Sœurs de la Miséricorde en 1950 au bout de la rue de Bellechasse, était fusionné avec l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont. Les lieux étaient alors reconnus pour leur caractère paisible et aéré, surtout par comparaison aux environs des bruyantes shops Angus. Aujourd’hui, il en va bien sûr tout autrement. Même la mêlée devenue typiquement rosemontoise d’appartements et de maisons semble menacée : toujours plus de condos s’érigent à l’horizon, portés par le rêve de devenir propriétaire, « maître chez soi », souverain; les shops Angus sont devenues des condos au cœur d’un « technopôle ». Du haut d’une tour à condos dans Rosemont, je suppose qu’on voit assez bien, à l’horizon, les raffineries pétrochimiques qui font pencher toute l’île vers l’est. Il faudrait monter y voir, ou demander à ceux et celles qui vivent en haut.


 

Notes

[1] Victor-Lévy Beaulieu, Docteur Ferron. Pèlerinage, Montréal, Stanké, 1991, p. 53. Réédité aux Éditions Trois-Pistoles dans les Œuvres complètes de VLB, tome 37, en 2001.

[2] Docteur Ferron, p. 294.

[3] Docteur Ferron, p. 300.

[4] Voir Dalie Giroux, « Circulation / accumulation / liquéfaction, ou habiter la mondialisation », Milieu(x). Philosophie de terrain, no 1, 2013, p. 42-48. Le terme « réception tactile » vient de L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, de Walter Benjamin.

[5] Sur la notion de matière critique, voir Dalie Giroux, « Quelques éléments d’artisanat politique : accumulateurs de puissance, pygmées et nabots, jambes cassées par des mots, dieux égyptiens, culture électrique, objectivations autoritaires et autres matières critiques (une intervention peu pédagogique », texte de la conférence prononcée dans le cadre du cycle de conférences sur la théorie critique du GRIPAL (UQAM), le 16 octobre 2014, disponible sur Academia.edu.

[6] Victor-Lévy Beaulieu, Manuel de la petite littérature du Québec, Montréal, Éditions de l’Aurore, 1974, p. 17. Réédité aux Éditions Trois-Pistoles dans les Œuvres complètes de VLB, tome 22, en 1998. Également réédité en format poche par Boréal, collection « Compact », en 2012.

[7] Manuel, pp. 17-18.

[8] Victor-Lévy Beaulieu, Ma Corriveau suivi de La Sorcellerie en finale sexuée et Le théâtre et la folie, dans Œuvres complètes, tome 23, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 1998, p. 93.

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