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Allegro ma non troppo: autopsie d’un ratage

Par Jean François Bissonnette, Paris

Au début de la longue campagne électorale qui vient de s’achever sur la défaite tant espérée du Parti conservateur, le Nouveau Parti démocratique croyait bien son heure enfin venue. Trônant en tête des sondages, et fort de l’expérience acquise au cours de ses quatre années à siéger comme opposition officielle, le NPD se préparait à former pour la première fois le gouvernement. Qu’a-t-il bien pu se passer pour qu’il termine ainsi la course avec cette piteuse troisième place?

La série de facteurs à analyser est sans doute trop longue, mais on retiendra ici deux éléments qui expliquent en partie ce ratage. Parmi les causes externes de la défaite néodémocrate, l’exploitation sans vergogne des pulsions xénophobes d’une partie de l’électorat de la part des Conservateurs paraît bien en avoir brisé l’élan initial. Au chapitre des causes internes, cependant, c’est la trop grande prudence du parti et la crainte de s’afficher ouvertement comme un parti de gauche qui l’ont disqualifié. Ces deux facteurs ont ouvert la voie aux Libéraux de Justin Trudeau, qui n’ont eu qu’à se pencher pour cueillir les fruits de la victoire.

Lorsque la Cour d’appel a statué en faveur de Zunera Ishaq, le 15 septembre, en lui accordant le droit de prêter serment vêtue d’un niqab, la campagne électorale a pris un tournant décisif. Jusqu’alors troisièmes dans les sondages, les Conservateurs ont repris l’avantage en se présentant comme les seuls véritables défenseurs des « valeurs canadiennes », lesquelles, apparemment, n’interdisent pas qu’on s’en prenne à la liberté des femmes musulmanes au nom de la défense des droits de la femme en général.

Une décision judiciaire est donc venue changer le cours de l’élection. Mais c’est oublier le fait que le Parti conservateur avait prévu de longue date cette éventualité, et l’opportunité qu’elle lui donnerait de pouvoir se démarquer de ses adversaires. Quelques jours plus tôt, on apprenait en effet l’embauche de Lynton Crosby à titre de conseiller. Ce spécialiste des politiques de division (wedge politics), s’étant illustré lors des victoires des partis de droite au Royaume-Uni et dans son Australie natale, est reconnu pour sa savante exploitation des thématiques xénophobes. En s’emparant du sujet du niqab, les Conservateurs ont délibérément cherché à capitaliser sur la crainte qu’inspire l’islam au sein d’une fraction importante de l’électorat.

Le génie de l’opération consistait toutefois à forcer leurs adversaires à prendre une position contraire, et, du fait de leur défense obligée de la liberté de religion, à apparaître aux yeux de l’électorat comme manquant de la détermination nécessaire face au fondamentalisme islamique. Or, dans la stratégie conservatrice, c’était spécifiquement le NPD qui était visé. En effet, les chances du NPD de former le prochain gouvernement dépendaient entièrement de sa capacité à maintenir les appuis considérables qu’il avait obtenus au Québec en 2011, et à pérenniser ce qui relevait d’un extraordinaire accident historique en l’absence du regretté et charismatique Jack Layton.

Cela dit, les Conservateurs n’ignoraient pas combien la société québécoise avait pu être agitée au cours des années précédentes par cette question de la « laïcité », signe d’une hostilité profonde d’une partie de l’électorat de la province à l’égard des manifestations du particularisme religieux des minorités. Même si le Parti québécois avait échoué, sur la scène provinciale, à profiter de l’appui populaire à son projet de « charte des valeurs », celui-ci n’en avait pas moins été puissant, et fortement concentré dans des régions du Québec où l’élection d’un député néodémocrate en 2011 ne dénotait en rien des sympathies profondes pour la gauche multiculturaliste . Il suffisait donc d’un simple niqab pour atteindre le talon d’Achille du NPD, et les nombreux électeurs s’étant présentés aux bureaux de vote coiffés d’un sac de patates ont attesté de la virulence de ce rejet.

Cela ne suffit pourtant pas à expliquer pourquoi un tel retournement a fini par profiter aux Libéraux, lesquels, menés par le fils même du père de la Charte canadienne des droits et libertés, constituent le symbole par excellence d’un Canada multiculturel. L’agitation islamophobe s’est bien traduite par quelques gains pour les Conservateurs au Québec, de même que pour le Bloc québécois qui, s’étant aussi emparé du sujet pour signer la conversion durable du mouvement souverainiste au nationalisme grégaire et chauvin, a lui aussi contribué à salir l’image du NPD dans la province. Il paraît tout de même étrange que dans ce contexte, l’élection ait consacré le grand remplacement du NPD par les Libéraux comme parti dominant au Québec.

L’élection fédérale ne s’est évidemment pas jouée uniquement dans la Belle Province, mais ce qui s’y est amorcé a fait tache d’huile à la grandeur du pays. À partir du moment où le NPD a amorcé sa chute dans les sondages, suite à l’affaire du niqab, la solution de rechange s’est imposée avec évidence. Le profond et viscéral rejet du Parti conservateur aux yeux d’une majorité claire d’électeurs s’est avéré quand même plus fort que la crainte de l’islamisme. Les 61 % de l’électorat qui avaient voté pour les partis d’opposition, en 2011, avaient sans doute retenu la leçon : face à une droite unifiée, la division du vote dit progressiste multipliait les chances de l’adversaire. Le message a d’ailleurs été claironné par plusieurs organisations de la société civile appelant au « vote stratégique ». Avec l’abondance de sondages permettant de suivre au jour le jour l’effondrement des intentions de vote néodémocrates, dans une sorte de prophétie autoréalisatrice, le ralliement aux troupes de Justin Trudeau ne s’est fait que plus pressant.

CPT150290187_hd-878x494Ce déplacement massif aura d’ailleurs été facilité par l’incapacité du NPD à répondre aux aspirations populaires. Aveuglé par la thèse voulant que les élections se gagnent au centre de l’échiquier politique (ce que dix années de gouvernement de droite auraient dû suffisamment démentir), le NPD s’est laissé doubler sur sa gauche par le Parti libéral. Il n’est pas certain qu’une comparaison détaillée de leurs plateformes électorales respectives renforcerait pareille impression, mais il est vrai que l’engagement des Libéraux à laisser courir le déficit au cours des trois premières années de leur mandat afin de financer des travaux d’infrastructure, proposition typiquement keynésienne, s’il en est une, a fait paraître l’insistance de Tom Mulcair sur l’équilibre budgétaire comme révélatrice d’un singulier manque d’audace.

Depuis le début de l’hégémonie néolibérale, il y a une trentaine d’années, les partis de gauche un peu partout en Occident ont appris à avoir honte de leur propre option. Ils se sont laissés convaincre par leurs adversaires que, sous leur gouverne, les finances publiques ne pouvaient que souffrir et l’économie s’effondrer. Et malgré le fait que les partis de droite soient eux-mêmes d’assez piètres gestionnaires de l’économie, comme les Conservateurs l’ont bien montré, ces partis n’en jouissent pas moins d’une forte présomption de crédibilité en la matière. C’est pourquoi les partis de gauche comme le NPD ont tendance à surenchérir dans l’orthodoxie économique. Ils concèdent d’emblée que l’électorat ne fera jamais confiance à un parti qui défie pareille manière de faire.

Justin Trudeau a eu beau jeu de prendre ce risque, lui, puisque l’image de marque libérale reste après tout imprégnée de sa gestion régressive, donc « responsable », des finances publiques au cours des années 1990. La faute du NPD, cependant, n’est pas tant d’avoir été pusillanime, d’avoir échoué à faire valoir le caractère progressiste de ses propositions. C’est plutôt d’avoir fait l’impasse sur la nécessité, pour un parti de gauche, d’offrir une vision différente du rôle du gouvernement, celle-ci devant se baser sur une analyse globale et cohérente de la situation du pays et de l’état des forces sociales qui la déterminent.

Il ne suffit pas de proposer le « changement ». À ce compte, on peut comprendre l’électorat d’avoir préféré la jeunesse, le charme et l’optimisme un peu niais d’un Trudeau. L’invocation du changement n’est trop souvent que cosmétique. Il faut surtout pointer du doigt ce qui, précisément, doit être changé, et nommer les raisons pour lesquelles ce changement est souhaitable. Pour un parti véritablement de gauche, cela suppose de réhabiliter la critique de l’économie politique. D’aucuns diront qu’il s’agit d’un sujet bien trop scolaire pour intéresser l’électorat. Ils ont pourtant tort.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder au Royaume-Uni, où la victoire inattendue et massive de Jeremy Corbyn à la chefferie du Labour Party est venue signer cet été la fin de la « troisième voie » de l’ère Blair. Corbyn a été élu en menant une campagne axée sur la défense des conditions de vie de la population face aux intérêts du capital financier que servent les mesures d’austérité promues depuis cinq ans par le gouvernement Cameron. Des stratèges prudents comme ceux du NPD  se seraient sans doute arraché les cheveux à entendre pareille rhétorique, qui ne pourrait à leurs yeux que conduire à une cinglante défaite. Corbyn aura pourtant été élu grâce à des soutiens qui dépassent largement la base traditionnelle de son parti.

On constate un phénomène similaire en ce moment aux États-Unis, avec la vigoureuse campagne du sénateur Bernie Sanders aux primaires démocrates, lui qui ne renie pas l’étiquette de socialiste, qui ne rechigne pas à s’en prendre au « 1 % » et qui commence par le fait même à sérieusement menacer les chances de la favorite Hillary Clinton. Dût-il gagner à son tour, ce serait encore une fois grâce à des appuis qu’il serait allé chercher bien au-delà des seuls habitués du parti démocrate.

