Archives mensuelles : février 2016

La revenante: truc, machin, mana, la femme dans The Revenant

Par René Lemieux, Montréal

1456320313_melaw_0

Melaw Nakehk’o dans le rôle de Powaqa, la fille de Elk Dog, le chef arikara

Je tenais à voir le film The Revenant d’Iñárritu avant la cérémonie des oscars parce que je voulais savoir comment était ce film qui méritait tant d’éloges de part et d’autre au point qu’on lui prédisait l’oscar du film de l’année. On a beaucoup écrit sur ce film pour le traitement qu’il fait des premières nations; on a peu écrit à propos du traitement qu’il fait des femmes, et pour cause, il n’y en a pas vraiment. Pourtant, selon ce que j’ai compris du scénario, la présence de la femme est nécessaire, à condition que cette présence soit celle de son absence. Ainsi ai-je choisi pour titre la « revenante » : en anglais, le mot « revenant » ne permet pas de dire s’il est masculin ou féminin. Je ne peux m’empêcher d’imaginer que le scénariste avait cette idée en tête : quelqu’un, un moins une fois, s’apercevrait que la fantomaticité de la femme dans cette histoire. Cette absence agissante de la femme peut-elle ne pas avoir été prévue par le scénariste? Est-ce si difficile de voir ce qui se présente dans son absence?

La « revenante » aussi parce que le « revenant » (Hugh Glass, joué par Leonardo DiCaprio qui rampe la moitié du film) ne fait que partir d’un point A pour se rendre à un point B; tout a été dit sur lui, rien n’a été dit sur elle(s). Ne pensez pas que la « revenante » a un meilleur rôle. À part une ligne de texte (lorsqu’un des femmes coupe les couilles de son agresseur), je n’ai pas souvenir qu’un personnage féminin parle dans ce film. Elle est soit la victime muette (fille d’un chef amérindien victime d’un rapt), soit l’objet onirique du désir (la femme du héros morte dans un précédent massacre) – dans les deux cas, on ne trouve rien à lui faire dire[1]. La femme est pourtant le « signifiant flottant » (littéralement à la fin, quoiqu’en rêve), c’est-à-dire le « truc », le « machin » ou le mana (dans les mots de Claude Lévi-Strauss, « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss ») qui sert de moteur au récit secondaire, celui-ci tenant lieu d’incident déclencheur au récit principal. Comme une case vide, elle permet aux pièces de se déplacer librement à la manière du taquin où, au final, c’est une image recomposée qu’il s’agirait de retrouver. Mais la grandeur de l’espace laissé aux personnages féminins est proportionnelle à sa vacuité : une incohérence au niveau de scénario.

À moins que je n’aie pas compris, il me semble que ce mana, bien qu’il fasse bouger les pièces, ne peut le faire que de manière magique par le dédoublement fantomatique de la fille capturée, origine du grand dérangement au début du film. Voici schématiquement ce que j’ai compris des deux quêtes des personnages secondaires :

  1. Le vieil Arikara avec sa bande attaque le campement des Américains pour retrouver sa fille disparue -> ayant réussi à voler la cargaison de peaux, il peut la vendre aux Canadiens français pour obtenir des chevaux permettant la quête [c’est suite à cette rencontre que la quête des Canadiens français commence, voir ci-dessous] -> après quelques escarmouches avec le héros (au cas où c’est lui qui aurait enlevé la fille), les Arikaras retrouvent enfin la fille qui leur apprend (c’est ce que laisse présager la fin du film) que c’est grâce au héros qu’elle a pu être libérée des Canadiens français;
  2. Les Canadiens français, pour se venger d’un mauvais marché, voleront la fille du chef arikara en représailles -> ils en profitent pour pendre un Pawnee [peut-être ont-ils brûlé et saccagé un village amérindien en cours de route, mais ce n’est pas certain] -> le héros réussit à leur voler un cheval (celui du Pawnee mort, récemment devenu son ami) et en profite pour libérer la fille.

Peut-on m’expliquer comment la (même) fille (enlevée) peut à la fois servir de prétexte pour détruire un campement et faire un mauvais marché avec les Canadiens français, alors que ce sont les Canadiens français qui l’avaient enlevée depuis le début? La seule manière de répondre à ce paradoxe, c’est de supposer que la fille du chef soit dédoublée : elle est à la fois enlevée et elle ne l’est pas, elle l’est depuis toujours et elle le sera un jour prochain. À la fois dans le passé et dans l’avenir, la fille du chef n’est jamais au présent (sauf à la fin, une fois libérée et ramenée à son père). Comment expliquer ce paradoxe, sinon qu’on se trouve là directement dans un problème de mécanique quantique : la femme à Hollywood est une particule subatomique. Elle se produit comme un événement qui à la fois agit et n’agit pas, sa présence peut être multiple (au même moment) à condition que le scénario l’exige, mais surtout, elle n’agit qu’en fonction du regard que l’on porte sur elle.

Que The Revenant ait failli gagner la statuette du meilleur film de l’année – et que son réalisateur ait gagné pour sa part celui de meilleur réalisateur – malgré une incohérence totale dans le scénario, cela démontre peut-être qu’à force d’être peu présente, la femme est doublement oubliée : on a jusqu’à oublié l’oubli lui-même. On a beaucoup parlé de la place des minorités visibles, et c’est une bonne chose; il me semble qu’il faudrait aussi parler de la (non) présence des femmes qui, bien souvent, sont reléguées, au mieux, à des rôles secondaires, au pire, à de la figuration muette. L’un ne va pas nécessairement contre l’autre, mais le cas de la place des femmes à Hollywood est exemplaire lorsqu’on considère qu’elles ont toujours-déjà été là, on a simplement oublié d’ouvrir les yeux pour les voir[2].

