Allegro ma non troppo: autopsie d’un ratage

Par Jean François Bissonnette, Paris

Au début de la longue campagne électorale qui vient de s’achever sur la défaite tant espérée du Parti conservateur, le Nouveau Parti démocratique croyait bien son heure enfin venue. Trônant en tête des sondages, et fort de l’expérience acquise au cours de ses quatre années à siéger comme opposition officielle, le NPD se préparait à former pour la première fois le gouvernement. Qu’a-t-il bien pu se passer pour qu’il termine ainsi la course avec cette piteuse troisième place?

La série de facteurs à analyser est sans doute trop longue, mais on retiendra ici deux éléments qui expliquent en partie ce ratage. Parmi les causes externes de la défaite néodémocrate, l’exploitation sans vergogne des pulsions xénophobes d’une partie de l’électorat de la part des Conservateurs paraît bien en avoir brisé l’élan initial. Au chapitre des causes internes, cependant, c’est la trop grande prudence du parti et la crainte de s’afficher ouvertement comme un parti de gauche qui l’ont disqualifié. Ces deux facteurs ont ouvert la voie aux Libéraux de Justin Trudeau, qui n’ont eu qu’à se pencher pour cueillir les fruits de la victoire.

Lorsque la Cour d’appel a statué en faveur de Zunera Ishaq, le 15 septembre, en lui accordant le droit de prêter serment vêtue d’un niqab, la campagne électorale a pris un tournant décisif. Jusqu’alors troisièmes dans les sondages, les Conservateurs ont repris l’avantage en se présentant comme les seuls véritables défenseurs des « valeurs canadiennes », lesquelles, apparemment, n’interdisent pas qu’on s’en prenne à la liberté des femmes musulmanes au nom de la défense des droits de la femme en général.

Une décision judiciaire est donc venue changer le cours de l’élection. Mais c’est oublier le fait que le Parti conservateur avait prévu de longue date cette éventualité, et l’opportunité qu’elle lui donnerait de pouvoir se démarquer de ses adversaires. Quelques jours plus tôt, on apprenait en effet l’embauche de Lynton Crosby à titre de conseiller. Ce spécialiste des politiques de division (wedge politics), s’étant illustré lors des victoires des partis de droite au Royaume-Uni et dans son Australie natale, est reconnu pour sa savante exploitation des thématiques xénophobes. En s’emparant du sujet du niqab, les Conservateurs ont délibérément cherché à capitaliser sur la crainte qu’inspire l’islam au sein d’une fraction importante de l’électorat.

Le génie de l’opération consistait toutefois à forcer leurs adversaires à prendre une position contraire, et, du fait de leur défense obligée de la liberté de religion, à apparaître aux yeux de l’électorat comme manquant de la détermination nécessaire face au fondamentalisme islamique. Or, dans la stratégie conservatrice, c’était spécifiquement le NPD qui était visé. En effet, les chances du NPD de former le prochain gouvernement dépendaient entièrement de sa capacité à maintenir les appuis considérables qu’il avait obtenus au Québec en 2011, et à pérenniser ce qui relevait d’un extraordinaire accident historique en l’absence du regretté et charismatique Jack Layton.

Cela dit, les Conservateurs n’ignoraient pas combien la société québécoise avait pu être agitée au cours des années précédentes par cette question de la « laïcité », signe d’une hostilité profonde d’une partie de l’électorat de la province à l’égard des manifestations du particularisme religieux des minorités. Même si le Parti québécois avait échoué, sur la scène provinciale, à profiter de l’appui populaire à son projet de « charte des valeurs », celui-ci n’en avait pas moins été puissant, et fortement concentré dans des régions du Québec où l’élection d’un député néodémocrate en 2011 ne dénotait en rien des sympathies profondes pour la gauche multiculturaliste . Il suffisait donc d’un simple niqab pour atteindre le talon d’Achille du NPD, et les nombreux électeurs s’étant présentés aux bureaux de vote coiffés d’un sac de patates ont attesté de la virulence de ce rejet.

Cela ne suffit pourtant pas à expliquer pourquoi un tel retournement a fini par profiter aux Libéraux, lesquels, menés par le fils même du père de la Charte canadienne des droits et libertés, constituent le symbole par excellence d’un Canada multiculturel. L’agitation islamophobe s’est bien traduite par quelques gains pour les Conservateurs au Québec, de même que pour le Bloc québécois qui, s’étant aussi emparé du sujet pour signer la conversion durable du mouvement souverainiste au nationalisme grégaire et chauvin, a lui aussi contribué à salir l’image du NPD dans la province. Il paraît tout de même étrange que dans ce contexte, l’élection ait consacré le grand remplacement du NPD par les Libéraux comme parti dominant au Québec.

L’élection fédérale ne s’est évidemment pas jouée uniquement dans la Belle Province, mais ce qui s’y est amorcé a fait tache d’huile à la grandeur du pays. À partir du moment où le NPD a amorcé sa chute dans les sondages, suite à l’affaire du niqab, la solution de rechange s’est imposée avec évidence. Le profond et viscéral rejet du Parti conservateur aux yeux d’une majorité claire d’électeurs s’est avéré quand même plus fort que la crainte de l’islamisme. Les 61 % de l’électorat qui avaient voté pour les partis d’opposition, en 2011, avaient sans doute retenu la leçon : face à une droite unifiée, la division du vote dit progressiste multipliait les chances de l’adversaire. Le message a d’ailleurs été claironné par plusieurs organisations de la société civile appelant au « vote stratégique ». Avec l’abondance de sondages permettant de suivre au jour le jour l’effondrement des intentions de vote néodémocrates, dans une sorte de prophétie autoréalisatrice, le ralliement aux troupes de Justin Trudeau ne s’est fait que plus pressant.