55f967e3c3618861458b458c_0Ce que les exemples de Corbyn et de Sanders montrent, c’est que l’esprit du temps est favorable à ce que l’on pourrait appeler un « populisme de gauche », capable de proposer des solutions concrètes aux difficultés pratiques que rencontrent au quotidien les membres des classes populaires, et capable aussi d’expliquer ces mêmes difficultés en des termes qui permettent de défier l’hégémonie néolibérale et sa castratrice obsession pour des finances publiques équilibrées et contre toute idée de hausser les impôts. L’engouement massif pour les candidatures de ces deux politiciens montre assez que les gens ont soif de ce genre de parler vrai.

On mesure, par le contraste  entre le discours prudent et sans imagination d’un Thomas Mulcair et celui, audacieux et combatif, de Corbyn et de Sanders, ce qui a manqué à la campagne du NPD : la capacité à sentir ce que le rejet par l’électorat du Parti conservateur et de ses dogmes ouvrait comme potentialités radicales. On ne saura bien sûr jamais si la population canadienne aurait répondu favorablement à un discours véritablement de gauche, et on peut même en douter, tant la culture politique du pays ignore tout de la pensée critique. Mais on voit, en revanche, ce qu’il en a coûté au NPD de vouloir remplacer le Parti libéral au centre de l’offre politique. Les électeurs auront préféré l’original à la copie. Or, quitte à perdre en sacrifiant une chance peut-être unique de former le gouvernement, aussi bien le faire avec panache. Dommage que le NPD en ait autant manqué.

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Entretien avec Frédéric Neyrat: la démesure des mots justes

Entretien réalisé par Jade Bourdages le vendredi 25 septembre 2015 à Ottawa

Frédéric Neyrat est né en 1968 en France. Philosophe, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie à Paris, il enseigne aujourd’hui à l’Université du Wisconsin à Madison, au Département de littérature comparée. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Homo Labyrinthus. Humanisme, antihumanisme, posthumanisme, (2015), Atopies. Manifeste pour la philosophie (2014), Le Communisme existentiel de Jean-Luc Nancy (2013), Le terrorisme, un concept piégé (2011), Instructions pour une prise d’âmes. Artaud et l’envoûtement occidental (2009).

 

Jade Bourdages : Frédéric Neyrat, vous êtes professeur au Département de littérature comparée de l’Université de Wisconsin-Madison aux États-Unis, mais vous êtes d’abord un philosophe français. Vous avez notamment fait votre thèse à Strasbourg avec Jean-Luc Nancy sur la communauté politique et vous avez également été directeur de programme au Collège international de philosophie. Vous êtes aujourd’hui de passage à Ottawa à l’occasion de deux évènements. Le premier, une discussion/journée d’étude à l’École d’Études Politiques de l’Université d’Ottawa autour de votre livre Atopies. Manifeste pour la philosophie publié en 2014[1]. Le second, une conférence que vous prononcez dans le cadre du colloque « Perspectives sur le commun, la contre-monumentalité et la décolonisation de la liberté » qui s’inscrit au cœur du vaste programme de Monuments aux victimes de la liberté qui se tient du 24 septembre au 17 octobre 2015. J’aimerais qu’on revienne d’abord sur votre parcours, ce qui vous a mené de la France aux États-Unis pour ensuite vous mener jusqu’à nous aujourd’hui dans le cadre de ces quelques semaines de Contre-propositions au projet de monument aux victimes du communiste du gouvernement conservateur canadien.

Neyrat-AtopiesFrédéric Neyrat : Le terme de parcours m’intéresse, d’autant plus que je suis sensible à l’idée selon laquelle, pour comprendre quelqu’un, il est peut-être utile de considérer ce quelqu’un moins comme un sujet que comme un trajet. Non pas simplement une trajectoire, mais bien un trajet, c’est-à-dire une forme d’existence – ce qui est passé par un certain nombre d’épreuves, pour continuer à être ce qu’il ou elle n’était pas encore. N’étant pas encore mort, je ne suis inévitablement pas capable, maintenant, de synthétiser mon trajet, mais je peux dire effectivement, comme vous l’avez noté, que ça a commencé en France. Et peut-être qu’il serait utile, en effet, de préciser que j’ai fait une thèse, sous la direction de Jean-Luc Nancy, qui portait sur la question de la communauté, de l’essence de la communauté. Le titre de cette thèse était Fantasme de la communauté absolue[2]. Je me rends compte finalement que tout mon travail ces dernières années n’aura consisté, d’une certaine manière, qu’à déplier les mots qui constituent ce titre. Ces mots balisent le champ de mes recherches, aussi bien en termes de pensée qu’en termes d’écriture, et peut-être même aujourd’hui aussi en termes de vidéo. « Fantasme » pour ce qui est de la dimension de l’imaginaire, de la question du rapport entre le désir, les fictions et l’imaginaire inconscient qui sous-tend ces fictions. « Communauté » parce que tel aura été pour moi, un temps, le nom à partir duquel je voulais interroger la politique. Et « absolu » valant sans doute comme la frappe de l’ontologie, c’est-à-dire un questionnement sur l’Être, sur l’Être en tant que le Séparé, même si aujourd’hui je réfuterais complètement cette façon d’envisager la séparation.

Ces trois brins – disons, classiquement, l’esthétique, la politique, et l’ontologie – je les dénoue et les renoue sans cesse, en fonction des évènements, car je suis bien entendu l’effet des évènements qui ont généré ce que je suis. Dans ce contexte, ma venue aux USA est le fruit d’un évènement qui s’appelle l’amour, puisqu’il s’est agi d’abord pour moi d’une question de vie, une question d’existence, et la question de vivre avec quelqu’un, en l’occurrence ma femme qui est américaine. Aller aux USA, c’était aller vers une autre vie.

 

Vous souligniez à l’instant que les dimensions ontologique, politique et esthétique sont intimement liées dans votre travail. Les chantiers ou « biais » à partir desquels vous abordez/questionnez ce triptyque sont fort divers – qu’il s’agisse de littérature, d’imaginaires de crises, de la question de la catastrophe, de l’anthropocène, du concept de terrorisme ou encore de l’écologie politique. J’aimerais qu’on discute d’un certain vocabulaire dont vous faites usage, de quelques termes qui reviennent de manière insistante dans l’ensemble de votre travail d’écriture. Vous en appelez d’abord aujourd’hui à une réflexion qui repose sur un existentialisme radicalisé. Ensuite, il y a de ces termes comme celui de métabolisation, soulignant la nécessité de métaboliser aujourd’hui les forces en présence, que celles-ci soient destructrices ou d’une tout autre nature. Cet exercice de métabolisation n’est peut-être pas sans lien avec ce que vous suggérez d’appeler une politique de l’existence. Tout cela s’accompagne d’un ensemble de termes à caractère politique. J’aimerais que vous reveniez sur cette question de l’existentialisme radicalisé qui mène à celle d’une politique de l’existence jusqu’à sa transformation/matérialisation en forme politique que vous suggérez d’appeler « démocratie nietzschéenne ».

Ce terme d’existence, j’en fais l’élection parce qu’il me semble pouvoir permettre, dans la situation de la pensée contemporaine, d’éviter deux écueils : le premier qui consisterait à penser que l’Être est identifiable comme tel, sous une forme absolument séparée, sous la forme d’une essence intangible, intouchable, hors du temps, comme une définition, une haute définition qui n’aurait strictement rien à faire avec le fait d’être, c’est-à-dire avec l’existence. Le mot « existence » me sert à congédier l’Être, ou du moins à ne penser l’Être que de façon rétroactive, après coup. En deuxième lieu, le mot d’existence me permet aussi de m’opposer à un deuxième écueil, l’écueil discursif, l’écueil de cette pensée qui ramène le réel, à la manière d’un pêcheur à la ligne monotone, à l’ordre du discours humain. Je renvoie donc dos à dos l’empire discursif des sujets et le royaume des essences objectives. L’existence est le terme transversal qui me permet de dire que la théorie, quelle qu’elle soit, est toujours secondaire par rapport au fait d’être, qu’elle doit toujours être en quelque sorte en rappel de l’existence, en dette de celle-ci. Le danger est de se forclore de cette dette. À partir de là, l’existentialisme radicalisé consiste à poser – sans doute plus dans la suite d’un Kierkegaard que celle d’un Sartre – l’idée selon laquelle, d’une part, il n’y a d’existence pensable qu’à partir d’un saut qui lui-même ne relève pas de la théorie et que, d’autre part, cet existentialisme est radicalisé au sens où il ne s’applique pas simplement aux êtres humains : brisant le cadre de pensée sartrien, cet existentialisme a la capacité de prendre en considération toutes les formes d’existence, qu’elles soient humaines ou non-humaines. Il s’agit en ce sens d’un existentialisme écosphérique.

Quant à la démocratie nietzschéenne, rappelons d’abord que c’est une expression de Jean-Luc Nancy. Je crois qu’une telle formule est appropriée à cet existentialisme de l’écosphère. Bien entendu, le terme de « démocratie nietzschéenne » est une espèce de contradiction dans les termes, volontaire, puisqu’au nom de Nietzsche est plutôt associée une esthético-politique de type aristocratique – Nietzsche était furieusement anti-démocratique. Dire « démocratie nietzschéenne », cela signifie que le terme de démocratie, loin de requérir l’équivalence des êtres, part de leur singularité en tant que formes d’existence. La démocratie nietzschéenne considère que toutes les existences, loin d’être équivalentes, ne fondent leurs relations qu’au-dessus des abysses qui les éloignent.

