Élections ajournées et impasse politique en Haïti

Par Lydia Atrouche

haiti_0121La crise électorale s’avère être clairement une crise politique qui s’enlise. Une succession de crises marque le quinquennat du gouvernement Martelly. Nul doute d’une paralysie politique si aucune solution négociée, consensuelle et politiquement viable n’est proposée au peuple haïtien.

Au dévoilement des résultats du premier tour des présidentielle et législative du 25 octobre 2015, les élections sont contestées par les partis d’opposition haïtiens. Sur un fond de mobilisation croissant, le second tour de la présidentielle initialement prévu le 27 décembre 2015 avait été reporté au 24 janvier 2016. À la demande du président Martelly, une Commission indépendante d’évaluation électorale a été mandatée le 22 décembre 2015 pour faire la lumière suite aux soupçons d’irrégularités et d’allégations de fraude lors du premier tour des présidentielle et législative tenu le 25 octobre 2015. Aussitôt formée, la commission présidentielle est vivement décriée par l’opposition et le Sénat. Sceptique, le parti Fanmi Lavalas en appelle à l’instauration d’une Commission de vérification indépendante. Pour sa part, Lapeh de Jude Célestin félicite sa mise en place tandis que le G-8 demeure dubitatif face à cet organe décrété par la Présidence. La confiance du peuple haïtien envers le processus électoral est compromise.

Avant même la fin des travaux de la Commission et de ses recommandations à l’exécutif et au Conseil électoral provisoire (CEP), l’administration américaine enjoint les autorités haïtiennes à poursuivre le processus électoral et à se conformer au calendrier constitutionnel.

Prudente, la Commission indépendante d’évaluation électorale donne en partie raison à l’opposition et conclut dans son rapport du 2 janvier 2016 à des « irrégularités assimilables à des fraude (sic) » lors du premier tour. Elle ajoute que « l’institution électorale (CEP) ne jouit plus du crédit qui lui permettrait de poursuivre le processus sans danger d’enfoncer le pays dans une crise encore plus grande ». Spécifiant la dimension éminemment politique de la crise, la Commission exhorte au dialogue politique afin de poursuivre le processus électoral et « réaliser un second tour avec la plus large adhésion possible de la population haïtienne ». Mais les conclusions de la Commission ont ravivé les tensions entre les divers acteurs politiques et au sein de la population haïtienne, alors que minimisant le tout, l’ambassadeur américain Peter F. Mulrean rassure qu’il n’y a aucune preuve de fraude massive dans ces élections et que le monde ne peut indéfiniment attendre Haïti.

Suite aux travaux de la Commission, qui selon plusieurs opposants et observateurs n’étaient que très partiels, il s’ensuit un bras de fer entre les différents protagonistes de la scène politique haïtienne notamment entre les autorités, l’opposition, la société civile et le « Core Group ». Le candidat opposant officiel à la présidentielle, Jude Célestin du parti LAPEH, annonce son retrait de la course présidentielle et qu’il ne participera pas à cette « eleksyonseleksyon » – élection-sélection tout en dénonçant ce qu’il qualifie de « coup d’État électoral ». Les partis d’opposition ainsi que des membres de la société civile haïtienne scandent leur mécontentement. Le groupe de candidats à la Présidence engagés dans le processus électoral communément dénommé le Groupe des 8 (ou G-8), exige la démission du CEP et la formation d’un gouvernement provisoire.

Pendant que les revendications de l’opposition restent sans réponse, le président Martelly avec le concours du CEP et la pression du « Core Group » (les États-Unis, le Canada, la France, le Brésil, l’Espagne, l’Union Européenne et l’Organisation des États Américains) annonce pour le 24 janvier 2016 le second tour de la présidentielle. Même viciée, l’opération électorale doit se poursuivre, « Tèt dwat » (le slogan du PHTK en créole, il signifie « tête droite »). Le but étant d’assurer la primauté de la Constitution et d’empêcher une vacance présidentielle demain, le 7 février.

