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«C’est l’état d’urgence, c’est normal.» –Un quidam constatant la souricière de la police, place de la République, Paris, 29 novembre 2015

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30 novembre 2015 · 10:44

De l’ouverture (à / par)

Extrait de Reza Negarestani, Cyclonopedia: Complicity with Anonymous Materials, Melbourne, re-press, 2008, pp. 197-201, traduit par Simon Labrecque

Note introductive du traducteur : Ce texte provient de la sixième et dernière partie du livre Cyclonopedia, de Reza Negarestani, intitulée « Polytiques : complicité et schizo-stratégies pour l’ouverture et l’insurrection ». Les fragments sélectionnés et traduits proviennent du chapitre « Un bon repas : le bord schizo-stratégique ». « Bord » traduit ici « edge ». Ces lignes portent principalement sur une distinction qui me semble porteuse et qu’il m’apparaît important de donner à lire pour qu’elle circule rapidement : la différence entre « s’ouvrir à » ou « être ouvert à » (being open to), d’une part, et « être ouvert par » (being opened by), d’autre part. S’y jouent l’hospitalité et la survie. Ces fragments ont été traduits à Rimouski en mai 2015, alors que je participais à l’invasion de la ville avec les autres participantes et participants au congrès annuel de l’Association francophone pour le savoir (Acfas).

 

Si les soi-disant institutions despotiques du Moyen-Orient ont survécu au libéralisme et sont devenues plus puissantes, plutôt que d’avoir été fracassées depuis longtemps en petits éclats misérables, c’est parce que l’ouverture ne peut jamais être extraite de l’intérieur du système ni passer par un simple désir volontaire ou subjectif d’être ouvert. L’ouverture ne peut jamais être communiquée par le libéralisme (sans parler du « monde libre »).

Hamid Parsani, Défigurer la Perse ancienne

[…] L’ouverture vient du Dehors, et non le contraire. L’affirmation nietzschéenne n’a jamais été censée être pour la libération, ou même, de quelque façon que ce soit, être à propos de l’ouverture. C’était une invocation du dehors, dans son extériorité à l’humain et même à l’ouverture de l’humain (qui inclut le désir d’être ouvert au dehors). L’ouverture radicale n’a rien à voir avec l’effacement de la clôture; il s’agit plutôt de congédier toutes les traces de parcimonie et de domestication grotesque qui existent dans la soi-disant ouverture humaine émancipatrice. La lame de l’ouverture radicale a soif de massacrer l’ouverture économique, ou toute ouverture construite sur l’affordabilité du sujet et de son environnement[1]. La cible de l’ouverture radicale n’est pas la clôture mais l’ouverture économique. L’ouverture radicale dévore tous les fondements économiques et politiques qui reposent sur le fait d’« être ouvert à ».

[…] L’ouverture économique est une manœuvre qui feint le risque et qui stimule la communication avec le Dehors. Pourtant, pour une telle ouverture le dehors n’est rien d’autre qu’un environnement qui a déjà été affordé comme ce qui ne met pas fondamentalement en danger la survie du sujet ou de l’ordre qui l’environne. C’est donc qu’« être ouvert à » n’est que l’ultime tactique de l’affordance, employée par les interfaces du bord avec le . Pour l’ouverture économique, l’ordre de la bordure doit être invisible; la bordure n’est pas une sphère filtrante ou un confinement, mais une « bordure de force dynamique » (avec un ambitieux penchant nomade), un horizon fluide qui cherche à tout accommoder par son dynamisme expansif plutôt que par sédentarisation. L’affordance se présente comme une ouverture préprogrammée, particulièrement sur le plan inévitablement sécurisé d’être ouvert à, par opposition à être ouvert par. Sur le plan d’« être ouvert à », la survie organique peut toujours interférer, s’approprier le flot de xéno-signaux, économiser la participation ou, si nécessaire, couper la communication avant qu’il ne soit trop tard.