 

Est-ce que cette recherche sur l’existentialisme radicalisé et cette idée que vous développez d’une politique de l’existence sont ce qui vous mène à aborder de front, et sur un plan générique, le problème du vivant? Dans vos ouvrages récents, cette réflexion semble en effet conduire jusqu’à une certaine écologie politique dont nous avons peu l’habitude sur le plan politique. Est-ce que tout ça est lié sur un plan qui relève presque de la nécessité?

Le problème, c’est de savoir articuler le mot « existence » avec celui de « vie ». Le danger du mot existence, c’est son abstraction, sa tendance – que son étymologie indique (ek sistere, c’est-à-dire littéralement être dehors) – à inviter celui qui l’emploie inconsidérément à se-tenir-en-dehors-de-tout, à être résolument et définitivement atopique (sans lieu). Quant au mot vie, son danger se tient à l’opposé : une tendance à la mystique substantialiste, à la non-distance. Je ne considère pas du tout que le vivant soit forcément de l’ordre de la mystique substantialiste, mais disons qu’un vitalisme est toujours en embuscade dès qu’on sollicite la pensée du point de vue de la vie. À mon sens, cela peut être contrebalancé ou tout du moins mis en perspective, par le terme d’existence. Au fond, ce qui aujourd’hui m’intéresse est de réfléchir à la tension qu’il y a entre le mot « existence » et le mot « vivant », de voir comment ces deux mots ne se superposent pas, ne s’identifient pas, mais ne doivent pas non plus s’exclure. La politique des existences n’aurait aucun sens à ne pas interroger les conditions de possibilité du vivant : pour ce qu’il en est de mon trajet d’être humain, il en va dans mon existence du sort fait aux vivants.

La politique de l’existence, pour ces êtres singuliers que sont les êtres humains, implique donc d’être farouchement du côté du vivant. C’est cette liaison contingente entre l’existence et la vie qui fait qu’il n’y a pour moi aujourd’hui de politique que rattachée à la question de l’écologie. Ce n’est donc pas une politique de l’Être, au sens où je ne fonde pas ce que je pense de la politique dans une théorie a priori, je la fonde sur ce qui a lieu sur Terre. C’est sur cette Terre, par rapport à ce qui arrive à cette Terre, que s’oriente ce que j’essaie de penser en termes politiques. Le fait même d’être humain sur cette Terre est une condition absolument contingente, pour parler avec Arendt. Je veux entendre respirer cette contingence dans une politique qui serait celle des existants. Parler ainsi de l’existence, c’est une façon de faire en sorte que l’écologie se fasse entendre dans une dimension qui excèderait la protection du vivant pour lui-même, ou plutôt, il faut que la protection du vivant pour lui-même soit considérée à partir de l’extériorité que rend possible le fait d’exister. Au fond, l’existence est ce qui fait qu’un vivant peut se regarder afin de n’être jamais identifié à lui-même. Existe tout vivant suffisamment séparé de lui-même pour pouvoir songer. En ce sens, existence est un terme séparateur, là où le terme de vie est quant à lui un terme plutôt du côté de l’unification. Il faut conserver cette capacité de penser ce qu’Arne Næss appelait la « communauté écosphérique »[3], si l’on maintient également la séparation grâce à laquelle je peux penser ce qu’est une communauté. C’est en tant qu’existant que je puis prononcer la formule « j’appartiens à une même communauté écosphérique », en tant qu’existant que se dessine une politique, l’opposition entre un Nous et un Eux, une division. La politique ne peut pas se réduire à la question de la production du vivant et du lien entre les vivants, à la biopolitique. Sinon, c’est une question de gestion et de maintenance. Encore une fois, la politique implique à un moment donné que le vivant soit séparé de lui-même, ne serait-ce que pour se défendre. Il n’y a pas de défense du vivant autre que par le biais d’une séparation. C’est vraiment là le cœur de ce que je travaille actuellement : ce que j’appelle une écologie de la séparation, le fait d’argumenter contre ce que j’appelle le principe des principes de l’écologie – qui est le principe selon lequel tout est interconnecté. La seule manière aujourd’hui de pouvoir repenser une écologie politique, une écologie politique attentive aux formes de vie, implique d’introduire contre ce principe des principes de l’écologie un contre-principe de séparation, et d’ajouter que la séparation est ce grâce à quoi il y a relation.

 

Neyrat-InstructionsCe travail d’une écologie de la séparation qui vous permet d’argumenter contre le principe des principes de l’écologie m’amène sur un autre terrain qui ne nous écarte peut-être pas de ces enjeux. Vous avez consacré une étude à l’écrivain et essayiste français Antonin Artaud. Celle-ci a été publiée en 2009 sous le titre évocateur de Instructions pour une prise d’âmes. Artaud et l’envoûtement occidental. Vous y abordez directement la question du colonialisme à travers cette idée d’une forme d’envoûtement occidental. Quel sens peut-on donner à cet usage d’un langage délibérément sorcellaire, un langage qui n’est pas sans évoquer les idées de (dé) possession, de (dé) possédés, de capture, de (mauvais) sorts?

Ce que j’ai proposé dans mon travail sur Artaud, c’est de montrer que fondamentalement les termes comme celui d’envoûtement ou celui de magie ou celui de sort étaient employés par Artaud parce qu’il y avait précisément un manque de mots. Ces termes n’étaient pas descriptifs pour Artaud, ils avaient pour fonction de nommer ce qui ne pouvait trouver aucun mot pour être décrit. Donc je n’ai pas cherché à employer des termes issus d’autres champs lexicaux, et à les appliquer, sans distance, sur un « objet » comme la question du colonialisme – mais j’ai plutôt cherché à comprendre comment, pour Artaud, ces mots étaient les seuls disponibles en quelque sorte pour rendre compte de ce qui excédait toute prise langagière : en l’occurrence, la question coloniale. Magie, envoûtement, lorsqu’Artaud prend ces mots, ce n’est pas pour jouer à l’animiste, c’est pour définir le sort qui lui est fait – dans l’hôpital psychiatrique, dans sa vie courante. Artaud passe son temps à se plaindre du fait qu’on est en train de le sucer, de le vampiriser, de profiter de son corps, de toutes les parties de son corps – son corps est absolument un corps colonisé. C’est une telle horreur qu’il y a de quoi comprendre que des mots comme celui d’envoûtement soient utilisés – car sinon, comment définir ce que c’est que la colonisation totale du corps? Quels mots employer? Artaud a été un précurseur dans la question d’une critique du colonialisme puisque dès les années 1930, il est déjà en train de réfléchir sur la question du colonialisme mexicain. Il était déjà en prise, théoriquement et dans son travail d’artiste, avec ces questions-là. On est quand même à une époque bien avant la question postcoloniale, bien avant la décolonisation, bien avant… la publication des Damnés de la Terre de Franz Fanon. Il y a donc un moment de l’Histoire où les mots ne sont pas là. En ce sens, Artaud fut beaucoup plus que le symptôme de l’Occident : son impensé radical. Il était lui-même, à son corps défendant, la partie non dite de l’Occident. Comme s’il avait incarné cette partie non dite de l’Occident, celle du colonialisme.

 

La question ici de ce qui n’arrive pas à se dire en raison peut-être du manque ou plutôt des limites des ressources – langagières et/ou symboliques – disponibles dans un certain contexte, y a-t-il un lien entre ces conclusions que vous avez tirées de votre travail sur Artaud et votre invitation répétée à la symbolisation? J’essaie de comprendre, alors vous me corrigez si je me trompe, mais dans un contexte comme celui d’aujourd’hui où la situation apparaît si scandaleuse sur tous les plans –politique, économique, éthique, écologique –, les mots nous manquent peut-être pour qualifier/nommer la violence subie. Serait-ce là une des tâches que vous assignez en particulier au philosophe dans la Cité, trouver les mots justes dans un contexte où ceux-ci semblent faire cruellement défaut? Quelle est la part fait à la parole du philosophe dans ce travail général de symbolisation?