 


Notes

[1] Une collègue, Karina Chagnon, me rappelle qu’il y a d’autres personnages féminins encore plus secondaires dans le film, pour la plupart des Amérindiennes enivrées au comptoir de traite du Fort Kiowa (le point d’arrivée du héros). Tout comme pour les autres personnages autochtones du film (et c’est généralement le cas dans la cinématographie hollywoodienne), s’il s’agit d’un individu seul ou d’un très petit groupe, l’« Indien » au cinéma sait se tenir, il est même fidèle en amitié, serviable, docile; mais en groupe, c’est le chaos profondément ancré en lui qui resurgit tout à coup : il devient violent, dangereux, animal. Il s’agit là d’un vieux schéma platonicien où la différence entre le « bon » et le « mauvais » relève finalement plus d’une question de quantité que de qualité intrinsèque.

[2] Une compagnie de production tentera de répondre à cet écart entre les hommes et les femmes à Hollywood : We Do It Together.

1 commentaire

Classé dans René Lemieux

Nomographier l’axe Lancaster/Saint-Nérée

Critique de l’ouvrage Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec de Frédéric Parent, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015, 281 p., et du roman Tas-d’roches de Gabriel Marcoux-Chabot, Montréal, Éditions Druide, 2015, 502 p.

Par Simon Labrecque

C’est à Saint-Aimé et Saint-Jean Chrysostome qu’il opérait, depuis plusieurs années sans doute, dans ces villages pauvres de la Beauce, ouverts par erreur à la colonisation. On avait rasé des forêts dures d’épinettes pour découvrir une terre ingrate et rocheuse qui n’arrivait pas à nourrir son maître.

Madeleine Ferron[1]

 

En arpentant les routes dites régionales ou secondaires situées sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, chemins sinueux numérotés dans les 200, on prendrait vingt heures (sans neige ni froid) pour marcher la centaine de kilomètres qui, à la fois, lie et sépare les villages de Lancaster, dans l’Érable, et de Saint-Nérée, dans Bellechasse, face à Québec.

Lancaster - Saint-Nérée modAujourd’hui, GoogleMapsTM et d’autres outils similaires permettent d’envisager rapidement quelques trajectoires distinctes pour cette traversée quasi complète de Chaudière-Appalaches d’ouest en est, le long des champs et des forêts, sans mettre le pied sur l’autoroute (auto-rut) 20 – traversée quasi complète car la région s’étend à l’est de Saint-Nérée et que Lancaster se situe à l’ouest de Lotbinière, donc dans la région Centre-du-Québec. Le trajet direct le plus méridional donné à voir par le Cartographe californien part du bureau de poste de Lancaster, traverse les villages de Sainte-Agathe, Saint-Patrice-de-Beaurivage, Scott, porte de la Beauce sur la rivière Chaudière, puis Sainte-Claire, sur l’Etchemin, et Saint-Lazarre-de-Bellechasse, pour arriver à Saint-Nérée par le 5e rang ouest. Au terme de ce voyage l’ayant mené d’un lieu isomorphe au hameau dénommé « Lancaster » par le sociologue Frédéric Parent dans Un Québec invisible, la pèlerine ou le pèlerin pourra rejoindre le 5e rang est pour y rendre ses hommages aux terres néréennes de Tas-d’roches, de l’écrivain, éditeur et chercheur Gabriel Marcoux-Chabot.

L’objet idoine de cette randonnée pensante pourrait être le faisceau des modes d’écriture permettant de rendre compte de manière non triviale de l’habitation des lieux. C’est du moins l’idée qui a émergé et insisté chez moi au fil de ma lecture syncopée des deux livres depuis l’automne[2]. S’ils relèvent en principe des champs distincts de la sociologie et de la littérature, un certain territoire et un souci du vivre- lient en effet ces deux ouvrages. S’y agitent des histoires de rangs, de villages et de ruralité qui demeurent irréductibles au graphe de type autoroutes-banlieues qui pèse lourd dans la trame du pays en périphérie des « centres urbains »[3].

La lecture conjointe d’Un Québec invisible (ci-dessous, U) et de Tas-d’roches (T) me pousse à formuler cette proposition sur la différence entre littérature et sociologie comme pratiques d’écriture : la littérature préserve les noms pour mieux imaginer des relations significatives, alors que la sociologie conserve les relations qu’elle formule au prix des noms. Ici, Marcoux Chabot situe très précisément les aventures de son personnage entre Saint-Nérée et la ville de Québec, alors que Parent forge le nom fictif de Lancaster pour analyser les rapports sociaux qui façonnent la vie quotidienne d’un village exemplaire.

 

Relations > Noms : le pari sociographique

details_L97827637250861Professeur de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, Frédéric Parent écrit dans une note de la section méthodologique de sa monographie : « Nous avons changé le nom réel de la plupart des lieux géographiques, ainsi que celui des habitantes et habitants du village pour des raisons juridiques. » (U, p. 21, note 40) Ces raisons ne sont toutefois pas explicitées et leur caractère « juridique » demeure énigmatique. Dans sa thèse de doctorat à l’origine du livre, Parent écrivait déjà que « [t]ous les noms pouvant faciliter l’identification du village étudié ont été changé »[4], sans discuter des détails de cette transformation. Dans un entretien à la radio de Radio-Canada le dimanche 7 juin 2015, l’animateur Michel Désautels a toutefois mentionné deux raisons plausibles pour l’anonymisation sociologique : le « souci de la confidentialité » et le désir de faire réfléchir à l’« exemplarité » des observations présentées.