L’« être ouvert à », toujours politicien et précautionneux, soutient l’économie de survie comme une sphère de capacité (ou d’affordabilité) économique sournoisement appropriée, une économie cherchant à maintenir la survie quoi qu’il en coûte, y compris par la nécrocratie de la mort elle-même. L’ouverture économique – c’est-à-dire « être ouvert à » – s’approprie l’échange réciproque entre les côtés subjectif et objectif de l’ouverture. Alors que le sujet de l’ouverture économique se manifeste dans l’énoncé « je suis ouvert à », l’objectif de l’ouverture est ce que vise « être ouvert ». L’ouverture économique est constamment maintenue par ces deux pôles qui doivent s’afforder l’un l’autre. Pour une entité, l’acte de s’ouvrir à son environnement est possible seulement si l’environnement a déjà affordé l’entité dans sa portée environnante, et si l’entité elle-même est apte à accommoder une part de l’environnement à l’intérieur de sa capacité. La capacité de l’entité est directement influencée par la survie subjective de cette entité. Pour cette raison, la soi-disant ouverture (économique) représente l’affordabilité et la capacité de survie de ses sujets, non pas l’acte d’ouverture lui-même.

[…] « Je suis ouvert à toi » peut être reformulé comme « j’ai la capacité de supporter ton investissement », ou « je t’afforde ». Cette voix conservatrice n’est pas associée à la volonté ou à l’intention, mais à l’inévitabilité de l’affordance comme lien mésophilique, et avec l’économie de survie et la logique de la capacité. Si tu excèdes la capacité par laquelle tu peux être affordé, je serai fracassé, lacéré et éventré. Malgré son dévouement à la répression, son désir aveugle pour le monopole de la survie et la logique autoritaire de la bordure, le plan de l’« être ouvert à » n’a jamais été ouvertement associée à la paranoïa et la régression. Telle est l’ironie du libéralisme et du désir anthropomorphe.

Cependant, alors que l’affirmation est tactiquement cultivée par l’affordance, c’est aussi une stratégie furtive pour appeler et mettre en branle une Ouverture Épidémique dont l’avènement est nécessairement égal à l’avortement de l’ouverture économique ou humaine[2]. En ce qui concerne la survie, l’ouverture radicale apporte toujours avec elle une participation de la base, une contamination et une horreur pandémique, l’horizon du dehors émergeant du dedans comme un Insider xéno-chimique autonome et de l’extérieur comme l’Outsider immaîtrisable. En tous les cas, l’ouverture radicale est intérieurement connectée à des pestes non rapportées. Si l’affordance est l’extension mésophilique entre les fronts subjectif et objectif de communication, le dehors est défini par l’extériorité de fonction plutôt que par la distance. Si, ultimement, l’affirmation est stratégique, c’est parce que l’ouverture épidémique est inhérente à la répression du dehors et à la suspension de ses influences. Par un tour polytique, l’ouverture épidémique a soif d’états solides, de clôtures manifestes comme des systèmes d’habitation et d’accommodement de toutes sortes qui sont intrinsèquement intégrés à la subsistance et à l’économie de survie : libban, lifian. Conformément au secret et à l’éthos conspirationniste de l’affordance, pour qui toute tactique est une autre ligne d’expansion (afin d’[afforder plus]), l’ouverture radicale requiert des appels stratégiques ou des lignes de subversion du dedans de l’affordance. L’ouverture radicale subvertie donc la logique de la capacité de l’intérieur. Fréquemment désignées comme des lignes sorcières, des éveils, des invocations, des xéno-attractions et des , les approches stratégiques déplient l’ouverture radicale comme une coupure interne – gazeuse, inodore, avec la sagesse métallique d’un scalpel. L’ouverture émerge de l’intérieur et de l’extérieur comme boucherie radicale. Si l’anatomiste coupe du haut vers le bas pour examiner le corps hiérarchiquement, comme une dissection transcendantale, alors la kakatomie de l’ouverture ne coupe pas anatomiquement, ni ne pénètre structurellement (performant la logique de strate); elle éviscère dans toutes les directions, en conformité avec son plan d’activité stratégique. L’ouverture n’est pas le suicide, car elle leurre la survie dans la vie même, là où « vivre » est une redondance systématique. Puisque le Dehors est partout dans son extériorité radicale, il a seulement besoin d’être titillé pour se ruer au dedans et effacer l’illusion de clôture ou d’appropriations économiques. L’ouverture est une guerre, elle a besoin de stratégies pour marcher. L’ouverture n’est pas le désir anthropomorphe d’être ouvert à, c’est l’être ouvert par advenu dans l’acte de s’ouvrir. Être massacré, lacéré, fracassé et mis à plat – telle est la réaction corporelle du sujet à l’acte radical d’ouverture. L’affirmation est donc une stratégie camouflée, un véhicule pour trancher dans l’affordance et réinventer l’ouverture de manière créative, comme une boucherie radicale (un xéno-appel radical).