Artaud-dessin-colonisation

Antonin Artaud, La Projection du véritable corps, crayon et craies de couleur sur papier, 52,5 x 74 cm, 18 novembre 1946, Paris, Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle, Centre Georges-Pompidou (n° inv. AM 1994-131)

En fait, ce que j’appellerais symbolisation, c’est la manière dont une séparation, et donc une forme de négativité, n’est pas laissée pour elle-même et par conséquent n’est pas mise au service des pulsions de mort, mais sert les pulsions de vie. Ici, la symbolisation, c’est le moyen par lequel un certain nombre d’êtres vivants peuvent utiliser la séparation comme moyen de création. On peut en effet imaginer une séparation qui tourne mal au sens où elle tourne au clivage ravageur, une séparation qui mortifie, qui ne laisse l’espoir d’aucun passage entre les parts clivées. L’exemple de mortification bien connu et largement analysée par la pensée écologiste concerne l’abyme que ledit Occident a produit entre l’être humain et le reste de la Création, l’être humain et les autres formes de vie. Dans ce cas-ci, on n’a pas de symbolisation de la séparation, mais au contraire une fétichisation de la séparation. Et qui dit fétichisation ne dit pas symbolisation, mais emmurement – comme le mur de frontière fabriqué par Israël pour se garder des Palestiniens. Le mur, dans ce cas-ci, est ce qui prend la place de la symbolisation, c’est une forme d’envoûtement matérialisé. Et l’on voit bien que, dans un tel contexte, il n’y a pas de relation. Le mur empêche la relation, parce qu’il empêche l’appel du symbolon. Originairement en grec, le symbolon implique l’idée de deux parties séparées et l’idée que chacune des deux parties conserve une moitié qui peut être transmise, et ces deux parties peuvent être rapprochées, mise en commun. Deux parties séparées, donc, mais qui justement sont rattachées par et avec la séparation. Seulement ainsi la relation est sublime; sinon, elle est massive, compacte, addictive. En ce sens, une symbolisation, c’est l’accueil en langage et la prise en image par lesquels une séparation est vécue comme ce qui permet de relier sous le jeu matériel des métaphores, c’est-à-dire des transports affectifs et cognitifs qui trouvent une issue dans l’autre. C’est pour cela aussi que je dis métabolisation et pas seulement symbolisation afin d’indiquer que la symbolisation est un processus matériel qui implique une sorte de prise dans le corps. La symbolisation, ce n’est donc pas la création d’un domaine de représentations acorporelles, c’est tout au contraire ce qui permet à un certain nombre d’êtres vivants de faire exister leur vie.

 

Si je comprends bien, ce n’est pas une séparation qui procède d’une autojustification de l’aliénation?

Non. D’ailleurs je ne dis jamais « symbole », sauf pour rappeler l’étymologie, mais je ne fais pas la défense, tristement réactionnaire désormais, du « symbolique » ou de l’« Ordre symbolique ». On sait pertinemment, grâce à Foucault puis Butler, que l’ordre du symbolique, ce à quoi l’Ordre intime, c’est de répondre à la normativité sans être un mauvais sujet, c’est-à-dire sans ne jamais s’en séparer. En ce sens, l’Ordre symbolique est incestueux. En revanche, j’emploie le terme de « symbolisation » comme opération, comme opération défaillante qui exige la négation créatrice du sujet afin de se frayer un trajet dans le désordre qu’il aura su tolérer.

 

Ce que vous dites là me fait penser à une formule de Dalie Giroux : « la justice porte la marque de l’échec de la parole, mais elle a toujours été aussi sa plus grande raison »[5].

Je ne connais pas le contexte de cette phrase, mais elle me fait dire que l’on parle et qu’il y a de la symbolisation par défaut, et que ce défaut – tout cela toucherait certaines analyses de Stiegler – est cependant l’appel de la justice, si l’on appelle justice l’approbation par la parole de l’Étranger.

 

Vous avez fait un très long travail autour de la pensée du philosophe allemand Martin Heidegger. On retrouve l’essentiel de vos réflexions dans votre ouvrage L’indemne. Heidegger et la destruction du monde (2008). Ce livre m’a semblé vous placer dans une certaine communauté de préoccupations qui se perpétue à travers un travail partagé sur les enjeux et les questions que recouvrent le problème de la production et la reproduction de l’Occident comme forme de vie. Vous y soulignez qu’il est extrêmement urgent de se remettre à penser en grand(s) format(s). Dans le livre du philosophe allemand Peter Sloterdijk, Si l’Europe s’éveille[6], il y a aussi cette idée – peut-être en bon nietzschéen – qu’il faut repenser autrement la question de la grande politique. Est-il possible aujourd’hui de penser une Grande Politique autrement que sous la forme Empire, autrement que dans sa traduction coloniale qui va jusqu’au corps?

Il faudrait qu’on se demande ce qu’est le Grand en question. Dans la « grande politique » nietzschéenne, il en va d’une intensité : c’est que pour Nietzsche était en jeu la nécessité de reprendre le processus de civilisation. Grande était cette politique qui devait grandement attenter aux manières de vivre admises, exigeant dès lors de grandement changer. Cependant, il faut aussi se méfier de la folie des grandeurs d’une part et, d’autre part, du grand format seulement pensé en termes d’espace, en termes impériaux. Napoléon voyait les choses en grand, et cela ne me conduit pas plus qu’à grandement le mépriser.

 

Le grand approché et pensé ici en termes de processus et d’intensité comme le suggérait peut-être en son temps Paul Valéry au sujet d’Europe?

Actuellement, la « grandeur » de l’Europe consiste précisément à écraser tout ce qui dit non. La grandeur sert ici de justification, opposée à tout ce qui s’opposerait à son verdict, l’argument étant que si vous dites « non », tout d’abord votre « non » ne sera pas entendu et, deuxièmement, on vous l’assure, il y aura des représailles. C’est d’ailleurs une drôle d’opération puisqu’on dit d’abord : 1) ce que vous dites n’a pas eu lieu; 2) mais ça a tout de même suffisamment lieu pour qu’on tente de vous écraser. Face à cette grandeur écrasante se déclare la petitesse de toutes les réactions nationalistes et racistes. Ces petitesses masquent une folie des grandeurs : toute nation qui, aujourd’hui, dans le cadre de cette Europe sanguinaire, cherche dans ses souches pourries de quoi attenter à la structure européenne, ne vise elle-même qu’un agrandissement consistant à détruire ce qui n’est pas elle. Contre la grandeur écrasante de l’Europe et la petitesse nationale qui se cherche une grandeur, rares sont les scènes populaires qui évitent ces deux schèmes mortifères, qui évitent – pour rester dans le cadre européen – l’Euroland et la droite extrême. La Grèce, à ce titre, fut dernièrement capable d’une scène populaire exemplaire.

 

Si je vous suis bien, on peut avoir des appétits impériaux aussi petits soient-ils? Ces appétits d’Empire peuvent êtres en quelques sortes « locaux » ou « localisés »?

Oui, l’impérialité commence au niveau du narcissisme individuel. Et peut aussi constituer une réalité tout à fait domestique ou exercée sur des étudiants. Pour éviter ces dangereuses grandeurs et ces petitesses ambitieuses, ces napoléonites, il faut penser et promouvoir une forme d’excès – par rapport à soi-même, à son territoire, à son pays. Toute la difficulté aujourd’hui, c’est d’imaginer, réciter, symboliser cet excès. Là, le chantier est ouvert. C’est-à-dire que ce n’est pas moi, tout seul, qui vais proposer cet excès collectif. Mais repenser l’excès sur soi, c’est un travail et une reconnaissance à la portée de chacun. Qu’est-ce que ce qu’on fait de l’excès? On en reconnaît un, ou pas? On le dénie? « Non, il n’y a pas d’excès, je suis l’individu souverain, je ne reconnais aucune autre souveraineté que celle de ma propre production… » Il y a également des excès négatifs, par exemple le capitalisme comme démesure qui produit son propre dérèglement et qui se sert des normes pour maintenir vivace sa démesure. Or la mesure n’est pas désirable, sauf formation réactionnelle – pour le dire avec Freud –, sauf expression surmoïque fondée sur le mutisme du désir. Ce qui sous-tend le désir, c’est la démesure, et la mesure qui ne se réfère pas au démesuré est mortifère. Toute mesure n’est pas mortifère, mais la mesure qui n’est pas référée à plus qu’elle-même devient dogme, et le dogme vise toujours à rejeter quelque chose dans l’inexistence. Aujourd’hui, il devient vital de re-métaboliser, re-symboliser la démesure. La démesure comme forme d’existence. On a là un chantier devant nous et ce chantier passera par l’art, par l’amour.

 

Vous offrez des contributions dans plusieurs revues d’idées – Lignes, Exemple –, vous faites notamment partie du comité éditorial de la revue politique, artistique et philosophique Multitudes. Dans cette cité dévastée, quel rôle pour les revues d’idées et quelle place pour le philosophe alors que, paradoxalement, les départements de philosophie ne semblent pas vouloir de ce type de philosophe du commun?

Si la cité est dévastée, le philosophe, aussi atopique soit-il, est dévasté parmi les dévastés. Partir d’une idée selon laquelle la philosophie est dévastée à l’instar de tout ce qui est, c’est poser bien entendu le philosophe non pas dans une position de maîtrise, mais dans une position d’être démis – d’être démis de ses fonctions quant à une intellectualité qui serait surplombante. La philosophie ainsi pensée est tout sauf superposable avec un département de philosophie quel qu’il soit : dans l’université ou en-dehors de celle-ci. Que les départements de philosophie dans certains pays se garantissent des philosophes du commun dévastés, on les comprendra bien s’ils veulent sécuriser leur capital de savoir. Quant aux collectifs qui sont vivants et pensants, il y en a à foison! Il y a des revues. J’en ai découvert une ici, Les Cahiers de l’idiotie, avant de connaître la vôtre. Je crois beaucoup à la vie des revues, à la vie collective de la pensée au travers des revues, c’est un lieu d’expression privilégié de la pensée, de la pensée pour elle-même sans assignation à une quelconque institution que ce soit. On est là dans le meilleur des cas possibles pour que de la pensée ait lieu – et, si possible, de la pensée démesurée.

 

Bibliographie de Frédéric Neyrat (sélection)

Homo Labyrinthus. Humanisme, antihumanisme, posthumanisme, Éditions Dehors, 2015.

Atopies. Manifeste pour la Philosophie, Éditions Nous, « Antiphilosophique Collection », 2014.

Le Communisme existentiel de Jean-Luc Nancy, Paris, Nouvelles Éditions Lignes 2013.