Parent, spécialiste de la tradition monographique en sol québécois, a exprimé son accord et ajouté qu’il n’avait « pas le choix », lui, de respecter la confidentialité. Les chercheurs n’ont en effet pas le « privilège journalistique » de pouvoir choisir d’exposer ou de protéger leurs sources. Ils sont tenus de promettre et de produire un anonymat sécurisant, sanctionné par un « accord » signé avec les participantes et participants aux entretiens et à la collecte des données. On suppose que les comités d’éthique de la recherche universitaires sont les institutions qui imposent cette norme afin de protéger les sujets/objets d’étude. Dans un cas comme celui-ci, l’anonymat individuel ne suffisait pas pour objectiver et exemplariser « Lancaster ». Il fallait garder secret le lieu même, vu sa petite taille. En pratique, cette norme sociologique sert également à favoriser la continuité de l’approche mono- ou ethnographique elle-même, qui requiert d’établir des relations de confiance à répétition. Cette approche et la recherche dans son ensemble bénéficient de la promesse et de la production d’anonymat.

Un tel secret peut cependant avoir un effet pervers sur l’attention du lectorat (à moins que l’attention lectrice soit elle-même déjà pervertie?), si elle affectionne les jeux de pistes, la traque aux signes ou la chasse aux indices. Le camouflage ou le codage annoncé comme tel peut en effet être reçu comme une invitation à tenter de percer le mystère – et le verbe « percer » laisse entendre qu’une violence certaine peut être à l’œuvre dans la foulée de l’impression prenante d’être invité à essayer de démonter un dispositif de protection (le désir du hacker est de cet ordre). La note agit alors comme un défi, un appel à soumettre l’art d’écrire sociologique à l’art de lire critique. Et c’est ainsi que j’en suis venu à développer la fierté quelque peu adolescente d’avoir (selon moi) réussi à décrypter le vrai nom de Lancaster[5]… Lister les avantages et les inconvénients de l’exposition du résultat me fait toutefois croire qu’il vaut mieux ne pas insister, car un nom mènerait à d’autres, voire à tous. Plutôt rejouer La lettre volée.

Qu’en est-il du rôle de l’anonymisation pour favoriser la réflexion sur l’exemplarité des observations sociologiques? Le village analysé en profondeur, monographié par Parent, exposé comme la somme des relations sociales qui s’y jouent, pourrait-il être n’importe où? Tout sujet est-il réductible à l’ensemble des liens qui le traversent – tout point est-il strictement défini par son voisinage? En pratique, devrait-on alors simplement passer sous silence le fait que, à la fin de sa préface, le sociologue Marcel Fournier rebaptise l’auteur du livre qu’il présente depuis plusieurs pages « Frédéric Dion » (U, p. xii), plutôt que Frédéric Parent, sachant que l’erreur est humaine et qu’il est ici question de la fonction ou de la relation « auteur », qu’importe le nom réel de l’individu louangé?

Une réponse strictement positive à ces questions serait en accord avec plusieurs courants « relationnels » ou « relationnistes » de la pensée contemporaine, mais, pour sa part, Parent semble inviter à répondre par la négative. En effet, la région spécifique où se situe le village étudié est inscrite dans le sous-titre du livre : « enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec ». Les noms comptent malgré tout et les conclusions promises sont à saveur locale. La généralisation la plus pertinente serait à l’échelle de cette « grande région », sinon de la province (mais alors, sans compter les « régions éloignées », « ressources », etc.).

Dans la promotion et la réception médiatiques de l’ouvrage de Parent, la mention de la ville de Québec comme « centre » aura permis de lier la publication à ce qui circule depuis plusieurs années déjà, voire depuis Arthur Buies, sous le nom de « mystère de Québec ». Dans l’entretien radio de juin 2015, Parent a affirmé que cet angle était surtout celui de son éditeur, même s’il en traite dans son introduction et sa postface. Le « mystère Québec », ce serait donc surtout du marketing…

Ce n’est cependant pas que du marketing, puisque les faisceaux de relations singulières qui composent un village comme « Lancaster » sont liés à son histoire nécessairement unique, qui est enchevêtrée dans d’autres histoires uniques. Ici, il s’agit d’un village « ouvert » au milieu du XIXe siècle, à l’époque de la construction des chemins de fer du Grand Tronc et du National Transcontinental Railway. Il existe une série de villages semblables qui furent aussi des « stations » (Laurier-Station en préserve clairement le souvenir nominal), souvent adjointes de bureaux de poste, au sud du Saint-Laurent et des terres qui bordent immédiatement le fleuve, colonisées dans un premier temps.

Ces terres-ci ont surtout été colonisées à partir des terres longeant la Chaudière. Il y va donc d’une colonisation de deuxième ou de troisième vague, centrée sur le méridien liant « l’Europe de l’Amérique » aux États-Unis par l’ancien comté de Dorchester et se déportant progressivement vers l’ouest par le défunt tronçon Charny-Sherbrooke. Les « familles souches » identifiées par Parent comme des forces déterminantes dans la vie religieuse, économique et politique de « Lancaster » proviennent donc surtout de la Beauce, « ouverte » quelques décennies plus tôt, au milieu du XIXe siècle. Pour le sociologue, ces « familles souches » gardent encore aujourd’hui un pouvoir important, bien qu’elles doivent composer avec de nombreuses familles « anciennes », établies après elles (à l’époque où « le village » et « la station », entités distinctes, s’engagèrent dans des rivalités promises à l’incystance des « guerres de clochers »), ainsi qu’avec des familles « nouvelles », surtout liées au « développement local » et à d’autres initiatives technocratiques de l’administration provinciale ou régionale.