Devenir ouvert ou faire l’expérience de la chimie de l’ouverture n’est pas possible en « s’ouvrant » (un désir associé à la bordure, la capacité et l’économie de survie qui vous couvrent, toi et ton environnement); mais cela peut être affirmée en t’empêtrant dans un alignement stratégique avec le dehors, en devenant un leurre pour ses forces extérieures. L’ouverture radicale peut être invoquée en devenant davantage une cible pour le dehors. Afin d’être ouvert par le dehors plutôt que d’être économiquement ouvert à l’environnement du système, on doit séduire les forces extérieures du dehors : tu peux t’ériger en volume solide et molaire, resserrant tes bordures autour de toi, sécurisant ton horizon, te scellant étanchement contre toute vulnérabilité… t’immergeant plus profondément dans ton hygiène humaine et devenant vigilant contre les étrangers. Par cette paranoïa excessive, cette clôture rigide et cette vigilance survivaliste, on devient une proie idéale pour le dehors radical et pour ses forces.

[…] Fais de toi-même un repas frais : obélisque, monolithe, l’arbre du monde et le corps du despote. Mais comment est-ce possible de te vêtir en nourriture nouvelle, en appât ultime pour l’ouverture qui émerge pour consommer le repas? Si la faim insinue la confusion concrète entre l’objet du désir et la destruction de cet objet, la voracité suggère l’oblitération de tout ce qui rassasie les sens. L’ouverture épidémique dévore et éviscère avec une telle voracité que l’ouverture perd tous ses aspects signifiants et qualitatifs. Le grand ouvert, l’ouvert d’esprit, le bien ouvert et le monde ouvert, en tant que modes d’ouverture affirmés subjectivement, sont rendus obsolètes. De telles manifestations spatio-logiques de l’ouverture réinstallent la logique des subjugations économiques dans les axiomes du sens commun libéral. L’ouverture radicale ne peut pas être capturée comme un « grand ouvert » qui sied aux dociles politiciens libéraux de l’économie de survie ou aux champions de la capacité; cela signifie être dévoré tout cru. La lacération, être déchiqueté, mis en lambeaux, fracassés et mis à plat, tout cela suggère une participation stratégique, une communion, ou une communication active avec la boucherie rituelle – ouverture. L’ouverture mine la capacité non pas en la démantelant (une incapacité négative), mais par une participation subversive à la capacité qui la leurre pour qu’elle soit fendue de l’intérieur. La capacité est sauvagement fracassée précisément en suivant la logique de son affordabilité.


 

Notes

[1] Note du traducteur : Tout au long de Cyclonopedia, Negarestani mobilise et retravaille le concept d’affordance, d’abord développé par le psychologue James J. Gibson. « To afford », c’est « s’offrir » ou « se permettre » quelque chose. « Affordable » est souvent traduit par « abordable ». J’ai toutefois choisi de (non) traduire le concept par le mot « affordance », car il circule déjà dans le champ de la psychologie francophone. « Affordability » a donc été traduit par « affordabilité », et « to afford » a parfois été traduit par « afforder ». En psychologie, une affordance est une possibilité ou une potentialité qui caractérise objectivement un environnement, mais dont l’actualisation relève plus de l’instinct ou du calcul inconscient que de la mesure consciente d’un sujet – par exemple, nous « sentons » la plupart du temps de manière adéquate si nous pouvons ou non monter telle marche sans avoir à utiliser autre chose que nos jambes, ou sauter par-dessus tel trou sans devoir prendre de l’élan. Nous « savons » de telles choses, c’est-à-dire, ce que nous pouvons nous permettre ou non dans un environnement, mais nous pouvons aussi nous tromper, soit surestimer ou sous-estimer nos capacités, mal calculer nos aptitudes, nos forces ou celles de l’environnement. Pour Negarestani, l’affordabilité est un rapport économique réciproque entre sujet et environnement, puisqu’un environnement a aussi une capacité de se permettre ou non tel ou tel sujet.