Or, face à la mobilisation du peuple haïtien et au refus d’un règlement politique concerté, les élections sont reportées sine die sous la pression populaire. À moins de 48 heures de la présidentielle, le président du CEP, M. Pierre-Louis Opont annule le second tour du 24 janvier 2016, en évoquant « des raisons de sécurité » pour suspendre le processus électoral pour une période d’une durée indéterminée.

Un bref retour en arrière permet de contextualiser cette crise qui s’inscrit indéniablement dans la durée. Nous pouvons sans aucun doute établir la genèse de ces crises à partir de 2004 soit le coup d’État orchestré contre Aristide l’amenant à l’exil et la mise en place de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), une force multinationale créée par la résolution 1542 du Conseil de sécurité et sous l’égide de l’ONU depuis le 1er juin 2004. Mais plus récemment, dès les élections de 2010, l’accès à la présidence de Martelly a été vivement contesté et dénoncé. Du propre aveu du président du CEP, M. Opont, les résultats ont été modifiés pour avantager la candidature de M. Martelly à la présidence, et ce, avec l’appui de l’« international ». L’absence de légitimité à cette haute fonction de l’État et le statut partial du président du CEP qui devait organiser des élections transparentes n’allaient qu’envenimer la suite des choses. À cela s’ajoute des législatives et municipales en 2011 et 2014 qui n’ont jamais vu le jour et dont les postes ont été comblés par des délégués nommés par le président Martelly. Sans parlement fonctionnel depuis janvier 2015, ce mépris des institutions politiques, notamment du législatif, conduit l’exécutif à gouverner par décret. Un président qui dès son élection n’a eu de cesse de se passer des institutions ne peut que susciter instabilité politique et le ressentiment de ses concitoyens.

Rythmé par un long passé de pratiques antidémocratiques – hormis l’intermède menant Aristide au pouvoir en 1990 – et marqué par une perpétuelle instabilité où l’on met et démet des présidents où l’on fait et défait des gouvernements, est-il surprenant de constater la perte de confiance de la population haïtienne envers son système politique et électoral?

On comprend dès lors que le risque est de créer les conditions d’un État de plus en plus autoritaire face à la contestation. Dans l’opposition, certains craignent que les autorités haïtiennes, et notamment le président Martelly après le 7 février, puissent user de l’enjeu sécuritaire et du vide constitutionnel pour se maintenir au pouvoir. En effet les dispositions de la Constitution le lui interdisent. L’état d’exception ferait impérativement place à l’arbitraire. Les craintes de l’opposition sont entretenues par les déclarations ambiguës du président Martelly affirmant qu’il demeurerait à son siège présidentiel si aucun successeur n’est élu d’ici demain, le 7 février, ou qu’il ne garderait « le pourvoir un jour supplémentaire ».

Une des graves erreurs commises est d’imposer des élections peu crédibles et indépendantes et de surcroît, si peu désirées dans les circonstances, hormis par les tenants de l’exécutif et leurs créanciers internationaux. La détermination du « Core Group » à forcer la tenue du deuxième tour des élections contre la volonté populaire attise le ressentiment du peuple haïtien. Cette ingérence de l’« international » ne fait qu’exacerber les tensions déjà bien vives. Il est prévisible qu’une montée d’un nationalisme de type populiste déjà présent sur la scène politique haïtienne polarisera davantage une société divisée entre le peuple haïtien et la minorité que représente l’élite affairiste. Dans la rue, des cassandres augurent de « guerre civile », alors que ceux qui n’ont plus rien à perdre veulent en découdre au plus tôt.