Pour Parent, la famille demeure en vérité le groupement ou le réseau le plus significatif en ces contrées. Ceux et celles qui vivent à « Lancaster » ou autour n’auront donc pas besoin qu’on leur donne « les vrais noms » pour reconnaître les réseaux qui dominent, que ce soit dans la sphère religieuse, l’économie régionale ou la politique municipale. Le lectorat pourra placer ses propres noms dans les structures et les dynamiques sociographiées et pourra traduire les variations de son histoire locale, selon les familles « souches », « anciennes » et « nouvelles » de son coin de pays. Comme en témoignent depuis longtemps la littérature et la télévision québécoises – disons, le Bouscotte de VLB –, ces configurations familiales en sol rural trament le pays incertain de ses coins les plus solides et francs à ses recoins les plus tristes et sombres, « la ville » pouvant dès lors y être perçue comme l’émettrice rayonnante d’un anonymat ou d’une déliaison salutaire – ou comme le terreau des miasmes du dérangement perpétuel et de la solitude massifiée, selon sa position dans l’antagonisme ville-campagne.

 

Noms > Relations : l’inscription romanesque

1C-tas-drochesLe village de Saint-Nérée fut fondé au milieu des années 1880, à la fin de la vague de colonisation durant laquelle Lancaster émergea. Le personnage central et éponyme du roman Tas-d’roches se prénomme en vérité Josélito. Né au Chili, sa vie en « bellechassoise contrée » est due à son adoption par un couple issu de ces familles que Parent qualifie de « souches », les Chabot et les Goulet. Après un prologue recommandant entre autres au lecteur de profiter de la longueur des chapitres pour les lire sur la toilette, le livre choral s’ouvre par une présentation des lieux et des généalogies marquées par un rapport hyperbolique à la quantité de roches du sol néréen.

Par les trois voix narratives qui s’enchevêtrent progressivement selon un marquage typographique original, l’auteur brode donc des relations et des péripéties fictives sur des noms réels qui ancrent l’acte de conter et enracinent l’objet-livre dans le territoire vécu. Il s’agit d’un processus littéraire classique. Le fait que Tasderoches (surnom à l’orthographe variable) se mette lentement à distinguer ces voix en lui, à les entendre et s’y adresser (frôlant la folie), complique le dispositif d’un tour (post)moderniste. Les trois voix, en effet, ne se soucient pas des mêmes noms.

Dans sa critique publiée dans Le Devoir en octobre dernier, Christian Desmeules a parlé de Tas-d’roches comme d’un « derby littéraire » et une « expérience de métissage extrême ». Il résume et commente ainsi l’enchevêtrement des trois voix narratives :

Au premier plan, un narrateur qui entend rapporter les faits au mieux de ses capacités, auquel s’ajoute une fable médiévale « donjon-et-dragonnesque » et, dans les marges, une série d’incantations en innu exaltant le territoire.

Des passages en innu? Écrire dans une langue qu’on ne parle pas soi-même? Bravo, oui. Mais dans le cadre d’un roman qui a pour épicentre le Cinquième Rang Est à Saint-Nérée, on peine à comprendre quelle est la fonction de cette acrobatie linguistique dans le cadre du récit, sinon celle de jeter un peu de poudre aux yeux du lecteur – qui était déjà en train de se les frotter.

Il aurait pourtant suffi de donner au protagoniste des parents biologiques montagnais pour que l’artifice poétique devienne tout à coup légitime dans le cadre du roman.

L’usage de la langue innue ruinerait donc le réalisme littéraire? Sans présumer des compétences linguistiques du critique, me fiant uniquement à ma propre incompétence en la matière (que je crois cependant représentative), il me semble plus juste de dire que c’est le nom « innu » qui dérange Desmeules, puisqu’il semble soucieux de faire remarquer à l’écrivain que Bellechasse n’est pas, selon ce qu’on peut en savoir, un territoire innu. Desmeules fait comme si Marcoux Chabot, néréen de naissance, s’était fourvoyé, ou comme s’il cherchait à leurrer son lecteur qui risque fort de mal connaître la répartition des nations premières dans la province – mais qui risque toutefois de se demander si les Innus ne sont pas plutôt sur la rive nord du fleuve…? Pour ma part, si je crois savoir que la troisième voix narrative est en « innu » (elle qui inclut souvent du français), c’est uniquement parce que l’auteur l’a écrit ainsi dans ses remerciements et que l’éditeur le mentionne en quatrième de couverture – parce qu’il est fait usage du nom « innu » (mais pas innu-aimun). En vérité, je ne saurais dire si la langue utilisée est celle des Abénakis, des Malécites ou des Hurons-Wendats, voire si c’est une langue autochtone ou une langue inventée. Je ne sais pas ça.

À mon sens, le fait le plus intéressant lié à cet usage d’une langue dont la présence même laisse songeur me semble précisément son caractère dépaysant, étrangeant ou forainisant. On y perçoit une altérité qui ne se réduit que partiellement par la traduction, car on ne saurait dire, lorsque des mots français sont inclus, s’il s’agit bien de traductions ou si la troisième voix est bilingue et dit des choses différentes dans chaque langue. L’effet réel de la présence de cette altérité pressentie comme originelle, comme étrangeté initiale du territoire autochtone à une langue venue d’Europe, est de donner à voir au lectorat sa propre pratique de l’ignorance et de l’évitement. Dans mon cas, du moins, j’ai souvent passé très rapidement sur ces passages, ne sachant les lire avec aisance et cherchant des repères familiers aux alentours, m’accrochant au mieux à la présomption d’une traduction qui n’est peut-être qu’illusoire. Ce regard évitant, je n’ai pu m’empêcher d’en reconnaître la semblance, le pratiquant presque chaque jour sans y songer en marge des transports collectifs : il est très proche du regard fuyant du passant dans la rue qui ignore intentionnellement, avec maints efforts, ceux et celles qui y vivent.

