Monumental-National + Fins périples dans les vaisseaux du manège global – OFF.T.A. 2016

Monument national, mercredi 1er juin 2016

Par Simon Labrecque, Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

offtaDevant une classe d’art dramatique en 1998, quelques mois avant son suicide, la dramaturge britannique Sarah Kane racontait son étonnement lors d’un voyage récent en Allemagne à l’occasion de la présentation d’une de ses pièces[1]. Pendant une conférence de presse au pays de Goethe et de Brecht, elle a soudainement réalisé que les journalistes qui la questionnaient avaient non seulement lu sa pièce, mais connaissaient en profondeur l’ensemble de son œuvre! Il semble que ce soit une coutume, même un devoir, là-bas, que de lire et s’informer, voire d’étudier et faire de la recherche avant d’aller au théâtre. Dans son Angleterre natale, Kane se heurtait plutôt à des critiques sous-informés, mal payés et impatients, avides de sensations fortes ou de prévisibles répétitions. Ils réduisaient souvent ses pièces éclatées à une série d’actes violents, insensés, une liste choquante à répéter. D’autres rejetaient son travail car il n’entrait dans aucune catégorie reçue : surréalisme onirique, réalisme social, etc. Pour sa part, Kane aimait dire qu’elle cherchait à créer de nouvelles formes dramatiques, y compris par-delà le in-yer-face theatre, le « théâtre dans-ta-face » associé à son nom. Ne pas pouvoir être classée dans une catégorie par les critiques était un signe de succès, mais ce n’en était tout de même pas le sceau ou la garantie, vu la bêtise. Créer de nouvelles formes n’est pas aisé pour qui connaît ses matériaux, son art et leur histoire, le déjà-créé, déjà-su, qui peut peser lourd.

Je me suis présenté au Monument-National comme un critique londonien plutôt que comme un journaliste berlinois. Outre la présentation dans le programme de l’OFFTA, je n’avais fait aucune lecture sur les événements auxquels j’allais assister, ni aucune recherche sur leurs auteurs et leurs sujets. De Fins périples dans les vaisseaux du manège global, j’avais retenu la forme annoncée, « diaporama commenté », qui m’intriguait. J’avais déjà croisé le nom de l’artiste Marc-Antoine K. Phaneuf, mais je ne pouvais dire précisément ce qu’il fait. J’avais surtout choisi d’aller voir Monumental-National, de Jean-Philippe Luckhurst-Cartier, et de m’engager à écrire un texte « philosophique » sur la soirée parce que, dans le programme, il était brièvement question de l’histoire des noms des rues autour du bâtiment. Or, pour Trahir, je me suis récemment intéressé à quelques toponymes montréalais : la rue de Bellechasse et les places Pierre-Falardeau et Michel-Brault. Je prévoyais donc être en terrain connu, navigable. Avoir l’impression de ne pas aller me frotter à l’inconnu complet promettait aussi de faciliter la rédaction du texte « philosophique » à publier. Je pourrais alors assez sereinement continuer ma vie quotidienne, la reprendre sans trop de frictions après ce « moment culturel » qui fait maintenant figure de parenthèse ou d’exception chez moi. Casanier depuis peu, je sortais prendre l’air, choisissant aussi l’événement car il débutait tôt, à 18 h 30…

Qui sur/vit ici

« Aide-toi, le ciel t’aidera »

Violences du kitsch

Monument-NationalLa première partie de ce programme double devait durer vingt minutes, mais j’ai l’impression qu’elle a plutôt duré une quarantaine de minutes, après avoir commencé avec un peu de retard. Avant d’entrer au Monument-National, j’avais fait le « tour du bloc », vu la proximité de l’édifice d’Hydro-Québec, pensant à J’aime Hydro et la critique de Dalie Giroux l’an dernier… À l’entrée de la salle de répétition, au quatrième étage, on nous a remis un petit pamphlet résumant l’histoire du Monument-National. À la billetterie, on avait vu un petit écrit pour souligner le centenaire du bâtiment, Le monument imprévu, je crois. Vu le titre de la performance, Monumental-National, je me demandais si nous allions assister à une sorte d’info-pub, ou bien à une œuvre de type « in situ subventionnée » qui remettra poliment en question quelques pratiques, dont peut-être certaines pratiques qui rendent possible l’œuvre elle-même.