Sage décision donc que ce report de la présidentielle afin d’éviter un bain de sang. Près d’une semaine après son annulation, la crise s’enfonce néanmoins. Le ton et les discours se durcissent et la situation ne fait que gagner en complexité rendant une médiation des conflits de plus en plus illusoire. Quotidiennement, les rues de Port-au-Prince et des provinces ont été prises d’assauts par des manifestants qui réclament le départ du président Martelly. La vague de démissions des conseillers électoraux du CEP se poursuit au point où, à ce jour, six de ses neuf conseillers ainsi que leur président, M. Pierre-Louis[1], ont quitté le CEP. Organe désormais caduc, le Conseil électoral provisoire a échoué à organiser des élections transparentes, libres et crédibles afin de renouveler le siège de la présidence de l’État le 7 février. Depuis, le président Martelly tente tant bien que mal de recomposer un CEP désormais discrédité. Il sollicite de nouveaux représentants alors que l’opposition tente de maintenir la pression et semble n’envisager que la possibilité d’un gouvernement provisoire. Cependant, le rapport de force fragile peu s’inverser à tout moment. Le président Martelly a sollicité la médiation express de l’OEA que le Secrétaire général M. Luis Almagro s’est empressé d’accepter. Il a aussitôt approuvé l’envoi d’une mission spéciale. Le G-8 a immédiatement rejeté cette médiation de l’OEA et dénonce avec véhémence cette initiative risquant d’envenimer la crise.

Le scénario serait de reprendre le processus à zéro. Dans la mesure où les Haïtiens ne sont pas les bailleurs de leurs propres élections, il est fort à parier que ce scénario soit retenu et appuyé par le « Core Group », et ce, au grand dam d’une partie de l’opposition.

Une tension vive nous a contraints à ne pas prendre le pouls de différentes franges de la société lors de notre mission d’observation. Cependant, les quelques interlocuteurs, dans les espaces où nous étions confinés, questionnent le bien fondé d’élections qui n’ont pas encore eu la chance d’être véritablement démocratiques. D’autres, blasés devant un État pratiquement inexistant, incapable de pourvoir aux besoins minimums de ses citoyens, soutiennent qu’on placera un dirigeant au service de « tuteurs internationaux ». Beaucoup souhaitent le jour où une élection crédible et démocratique élit un gouvernement et un président légitime aux yeux du peuple haïtien et non au regard de la « communauté internationale ». Les autorités canadiennes – l’un des créanciers de ce cycle électoral et de la réforme du code minier en Haïti – devraient revoir leurs projets d’extractions minières dans un État « fragilisé » qui peine à faire respecter sa souveraineté (voir Concertation pour Haïti, L’industrie minière en Haïti, enjeux et réalités, janvier 2016). Ne profitons pas du « mal politique » haïtien! Les règles du jeu électoral doivent être admises et respectées par tous. Autrement, cette situation politique délétère conduit au désenchantement d’un peuple qui malgré tout, demeure digne, résilient, voire résistant.


 

Note

[1] Le Forum économique privé qui avait soutenu la candidature de M. Opont au CEP est le même qui lui demande de se démettre de ses fonctions.

3 Commentaires

Classé dans Lydia Atrouche

3 réponses à “Élections ajournées et impasse politique en Haïti

  1. Ce texte me semble problématique sur quelques enjeux. Déjà, l’intro est un peu cliché (quelles sont les crises politiques qui se sont succédées dans le quinquennat de Martelly avant l’année dernière? En quoi la crise s’enlise plus maintenant qu’il y a deux semaines?). Ensuite, les généralisations sur le « peuple haîtien » pense ceci, croit cela, ça fait pas très sérieux. Enfin, on semble reproduire ici le discours politique de certains partis d’opposition sur l’analyse historique et politique du pays. Ce n’est pas blanc ou noir, au contraire, il y a plusieurs teintes de gris et pas mal tous les acteurs politiques en sont responsables (dont l’international). L’opposition est tout autant en tord que les gens au pouvoir. D’ailleurs, les manifs des dernières semaines n’étaient pas simplement l’image d’un mouvement pro-démocratie du « peuple haïtien », comme ce texte le laisse entendre, mais bien des mouvements organisés par certains partis politiques bien précis avec leur propre position politique à défendre. Le peuple est déjà désenchanté de l’establishment politique, donc le risque d’un désenchantement est chose du passé.