[2] Note de l’auteur : « La tactique est l’habileté à manier des troupes à la guerre, et la stratégie est l’art de mener des forces sur le champ de bataille » (Field Marshal Earl Wavell). La stratégie est hors du champ de bataille, sur lequel des tactiques sont employées – et cependant elle est dans la guerre.

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Classé dans Reza Negarestani, Simon Labrecque

Lettre ouverte à Michèle Ouimet à propos de l’Église du plateau

Par Jean-Christophe Jasmin, pasteur, Église baptiste évangélique de Pointe-aux-Trembles

Madame Ouimet,

Je vous écris en réponse à votre article intitulé « Jeter le bébé avec l’eau du bain », paru dans La Presse du 1er novembre dernier concernant la révélation selon laquelle une petite Église évangélique située sur le plateau Mont-Royal avait proposé de servir bénévolement à la bibliothèque l’école où elle louait des locaux pour ses services du dimanche.

La première fois que j’ai entendu parler de cette histoire, c’était à l’antenne de la radio de Radio-Canada alors que l’animateur Alain Gravel questionnait la présidente de la CSDM à propos de cette offre, et soulignait le « danger » qu’un tel groupe pourrait constituer pour les enfants à travers leur « prosélytisme ». J’étais abasourdi de voir que l’initiative de cette Église de faire une différence concrète dans leur quartier avait été rencontrée avec crainte et mépris. Comme si, parce qu’on est croyant, on va nécessairement faire de l’abus spirituel. Étrange de constater que cette culpabilité par association passe aussi facilement lorsqu’on parle de chrétiens; je me demande ce qu’il serait advenu du poste de M. Gravel s’il avait fait de telles insinuations par rapport à d’autres groupes minoritaires… mais là n’est pas la question.

Je dois admettre qu’à la lecture du titre, je m’attendais à ce que vous calmiez cette tempête dans un verre d’eau. On parle de « jeter le bébé avec l’eau du bain » dans le sens de ne pas prendre la peine de séparer le bon du mauvais, de faire preuve d’une insouciance telle qu’on ne distingue plus ce qui est sale de ce qui est précieux. Je m’attendais donc à ce que l’article aille dans le sens naturel de l’adage : on ne doit pas rejeter tout ce qui a rapport avec la religion, par manque de discernement. Je me serais attendu à ce que vous écriviez que le christianisme est un mouvement large et que, si une petite communauté de croyants veut rendre service, on ne doit pas cracher là-dessus parce qu’on a déjà entendu quelque chose de mal à propos d’une Église quelque part. Vous avez par le passé fait preuve de ce genre de nuance autour d’autres sujets. Ce que je veux dire, c’est que votre réputation a nourri mon anticipation.

C’est faux de dire que je « m’attendais » à une défense équilibrée de la place de la foi dans la société, je dirai plutôt que j’espérais une telle défense à la lecture de votre titre. Je l’espérais comme on espère être secouru d’une situation inconfortable. Je l’espérais, parce que je suis, moi aussi, baptiste et évangélique (bien qu’entre nous, on s’identifie simplement en tant que « chrétiens »). J’espérais cette défense parce que je peux vous dire que de mon côté de la clôture, on m’a souvent fait comprendre que les gens comme moi n’avaient pas leur place dans la société. Les commentaires méprisants, le rejet, la moquerie, la médisance dont j’ai fait l’objet (directement et indirectement) à cause de ma foi sont innombrables.

C’est vrai qu’un croyant, Québécois « de souche » de surcroît, est un animal rare aujourd’hui (on nous estime à moins d’un pourcent de la population)… mais quand on me regarde, on ne le fait pas comme si j’étais un animal exotique, mais plutôt comme un homme défiguré. Si j’étais chrétien issu de quelque pays du tiers monde, on se dirait que je le suis à cause de ma culture qui ne s’est pas encore libérée des liens de la superstition. Mais quand on entend un Québécois non seulement affirmer des choses comme « Jésus Christ est le Fils de Dieu » mais aussi dire que la foi n’est pas seulement quelque chose qui doit être cru, mais vécu, on est d’abord révolté. « Ne nous étions-nous pas libérés de ces bêtises? », se dit-on. « Comment quelqu’un comme lui peut-il croire à ces balivernes? » Puis, dégoûté, on se dit qu’on ne voudrait pas être vu avec un tel arriéré. Parfois on nous invite simplement à nous cacher : « don’t ask, don’t tell », qu’ils disaient. Puis avec le dégoût vient la crainte : on se dit que si ça lui est arrivé, c’est qu’il s’est fait en quelque sorte ensorcelé par une sorte de gourou… la religion aurait après tout ce genre de pouvoir!?