Assis sur des chaises de bois ou de plastique, nous faisions face à une projection sur le mur blanc : un dessin de la façade du bâtiment dans lequel nous nous trouvons. Sous l’image projetée se trouvaient deux artistes, l’un assis à un bureau, l’autre debout à un lutrin. Sur le mur, des bouts de ruban adhésif bleu. La performance a commencé par un reportage de la télévision de Radio-Canada vieux de plusieurs années, sur la « revitalisation » de l’intersection Saint-Laurent/Sainte-Catherine, près de laquelle nous nous trouvions. Par la suite, on nous a raconté l’histoire du bâtiment : créé par les soins de ce qui deviendra plus tard la Société Saint-Jean-Baptiste (association d’abord appelée Aide-toi et le ciel t’aidera, en souvenir d’une société secrète parisienne active lors des révoltes de 1830), sous l’impulsion de Ludger Duvernay et pour constituer « le monument national de tous les Canadiens français d’Amérique » contre les Molson et les autres familles anglaises et écossaises qui dominaient la culture en ville, le bâtiment a accueilli les suffragettes, des ateliers d’éducation populaire, du cabaret et des spectacles de variété, de chanson et de théâtre, ainsi que plusieurs initiatives de la communauté juive montréalaise. Fermé dans les années 1970, il a été racheté par l’École nationale de théâtre du Canada, rénové puis rouvert pour son centenaire.

Aux alentours, il y a avait un marché mal famé à une certaine époque. Aujourd’hui, aux limites du Quartier chinois, près de l’édifice d’Hydro-Québec, du Complexe Desjardins, de la Place des Arts et du Théâtre du Nouveau Monde, dans ce secteur « propre » appelé le Quartier des spectacles, au pied de la tour du SPVM, il y a plusieurs commerces qu’on nous présentait comme « kitsch », un sourire dans la voix. Outre un terrain vague, il y a un hôtel avec bar lounge, un magasin de « bébelles » importées directement de Chine, des magasins de surplus de l’armée, la Montreal Pool Room, qui a déménagé, le Café Cléopâtre, un bar de danseuses nues et « lieu de contre-culture » qui est l’institution la plus tenace et rentable dans le secteur (celle dont la sur/vie même bloque les projets de « revitalisation »), la Belle Province, des magasins de bottes, de jeans et de chapeaux de cowboys, le 2-22 qui accueille CIBL et d’autres institutions culturelles, la Société des arts technologiques, etc. Les deux artistes ont acheté quelques objets et ont pris quelques photographies dans les lieux « kitsch » (un mot qu’ils n’utilisent pas), et ils nous en parlent, quelque fois sur le mode de l’énumération rapide. L’information s’accumule…

Le cœur technique de l’événement était l’ordinateur portable de Luckhurst-Cartier, qui permettait de présenter des images, ainsi que des extraits audio et vidéo en ligne. Plutôt cérébrale, la performance donnait parfois l’impression d’une présentation orale à l’ère de l’école numérique, quelques passages étant assurément voués à provoquer des gloussements dans le public. Dans le programme, on parle de « vision documentaire et volontairement théâtrale de l’art action ». Il y avait assurément du documentaire, puisque nous avons eu l’impression de crouler sous l’information, transmise assez rapidement. Peut-être aurait-il fallu ralentir face à la saturation, se concentrer plus longuement sur quelques éléments plutôt que de zapper de manière accélérée?

Ce n’est qu’à la toute fin qu’on revient sur le Monument-National et les projets de « revitalisation » menés par la société de développement Angus, qui transforme le paysage montréalais contemporain. Or, les témoignages rapportés de gens qui habitent les lieux, notamment le concierge, humanisaient remarquablement le propos, peut-être trop porté sur la mise en connivence des artistes et du public dans une forme de moquerie face aux simples noms d’endroits réputés risibles dans certaines sphères. Face aux bulldozers qui déshumanisent les lieux de la culture vivante, n’aurait-il pas été préférable de parler au monde? Par ailleurs, s’il y avait théâtralité, elle était elle-même un peu kitsch, à l’exception du bel instant de marionnette avec un drapeau des Marines acheté au Surplus d’armée. Plutôt que d’insister sur l’insignifiance du drapeau (il voudrait dire « Quatre »), on aurait pu entendre les commerçant qui l’ont vendu, savoir ce qu’ils pensent d’Angus… Souhaitons que le projet prenne de la profondeur tout en se resserrant. Le lieu sur/vivant le permettra, voire y gagnera! Qu’en est-il des violences quotidiennes liées à la sur/vie du Quartier des spectacles? Vivement une résidence d’artiste prolongée pour qu’on en apprenne plus sur le sujet, lors de la prochaine présentation de Monumental-National.