Marcoux-Chabot a donc le mérite de nommer, parfois à mi-mot, certains aspects négligés de la vie en ces latitudes. Outre la question des langues autochtones, il nomme parmi la culture quotidienne des jeux et des divertissements dont la présence manque, selon moi, à la monographie de Parent – à quoi joue-t-on à « Lancaster »? Songeons ainsi à la passion persistante de certains adolescents buveurs-de-bière pour Donjon & Dragons – c’était avant le speed et les écrans plats –, ou à l’importance des courses de démolition automobile (« la démol », le derby) dans la rivalité entre les villages et dans la structuration du temps libre passé à préparer des carcasses vouées à une rencontre entre-fracassante parfumée à l’essence un doux soir d’été.

En supplémentant son roman d’une bière artisanale produite par la microbrasserie Bellechasse, en documentant avec son frère Moïse ce geste d’une rare matérialité et en organisant un lancement néréen, Marcoux-Chabot affirme en actes son rapport nourrissant et apaisé au terrain mis en mots. Si la comparaison avec Fred Pellerin et Saint-Élie-de-Caxton s’impose d’elle-même (ou plutôt, avec l’aide de l’éditeur en quatrième de couverture), il faudrait aussi comparer ce rapport à celui apparemment plus trouble que Samuel Archibald dit entretenir avec Arvida, par exemple, lui qui se refuse à une littérature qui deviendrait outils du « développement régional », ou encore avec le rapport à la cartographie des expérimentations adolescentes travaillé par Geneviève Pettersen dans La déesse des mouches à feu. Avec son « lyrisme tellurique » (expression d’Archibald désignant une des tendances formant le « néoterroir »[6]), Marcoux Chabot devient sans doute avec ce roman le représentant le plus typique de ce que Benoît Melançon de L’Oreille tendue a surnommé joyeusement « l’école de la tchén’ssâ » en littérature québécoise, expression qui a connu un certain succès : « Cette école est composée de jeunes écrivains contemporains caractérisés par une présence forte de la forêt, la représentation de la masculinité, le refus de l’idéalisation et une langue marquée par l’oralité. » Si la production de colostrum par le héros néréen qui se relève à la toute fin déjouera assurément les prédictions quant à « la représentation de la masculinité » dans Tas-d’roches, peut-être faut-il souligner que la production de « lait paternel » est parfois un symptôme de la cirrhose. La forêt, quant à elle, est belle et bien présente, elle appelle en plusieurs langues et sait se faire entendre à qui de droit.

 

Ni sociologie, ni littérature?

À la fin de son introduction, Parent affirme : « Il semble urgent de constituer un observatoire de la ruralité contemporaine par des études ethnographiques qui dépassent les simples inventaires statistiques, lesquels ne permettent pas de nous faire connaître de façon approfondie le Québec des régions. » (U, p. 8) Des initiatives comme le numéro 295 de la revue montréalaise Liberté, « Les régions à nos portes », signalent que la littérature peut contribuer à une intelligence collective des modes d’habitation d’ici. La fiction se présente parfois comme une forme d’ethnographie et des sociologues savent déjà en reconnaître les mérites. Une forme réactivée d’études culturelles (expression que littéraires et sociologues semblent s’entendre pour détester) pourrait donner lieu et nourrir des liens entre ces multiples initiatives cherchant à produire un savoir du singulier.

Penser le singulier n’est peut-être possible qu’en combinant le savoir des noms et celui des relations, même s’il faut, dans la recherche, privilégier les uns au prix des autres. Dans une perspective conciliante, « libérale » ou « aristotélicienne », ce serait justement par leurs différences de point de vue que les écrits de Parent et de Marcoux-Chabot peuvent ensemble nous aider à penser les conditions et les conséquences de la vie en ces lieux mitoyens que sont les campagnes proches. À ces modes d’écritures, il faudrait sans doute ajouter des tentatives plus radicales, soit par leur intensité plongeant dans l’obscurité locale (un roman d’horreur à écrire sur une cabane abandonnée), soit par leur ampleur s’échappant jusqu’au confins d’un continent (les écrits de Jean Morisset, originaire de Saint-Michel-de-Bellechasse). Il s’agit de rendre compte de plusieurs hameaux liés aux centres urbains par des autoroutes offrant la promesse quotidienne d’une échappée dans la wilderness lointaine, mais qui débouche quotidiennement sur une municipalité domestiquée. Celle-ci n’est ni la ville, ni la banlieue, ni l’éloignement véritable, car contrairement aux régions « ressources », l’Érable, Lotbinière ou Bellechasse semblent immunisées contre la menace de la fermeture littérale, sinon contre la fermeture symbolique dont on les accuse en tant que foyers du Crédit social et d’autres forces « autonomistes ». Pour un bon moment encore, entre Québec et Montréal, ou Québec et ailleurs, il faudra bien pouvoir s’arrêter pour faire le plein d’essence.


 

Notes

[1] « Le Don de Dieu », dans Cœur de sucre. Contes, Montréal, Éditions HMH, coll. « L’Arbre » (vol. 9), 1966, p. 28 – livre achevé d’imprimé il y a cinquante ans, le 25 février 1966.

[2] J’ai acheté Tas-d’roches parce que la publicité mentionnait Bellechasse et une écriture héritant de Rabelais, Jacques Ferron et Victor-Lévy Beaulieu. J’ai demandé qu’on commande Un Québec invisible pour recension dans Trahir, afin de découvrir le village dont il y était question. Le livre m’a été envoyé gratuitement par l’éditeur mais, suite à un contretemps, j’ai dû le récupérer dans un lointain centre postal du parc industriel de l’arrondissement d’Anjou, à Montréal. Revenant en transport collectif, j’y ai découvert que le nom du village dont il est question est gardé secret. Cette péripétie a d’emblée marqué ma lecture; je ne suis pas certain d’en être revenu.

