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Traduction et translatio imperii: miniature paratextuelle sur Eric Voegelin

Par Simon Labrecque | ce texte est aussi disponible en format pdf

L’intraductible est un moment dans le discours traduit où la commensurabilité s’abolit et où s’affirme une valeur absolue dans l’échange entre les langues.

René Lemieux, L’Im-possible : américanité de Jacques Derrida,
thèse, 2015, p. 115.

La traduction joue le rôle d’une condition de possibilité de la pratique de la pensée politique, surtout lorsque cette dernière est enseignée et vécue comme l’étude d’un sous-ensemble de textes historiques, « de Platon à Marx » et au-delà, devenus « canoniques », sinon « indispensables » pour comprendre certains lieux et enjeux de notre vie politique. Les noms Platon et Marx permettent d’illustrer l’importance politique et politologique de la traduction puisqu’ici et maintenant, Platon et Marx sont presqu’exclusivement lus en français (ou en anglais), plutôt qu’en grec et en allemand. L’institution universitaire prélève à répétition un petit nombre de textes « cruciaux » sur l’ensemble des textes existants, ce qui implique également des décisions et des violences classificatrices pour départager les œuvres « majeures » (à lire) des « mineures » (négligeables). Malgré cela, l’importance politique de la traduction demeure peu travaillée. En dépliant les rapports entre un concept politique et un concept traductologique, ce texte veut contribuer à la thématisation contemporaine du nœud traduction/politique.

 

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Dans le grand récit de l’histoire politique occidentale et de la pensée qui s’y est jouée, au moins un événement semble directement requérir la prise en compte des rapports entre traduction et politique : la traduction de la Bible en allemand par Martin Luther (1483-1546), à partir de 1522 jusqu’à sa mort. , un geste traducteur aura indéniablement importé politiquement, car cette Bible aura participé à propager les idées réformistes. Cette propagation a donné lieu à (ou a accompagné) des guerres civiles religieuses, qui ont nourri la Réforme et la Contre-Réforme puis l’émergence de l’État souverain au sein d’un Système (westphalien) d’États souverains comme forme historique d’ordre qui aura semblée seule en mesure d’interrompre durablement ces guerres modernes autrement sans fin car portant justement sur les fins de l’existence humaine. Au passage, Luther aura participé à créer la langue allemande moderne – ou il aura à tout le moins agit comme catalyseur[1].

Luther est porteur pour penser le nœud traduction/politique car il est l’un des rares auteurs qu’ont en partage les étudiantes et étudiants en traductologie et en histoire de la pensée politique, bien qu’elles et ils ne lisent généralement pas les mêmes textes (ou bien, que les résumés et autres sources secondaires qu’elles et ils préfèrent souvent aux sources primaires ne portent pas sur les mêmes textes de Luther). En traductologie, on lit surtout sa « Lettre ouverte sur la traduction », « Sendbrief vom Dolmetschen » (1530), et parfois sa « Défense de la traduction des Psaumes », « Summarien über die Psalmen und Ursachen des Dolmetschens » (1531-1533). En histoire de la pensée politique, on lit des textes plus anciens, soit « De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance », « Von weltlicher Obrigkeit, wie weit man ihr Gehorsam schuldig sei » (1523), ou encore l’appel « À la noblesse chrétienne de la nation allemande », « An den christlichen Adel deutscher Nation » (1520) – surtout si l’on désire contourner les dédales théologiques des « Quatre-vingt quinze thèses » (1517) écrites en latin. Le texte de Luther sur l’autorité civile a été retenu par les directeurs de la célèbre collection « Cambridge Texts in the History of Political Thought » aux presses de l’Université de Cambridge, qui le publient conjointement avec un texte de Calvin dans leur « canon »[2]. L’appel de Luther a quant à lui retenu l’attention du politologue Eric Voegelin dans sa monumentale History of Political Ideas, publiée à titre posthume[3]. La lecture d’une page de Voegelin sur Luther est à l’origine de la présente miniature car elle évoque la possibilité d’une relation singulière entre traduction et politique – elle l’évoque à mon oreille, à tout le moins, par l’usage de l’expression latine translatio imperii.