    • Lydia

      M. Etienne CP, tout d’abord permettez-moi d’une part de vous remercier de prendre le temps de réagir à ce texte, et d’autre part de commenter sur certains points que vous avez soulevés:

      Cliché… j’aurais souhaité plus d’originalité aussi, mais voilà qu’Haïti endure le même « du pareil au même » depuis trop longtemps…
      Haïti est sous pression assassine depuis 1804, la « succession de crises » ne pourrait se limiter au quinquennat de Martelly – tel que mentionné dans ce texte qui se voulait un regard sur les tensions issues de ce cycle électoral -, mais doit être comprise dans sa durée, c’est-à-dire depuis l’avènement de la République et de la mise à mort de sa première forme d’esclavagisme.

      Ellipse temporelle.

      Élection à la présidence contestée en 2010, absence de tenue d’élections pour renouveler une partie de la chambre basse et de la chambre haute en 2011 et 2014, un président qui gouverne par décret depuis janvier 2015, paralysie politique, le maintien de près de 60% des Haïtiens dans l’infrahumanité… voilà autant de points pour décrire sa présidence de « succession de crises ».
      Les élections présidentielle et législative sont contestées par des pans entiers de la société haïtienne. Non seulement l’ « opposition » ou plutôt les « oppositions » car elle n’est pas monolithique, mais les oppositions ont tout de même trouver un point d’accord pour dénoncer le premier tour des élections présidentiel et législative qu’ils jugent entaché d’irrégularités et non-transparent.
      Les mouvements sociaux qui s’organisent entre autres dans l’espace public sont une part essentielle de la démocratie. Même si les partis d’opposition appellent à la mobilisation, à la « rue », il n’en demeure pas moins que ceux qui sont dans la « rue » sont, et font partie du peuple haïtien. Ils méritent une entière reconnaissance comme une des voix légitime pour Haïti! Sans romantisme, j’en appelle au respect de ceux qui poursuivent la lutte pour leur dignité.
      Ce texte contient ma lecture et mes impressions suite à un séjour à Haïti. Je crois avoir été le plus honnête possible dans ma compréhension des événements.
      Surtout, n’hésitez pas à partager les vôtres.
      En attendant, à travers votre intervention du 26 janvier dernier à la radio de RC – si cela est bien vous – il semblerait que nos « généralisations » se valent bien.
      http://ici.radio-canada.ca/emissions/premiere_heure/2015-2016/archives.asp?date=2016/01/25&indTime=1852&idmedia=7414840

  2. Le quinquennat de Martelly n’a pas connu de grande crise avant l’automne 2014 qui a mené à la fermeture du parlement et la nomination d’un nouveau PM en janvier 2015. Au contraire, grâce à quelques prouesses, il a gardé son PM très longtemps (plus de 3 ans) sans que l’opposition au parlement réussisse à le déloger. Par contre, c’est vrai que l’économie tombe tranquillement dans une crise de plus en plus profonde. La gourde ne vaut plus rien et malgré des milliards investis, Haïti est en stagflation depuis 5 ans. Les gens ont surtout besoin de travail avant tout. On s’entend pour dire que les élections étaient très irrégulières, je connais pleins d’histoires pour le prouver (comme pour celles de 2010, 2005, 2000, 1995…). Les plus grands fraudeurs étaient probablement les gens du pouvoir, mais c’est connu que l’opposition aussi a participé dans de la « magouille ». Si une bonne partie de la population et des groupes de pression demandait l’annulation des élections sans Célestin, les manifs étaient majoritairement composé de partisans des parties d’opposition, donc très marquées politiquement aussi (c’est pas la manif qu’on s’exprime souvent en politique haïtienne). Les manifestants méritent notre respect, c’est leur droit le plus stricte de prendre la rue en démocratie. Mais ce n’est pas la « Population » qui s’exprime pour autant. Quand la population s’exprime en Haïti, le pays est complètement bloqué d’un bout à l’autre, ce qui était loin d’être le cas ici. C’était Célestin qui était accusé d’avoir organisé le plus de fraudes en 2010, aujourd’hui c’est lui qui accuse son opposant de fraudes… Selon ce que je perçois, la population en a surtout marre et est blasée des joutes de politique politicienne.

    C’est la première fois qu’on me répond par un de mes propres topos sur Haïti. Merci, je suis flatté. En espérant reprendre cette conversation sur ce pays qui semble nous passionner tous les deux.

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