[3] Un signe distinctif de la banlieue récente par rapport au village plus ancien : le nombre d’églises par rapport au nombre d’habitants (1 pour 18 000 à Saint-Jean-Chrysostome, 1 pour 1600 à Lancaster; le premier « village » s’est assurément transformé en banlieue depuis la Deuxième Guerre mondiale).

[4] Frédéric Parent, Dieu, le capitalisme et le développement local : conflits sociaux et enracinement territorial. Étude monographique d’un village québécois, thèse de doctorat, Université de Montréal, 2009, disponible en ligne, p. 75, note 118.

[5] Quelques recherches électroniques ont suffi, ce qui peut semer le doute quant à la constance du dispositif de protection. Je suis d’abord parti du fait que le village décrit par Parent est situé à proximité de la fictive Rivardville (sic) et que cet endroit, selon les Propos rustiques publiés par l’abbé Camille Roy en 1913 et cités par Parent dans sa thèse (op. cit., p. 77, note 10), était autrefois surnommée « la métropole des Bois-Francs » (référence qui a disparu du livre). Cette dernière expression se retrouve mot pour mot dans un autre livre rendu disponible par GoogleBooksTM. Ensuite, le nom véritable de l’imprimeur de la monographie publiée à « Rivardville » pour le centenaire de la paroisse, inclus dans la thèse mais absent du livre, a permis de confirmer le nom du lieu repéré. Il aura ensuite fallu trouver un village à proximité dont les dates de fondation correspondent à celles de « Lancaster » et qui est également présenté comme ayant été nommé par un important colon capitaliste selon le nom de son village natal en Angleterre (U, p. 33) pour retrouver le nom original. À rebours, j’ai alors pu remarquer que le véritable nom de « Lancaster » apparaît une fois dans une note de la thèse, qui reproduit un extrait d’entretien avec un jeune producteur de gorets. C’est sans doute un oubli. Ce vrai nom n’apparaît pas dans le livre.

[6] Samuel Archibald, « Le néoterroir et moi », Liberté, vol. 53, no 3 (295), 2012, p. 17.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Élections ajournées et impasse politique en Haïti

Par Lydia Atrouche

haiti_0121La crise électorale s’avère être clairement une crise politique qui s’enlise. Une succession de crises marque le quinquennat du gouvernement Martelly. Nul doute d’une paralysie politique si aucune solution négociée, consensuelle et politiquement viable n’est proposée au peuple haïtien.

Au dévoilement des résultats du premier tour des présidentielle et législative du 25 octobre 2015, les élections sont contestées par les partis d’opposition haïtiens. Sur un fond de mobilisation croissant, le second tour de la présidentielle initialement prévu le 27 décembre 2015 avait été reporté au 24 janvier 2016. À la demande du président Martelly, une Commission indépendante d’évaluation électorale a été mandatée le 22 décembre 2015 pour faire la lumière suite aux soupçons d’irrégularités et d’allégations de fraude lors du premier tour des présidentielle et législative tenu le 25 octobre 2015. Aussitôt formée, la commission présidentielle est vivement décriée par l’opposition et le Sénat. Sceptique, le parti Fanmi Lavalas en appelle à l’instauration d’une Commission de vérification indépendante. Pour sa part, Lapeh de Jude Célestin félicite sa mise en place tandis que le G-8 demeure dubitatif face à cet organe décrété par la Présidence. La confiance du peuple haïtien envers le processus électoral est compromise.

Avant même la fin des travaux de la Commission et de ses recommandations à l’exécutif et au Conseil électoral provisoire (CEP), l’administration américaine enjoint les autorités haïtiennes à poursuivre le processus électoral et à se conformer au calendrier constitutionnel.

Prudente, la Commission indépendante d’évaluation électorale donne en partie raison à l’opposition et conclut dans son rapport du 2 janvier 2016 à des « irrégularités assimilables à des fraude (sic) » lors du premier tour. Elle ajoute que « l’institution électorale (CEP) ne jouit plus du crédit qui lui permettrait de poursuivre le processus sans danger d’enfoncer le pays dans une crise encore plus grande ». Spécifiant la dimension éminemment politique de la crise, la Commission exhorte au dialogue politique afin de poursuivre le processus électoral et « réaliser un second tour avec la plus large adhésion possible de la population haïtienne ». Mais les conclusions de la Commission ont ravivé les tensions entre les divers acteurs politiques et au sein de la population haïtienne, alors que minimisant le tout, l’ambassadeur américain Peter F. Mulrean rassure qu’il n’y a aucune preuve de fraude massive dans ces élections et que le monde ne peut indéfiniment attendre Haïti.

Suite aux travaux de la Commission, qui selon plusieurs opposants et observateurs n’étaient que très partiels, il s’ensuit un bras de fer entre les différents protagonistes de la scène politique haïtienne notamment entre les autorités, l’opposition, la société civile et le « Core Group ». Le candidat opposant officiel à la présidentielle, Jude Célestin du parti LAPEH, annonce son retrait de la course présidentielle et qu’il ne participera pas à cette « eleksyonseleksyon » – élection-sélection tout en dénonçant ce qu’il qualifie de « coup d’État électoral ». Les partis d’opposition ainsi que des membres de la société civile haïtienne scandent leur mécontentement. Le groupe de candidats à la Présidence engagés dans le processus électoral communément dénommé le Groupe des 8 (ou G-8), exige la démission du CEP et la formation d’un gouvernement provisoire.

Pendant que les revendications de l’opposition restent sans réponse, le président Martelly avec le concours du CEP et la pression du « Core Group » (les États-Unis, le Canada, la France, le Brésil, l’Espagne, l’Union Européenne et l’Organisation des États Américains) annonce pour le 24 janvier 2016 le second tour de la présidentielle. Même viciée, l’opération électorale doit se poursuivre, « Tèt dwat » (le slogan du PHTK en créole, il signifie « tête droite »). Le but étant d’assurer la primauté de la Constitution et d’empêcher une vacance présidentielle demain, le 7 février.