Clinamen. Flux, absolu et loi spirale, Paris, Éditions Ère, 2011.

Le terrorisme, un concept piégé, Paris, Éditions Ère, 2011. (Nouvelle édition de Le terrorisme. La tentation de l’abyme, Paris, Éditions Larousse, 2009.)

Instructions pour une prise d’âmes. Artaud et l’envoûtement occidental, Strasbourg, Éditions La Phocide, 2009.

Biopolitique des catastrophes. La politique sur le qui-vive, Paris, Éditions MF, 2008.

L’indemne. Heidegger et la destruction du monde, Paris, Sens et Tonka éditeurs, « Collège international de philosophie », 2008.

Surexposés, Paris, Éditions Lignes – Manifeste, 2005.

L’image hors-l’image, Paris, Éditions Leo Scheer, 2003.

Fantasme de la communauté absolue, Paris, Éditions L’Harmattan, 2002.

 


Notes

[1] Atopies. Manifeste pour la philosophie. Éditions Nous, 2014.

[2] Fantasme de la communauté absolue. Lien et déliaison. Paris, Éditions l’Harmattan, 2002.

[3] Pour un aperçu du projet d’écosophie d’Arne Næss, nous renvoyons le lecteur à Ecology, Community and lifestyle [1976], Cambridge University Press, 2009.

[5] N.d.É : Je renvoie le lecteur au texte ici en question : Dalie Giroux, « L’espace et le temps de l’émancipation. Essai sur la parole », in Revue canadienne de science politique, 41(3), 2008.

[6] Peter Sloterdijk, Si l’Europe s’éveille. Réflexions sur le programme d’une puissance mondiale à la fin de l’ère de son absence politique (Mille et une Nuit, 2003).

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Classé dans Frédéric Neyrat, Jade Bourdages

Entrevue avec Chris Lloyd, candidat indépendant dans Papineau: la campagne électorale comme performance artistique

Par Émilie Dionne, chercheure postdoctorale en pensée politique et féministe à la University of California, Santa Cruz

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Pancarte présente à Papineau, image originale de Clément de Gaulejac.

Il y a quelques semaines, j’ai rencontré Chris Lloyd, candidat indépendant dans la circonscription de Papineau à Montréal. Chris Lloyd vit dans la circonscription depuis huit ans avec sa conjointe et ses deux enfants. C’est un artiste de formation, diplômé en arts interdisciplinaires et sa pratique artistique porte sur l’art conceptuel.

Chris Lloyd s’est fait connaître au Québec et au Canada lorsqu’il s’est présenté à l’hiver 2015 comme candidat conservateur dans la circonscription de Papineau. Membre du Parti conservateur depuis 2005 (de même que du Parti libéral et du Nouveau Parti démocratique à la même époque), Chris n’a fait face à aucune opposition ou résistance, tout juste un entrain animé, de la part des conservateurs lors de sa nomination. Mais, en mai 2015, suite à un reportage mené par la chaîne CBC, Chris Lloyd s’est fait « démasqué » et le Parti conservateur lui a montré la porte. Puis, à la fin de l’été 2015, Chris a refait surface en parcourant les rues pour installer ses affiches. Il se présente à nouveau comme candidat, indépendant cette fois, avec un slogan univoque : Certainement pas Justin (« Certainly not Justin »), et une plate-forme peu usuelle disponible sur son site web.

Pour mettre l’art et l’environnement
au cœur de nos préoccupations

Pour une réforme électorale
vers la représentation proportionnelle

Pour nous libérer d’un système éculé
qui privilégie les partis politiques et la partisanerie

Pour limiter le pouvoir du bureau du Premier ministre

Pour dénoncer les salaires démesurés
des députés fédéraux

(si je suis élu, je reverserai la moitié de mon salaire aux organismes communautaires de Papineau, soit 83 700 $ par année)

Carte-postale

Méta-pancarte © Clément de Gaulejac.

Nouvellement arrivée dans la circonscription de Papineau, je n’étais guère au fait de la controverse entourant Chris Lloyd. Je me trouvais dans un café du quartier Villeray lorsque Chris a fait son entrée pour y rencontrer une personne en entrevue. Sans avoir voulu écouter leur conversation, leur échange a piqué ma curiosité, notamment le fait que son engagement politique relève davantage de l’art que de l’engagement politique. Autrement dit, la politique est son « matériau » artistique.

Dans un contexte où le public se voit bombardé d’un discours politique et médiatique dénonçant l’apathie politique citoyenne, l’intervention artistique de Chris Lloyd en politique m’est apparue un témoignage vivifiant des formes diverses que la participation politique peut prendre, une participation qui compte et se doit de compter – et ce, même si (et peut-être justement parce que) elle ne se plie pas à l’image que l’on se fait traditionnellement de l’engagement politique citoyen.

Peut-être doit-on s’engager à faire que ces modes non conventionnels de participation politique comptent, justement, en ce qu’ils remettent en question la conception hégémonique et les mécanismes traditionnels de participation politique dans notre société.

Le jour même, j’ai écrit un courriel à Chris Lloyd. Je lui ai brièvement dit qui j’étais et pourquoi je désirais le rencontrer. Je présente ici, au lectorat de Trahir, mon entrevue menée le 19 septembre avec Chris Lloyd.

Émilie : Candidat indépendant dans la circonscription de Papineau, vous êtes un artiste, et vous avez commencé à vous intéresser à la politique de manière artistique en 1998, notamment avec le projet de lettres au Premier ministre. Pouvez-vous nous expliquer un peu ce projet?

votez-dearpmChris : J’ai entamé ce projet en 1998. Il faut savoir qu’envoyer des lettres au Premier ministre et aux élus est gratuit; on n’a pas à apposer un timbre. À l’époque, j’étais étudiant et je voulais faire connaître la vie d’un étudiant en arts avec une personne qui est dans les médias et a accès à une tribune, comme les chefs de parti politique ou les dirigeants d’un pays. Les gens se posent énormément de questions, sur les partis politiques, et sur la direction politique des choses. Mais lorsqu’on se pose des questions sur la direction que doit prendre un pays, c’est toujours à partir de la politique. Mais, si le public connaît bien les personnages politiques, il sait très peu de choses sur ce qu’ils et elles font, au quotidien; qui ils sont. Pourtant, je pense que, même si les gens disent que la politique ne les intéresse pas, les gens sont extrêmement politisés. Les activités quotidiennes sont des activités politiques. « The personal is political. » C’est dans cette idée que j’ai entamé mon projet de lettres. Et, sans avoir adopté une voix politique proprement dite, depuis 1998, j’écris ces lettres sous forme d’un journal intime et je parle des choix qu’une personne est appelée à faire dans la vie en général. Je crois que les choix qu’une personne fait, chaque jour, relèvent de la politique. Ils sont liés à la manière dont une personne vit. Mes lettres abordent donc les choses banales de la vie, la vie banale, le quotidien, les petits choix de vie, comme par exemple la gestion de la famille, la pratique artistique en ce qui me concerne, et puis, comment payer son loyer et ainsi de suite. Mon but était aussi de partager la vie du milieu artistique et des artistes. Le public en connaît très peu sur les artistes, sur leur milieu culturel. Les médias ne s’intéressent pas tant à la vie culturelle et artistique, ce qui se passe dans ce milieu, comme les expositions et les vernissages. C’est plutôt ironique, selon moi. D’un côté, il y a tant de temps d’information accordé aux équipes sportives professionnelles, mais si peu aux expositions artistiques. Et, comme artiste, j’avais envie de faire connaître la réalité quotidienne d’un artiste, et de parler de ma communauté. C’est de cela dont je parle, dans les lettres. D’abord, j’envoyais des lettres dans l’idée de recevoir une réponse de la part des élus. Mais je n’ai jamais reçu de réponse, personnelle cela va sans dire. Des accusés de réception, bien sûr, mais aucun contact personnel et direct avec le Premier ministre ou son bureau comme tel. C’était un projet de longue envergure. J’ai débuté en 2001 et je n’ai jamais cessé.

Émilie : Je trouve bien intéressant le matériau de votre pratique artistique; ici, la politique. Vous utilisez le format des lettres et du journal intime. Votre objectif était donc de donner une nouvelle texture et une matérialité – un corps, finalement – à la communauté à travers les lettres, tout en passant par la politique et les médias. Écriviez-vous toujours les lettres sous forme de journal intime, ou vous arrivait-il de les écrire dans le style de la correspondance?

Chris : En fait, le style change parfois, et le format. Par exemple, je change le genre de questions et j’aborderai peut-être des enjeux politiques spécifiques. Mais, les lettres sont toujours écrites dans un langage familier.

Émilie : Pourriez-vous me donner un exemple du genre de questions posées?

Chris: Maintenant que je sais que je ne recevrai pas de réponse, je pose toute sorte de questions, et de manière humoristique. Mes questions ressemblent sans doute à celles des journalistes; des questions rhétoriques qui sous-entendent déjà les réponses que les politiciens vont donner; des questions et des réponses sans surprise. Les politiciens évitent tant les questions. Alors, je pose des questions farfelues. Je touche des enjeux politiques, parfois, et des enjeux quotidiens. Par exemple, je vais poser une question quant au rôle de parent : je leur demande s’ils ont des trucs pour faire dormir les enfants, des choses comme cela.

Émilie : Et que faites-vous, par la suite, avec les lettres? Où se trouve l’objet artistique?