Je n’invente rien, ces réactions je les ai vu maintes et maintes fois dans le regard des gens. Oh! on se garde bien de dire ces choses tout haut, mais on finit bien par les entendre tout bas. Mais ce n’est pas que mon quotidien, ce genre de mépris contre la foi est subi quotidiennement non seulement par mes frères et sœurs dans la foi chrétienne, mais aussi par ceux d’autres religions qui prennent leur foi au sérieux et ne veulent pas se cacher pour la pratiquer. Quelle ironie de vivre dans une province où on insiste pour voir notre visage tout en cachant notre cœur.

Quand j’ai lu le titre de votre article, je m’attendais à ce qu’on rappelle aux Québécois, que je nous ne sommes pas l’ennemi! Que je ne suis pas un cancer! (Vous repreniez après tout une expression allemande qu’André Gide a introduit en français alors qu’il critiquait les purges soviétiques antireligieuses des années 1930.) Vous comprendrez donc qu’en vous lisant, je n’ai pas seulement été déçu, mais blessé. Je désire attirer votre attention sur certains éléments de votre article.

evangometer.jpegVous écrivez que, de tous les groupes qui louent des écoles, les groupes religieux sont « le problème », que certains sont « idéologiquement acceptables et d’autres non ». Cette discrimination, en fait, relève de l’idéologie : le fait de mélanger tous les groupes religieux ensemble et d’appeler l’État à les discriminer parce qu’ils sont religieux est non seulement de l’idéologie, mais une idéologie qui va à l’encontre de la Charte des droits et libertés.

Votre présentation de l’« Église du plateau » est digne d’un film d’horreur : le mal n’étant jamais montré, mais toujours suggéré. Vous écrivez : « Quel groupe religieux ne rêve pas d’entrer dans une école? Les élèves forment une clientèle captive facile à séduire, surtout si l’église bénéficie de l’autorité morale et de la bénédiction de l’école. » Une clientèle captive facile à séduire… vraiment?

Connaissez-vous même ce à quoi on croit? Saviez-vous même qu’on nous appelle « baptistes » parce qu’on refuse de baptiser des enfants qui n’ont pas la capacité de décider, en toute liberté, de s’identifier comme chrétiens? Savez-vous que parmi les doctrines de base baptistes, on retrouve la liberté de conscience et la séparation de l’Église et de l’État? Doctrines que nous défendions à une époque où ces principes n’étaient pas reconnus par l’État.

À certains endroits, vous semblez vous démener à faire des tournures de phrase sinistres. La meilleure :

Cette église a été fondée le 5 mars 2014, selon le registre des entreprises. Elle se présente comme une église protestante baptiste jeune, branchée et préoccupée par les besoins du quartier. Une église 2.0. Ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle est financée en partie par un groupe religieux américain dont le siège est en Floride, la Spanish River Church, fondé en 1967 par le révérend David Nicholas. Sous son règne, le groupe a prospéré. Il a implanté plus de 200 églises aux États-Unis, au Canada, en Haïti, en Inde et au Tchad, sans oublier une école de 600 élèves et des orphelinats.

C’est censé être le nœud de votre article où vous révélez les détails scabreux que votre recherche journalistique adroite a su révéler : vous suggérez ici que l’Église n’est pas honnête puisqu’elle n’affirme pas être associée à une Église américaine qui a – ô scandale! – construit une école et des orphelinats! Puis vous soulignez humblement votre talent journalistique en dénichant un commentaire du pasteur de l’Église du plateau, sur le site de cette Église américaine, qui mentionnait l’évangélisation du Québec. Vous ajoutez un judicieux « L’évangélisation, tiens, tiens », comme si c’était une découverte qu’une Église évangélique, tiens, tiens, évangélise!