Or, face à la mobilisation du peuple haïtien et au refus d’un règlement politique concerté, les élections sont reportées sine die sous la pression populaire. À moins de 48 heures de la présidentielle, le président du CEP, M. Pierre-Louis Opont annule le second tour du 24 janvier 2016, en évoquant « des raisons de sécurité » pour suspendre le processus électoral pour une période d’une durée indéterminée.

Un bref retour en arrière permet de contextualiser cette crise qui s’inscrit indéniablement dans la durée. Nous pouvons sans aucun doute établir la genèse de ces crises à partir de 2004 soit le coup d’État orchestré contre Aristide l’amenant à l’exil et la mise en place de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), une force multinationale créée par la résolution 1542 du Conseil de sécurité et sous l’égide de l’ONU depuis le 1er juin 2004. Mais plus récemment, dès les élections de 2010, l’accès à la présidence de Martelly a été vivement contesté et dénoncé. Du propre aveu du président du CEP, M. Opont, les résultats ont été modifiés pour avantager la candidature de M. Martelly à la présidence, et ce, avec l’appui de l’« international ». L’absence de légitimité à cette haute fonction de l’État et le statut partial du président du CEP qui devait organiser des élections transparentes n’allaient qu’envenimer la suite des choses. À cela s’ajoute des législatives et municipales en 2011 et 2014 qui n’ont jamais vu le jour et dont les postes ont été comblés par des délégués nommés par le président Martelly. Sans parlement fonctionnel depuis janvier 2015, ce mépris des institutions politiques, notamment du législatif, conduit l’exécutif à gouverner par décret. Un président qui dès son élection n’a eu de cesse de se passer des institutions ne peut que susciter instabilité politique et le ressentiment de ses concitoyens.

Rythmé par un long passé de pratiques antidémocratiques – hormis l’intermède menant Aristide au pouvoir en 1990 – et marqué par une perpétuelle instabilité où l’on met et démet des présidents où l’on fait et défait des gouvernements, est-il surprenant de constater la perte de confiance de la population haïtienne envers son système politique et électoral?

On comprend dès lors que le risque est de créer les conditions d’un État de plus en plus autoritaire face à la contestation. Dans l’opposition, certains craignent que les autorités haïtiennes, et notamment le président Martelly après le 7 février, puissent user de l’enjeu sécuritaire et du vide constitutionnel pour se maintenir au pouvoir. En effet les dispositions de la Constitution le lui interdisent. L’état d’exception ferait impérativement place à l’arbitraire. Les craintes de l’opposition sont entretenues par les déclarations ambiguës du président Martelly affirmant qu’il demeurerait à son siège présidentiel si aucun successeur n’est élu d’ici demain, le 7 février, ou qu’il ne garderait « le pourvoir un jour supplémentaire ».

Une des graves erreurs commises est d’imposer des élections peu crédibles et indépendantes et de surcroît, si peu désirées dans les circonstances, hormis par les tenants de l’exécutif et leurs créanciers internationaux. La détermination du « Core Group » à forcer la tenue du deuxième tour des élections contre la volonté populaire attise le ressentiment du peuple haïtien. Cette ingérence de l’« international » ne fait qu’exacerber les tensions déjà bien vives. Il est prévisible qu’une montée d’un nationalisme de type populiste déjà présent sur la scène politique haïtienne polarisera davantage une société divisée entre le peuple haïtien et la minorité que représente l’élite affairiste. Dans la rue, des cassandres augurent de « guerre civile », alors que ceux qui n’ont plus rien à perdre veulent en découdre au plus tôt.

Sage décision donc que ce report de la présidentielle afin d’éviter un bain de sang. Près d’une semaine après son annulation, la crise s’enfonce néanmoins. Le ton et les discours se durcissent et la situation ne fait que gagner en complexité rendant une médiation des conflits de plus en plus illusoire. Quotidiennement, les rues de Port-au-Prince et des provinces ont été prises d’assauts par des manifestants qui réclament le départ du président Martelly. La vague de démissions des conseillers électoraux du CEP se poursuit au point où, à ce jour, six de ses neuf conseillers ainsi que leur président, M. Pierre-Louis[1], ont quitté le CEP. Organe désormais caduc, le Conseil électoral provisoire a échoué à organiser des élections transparentes, libres et crédibles afin de renouveler le siège de la présidence de l’État le 7 février. Depuis, le président Martelly tente tant bien que mal de recomposer un CEP désormais discrédité. Il sollicite de nouveaux représentants alors que l’opposition tente de maintenir la pression et semble n’envisager que la possibilité d’un gouvernement provisoire. Cependant, le rapport de force fragile peu s’inverser à tout moment. Le président Martelly a sollicité la médiation express de l’OEA que le Secrétaire général M. Luis Almagro s’est empressé d’accepter. Il a aussitôt approuvé l’envoi d’une mission spéciale. Le G-8 a immédiatement rejeté cette médiation de l’OEA et dénonce avec véhémence cette initiative risquant d’envenimer la crise.

Le scénario serait de reprendre le processus à zéro. Dans la mesure où les Haïtiens ne sont pas les bailleurs de leurs propres élections, il est fort à parier que ce scénario soit retenu et appuyé par le « Core Group », et ce, au grand dam d’une partie de l’opposition.