Chris : C’est vrai que c’est un objet un peu immatériel, puisque j’envoie maintenant surtout des courriels. Mais je sauvegarde tous les fichiers. Et cette « matière » reste longtemps entre les expos, même si c’est un projet un peu invisible ou presque. Il m’arrive aussi d’exposer mes lettres sous forme de livres.

Émilie : On parle de combien de livres ou de lettres?

Chris : Plus de 3000 pages. Normalement, je crée un livre par année.

Émilie : Combien d’expositions avez-vous à votre actif? Et elles se présentent sous quelle forme?

Chris : En ce moment, j’ai deux expositions dont l’une a débuté la semaine dernière à Toronto. Pour cette exposition, toutes les lettres sont disponibles en ligne. Elles sont publiées sur le site web. La semaine prochaine, à Halifax, on imprimera les lettres et les présentera sur des socles. La dernière fois que j’ai fait une exposition murale, dans une galerie, c’était en 2005. J’avais écrit la date sous chacune des lettres. C’est la manière d’exposer la plus intéressante pour moi et selon moi puisqu’elle voit le chiffre exact de mes lettres, un chiffre qui atteignait peut-être 1000 lettres en 2005. Mais, depuis 2006, j’ai remarqué que mon intérêt pour ce projet commençait à décliner. C’était lors des premières années du gouvernement Harper. Il m’ait même arrivé de ne pas écrire de lettres pendant 3 ou 4 mois.

Émilie : Et c’était directement lié à l’arrivée du gouvernement Harper, ce déclin?

Chris : Oui, mais il s’est aussi produit toutes sortes de choses dans ma vie. Je me suis marié en juin 2007. Ma conjointe a trouvé un emploi à Montréal le même été. Et, comme le travail artistique n’est jamais évident, toutes ces choses m’ont bousculé, et je n’avais plus le temps ni la tête à m’adonner à ma pratique artistique.

Émilie : Quand avez-vous commencé à fomenter votre projet de candidature politique?

Chris : Cette année, en 2015. Je dois spécifier que ce projet donnait suite à un autre projet, de longue date que j’avais débuté en 2011. Suite à la nouvelle victoire des conservateurs, je commençais à me résigner quant au fonctionnement du système politique et à la manière dont les partis politiques choisissent les candidats. Au même moment, j’ai commencé à regarder les résultats pour le Parti conservateur ici, dans le comté de Papineau. Cela m’avait étonné de constater leur impopularité. Ils étaient arrivés en 4e place aux dernières élections, une tendance qui perdure depuis les années 1980. Il leur est arrivé d’être dans la course de manière plus serrée, mais ils ne sont jamais parvenus à élire un candidat dans la circonscription. Je trouvais que c’était normal, pour les grandes villes qui sont toujours soit libérales, et rarement conservatrices. Mais, je trouvais surprenant qu’ils soient toujours en 3e ou 4e place, et jamais dans la course. J’ai commencé à me demander pourquoi et, au même moment, se tenait le congrès du Parti conservateur. C’était tout de suite après les élections. C’était à Ottawa. J’étais membre du parti, alors, et j’y suis allé.

Émilie : Quand êtes-vous devenu membre du parti?

Chris : En 2008. J’ai adhéré au parti pour une période de cinq ans. Je m’intéressais alors à la manière dont les partis fonctionnent, pas seulement le Parti conservateur, et je suis aussi devenu membre du Parti libéral et du NPD la même année. J’étais curieux de voir quelles étaient les différences et les similarités quant au langage employé, et l’information que les partis partagent avec leurs membres. Je suis allé au congrès national en 2011 et j’ai contacté les membres du conseil exécutif du parti dans la circonscription de Papineau. Je leur ai demandé si je pouvais me présenter dans la circonscription. Ils ont approuvé ma requête avec unanimité. Il n’y avait aucun autre membre qui s’intéressait à cette circonscription.

Émilie : Et quel était votre objectif, à ce moment-là? Toujours artistique?

Chris : Oui, artistique, mais aussi activiste. J’étais déçu des dernières élections, du fait qu’on avait donné le pouvoir aux conservateur avec seulement 39 % des électeurs, et avec un taux de participation de 60 %. Si on décortique tous les chiffres, on voit que notre système privilégie les partis et que seuls 25 % des citoyens d’un pays peuvent élire le parti qu’ils souhaitent. Les gens de gauche qui suivent la politique savaient bien comment les conservateurs ont dirigé le pays. Ils ont toujours adopté des comportements abrasifs, combattifs et mis en place des politiques d’évasion. Leurs motions ont été battues par les membres deux fois et ont fait des choses quasi illégales, mais ils ont tout de même réussi à gagner les élections. Ça m’a fait paniquer. J’ai commencé à regarder les partis d’une autre manière, parce que même si les partis sont majoritaires, reste que le candidat conservateur de la circonscription de Papineau n’a aucun pouvoir au sein du parti, du gouvernement. En fait, la seule personne qui soit membre du parti conservateur ici, dans la circonscription, et qui soit allée au congrès en 2011, c’est moi. Et c’est juste à Ottawa. Il ne faut que payer les frais d’inscription. Cela m’a incité à m’impliquer davantage dans ma communauté. J’ai alors décidé d’infiltrer le Parti conservateur pour observer son fonctionnement de l’intérieur, la manière dont le parti adopte les politiques du parti, qui régiront le pays. Au fil des ans, j’ai vu qu’il y existait un décalage entre les véritables membres du parti et les gens comme Stephen Harper qui dirige non pas seulement le parti, mais le pays entier.

Émilie : Que voulez-vous dire, par décalage?

BLANEY-THUMBS

Avec Steven Blaney.

Chris : Au congrès comme dans la communauté, quand on passe du temps avec les membres du parti, on voit bien qu’ils ne sont pas toujours en accord avec le fonctionnement du parti et la ligne du parti. Mais ils acceptent ce qui se passe parce qu’ils considèrent que c’est le prix à payer pour faire passer les projets de lois qui les intéressent. Stephen Harper n’écoutait pas les gens qui constituent sa base en fait, comme les groupes religieux ou les groupes anti-avortement. Il sait bien que s’il prend une ligne qui tend trop vers l’extrême-droite, il perdra le soutien des autres, ou encore des anciens progressistes-conservateurs de l’ère de Joe Clark. Autrement dit, Harper prend beaucoup de décisions qui satisferont les dirigeants de compagnie ou les corporations, mais pas nécessairement les membres conservateurs ordinaires, les citoyens qui voudraient payer moins d’impôts par exemple. Quand on regarde les faits, les conservateurs n’ont pas accompli ce qu’ils avaient promis. Il y a un manque de communication flagrant au sein des partis, notamment pour devenir membre d’un parti ou pour s’impliquer dans le processus politique. J’en suis un exemple vivant ! Dès 2011, j’ai commencé à m’impliquer dans l’association de la circonscription et je suis devenu président en 2012. J’ai gardé ce titre-là jusqu’à mon élection comme candidat conservateur en 2015. Même en matière de participation au sein du parti, j’ai trouvé que les processus de communication pour les circonscriptions qui ne sont pas des circonscriptions clefs sont défaillants. Toutes les circonscriptions n’ont pas le même poids politique. N’importe quel président d’association ne peut pas parler avec Stephen Harper.

Émilie : Donc, vous voyiez une hiérarchie, une classification, entre les membres, les circonscriptions et les candidats.

Chris : Oui. En même temps, c’est sûr que, dans les quelques dernières années, j’ai commencé à réfléchir aussi à mon projet, à mes objectifs, dans tout cela. Je me questionnais sur ce que j’allais faire comme artiste avec toute cette matière. J’essayais de voir et de penser à ce que j’allais faire si j’étais élu comme candidat conservateur. Mon but était de le faire davantage dans une perspective humoristique. Mais j’avais toujours l’idée qu’il était possible que je sois élu. Ce n’est pas le cas. À ce moment-là, je voulais utiliser la stratégie du Parti conservateur pour ridiculiser leur plate-forme, ce qui, à mon avis, est si facile à faire! On n’a qu’à dire qu’ils sont les meilleurs pour diriger l’économie et tout juste les imiter. Lorsqu’on jette un coup d’œil à leur bilan, on voit clairement que la stratégie conservatrice visant à rehausser l’économie n’a pas du tout fonctionné. La dette nationale a augmenté sans cesse. Ils ont passé six ans à ne faire qu’accroître le déficit budgétaire ! Et ils disent qu’ils ont créé beaucoup emplois… Mais les chiffres disent autre chose. Et on constate que les politiciens ne font que mentir. Ils le font, toutefois, et répètent leur discours de manière si convaincante que la population oublie.

Émilie : Pour revenir au moment où vous vous êtes présenté comme candidat…

Chris : Je dois préciser qu’il n’y avait pas d’élections alors et pas d’autres candidats. La procédure veut que les autres membres aient deux semaines pour se présenter et s’opposer au seul candidat dans la circonscription. On a préparé tous les documents. J’avais besoin de récolter 25 signatures dans le comté et je suis le seul qui ait fait ces démarches.

Émilie : Et comment ça s’est déroulé, pour les élections, pour se présenter comme candidat?

Chris : C’est un autre processus qu’il faut faire auprès d’Élections Canada. Ce ne fut pas un problème, mais il fallait obtenir les signatures, cent pour être exact. Cela prend du temps, mais ça s’est bien passé. Et ensuite, j’ai dû le faire comme candidat indépendant. Mais, pour le Parti conservateur, j’ai simplement dû obtenir les 25 signatures, et remplir toute une panoplie de formulaires.