Il n’y a rien de macabre à évangéliser! L’évangélisation consiste simplement à partager gratuitement ce qui est le plus précieux dans nos vies aux gens autour de nous. Ce trésor, c’est ce qu’on appelle l’Évangile, la Bonne Nouvelle qui dit que l’humanité n’est pas orpheline dans l’univers, mais qu’elle est aimée par Dieu, qui a démontré son amour pour nous dans la vie, la mort et la résurrection de son fils Jésus-Christ. Je sais que ça peut paraître sauté, mais l’est-ce vraiment plus que de croire que nous sommes un accident sur une planète en dérive?

Ça serait presque drôle si ce genre d’article ne contribuait pas au mépris et à la haine que les chrétiens évangéliques québécois subissent tous les jours. Que tentiez-vous d’accomplir en rédigeant un tel article?

L’histoire, ce n’est que ça, une histoire. Et bien souvent, elle est écrite par les journalistes qui sont à la fois auteurs et acteurs. Dans le chapitre de l’histoire du monde qui s’écrit en ce moment, la trame narrative est celle de la libération : libération des peuples, des colonies, des minorités raciales puis sexuelles. Dans cette histoire, le journaliste héros est celui qui, tel que Zola le fit pour Dreyfus, défend de sa plume la discrimination qu’on peut faire subir à ces minorités; il est un libérateur qui s’abaisse au niveau de l’opprimé, pour crier aux puissants que l’oppression doit cesser. Mais voilà que ce n’est pas vrai pour tout le monde. Dans son souci d’écrire une bonne histoire, une histoire dans laquelle les gens embarquent, le journaliste a besoin d’un méchant. C’est un fait connu que tout bon méchant doit détenir certaines qualités : il est mystérieux, il est laid, il semble très puissant, mais au fond il ne l’est pas (sans quoi, le héros ne saurait le vaincre).

J’espérais trouver en vous un Zola, mais voilà que je m’aperçois que je suis le méchant. Dans la trajectoire de libération des minorités, les chrétiens font le parcours opposé. Au lieu d’être une facette de cette diversité sociale qu’on doit célébrer, nous sommes l’exception. Nous sommes un cancer qui doit être isolé (même si on veut servir bénévolement notre quartier), étouffé (en demandant qu’on nous interdise la location de salles de classe) et qui doit finalement être éradiqué.

Je comprends, chaque société, chaque histoire a besoin de son « cancer ». Les Nazis ont fait porter ce rôle aux Juifs qui ne comprenaient pas pourquoi, du jour au lendemain, ils étaient supposément devenus la cause de tous les maux de leur nation, nation qu’ils aimaient et pour laquelle plusieurs d’entre eux avaient servi dans la précédente guerre. À lire des articles comme le vôtre, il m’apparaît que les croyants, et particulièrement les chrétiens, sont aujourd’hui dépeints comme le cancer du Québec.

Je comprends un peu mieux pourquoi votre article m’a bouleversé au point où j’ai ressenti le besoin de vous écrire. Ce n’est pas votre article en tant que tel, puisqu’il n’est pas le premier, ni le dernier article du genre que je lirai. Je crois que c’est plutôt la trajectoire à laquelle il participe. Car pour la première fois de ma vie, en vous lisant, je me suis posé la question : est-ce qu’un jour il faudra partir?

Est-ce qu’on sera de plus en plus hostile envers nous, au point où on ne pourra plus y vivre. (Car si aujourd’hui on appelle publiquement à ce qu’on ne puisse plus faire de bénévolat, demain ce sera quoi?)? Je me demande comment ce sera pour mes propres enfants, s’ils décident un jour d’être chrétiens. Pourront-ils demeurer au Québec?

Vous trouvez cela exagéré? Réalisez vous-même quelle serait la réaction des médias si un chrétien évangélique se présentait comme député pour un des grands partis politiques québécois. Si un évangélique était nommé à un poste public important?

Quand une Église comme celle du plateau veut faire du bénévolat, ce n’est pas par motifs sinistres. Avez-vous pensé que ce qu’ils essaient tant bien que mal de dire à leur communauté est plutôt : « Si notre foi ne fait pas de différence positive concrète dans le quartier, autant dire que notre foi est inutile. » M. Morrice lui-même affirmait en entrevue que la motivation première du groupe était religieuse : d’obéir au commandement de Jésus de « chercher le bien-être de mon quartier et d’aimer mon prochain ».