 

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Dans sa lecture détaillée de la troisième partie de l’appel de 1523 « À la noblesse chrétienne de la nation allemande », qu’il qualifie de charge polémique dont les implications politiques sont d’emblée méconnues et donc mal maîtrisées (tout comme l’ensemble de l’intervention de Luther, selon lui), Voegelin résume ainsi la position du moine réformateur sur le Saint Empire romain germanique et son rapport à la papauté :

L’article 26 traite du statut de l’empire. Cet article contient certaines des contributions les plus importantes de Luther à une théorie de la politique et de l’histoire, anticipant de plusieurs façons la position de Bodin dans son Methodus. La cible de Luther est l’autorité du pape sur l’empereur, qui réside dans le titre provenant de la translatio imperii vers l’Ouest. Les divers arguments de l’article ont pour dénominateur commun la reconnaissance de l’histoire profane comme sphère autonome dans laquelle la lutte pour le pouvoir résulte en un ordre politique conforme à la volonté de Dieu; on ne peut se permettre de recouvrir les événements dans cette sphère d’un voile de fictions à propos du transfert du pouvoir et de la continuation de l’empire romain. Rome est morte et enterrée depuis mille ans; elle a été détruite par les événements de la Migration. Aucun pouvoir ne reste à Rome; nous vivons dans un monde où la France, l’Espagne et Venise se sont appropriées le pouvoir et le territoire qui étaient auparavant ceux de Rome. À l’Est, l’empire grec a poursuivi le legs romain; mais lui-même est mort désormais suite à l’avènement des Turcs. L’autorité du pape dans l’empire occidental n’est en fait rien d’autre qu’une confiscation de l’autorité sur la nation allemande par un pouvoir étranger. Le réalisme historique de cette position est soutenu par des réflexions sur l’idée de translatio. Selon le récit historique, la papauté a transféré le titre romain de Constantinople aux Francs. Sous son aspect légal, cependant, la transaction ne vaut rien. Le titre n’appartenait pas au pape; il n’avait pas à le transférer; le transfert était un acte de vol commis à l’encontre de Constantinople; l’empire occidental, dans la mesure où il maintient la fiction de la continuité avec Rome, est fondé sur un acte de violence et d’injustice. Néanmoins, l’existence de l’empire occidental au sein de la nation allemande est désormais un fait historique; et l’attitude à l’endroit de ce fait devrait être déterminée par les éléments suivants. Les Allemands n’ont aucune raison d’être fiers d’être les héritiers et les continuateurs de la grandeur que fut Rome. Un empire est une petite chose pour le Seigneur; et il en pense si peu que, parfois, il le prend au juste et le donne à une canaille. « Donc, personne ne peut considérer cela comme une grande chose si sa part est un empire, surtout s’il est un Chrétien. » Aux yeux du Seigneur « c’est un cadeau insignifiant qu’il donne souvent au plus incompétent. » Maintenant, cependant, ça a eu lieu; ce n’est la faute de personne si aujourd’hui l’empire est en charge de la nation allemande; et il doit être dirigé de manière juste. Peu importe d’où vient un empire, le Seigneur veut qu’il soit proprement dirigé. À cette fin, l’empire doit en fait être placé sous autorité allemande; c’est une position intenable pour les Allemands de détenir le titre alors que le pape détient le pays et les villes[4].

Ce que Voegelin appelle « l’idée de translatio » ou « la translatio imperii » a-t-il, chez Luther, quelque chose à voir avec la traduction linguistique, ou avec « l’interprétation », selon la traduction usuelle de Dolmetschen? Ou l’idée d’un lien entre conception de la traduction et conception du transfert du pouvoir est-elle simplement due à la proximité sonore des mots translatio, translation et translation[5]? Luther pratique et théorise la traduction linguistique, mais il semble nier jusqu’à l’existence du processus de translatio imperii, du moins entre Rome et l’empire germanique. Sa position sur chacune de ces questions est toutefois traversée de tensions[6].

 

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Dans son appel, Luther n’utilise pas l’expression translatio imperii mais il questionne effectivement ce que ce concept médiéval nomme, soit le transfert d’empire, le transport d’autorité ou la translation du pouvoir entre des régimes territorialisés qui ont des prétentions à la fois « temporelles » et « spirituelles » – dans ce cas précis, le transfert d’autorité de l’empire romain d’Orient (basé à Constantinople) à l’empire romain d’Occident (sans capitale officielle), via Rome et son évêque. Après la diffusion des écrits de Luther, des penseurs comme Johannes Carion et Johannes Sleidan, « qui ont cherché dans leurs histoires de la Réforme à justifier la Réforme comme un événement de l’histoire chrétienne, ont lié la religion nouvelle inaugurée par le protestantisme à l’argument de la translatio »[7]. La traduction linguistique participa alors à la « traduction » du foyer historique et géographique du Salut d’un territoire vers un autre, mais aussi à la « traduction » d’une religion à une autre – le langage de la translatio imperii s’est ainsi lui-même vu traduit en langage de la translatio religionis, jusqu’au plan d’une New Jerusalem étasunienne – a city upon a hill[8].