Émilie : Quand vous êtes-vous fait « démasqué »?

Chris : À la mi-mai. J’ai été candidat conservateur pendant 3 mois uniquement. C’est CBC qui a fait un reportage disant que c’était évident que je n’étais pas vraiment un conservateur, que j’avais d’autres intentions et que je cherchais à tourner en ridicule les conservateurs. Et c’est vrai. La CBC avait trouvé un article écrit par un étudiant de Fredericton qui avait publié quelque chose dans le journal étudiant de l’université Saint-Thomas suite à une présentation que j’avais donnée sur la vie d’artiste au mois de mars 2015. J’avais alors ouvertement parlé de mon projet de député et des choses que je pouvais faire, cherchais à faire et pensais faire comme candidat conservateur. Ça a pris un autre mois pour qu’un journaliste tombe sur cet article. Et le reportage de la CBC a suivi.

Émilie : Et pourquoi avoir donné cette conférence à Saint-Thomas? Quel était votre objectif? Vos attentes?

Chris : En fait, je voulais parler de ma pratique artistique. Je rencontrais un ensemble d’artistes autogérés. Il y avait environ 15 ou 16 personnes dans la salle et j’ai surtout parlé de mes autres projets. Mais, j’ai mentionné mon projet d’infiltration et cet étudiant a tout enregistré. Je n’étais pas au courant. En fait, avant ma présentation, j’avais demandé s’il y avait des membres du Parti conservateur dans la salle. J’ai mentionné que c’était un projet relativement secret. Et j’ai aussi précisé que je ne voulais pas en parler davantage, puisque le projet était en cours. Mais bon, peut-être que cet étudiant a pensé que ça allait faire une bonne histoire pour sa dernière année. Il a publié cet article et a partagé son enregistrement avec la CBC. En fait, lorsque j’ai été démasqué, j’ai même cherché à convaincre le Parti conservateur de me garder, en disant que c’était bon, pour eux, leur image, qu’un artiste rejoigne leurs rangs. Mais bon. Ils ont refusé. C’est l’attitude typique des politiciens, peu importe le parti.

Émilie : Mais, seriez-vous resté, avec les conservateurs, en tant que candidat conservateur? N’auriez-vous pas eu l’impression de vous être laissé « infiltrer » par votre objet artistique?

Chris : Eh bien, à ce moment-là, je voyais mon projet d’infiltration interrompu brusquement et j’étais extrêmement déçu. C’est un projet sur lequel j’ai bossé pendant quatre ans. Et, même si ce n’était pas un travail énorme, reste que j’étais allé à toutes les réunions et je ne voulais pas perdre l’ensemble de ce travail. Alors, j’ai essayé de les convaincre. Mais, le reportage de la CBC était sans équivoque. Et, en fin de compte, c’était plus simple, parce que je ne suis pas un comédien. Ce n’est pas mon métier de dire des mensonges. Oui, je suis un artiste, mais pas un acteur.

Émilie : Concernant votre projet et votre perspective artistiques, contrairement disons à la science qui cherche à instiguer une distance vis-à-vis son objet, la pratique artistique cherche à toucher et se laisser toucher par son objet. Il y a quelque chose de plus affectif, d’engagé et d’intime dans le rapport artistique. On ne sait pas nécessairement où on s’en va. Pareillement, vous vous êtes lancé dans ce projet sans trop savoir où cela vous mènerait. Aviez-vous réfléchi à tout cela, vos intentions et ce que votre objet artistique, la politique, pouvait vous faire, comment il pouvait vous transformer, vous toucher? Et comment avez-vous réagi tout au long du processus? Y a-t-il certaines choses qui ne se sont pas passées comme vous vous y attendiez?

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Avec Stephen Harper.

Chris : Oui, parce que, en fait, pour prendre un cas particulier, quand j’ai mieux compris le fonctionnement interne d’un parti, la paperasse et tout, j’avais de plus en plus de doutes quant à la manière dont j’allais pouvoir transformer tout cela en projet artistique, toute cette matière bureautique! Bien sûr, ce n’était jamais clair pour moi, tout au long de ce processus, ce que j’allais pouvoir en faire. Vous connaissez le groupe « The Yes Men »? Ce groupe fait ce genre de choses, avec les élections, et leur pratique est parfois artistique. Mais c’est un groupe activiste et militant avant tout. Ils veulent changer la manière dont les choses se passent, en société, politiquement, et ils emploient des méthodes artistiques pour ces fins-là, dans un sens militant uniquement. Plus je m’impliquais dans ce projet d’infiltration, plus qu’il m’arrivait de penser comme les « Yes Men ». Mais, en même temps, il y a quelque chose de plus large qui relie toute ma démarche, un autre projet. J’avais repris avec une nouvelle ampleur le projet de lettres au Premier ministre. Je partageais tout, l’ensemble de ce projet avec le Premier ministre. Et ce que j’aime le plus, de ce projet, est que la personne qui détenait le plus d’informations sur ma démarche était la personne – les personnes – qui était l’objet du ridicule! Clairement, son équipe ne lit pas les lettres que le public lui envoie. Il n’y a pas de communication. Personne n’a été capable de faire un plus un, de voir que j’étais membre de leur parti depuis longtemps et, qu’en même temps, je les tenais aux faits de mon projet d’infiltration, de la pratique artistique qui sous-tendait mes démarches. J’étais toujours et déjà en train de me dévoiler, d’exposer mes intentions et ce, plusieurs années à l’avance, avant même que je ne devienne candidat. C’était évident que je n’étais pas un « bon candidat conservateur ». Il fallait juste lire quelques lettres. Ma vie personnelle est facilement accessible, par l’entremise de l’internet et des réseaux sociaux.

Émilie : Vous est-il arrivé de vous demander si on cherchait à vous prendre à votre propre jeu?

Chris : Oui. J’ai beaucoup de mes amis qui étaient suspicieux, aussi.

Émilie : Il me semble qu’on deviendrait paranoïaque, qu’on penserait à quelque chose comme « Big Brother ». « Que se passe-t-il? Peuvent-ils vraiment ne pas savoir? »

Chris : Oui, tout à fait ! Même mes amis qui ne comprenaient pas mon projet (et j’ajoute que je partageais aussi mes lettres et le projet dans son ensemble sur les réseaux sociaux) et des gens du public me contactaient en privé pour me demander : « Es-tu vraiment conservateur, toi? Me semble que… » Et même pour les gens incertains, après quelques minutes de conversation ou après avoir consulté mon site web, ils comprenaient que ce n’est pas sérieux. L’écran qui me cachait était si mince!…

Émilie : En fait, vous n’étiez pas caché. Il n’y avait pas d’écran.

Chris : Oui. En fait, cet écran donnait plus d’informations me concernant, contre moi, que l’information que j’avais fournie en remplissant les documents d’adhésion au parti. J’ai fait circuler mon site web aussi, et d’autres preuves de communication. J’ai donné tant de preuves ! En fait, les raisons que la CBC a employées pour me « démasquer » étaient des données que j’avais mises moi-même à la disposition du public. Tout ce qu’on avait à faire était de jeter un coup d’œil à qui je suis! Quel sorte de parti, de personne, ne parvient pas à voir qui j’étais?… Ils ont vu le veston, le jeu, la performance, ce qu’ils voulaient voir, et non pas l’information qui était essentielle, pour eux, finalement.

Émilie : À quel moment avez-vous senti que vous ne vouliez pas devenir un « Yes Man », faire de l’art engagé?

Chris : En fait, lorsque j’ai été démasqué, et que cette partie de mon projet s’est terminée abruptement, je me suis tourné vers le processus électoral dans son ensemble. J’avais fait beaucoup de démarches et en avais appris énormément sur les partis pour devenir membre et candidat, et pour connaître le fonctionnement des partis lors des élections.

Émilie : Étiez-vous toujours membre du Parti libéral et du NPD?

Chris : Non, mon adhésion était venue à échéance.

Émilie : C’est donc devenu votre nouvel objet d’art, le processus de participation aux élections?

Chris : Oui, cela, et le processus auprès d’Élections Canada, les procédures, les levées de fonds, la publicité, participer aux débats, échanger mes idées. Mais je le fais dorénavant comme artiste, et ne cache ni n’invente rien. Parce que j’ai eu à créer un personnage, comme candidat conservateur, j’ai dû faire des recherches pour cela. Les gens qui me connaissent savaient bien que c’était une performance, que je faisais ces choses de manière ironique. Mais, à ce moment-là, je ne pouvais dire que des mensonges. Alors que maintenant, c’est l’inverse; je change mon discours du tout au tout. Je suis un livre ouvert, autrement dit. Mes recherches, désormais, cherchent à m’identifier clairement, à me décrire et me présenter au public dans son ensemble. Je le fais à partir d’une nouvelle perspective, une nouvelle image; je me tourne vers le monde des arts et je le fais avec les arts, comme c’est le cas pour ma pancarte électorale où je me suis présenté sous la forme d’une bande-dessinée. Je joue un peu avec l’idée de l’écran, du masque, du personnage, comment les gens se présentent. Parce que, même pour les personnes qui sont et font de la politique, de manière traditionnelle, il s’agit de représentation et de performance. Je cherche à participer à même ces processus pour examiner l’effet et expérimenter. Bien sûr, je cherche aussi à continuer mon projet original, participer à une élection, et je poursuis mes autres projets en cours, celui des lettres par exemple. Et puis, la vie continue. Je continue à parler de cela, dans mes lettres, la gestion de la vie comme candidat politique, la conciliation entre le travail, la campagne et la famille. J’aborde les difficultés auxquelles se confrontent les candidats pour continuer à mener leur vie au quotidien et gérer tous les aspects de la vie. Mon objectif est désormais de participer aussi et d’aller un peu plus loin.