Une tension vive nous a contraints à ne pas prendre le pouls de différentes franges de la société lors de notre mission d’observation. Cependant, les quelques interlocuteurs, dans les espaces où nous étions confinés, questionnent le bien fondé d’élections qui n’ont pas encore eu la chance d’être véritablement démocratiques. D’autres, blasés devant un État pratiquement inexistant, incapable de pourvoir aux besoins minimums de ses citoyens, soutiennent qu’on placera un dirigeant au service de « tuteurs internationaux ». Beaucoup souhaitent le jour où une élection crédible et démocratique élit un gouvernement et un président légitime aux yeux du peuple haïtien et non au regard de la « communauté internationale ». Les autorités canadiennes – l’un des créanciers de ce cycle électoral et de la réforme du code minier en Haïti – devraient revoir leurs projets d’extractions minières dans un État « fragilisé » qui peine à faire respecter sa souveraineté (voir Concertation pour Haïti, L’industrie minière en Haïti, enjeux et réalités, janvier 2016). Ne profitons pas du « mal politique » haïtien! Les règles du jeu électoral doivent être admises et respectées par tous. Autrement, cette situation politique délétère conduit au désenchantement d’un peuple qui malgré tout, demeure digne, résilient, voire résistant.


 

Note

[1] Le Forum économique privé qui avait soutenu la candidature de M. Opont au CEP est le même qui lui demande de se démettre de ses fonctions.

3 Commentaires

Classé dans Lydia Atrouche

Prologue aux nouvelles clameurs

Par Robert M. Hébert | texte d’abord publié sur le site web de l’Onoups en avril 2014

Le 6 et 7 septembre 2013 a eu lieu à l’Institut-Goethe de Montréal un déambulatoire réunissant le théâtre et l’installation vidéo : « Berlin appelle » créé par Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière. Avec Catherine de Léan et Marc Fortier au piano sur des textes de Daniel, Évelyne et moi-même. Voici entre autres le Prologue qui fut joué-récité par Catherine de Léan.

« Frère Jacques, frère Jacques, dormez-vous? »

Comptine, thème de la marche funèbre de Gus Mahler,
Symphonie no 1, troisième mouvement.

 

mht-berlin_2013-7565

Crédit photo © Marie-Hélène Tremblay, tirée de « Berlin appelle : La ville est une scène » par Lucie Renaud, Jeu : revue de théâtre

Au commencement, la terre était tohu et bohu,
tohu-bohu.
L’esprit du Ptérodactylus planait sur les ténèbres,
sur la soupe primitive
et les eaux de l’inconscience.
Le Ptérodactylus créa l’homme à son image,
et lui prêta l’usage de la parole…
L’Homme se mit à parler, à projeter des blocs de sons,
à s’adresser au ciel.
Grande énigme que l’air de ses deux poumons
traversant une bouche, la sienne.

 

Entre jours et nuits, une poussière d’étoiles avait composé
la pierre, le bois, la délicate cire,
le papyrus, les peaux animales.
Tant de supports-surfaces.
Et la main de l’homme traça enfin les lettres de l’alphabet.
Sidérante naissance de l’Homo scribens.

 

Nous, Ubiquistes du millénaire,
ubiquistes sans cloison,
nous aimons la première lettre A.
Ah! plaisirs, jouissances et douleurs partout,
l’admiration…, le chagrin…, l’impatience…, la surprise…,
ah! perplexité,
Ha! ha! mise en garde. Achtung!
A, l’écho des affects qui font tourner le sang.
L’ABC-daire résumerait la grande aventure de l’homme
avec tous ses accidents de parcours.

 

Im Anfang war die Tat.
Au commencement était l’action.
Finie la grisaille des théories, le papier,
la bibliothèque, les grognement d’un chien,
Faust découvre l’action mais il doit faire un pacte
avec un Méphisto fêlé.

 

Au commencement fut la langue du IIIe Reich,
celle qui a déformé, perverti les mots, euphémisé,
celle qui a « pris soin » (betreuen) des nuisibles et indésirables
en les accompagnant jusqu’à leur destruction…
Puis un jour, des décombres,
malgré tous les coincements de tous les murs,
surgit un Joseph Beuys.
aouou! le compagnon coyote
et qui? une Nina Hagen punkette.

 

Au commencement il n’y a rien du Tout à venir.
Il y a la nuit des temps, le sexe,
une guerre mondiale, l’action déjà là.
Une folie historique précède chaque naissance
et le fœtus entend.

 

Au commencement il y a des points de départ,
un littoral, la rumeur des rêves,
les chances d’une aventure dans un monde indéterminé,
le suspens océanique.
Puis l’embouchure d’un fleuve,
Amerika, Amerika!

 

À la fin demeurera le catalogue de toutes les mémoires,
suppliques passées,
axes d’actions à venir, prévisibles.
La terre ne sera pas moins tohu et bohu,
tohu-bohu,
soupe autrement primitive.

 

Dans un univers où la poussière d’étoiles n’aurait composé
aucun être de conscience,
la philosophie ne s’enseignerait pas :
il faut un soleil spécial,
des hommes et des femmes,
une blessure de sang, une lésion d’humanité
pour que le philosophe interroge
tout ce qui arrive, alles was der Fall ist.
Ah!.. mais on n’interroge qu’avec le langage, mes amis :
arêtes, cendres de livres
enfoncées dans l’œsophage.

 

Mesdames et Messieurs,
meine Damen und Herren,
entrez dans le labyrinthe du Goethe-Institut.
C’est le clapotis,
l’étrange clameur des Ubiquistes;
l’ubiquité est une vertu supérieure de tourisme.
À chacun le clou de sa soirée,
la création de ses quelques lueurs aux fenêtres…
ce seront les clusters de Berlin
ou de Montréal sur la Main.

 

Nouvelles images, nouvelles énigmes ou variables,
une petite avancée parmi les corps,
des corps
sans papiers d’identité,
le parc des fictions.

Poster un commentaire

Classé dans Robert Hébert