Qu’est-ce qu’on se fait répondre? Restez chez vous! On aime mieux que la bibliothèque soit fermée que d’être obligés de respirer le même air que vous. Quelle ironie de constater que le site web de cette petite Église (supposément intolérante) affirme que les non-croyants sont bienvenus, alors même que vous appelez les institutions publiques à déclarer ces mêmes croyants comme indésirables. Qui est fermé d’esprit, ici? Qui est l’intégriste ici?

On nous dit qu’on s’en est sorti, mais la grande noirceur semble bel et bien s’installer pour les croyants du Québec.

Sincèrement,

Jean-Christophe Jasmin

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Classé dans Jean-Christophe Jasmin

Appel à contributions: chantier de réflexion sur le tirage au sort en politique

Par Simon Labrecque (responsable du chantier), pour le Comité de rédaction

Trahir désire publier des réflexions contemporaines et créer un espace public d’expression et de débat sur la pratique du tirage au sort en politique.

Depuis plusieurs années, le tirage au sort connaît un regain de popularité comme pratique politique. Ce mode de sélection intéresse des individus et des collectifs qui se situent et interviennent dans différentes régions du paysage ou de l’échiquier politique. Il est souvent présenté par ses partisans comme un moyen de « démocratiser la démocratie ». En permettant l’attribution du pouvoir législatif ou exécutif à littéralement n’importe qui (figure mise de l’avant par le philosophe Jacques Rancière comme celle de la démocratie proprement dite[1]), le tirage au sort pourrait court-circuiter les processus de reproduction des élites politico-économiques contemporaines qui noyauteraient le système parlementaire. D’autres doutent cependant de la valeur de cette pratique et voient plutôt sa popularité comme un signe de désorientation. Dans l’éditorial du dernier numéro d’À Babord!, par exemple, on lit : « Pour échapper aux jeux d’influence qui minent la démocratie, faudrait-il promouvoir un tout autre système? Certains en viennent même à envisager dans cette optique l’hypothèse d’une “lotocratie”, qui permettrait de choisir la classe gouvernante au hasard parmi la population, un peu comme on le fait pour les jurys. » On sent bien que l’hypothèse n’est pas jugée tout à fait convaincante! Il en est de même lorsqu’on lit que la lotocratie est une « nouvelle utopie » et que le nouveau premier ministre canadien a les apparences d’un « lotocrate » puisqu’il n’a aucune compétence particulière pour diriger le pays, sinon le hasard de sa naissance.

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Un gagnant au bingo à Montréal en 1941.

Au Québec, on a déjà proposé deux fois de réformer le Sénat canadien en faisant du tirage au sort le mode de sélection des sénateurs et sénatrices[2]. Seul le Parti Rhinocéros a explicitement repris et appuyé l’idée. Des intellectuels publics comme Normand Baillargeon et Francis Dupuis-Déri ont toutefois mentionné cette pratique à plusieurs reprises comme alternative à l’élection ou au vote[3]. La vénérable Association francophone pour le savoir s’est même intéressé au tirage au sort en décernant un prix de vulgarisation scientifique à un jeune politologue travaillant sur cette pratique[4].

Au Canada, on a utilisé le tirage au sort pour sélectionner une assemblée citoyenne chargée d’enquêter sur la réforme des institutions démocratiques puis de proposer une réforme lors d’un référendum en Colombie-Britannique[5]. On a récemment suggéré de répéter l’expérience sur la scène fédérale[6]. Dans plusieurs cas, on se sert de l’analogie avec les jurés en droit criminel, qui sont d’abord sélectionnés par tirage au sort mais qui sont aussi choisis, dans un deuxième temps, par les parties selon des critères rationnels. L’analogie entre le politique et le juridique est rarement discutée de façon plus précise.

Sur le plan de nos réseaux coloniaux traditionnels, notons que plusieurs propositions circulent au Royaume-Uni et aux États-Unis sur la réforme des institutions représentatives au moyen du tirage au sort[7]. L’éditeur britannique Imprint Academic y consacre même une collection entière[8]. Ces propositions demeurent toutefois marginales, y compris dans les rangs populistes du Tea Party, par exemple. En France, Étienne Chouard propose la sélection par loterie d’une assemblée constituante et Yves Sintomer s’est penché sur la généalogie de cette pratique oubliée[9]. Il semble toutefois que l’attrait pour le tirage au sort soit menacé, dans l’Hexagone, par son association avec le nom de Chouard, qui serait le signe d’alliances populistes nébuleuses au service de l’individualisme néolibéral. C’est en partie en raison de ces résonnances que Clément Sénéchal, par exemple, s’oppose au tirage au sort comme pratique foncièrement antipolitique qui nie la représentation des volontés et les pratiques de délibérations rationnelles[10].