CPT150290187_hd-878x494Ce déplacement massif aura d’ailleurs été facilité par l’incapacité du NPD à répondre aux aspirations populaires. Aveuglé par la thèse voulant que les élections se gagnent au centre de l’échiquier politique (ce que dix années de gouvernement de droite auraient dû suffisamment démentir), le NPD s’est laissé doubler sur sa gauche par le Parti libéral. Il n’est pas certain qu’une comparaison détaillée de leurs plateformes électorales respectives renforcerait pareille impression, mais il est vrai que l’engagement des Libéraux à laisser courir le déficit au cours des trois premières années de leur mandat afin de financer des travaux d’infrastructure, proposition typiquement keynésienne, s’il en est une, a fait paraître l’insistance de Tom Mulcair sur l’équilibre budgétaire comme révélatrice d’un singulier manque d’audace.

Depuis le début de l’hégémonie néolibérale, il y a une trentaine d’années, les partis de gauche un peu partout en Occident ont appris à avoir honte de leur propre option. Ils se sont laissés convaincre par leurs adversaires que, sous leur gouverne, les finances publiques ne pouvaient que souffrir et l’économie s’effondrer. Et malgré le fait que les partis de droite soient eux-mêmes d’assez piètres gestionnaires de l’économie, comme les Conservateurs l’ont bien montré, ces partis n’en jouissent pas moins d’une forte présomption de crédibilité en la matière. C’est pourquoi les partis de gauche comme le NPD ont tendance à surenchérir dans l’orthodoxie économique. Ils concèdent d’emblée que l’électorat ne fera jamais confiance à un parti qui défie pareille manière de faire.

Justin Trudeau a eu beau jeu de prendre ce risque, lui, puisque l’image de marque libérale reste après tout imprégnée de sa gestion régressive, donc « responsable », des finances publiques au cours des années 1990. La faute du NPD, cependant, n’est pas tant d’avoir été pusillanime, d’avoir échoué à faire valoir le caractère progressiste de ses propositions. C’est plutôt d’avoir fait l’impasse sur la nécessité, pour un parti de gauche, d’offrir une vision différente du rôle du gouvernement, celle-ci devant se baser sur une analyse globale et cohérente de la situation du pays et de l’état des forces sociales qui la déterminent.

Il ne suffit pas de proposer le « changement ». À ce compte, on peut comprendre l’électorat d’avoir préféré la jeunesse, le charme et l’optimisme un peu niais d’un Trudeau. L’invocation du changement n’est trop souvent que cosmétique. Il faut surtout pointer du doigt ce qui, précisément, doit être changé, et nommer les raisons pour lesquelles ce changement est souhaitable. Pour un parti véritablement de gauche, cela suppose de réhabiliter la critique de l’économie politique. D’aucuns diront qu’il s’agit d’un sujet bien trop scolaire pour intéresser l’électorat. Ils ont pourtant tort.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder au Royaume-Uni, où la victoire inattendue et massive de Jeremy Corbyn à la chefferie du Labour Party est venue signer cet été la fin de la « troisième voie » de l’ère Blair. Corbyn a été élu en menant une campagne axée sur la défense des conditions de vie de la population face aux intérêts du capital financier que servent les mesures d’austérité promues depuis cinq ans par le gouvernement Cameron. Des stratèges prudents comme ceux du NPD  se seraient sans doute arraché les cheveux à entendre pareille rhétorique, qui ne pourrait à leurs yeux que conduire à une cinglante défaite. Corbyn aura pourtant été élu grâce à des soutiens qui dépassent largement la base traditionnelle de son parti.

On constate un phénomène similaire en ce moment aux États-Unis, avec la vigoureuse campagne du sénateur Bernie Sanders aux primaires démocrates, lui qui ne renie pas l’étiquette de socialiste, qui ne rechigne pas à s’en prendre au « 1 % » et qui commence par le fait même à sérieusement menacer les chances de la favorite Hillary Clinton. Dût-il gagner à son tour, ce serait encore une fois grâce à des appuis qu’il serait allé chercher bien au-delà des seuls habitués du parti démocrate.

55f967e3c3618861458b458c_0Ce que les exemples de Corbyn et de Sanders montrent, c’est que l’esprit du temps est favorable à ce que l’on pourrait appeler un « populisme de gauche », capable de proposer des solutions concrètes aux difficultés pratiques que rencontrent au quotidien les membres des classes populaires, et capable aussi d’expliquer ces mêmes difficultés en des termes qui permettent de défier l’hégémonie néolibérale et sa castratrice obsession pour des finances publiques équilibrées et contre toute idée de hausser les impôts. L’engouement massif pour les candidatures de ces deux politiciens montre assez que les gens ont soif de ce genre de parler vrai.

On mesure, par le contraste  entre le discours prudent et sans imagination d’un Thomas Mulcair et celui, audacieux et combatif, de Corbyn et de Sanders, ce qui a manqué à la campagne du NPD : la capacité à sentir ce que le rejet par l’électorat du Parti conservateur et de ses dogmes ouvrait comme potentialités radicales. On ne saura bien sûr jamais si la population canadienne aurait répondu favorablement à un discours véritablement de gauche, et on peut même en douter, tant la culture politique du pays ignore tout de la pensée critique. Mais on voit, en revanche, ce qu’il en a coûté au NPD de vouloir remplacer le Parti libéral au centre de l’offre politique. Les électeurs auront préféré l’original à la copie. Or, quitte à perdre en sacrifiant une chance peut-être unique de former le gouvernement, aussi bien le faire avec panache. Dommage que le NPD en ait autant manqué.

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