Émilie : Diriez-vous que vous êtes parvenu à créer des liens entre l’invisibilité qui vient avec le fait d’être candidat indépendant et la vie d’artiste en société, ce que vous abordiez plus tôt concernant la méconnaissance qu’a le public du milieu culturel et artistique?

Chris : Oui, un peu. Mais mon objectif est l’accès à la plate-forme du candidat politique en période électorale. C’est le seul moment où une personne peut s’afficher, finalement, mettre des pancartes, se présenter au public, parler dans des endroits publics et se faire entendre. Il y a beaucoup de choses que la loi électorale permet aux candidats, pour communiquer et rejoindre le public, et faire circuler des messages précis. Bien sûr, je pense que le système électoral doit changer, la représentation proportionnelle oui, mais pas uniquement. La situation est très difficile pour les candidats indépendants. Peu importe le parti qui dirigera le pays, même une coalition, ce sont des partis nationalistes qui pensent au Canada comme entité, comme bloc unique. Mais les représentants de circonscription font face à des choix difficiles lorsqu’il s’agit de bien représenter les gens de leur circonscription qui les ont élus. C’est le parti que les candidats cherchent à protéger, pas les citoyens. Mais si on mettait moins l’emphase sur les partis, il serait possible de prioriser d’autres enjeux qui répondraient davantage aux préoccupations citoyennes.

Émilie : C’est vrai qu’il existe un culte des partis au Canada. Et on voit ce culte aussi se reproduire parmi la population. C’est qu’on semble craindre la figure de cet individu indépendant qui se présente en son nom propre et unique, une personne qu’on ne connaît pas nécessairement, qui ne se tient pas derrière et avec une tradition. Sans doute que la population recherche l’obligation, l’attachement et l’affiliation derrière la personne. Plus tôt, vous disiez que lorsque vous avez été démasqué, vous vous êtes tourné vers la pratique indépendante, que vous avez vu alors ce qu’était la réalité et la différence de faire campagne comme candidat indépendant. Vous êtes donc revenu à votre projet de lettres de nouveau et avez changé son contenu. Vous abordez désormais des aspects comme la conjugaison entre la vie personnelle et la vie professionnelle. Et, concernant vos projets artistiques, politiques et personnels, comme s’arrime tout cela? Que cherchez-vous désormais à rendre visible?

Chris : Je reste avec cette idée de l’importance de la vie banale, bien sûr. Maintenant que j’ai repris mon projet de lettres qui a toujours continué, bien sûr, mais à divers rythmes, et avec mon exposition à Toronto, les lettres sont de nouveau publiques. J’ai aussi réactivé mon site web. Cela faisait trois ans que je n’avais pas publié sur mon site. Après trois ou quatre ans, j’avais tout enlevé même. J’avais beaucoup réfléchi et décidé d’enlever les lettres, puisque j’hésitais alors avec cette idée de partager ma vie personnelle en ligne, alors qu’auparavant je ne partageais ce projet qu’avec une personne, le Premier ministre. En mettant les lettres en ligne, le projet prenait une autre forme – et moi-même, je l’abordais différemment. Il faut dire que ma lectrice la plus assidue, c’était ma mère. Et disons que parfois, j’écrivais en pensant à qui pouvait me lire ou en pensant à ma mère. C’était loin de mon objectif initial, soit d’écrire des lettres au Premier ministre uniquement, pas pour le public : c’est à lui d’avoir à répondre, pas à mère, au public, ou moi. Mais, à partir du moment où je me suis présenté comme candidat, et que les lettres sont devenues publiques de nouveau, le projet a pris une autre direction. Je fais désormais quelque chose qui va à l’encontre de ce que font l’ensemble des candidats aux élections et des personnes en politique. Je partage de plein gré le plus d’information possible. Je me mets à découvert. Parce que les partis font tout le contraire. Et c’est le conseil qu’on m’a donné au Parti conservateur, celui d’effacer toute trace qui pouvait entacher et causer de l’embarras au parti. Chaque candidat fait ce travail, d’effacer et de réécrire son passé pour se présenter. Il (elle) crée un personnage, finalement, une marionnette. Ils doivent cacher et effacer toutes les choses ridicules qu’ils ont pu faire ou qui pourraient nuire au parti, à son image. Mais dans mon cas, ce que j’ai fait dans les 15 dernières années est public et publié, et c’est facile d’avoir accès à ces informations. Oui, bien sûr, je cache certaines choses, comme tout le monde. Mais les lettres en révèlent énormément sur qui je suis, une personne inquiétante parfois, peut-être suspecte ou loufoque. Mais aussi une personne banale. Et c’est aussi ma façon d’aborder la politique désormais, de montrer qui je suis et ai été, me rappelant de mon passé, de tout ce que j’ai fait, même les choses ridicules.

Émilie : Croyez-vous qu’il existe une peur, répandue chez le public, mais aussi partagé au sein des partis politiques, des élus et des membres engagés, de voir la personne qui se présente telle qu’elle est? Il semble qu’on nourrisse un désir de voir émerger une personne qui serait sans tache, impeccable ou, du moins, apte à faire ce travail, à cacher et à effacer ce qui pourrait être une source d’embarras.

Chris : Oui, et je souhaite aller à l’encontre de cette tendance pour en exposer toute l’ironie.

Émilie : J’ajouterais que ce sont des menteurs que notre système crée, plutôt que des politiciens. Ce que l’on demande des candidats et des partis, tout ce travail d’effacement et de création de personnage, on les forme à devenir des menteurs qui, par la suite, ne sont plus crus ni écoutés sérieusement.

Chris : Exactement. On voit ce que les personnes qui font leur entrée dans le monde politique doivent faire. On le sait bien. Ces personnes doivent faire des choix peu éthiques, des choses à la limite de la moralité ou de la légalité peut-être, tout cela pour être élu, être au pouvoir. Ma façon d’aborder la politique est tout autre : je ne fais aucune promesse. Déjà, parce que je n’ai pas de chance d’être élu! Mais aussi, je ne ferai pas de promesse que je sais ne pas pouvoir tenir.

Post-verbum

Chris Lloyd a beaucoup à nous apprendre sur la vie politique et sur les possibilités politiques, qui s’offrent aux citoyens. Comme il le rappelle, il est faux de croire que le public est politiquement désinvesti; c’est plutôt la définition que l’on donne – que les élus donnent – à la politique qui doit être revue. Son projet de lettres et d’infiltration du Parti conservateur démontre de manière flagrante qu’au moment où les partis politiques et les médias décrient l’apathie politique au sein de la population, le cas de Chris montre une toute autre chose : celui qui n’a pas cessé de communiquer avec le Premier ministre depuis 2001 nous fait voir que l’information ne circule pas tout en mettant en relief le manque d’intérêt et de curiosité des élus pour les citoyens qu’ils sont censés représenter. Qui plus est, Chris nous démontre toute l’ironie de l’appareil politique au Canada, lequel forme non pas des représentants politiques aptes à se faire la voix des citoyens, mais des metteurs en scène qui créent des personnages et deviennent maîtres de l’illusion et de la performance. On pourrait même dire que le système politique, en fait, est plus artistique que politique

Chris cherche à faire de la politique autrement, à démontrer que c’est possible de se présenter au public tel qu’on est et tel qu’on a été, sans chercher à réécrire le passé ni cacher ses gestes du passé. Il espère que cette manière d’aborder la politique trouvera écho dans la population. On peut en effet se demander si la population est prête pour un tel changement : bombardée d’informations, d’images et d’histoires, que deviendrait la politique si on n’avait plus à se demander quoi, parmi cet océan d’informations, est contes et balivernes, création et performance, mais une exposition crue des candidats dans leur ensemble, accompagnés de leurs fantômes et des gestes pas toujours glorieux qu’ils ont pu poser, par le passé?


Liens à consulter

Le site web de Chris Lloyd, candidat indépendant dans la circonscription de Papineau (d’où ont été tiré les photos et images dans le présent texte) : « Certainly not Justin »

Le projet de lettres de Chris Lloyd écrites au Premier ministre du Canada depuis le 1er janvier 2001 : « Dear PM »

La couverture médiatique nationale suivant la « découverte » du projet d’infiltration du parti Conservateur de Chris Lloyd :

La controverse de Chris Lloyd à l’international :

La couverture médiatique de Chris Lloyd, candidat indépendant :

La page Indiegogo de sa campagne et sa vidéo promotionnelle :

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Classé dans Émilie Dionne

Le texte de l’arrêt David Dulac c. Sa Majesté la Reine (Cour d’appel)

Par le Comité de rédaction de Trahir, Québec et Montréal

Le fidèle lectorat de Trahir trouvera sur notre blog le texte de l’arrêt rendu aujourd’hui par la Cour d’appel de Québec dans l’affaire David Dulac c. Sa Majesté la Reine.

La conclusion s’énonce ainsi :

LA COUR :

ACCUEILLE l’appel;

ANNULE le verdict de culpabilité prononcé contre l’appelant le 19 juillet 2013;

ACQUITTE l’appelant de l’accusation [d’avoir transmis, ou fait recevoir des menaces de causer la mort ou des lésions corporelles à des enfants].

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