En traductologie, Luther est décrit comme le partisan d’une méthode « cibliste » ou « domesticante », plus soucieuse du « sens » que de la « lettre », puisqu’elle cherche à produire l’intelligibilité la plus immédiate possible du texte traduit pour celles et ceux qui ne maîtrisent pas la langue « source ». « En transposant les Saintes Écritures, il s’efforçait de leur donner une tournure typiquement allemande, remaniant le texte afin de l’adapter à la mentalité et à l’esprit des gens de son temps. »[9] Luther a en effet recourt à des expressions idiomatiques. « Selon lui, les traducteurs avaient d’abord et avant tout pour tâche de trouver des équivalences sur le double plan du contenu moral et des situations décrites. »[10] Le projet semble paradoxal car le « retour aux Écritures », posées comme originaires, est en fait une rencontre des textes traduits, pensés comme « seconds ». Ce projet de « rencontre » est par exemple celui des nombreuses églises protestantes dites « fondamentalistes », qui préconisent une lecture « littéraliste » de la Bible en langues vernaculaires – en anglais ou en espagnol aux États-Unis, en français au Québec ou en Haïti. Évidemment, personne n’ignore que le livre de la Genèse ou les Épitres de Paul ont d’abord été écrits en d’autres langues que l’anglais ou le français, et que les versions quotidiennement accessibles en ces contrées sont en ce sens « secondes » par rapport aux textes « originaux ». Il n’est toutefois pas certain que leur valeur soit moindre.

En effet, cet apparent paradoxe d’un retour aux origines « secondes » n’en est pas un car un fond invariant est posé – ici, l’expérience de la « révélation », ou la « révélation » comme expérience historique située de sa forme même, soit du fait qu’il y a du révélable. Ce fond étant posé, le texte peut alors subir des variations importantes et demeurer essentiellement le même. La rencontre du « fond » peut se produire pour chacun – chaque fois unique, le début du monde. Mais le statut du texte a changé ou, du moins, il s’est précisé : c’est une symbolisation ou une représentation parmi d’autres, et il devient alors pensable, voire crucial, de réactualiser la symbolisation de l’expérience qui a donné lieu à la symbolisation une première fois, s’il s’agit de favoriser la répétition de l’expérience ou la préservation de sa possibilité. N’est-ce pas précisément l’historique traduction vernaculaire du Récit et le « mouvement contr’institutionnel » qu’elle a engendré ou accompagné (le plus souvent à l’encontre des intentions du traducteur, qui panique à la vue des implications de son geste dès les révoltes paysannes de 1524) qui a permis de traduire la structure générale de ce phénomène sous l’adjectif « religieux »?

 

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De manière analogue, la formulation luthérienne de la critique « réaliste » de la translatio imperii (il n’y a pas transfert en droit de Constantinople à l’empire allemand, mais en fait, c’est tout comme, donc faisons en sorte de devenir ce que nous sommes déjà en puissance – émancipés de Rome) me semble impliquer la valorisation de l’énoncé général : il y a de l’empire, soit du pouvoir politique (mais justement, hors du cadre particulier de la polis), de l’autorité temporelle (mais justement, peu importe l’époque) ou de la majesté, voire de la souveraineté (mais justement, même sans trône). L’empire trouve bien entendu ses origines dans la violence, l’injustice ou l’appropriation, mais le passé n’est pas garant de l’avenir. Face au désordre, en 1530, Luther révise lui-même sa position et soutient l’idée de translatio imperii pour renforcer l’autorité de l’empereur, qui est alors menacée par divers « extrémismes »[11]. Cette problématisation de la translatio imperii est analogue à la problématisation de la traduction par Luther : toutes deux laissent entendre qu’en temps opportuns, une trahison pourra être le sceau d’une fidélité supérieure.