Trahir s’intéresse aux avantages et aux inconvénients du tirage au sort en politique, ainsi qu’au scandale que crée cette proposition lorsqu’elle est énoncée dans pratiquement n’importe quel contexte – scandale qui se résout généralement par le rire et le silence, s’il ne donne pas lieu à une remise en cause des notions les plus élémentaires de notre pensée politique, dont celles de représentation, d’intérêt et de liberté de choisir.

Nous cherchons à susciter une réflexion collective sur cette pratique, ce qui implique de prendre au sérieux la question de sa mise en œuvre effective et de faire entendre à la fois des partisans et des opposants. En ce sens, nous invitons également la discussion de propositions ambiguës ou fortement nuancées, comme celle d’Alexandre Kojève, par exemple, pour qui « [s]trictement parlant, l’élection ne diffère pas essentiellement du tirage au sort. Certes, l’électeur – individuel ou collectif – croit choisir les meilleurs. Mais s’il n’a aucune Autorité, son choix n’a aucune valeur pour les autres; c’est donc, de leur point de vue, comme si l’on tirait le candidat au sort; à moins que l’électeur n’ait une “autorité négative”, il vaut mieux tirer les juges au sort que de les faire élire par des bandits[11]. » Comment lire cette proposition dans le système politique canadien actuel? Comment peut-on envisager une démocratisation de la démocratie québécoise qui passerait par le tirage au sort? La différence entre élection et tirage au sort est-elle simplement une différence superficielle, ou est-elle une différence radicale? Le tirage au sort remet-il en question les fondements de notre imaginaire politique en dévalorisant la volonté de pouvoir ou joue-t-il le jeu des forces atomisantes qui nient l’existence d’une société et d’un bien commun que la raison et le calcul pourraient appréhender et servir?

La forme des contributions à ce débat public est libre, tout comme la date de soumission.


Notes

[1] Voir en particulier Jacques Rancière, La Mésentente : politique et philosophie, Paris, Galilée, 1995 et Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005.

[2] Simon Labrecque, « Pour un Sénat tiré au sort », paru en 2013 dans Trahir et Le Devoir; Alain Deneault, « Pour un Sénat tiré au sort », paru en 2015 dans Le Devoir.

[3] Normand Baillargeon, « Une petite expérience de pensée sur les élections », paru en 2012 sur le site du Voir; Francis Dupuis-Déri, Démocratie : histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, paru en 2013 à Montréal, chez Lux.

[4] Hugo Bonin, « Tirer au sort nos députés pour renouveler la démocratie », paru en octobre 2015 sur le site de l’Acfas et dans le magazine Découvrir.

[5] Manon Cornellier, « Colombie-Britannique – La démocratie mise à niveau par les citoyens », paru en 2004 dans Le Devoir; R. S. Ratner, « L’Assemblée des citoyens de la Colombie-Britannique : la phase d’apprentissage », paru en 2004 dans la Revue parlementaire canadienne.

[6] David Moscrop et Edana Beauvais, « This is how Canada should pursue electoral reform », paru le 23 octobre 2015 dans le Ottawa Citizen.

[7] Pour un aperçu, voir le blog des Kleroterians qui inventorient ces propositions.

[8] En plus de livres récents, cette collection republie des traités anciens.

[9] Le site de Chouard est fort populaire, mais on s’y perd. Celui de Sintomer est beaucoup plus ordonné.

[10] Voir ses articles parus en 2014 dans Presse-toi à gauche! et en 2015 dans Marianne. Un entretien avec Sénéchal sur le tirage au sort semble être paru dans Ballast, mais il n’est pas accessible en ligne et la revue papier est pratiquement introuvable de ce côté-ci de l’Atlantique.

[11] Alexandre Kojève, La notion d’autorité [1942], éd. et préparé par François Terré, Paris, Gallimard, 2004, p. 114, note 1.

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