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Armoiries du Saint Empire romain germanique (1510)

Contrairement à ce que Voegelin écrit, il semble donc qu’une lecture de Luther à partir de Voegelin place ultimement le moine réformiste du côté de l’institution plutôt que de celui du mouvement dans l’oscillante histoire des idées, si ce n’est dans l’ordre de l’histoire mis en lumière par l’histoire de l’ordre – du côté de l’obéissance et du domestique, plutôt que de la révolte et du forain, pour employer d’autres lexiques. Le « mouvement », pour sa part, risquerait à nouveau, chaque fois unique, une nouvelle négation, un refus supplémentaire de la thèse selon laquelle il y a de l’ordre. Étudier la pratique de la traduction invite toutefois à rappeler que de nombreuses forces travaillent à colmater les fuites et les brèches, à remettre en marche les circuits de l’échange après chaque tempête, même s’il en est des fort mémorables et d’autres à venir. Ainsi, en ravivant aujourd’hui l’expression latine translatio imperii pour parler de possibles ou d’impossibles « translations d’empire » ou de « transports d’emprise », de transferts de pouvoir ou de trajectoires d’autorité, voire d’une conception spinoziste de l’imperium (dixit Frédéric Lordon), on érige l’empire romain – et peut-être aussi surtout, sans trop savoir ce que cela implique, le Saint Empire romain germanique – au rang de traduction historique devenue modèle, sinon idéale – une Bible de Luther. La forme se pose alors en étalon de mesure, en concept, voire en « une valeur absolue dans l’échange des langues », un intraductible qui désigne un ordre historique d’entre-traductibilité que certains se risquent encore à nommer Occident – comme un souvenir inventé par martèlement plutôt que comme une histoire vécue. Surtout, on dit même sans mot que la forme translatio imperii n’est pas équivalente à la forme de l’État puisque cette dernière s’est précisément érigée sur et par les ruines impériales. Qui sut jamais ce qu’a pu un empire?

 


 

Notes

[1] L’expression se retrouve dans Jean Delisle et Judith Woodsworth (dir.), Les traducteurs dans l’histoire, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1995, pp. 57-62, où elle est attribuée à Werner Koller.

[2] Martin Luther & Jean Calvin, On secular authority, dir. et trad. Harro Höpfl, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.

[3] Dans ses Réflexions autobiographiques (dir. et intro. Ellis Sandoz, trad., préf. et notes Sylvie Courtine-Denamy, Paris Bayard, 2004), enregistrées en 1973 à Palo Alto, Voegelin (1901-1985), originaire de Cologne, explique en détails les raisons qui l’ont mené à abandonner son projet déjà bien entamé d’une « histoire des idées politiques » et sa réorientation vers une réflexion moins linéaire et plus méditative sur l’ordre de l’histoire et l’histoire de l’ordre, publiée en cinq volumes sous le titre Order and History (un projet qui a lui-même suivi des réorientations en cours de route et qui est peu à peu traduit en français par les soins de Sylvie Courtine-Denamy). Les textes préparés pour la History of Political Ideas ont néanmoins été publiés dans les « œuvres complètes » de Voegelin publiées aux presses de l’Université du Missouri sous la direction de Sandoz, son ancien étudiant. Le chapitre dont il est ici question s’intitule « The Great Confusion I : Luther and Calvin », dans Eric Voegelin, History of Political Ideas, vol. IV – Renaissance and Reformation, dir. et intro. David L. Morse et William M. Thomson, The Collected Works of Eric Voegelin, vol. 22, Columbia, University of Missouri Press, 1998, pp. 217 et ss.

[4] Ibid., pp. 243-244 (je traduis).

[5] Je dois à Jade Bourdages d’avoir porté ce concept médiéval à mon attention. Mentionnons son usage dans le texte de Dalie Giroux, « Nietzsche et Sloterdijk, corps en résonance », Horizons philosophiques, vol. 17, no 2, 2007, pp. 119 et 130 n. 37, ainsi que dans Peter Sloterdijk, Si l’Europe s’éveille, Paris, Mille et une nuits, 1994, pp. 52 et suivantes. Sloterdijk et Giroux lient translatio et traduction, tout comme l’a fait Antoine Berman. Pour une critique du moment « théologisant » de la critique bermanienne de la traduction en rapport avec la notion de translation, voir René Lemieux, L’Im-possible, op. cit., pp. 120-121.

[6] Voegelin adopte une position très critique à l’égard de Luther car il le considère comme l’une des sources importantes de diffusion du « gnosticisme » à la moderne, soit de la conviction ferme de pouvoir atteindre la sagesse en ce monde et d’effectivement détenir le savoir (gnosis) sur les choses les plus importantes, qu’il oppose à la tension érotique perpétuelle symbolisée par le nom de philosophie, l’amour de la sagesse. Par rapport à Leo Strauss, par exemple, qui prône une conception similaire de la philosophie dans sa critique de la modernité, Voegelin est plus près de la tradition de l’étude de l’histoire des civilisations et des religions comparées. Notons que le chapitre de Voegelin sur Luther et Calvin a récemment été publié sous forme de livre en Allemagne : Eric Voegelin, Luther und Calvin. Die Große Verwirrung, dir. Peter J. Opitz, Munich, Wilhelm Fink Verlag, 2011. La lecture voegelinienne de Luther a fait l’objet de plusieurs critiques et commentaires. En 2000, par exemple, la Eric Voegelin Society tenait sa seizième rencontre internationale lors du quatre-vingt-seizième congrès annuel de l’Association américaine de science politique. Un panel sur « Voegelin, the Great Reformation, and Its Aftermath : A Critical Assessment » comprenait deux interventions sur Luther, deux sur Calvin et une sur le « Jésus historique ». En 2002, la société organisait une table ronde sur Voegelin et le christianisme. Le texte de Frederick Wagner prononcé à cette occasion est des plus éclairants.

[7] Laurence Dickey, « Translatio Imperii and Translatio Religionis: The “Geography of Salvation” in Russian and American Messianic Thinking », dans Catherin Evthunov et Stephen Kotkin (dir.), The Cultural Gradient : the Transmission of Ideas in Europe, 1789-1991, Lanham, Rowan & Littlefield Publishing Co., 2003, p. 17 (je traduis).

[8] Sur ce dernier motif, voir Arthur Kroker, « L’idéologie chrétienne Born Again », trad. Anne-Marie-Hallée et Léa Gamache, CTheory, 25 septembre 2009.

[9] Jean Delisle et Judith Woodsworth (dir.), Les traducteurs dans l’histoire, op. cit., p. 59.

[10] Ibid., p. 60.

[11] James Q. Whitman, The Legacy of Roman Law in the German Romantic Era : Historical Vision and Legal Change, Princeton, Princeton University Press, 1990, pp. 24-25.

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Écosophie d’un bye bye, par Monsieur Rhésus, votre facteur de vérité

Par Robert Hébert

« Ce qui est mort ne tombe pas hors du monde. S’il y reste, c’est donc qu’il s’y transforme et s’y résout en ses éléments propres. Or, ces éléments se transforment à leur tour et ne murmurent rien. »

Marcus Aurelius, VIII, 18

Au catalogue des trivialités
on décime des populations entières
on abandonne des millions de cadavres au Congo
minerais maudits dans les gencives
Bataclan, cauchemar extra-musical
après d’autres mégapoles en sang
vingt-sept homicides par jour aux États-uniques
multiplié par six au Brésil
Tupi or not Tupi?
on oublie les osselets dans la gorge
quelques nuits de salive, cyprine et sperme compenseront
on copule, Journée mondiale de l’orgasme
piscines de lait à l’horizon

 

dizaines d’espèces animales disparues, en voie d’extinction
on découvre moult inexistants, démons et merveilles
titis de Milton, éponge carnivore
grenouille costaricaine sosie de Kermit
dendrogramma enigmatica
beautés photogéniques
tout ressurgit de notre abîme d’ignorance
on prophétise sur quelques degrés Celsius
Indifférente, la terre muette procédera, selon
zéro-failles, métamorphoses et tutti quanti
« elle » se fout d’être sauvée par des superego
croûte continentale, fonds marins
la terre est ton cerveau de mémoire stellaire
fissile, recyclable comme papier, putrescent
elle avale sans jamais rien avaliser
te rend à l’incandescence de tes responsabilités
tout nu

 

loi de l’ensevelissement
on découvre une cité antique dans le delta du Nil
on exhume des trésors étrusques
Village des tanneries lui-même écorché, détruit et vroum
si lointaines cavités
apparaît une salamandre géante de Chine
bicentenaire, indifférente aux feux de l’événement
née à la bataille de Waterloo
souvenirs de Fabrice dans La Chartreuse de Parme
1839, année où sont pendus douze Patriotes
légende d’un peuple-salamandre
peau visqueuse, couinements, reliquats d’empires
on a voté pour un Party Libéral de médecins charcuteurs
tradition des vaincus à l’inconscient cadastré, clivés
grosses larmes pour les amphibiens
experts en amphibologie

 

le Dieu mono-fantoche est le mensonge le plus dangereux
peuple élu, histoires de salut, no logo
Tsahal massacre démesurément, superbement
les rabbins pointent leur Torah
cardinaux mâles trônent dans une architecture de vide
djihadistes haïssent à mort, même les ruines
réfugiés coincés entre les vagues de la Méditerranée
et des murs de pays chrétiens
les rats-taupes nus émigreront au Moyen-Orient
nos héros de survivance
ce qui est mortifère ne passe pas hors du monde
mages, amuseurs publics, humanistes, philosophe de service
monnayent, turbinent au genre apocalypse
encore du sens à venir
ah! ma parole, utopissez

 

cosmos, ton esprit libre
au trou noir qui avale une étoile-gibier
escargots nains fantômes dans une grotte de Croatie
totum simul
la terre ne connaît pas de déchets ni le mot détritus
que du détriment humain s’agglutinant aux medias
l’escalade réflexive des artefacts
mais cela est aussi le seul monde
que fera surgir la lumière de chaque matin
hormis la sinistrose?
rester lucide
envers, avec ce qui existe

 

tu cherches la vérité
un nuage de probabilités de mots granulaires
discours second, dérivé, baveux, off-shore
analyses passées de date
les binômes se métamorphoseront encore
fais bouger les lignes du jugement
haute exigence, feu au cul
Monsieur Rhésus écrit avec son sang
celui qui coule dans les veines de tous et toutes
lape l’écume des statistiques et de la poésie
vis ce que tu enseignes
puis tu disparaîtras
glyphes, turbulences, signes, générosité
comme sur une toile de Tobey
le bord de décembre

cameraman3

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Empirisme et microbrasserie: entretien avec Martin Parrot du Griendel

Propos recueillis le 26 décembre 2015 à Saint-Sauveur, Québec, par René Lemieux.

 

Originaire de Québec, Martin Parrot a étudié l’histoire et la philosophie politique. Il est maintenant copropriétaire de la brasserie Griendel.

 

Tu as ouvert il y a quelques mois la brasserie Griendel dans le quartier Saint-Sauveur à Québec avec trois associés. D’abord, d’où vient ce nom?

Crédit photo © Étienne Dionne

Griendel, c’est le nom de famille d’un inventeur allemand du 17e siècle, Johann Griendel von Ach, astronome/astrologue et moine défroqué de la région de Nuremberg, un peu savant fou, complètement déphasé dans ses affaires. J’avais proposé à mes associés une vingtaine de noms différents quand on a démarré le projet. Ce nom-là, je l’aimais un peu pour sa référence, mais surtout pour le visuel du nom écrit. Mes associés ont préféré ce nom à d’autres. Le côté inventeur fou, on aimait ça parce que ça nous permet d’être déjantés dans les bières qu’on fait aussi. Le chef qu’on a engagé aime beaucoup ce nom et s’en sert comme excuse pour ses nombreuses expérimentations.

 

Comment se formule votre projet en ce qui concerne les bières que vous prévoyez produire?

Fait intéressant, la question de l’authenticité, de l’origine s’est posée dès le début, un peu côté bière, beaucoup côté cuisine. Je m’explique : notre chef s’est approprié des plats allemands (ex. schnitzel et spätzle, bretzel et obatzda). Ces plats, pourtant très appréciés, sont souvent comparés aux « originaux ». Côté bière, on retrouve parfois le même réflexe, avec nos produits comme avec les bières invitées. C’est prévisible comme commentaires et pas méchant du tout. Ce que je trouve intéressant, c’est que c’est la marque d’une pensée dont l’activité même est fondée sur des balises et, plus globalement, la généralisation comme condition même de l’intelligibilité. Ce n’est pas négatif comme observation, mais de s’outiller pour cerner la singularité est beaucoup plus enrichissant.

Heureusement, il y a une tendance inverse dans le monde de la bière, notamment mise de l’avant par des auteurs de Montréal, Les coureurs des boires, qui ont écrit une œuvre magistrale qui a reçu de nombreux prix à travers le monde, Les saveurs gastronomiques de la bière, un gros livre en deux tomes. Ce qu’ils prônent dans leurs travaux, c’est vraiment d’aller chercher les spécificités de la bière, pas en termes de styles ou de grandes familles, mais au niveau du singulier. L’idée, c’est de développer un langage de la dégustation et de l’appréciation de la bière qui n’est pas nécessairement dépendant des grammaires des grands styles. Ça, c’est intéressant parce que ça permet de faire autre chose que de subsumer des bières dans des grandes familles et de se baser sur un index qui est très généralisateur, qui nous éloigne du produit goûté. Dans ce dernier cas, tu ne permets aucun piratage intéressant. Nous, on veut que la dégustation se base vraiment sur ce que tu goûtes, sur ce que tu sens, on favorise le fait d’être incarné dans ce qu’on goûte, être présent sur place avec le produit qu’on goûte, plutôt que de toujours le comparer à une catégorie abstraite, préfaite, basée sur la généralité.

 

Une phénoménologie de la bière, plutôt qu’une analytique…

Ça, c’est une tendance, c’est quelque chose d’intéressant. De plus en plus de jeunes brasseurs, pas tous, mais la majorité de la nouvelle génération en Europe regardent beaucoup vers les États-Unis pour s’inspirer. Ils ne vont pas renier l’héritage brassicole de leurs origines, que ce soit en Belgique, en Allemagne ou en Angleterre, mais ils regardent énormément vers les États-Unis. Il y a de nouveaux terroirs brassicoles qui se construisent en Europe. En ce moment, notamment en Scandinavie et en Italie, ce sont des gens qui regardent aussi énormément vers les États-Unis pour s’inspirer, et la raison est simple, il y a là, comme au Québec, une liberté avec laquelle les gens interprètent les choses. C’est une liberté qu’on a beaucoup au Québec quand on fait de la bière, une liberté qu’on se permet, et ça plusieurs vous le diront. Au Québec, on a eu une solide décennie où la bière phare du monde brassicole, avec Unibroue, était avant tout la bière de type belge. Là on est dans une tendance complètement différente, beaucoup plus éclatée, où on a encore des bières belges, mais aussi plusieurs autre styles… et où les bières belges sont parfois plus à l’américaine. On fait aussi des bières allemandes à notre façon, on fait des bières américaines à notre façon, on fait de tout à notre façon en fait. Ça, il faut en être fier.

 

Pour ceux qui s’y connaissent moins en bière, quand on parle de catégorie, on parle de quoi?

Quand je parle de grande famille, je parle par exemple de ce qu’est une mild anglaise, de ce qu’est une scotch ale, de ce qu’est une scottish ale, une pils, une hopfenweiss, une hefeweizen, etc., elles sont toutes très typées, un moment donné ça devient difficile. Je vais te donner un exemple, en collaboration avec Ras L’Bock à Saint-Jean-Port-Joli, on a fait une bière qu’on a appelée la « barbe fourchue ». C’est le meilleur exemple de ce dont on parle en ce moment, cette bière on a dit que c’était une « american session brown ale », mais on aurait pu l’appeler autrement. Le style qu’on a choisi, c’était ça, « américain » c’était parce qu’elle était très houblonnée, « session », c’était parce que c’est une brown ale qui est faible en alcool, 3,3-3,4%, mais c’est une bière qui a été faite avec une levure de scotch ale et, à la limite, ça aurait pu être une scottish ale, pas forte en alcool, mais houblonné. Mais là, ce qu’on se rend compte, c’est que les styles, ça ne nous facilite pas la tâche. Dans les mots de Gilles Deleuze, finalement, ce sont des ensembles qui font de nous des sédentaires, au lieu de faire de nous des nomades…

 

Ce genre de catégories te disent le goût que tu es censé avoir; ne pas aimer le goût, c’est finalement ne pas aimer l’idée du goût supposé que tu pensais avoir, sans y goûter vraiment…

C’est toujours intéressant de dire, elle est trop loin du style, ce n’est pas ce que le brasseur voulait faire, mais si le brasseur appelle sa bière une « hefeweizen » ou une « hopfenweiss », il n’en a rien à faire de ces termes-là, il le fait juste pour l’intelligibilité de la chose, pour le dégustateur. Plus souvent qu’autrement, c’est une constellation d’idées qui inspirent l’artisan. Le nom donné au produit final n’épuise que rarement la bière qu’on a devant soi. Nous autres, par exemple, cette bière, ce qu’on a fait, c’est une brune, houblonnée, faible en alcool et faite avec une levure de scotch ale, avec des grains de coriandre et des baies de genièvre. Ça n’a rien à voir avec quoi que ce soit qui existe. Cette bière est un bon exemple de bière singulière qu’on ne peut pas bien catégoriser. C’est un exemple, un cas extrême, qui nous permet de prouver l’inutilité à un certain niveau des catégories. Ça reste pertinent à des fins pédagogiques, pour avoir une carte, pour naviguer, mais c’est tout. À partir du moment où tu veux vraiment apprécier un produit, tu ne peux plus juste te baser là-dessus.

 

À quel point on peut expérimenter sur les catégories, ou les limites, à quel point ce n’est plus de la « bière »? Je pense à la « loi sur la pureté de la bière » en Allemagne qui limitait la bière à trois ingrédients : eau, orge malté, houblon…

Ce qu’on oublie de dire souvent c’est que cette loi du 16e siècle a été modifiée plusieurs fois, ils l’ont entre autres légèrement adapté dans les années 1980 parce qu’il y a eu des pressions des grandes brasseries. Mais l’idée a quand même marqué le paysage brassicole allemand, ce qui fait en sorte que, étrangement, malgré la richesse de son terroir brassicole et la grande variété de ses styles, à peu près 90% de ce qu’on boit en Allemagne, c’est la même affaire. Il n’y que très peu de variétés. Selon moi, c’est quelque chose qui va leur nuire à long terme.

Pour moi c’est de la bière tant que c’est fait à base de céréales et que c’est fermenté. Tu fais une boisson alcoolisée, quelle que soit la proportion d’alcool, à base d’eau, de grain et de levure, c’est de la bière. Le houblon en fait a commencé à être presque exclusivement utilisé comme aromatique dans la bière, par rapport à d’autres herbes, dès le 16-17e siècle, et au 18e siècle, les autres aromates ont presque disparues. Il y a un style moderne qu’on appelle « gruit », ça fait référence aux bières moyenâgeuses, c’est de la bière faite avec de l’eau, du grain, de la levure, et quelque herbe que ce soit mais sans houblon. Il y a des gens qui n’ont pas poussé la réflexion très loin qui tentent de nous faire croire que l’essence de la gruit est que c’est fait sans houblon. Ça n’a pas rapport, il n’y avait aucune version de bière moyenâgeuse canonisée, archivée, etc. On trouvait parfois du houblon dans la bière. Ce n’était tout simplement pas exclusif. Une conséquence du fait de penser en styles, je suppose.

 

Tu as participé au documentaire Brasseurs – le film avec le réalisateur Pierre-Luc Laganière, sorti en décembre, de quoi parle-t-il? Sera-t-il présenté à Montréal?

On est présentement en discussion pour que ce soit en janvier ou février à Montréal. On n’a pas encore de dates précises. Le documentaire, l’idée de base, c’était d’être capable de faire un portrait cinématographique de la culture brassicole. Il n’y a aucune archive. Il n’y a presque pas de documentation, mais ça commence tranquillement pas vite. Nous, il y a trois ans, quand on a commencé le projet, ce n’était pas fait. À part des infos publicités à canal V… Au niveau du livre, il y avait de la documentation, mais rien au niveau de voir socialement, culturellement, c’est quoi la bière. Voir l’impact que cela a dans les régions, dans les petits endroits, comment ça se développe, la collégialité, comment on apprend, comme on se lance là-dedans, c’est quoi les défis. C’est un beau milieu, c’est un milieu où les gens font ça par eux-mêmes. Il n’y a pas de formation « officielle », ou à peu près pas. Le film, c’était notre façon d’archiver ça. C’était de le faire par la voix de ces artistes-là.

 

Est-ce que c’est le documentaire qui t’a donné le goût de partir le projet du Griendel? Ou le contraire?

L’idée d’avoir une micro-brasserie, ça faisait des années qu’on faisait des blagues à ce sujet-là avec deux amis d’enfance. Le documentaire, ça m’a donné les outils pour mieux comprendre le milieu, pour mieux comprendre comment ça fonctionnait, et puis ça m’a donné la piqûre aussi, ça c’est une chose. L’autre chose aussi, c’est que, moi, j’étais chercheur en histoire et en philosophie, et je n’étais pas capable d’avoir de poste nulle part. Un moment donné je me suis tanné et j’ai approché mes amis Vincent Lamontagne et Alexandre Gaumond (Olivier Savary s’est ajouté par la suite et c’est rapidement devenu un projet à quatre) avec qui je parlais de ça en leur disant que c’est maintenant ou jamais. Auparavant, on se disait qu’on allait faire nos carrières respectives et on ferait ça après. Mais moi, j’étais tanné de pédaler et de chercher des jobs à gauche à droite. Je ne pouvais pas m’endetter éternellement non plus, alors j’ai fait mon possible pour démarrer le projet, je voulais le faire plus tôt que plus tard.

Bande annonce du documentaire Brasseurs – le film (page Facebook) :

 

 

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