Comment sur/vit-on

« Avis d’excès esthétique »

Mangeant des road kills

Fins périples dans les vaisseaux du manège global offrait une facture similaire à la première performance, dans la mesure où il s’agissait d’une projection d’images à partir d’un ordinateur, avec une narration en direct par l’artiste (c’est l’aspect vivant…). En somme, voici donc une soirée où l’on mettait à l’épreuve la conférence, la présentation orale, le PowerPoint ou le diaporama commenté comme formes dramatiques! Cela peut sembler anodin, mais il y a plusieurs façons distinctes d’utiliser ces outils. Pensons aux performances de Walid Raad et du Atlas Group, par exemple, sur une recherche archivistique visant à faire l’inventaire de toutes les voitures piégées ayant explosé lors de la guerre au Liban durant les années 1980.

L’esthétique de Phaneuf était plus léchée que celle de ses prédécesseurs immédiats, si ce n’est qu’en raison du noir dans la salle et du fait qu’il se trouvait à l’arrière, avec son ordinateur et son micro. Son travail, dans cette performance, était réalisé à partir de ce que l’on appelle des « images trouvées » (on pensait rapidement à of the North de Dominic Gagnon, qui lui ne narre pas son film…). La plupart des images sont obscures, jamais vues, sauf au hasard des dérives dans les profondeurs d’internet – la plupart, sauf des images de l’ancien maire de Toronto Rob Ford, l’image d’un paysan français en colère brandissant une pelle en caleçon, et celle d’un policier anti-émeute de la Sûreté du Québec tirant à bout portant au visage de Naomie Tremblay Trudeau à Québec en mars 2015. Ces quelques images connues, ainsi que les images de manifestations et d’entraînements militaires, ont une fonction dans le récit : elles nous signalent que son auteur, Phaneuf (qui se rappelle bien le « mystérieux Phaneuf » du Club des 100 Watts…) n’ignore pas les rapports sociaux et les rapports de force, bien que plusieurs séries d’image de fête, de gens plutôt laids, dans des poses peu avantageuses, vomissant, posant avec des armes à feu, etc., laissent croire que nous sommes partis et revenus (des diapositives de voyage…) pour rire du monde. On rit de nous, semble répondre l’artiste.

Phaneuf nous dit aussi qu’il n’est pas bêtement méchant en racontant une histoire au « on », à la troisième personne du singulier qui se rapproche sans cesse de la première personne du pluriel. Cette histoire a à voir avec une milice, la révolution, des fêtes et des buveries sans queue ni tête, des animaux géants, des explosions, des soirées père-fille et d’autres aventures au cours desquelles on rencontre souvent des gens qui ressemblent à des personnes connues (à Nadia Comaneci, chaque fois que quelqu’un vomi, ou à Élyse Marquis, Marc-André Coallier, Peter Falk, etc.). Le fait qu’on rencontre les frères Karamazov (dans des shows de métal, en deux versions…) nous signale également que Phaneuf connaît ses classiques.

Selon ce que j’ai vu, Phaneuf est un peu le Plume Latraverse de l’art contemporain au Québec, avec des moments fabuleux, riches en contrastes, qui donnent à réfléchir, voire à s’émouvoir, et quelques allusions auxquelles il tient sur le cancer de la prostate et la sodomie avec des légumes. À la toute fin, une belle image, campagne en hiver, soleil orangé. Phaneuf parle de toucher l’absolu, trouve du beau, et on veut y croire. On se demande si la laideur, qui semble la règle dans ce que l’on a vu, est « sauvée » par la beauté, toujours momentanée, ou s’il y a quoi que ce soit à « sauver » (môman tannée…), si c’est de salut qu’il s’agit (Tango Pital…). « Les blagues salaces vont sauver le monde, et la poésie », déclarait-il au début de la performance. Sur l’image d’un tas d’instruments de musique, puis celle du visage d’un homme usé qui semble aveugle, il dit aussi : « C’est par le feu des violons qu’on réussit à rejoindre l’oracle. » C’est peut-être suffisant, ces deux phrases. Que demander à une œuvre, sinon un ou deux énoncés à ruminer?

Je ressors de cette soirée en me demandant s’il est possible de faire la part entre le rire et le mépris, l’auto-ethnographie et le slumming, la mise en lumière de l’absurdité du monde et la distinction intéressée entre un haut et un bas en matière de goût et d’intelligence. Indépendamment des intentions de leurs auteurs, je demeure incertain quant à ce que ces œuvres font et nous font, ici, à Montréal, au Québec, en Amérique. Cela m’évoque un vieux désaccord entre deux cinéastes aujourd’hui décédés, qui étaient aussi deux amis, un vieux renard et un jeune loup, Bernard Gosselin et Pierre Falardeau. Dans La liberté n’est pas une marque de yogourt, Falardeau raconte que lorsqu’il tournait Pea Soup, Gosselin lui reprochait de filmer l’horreur, la laideur du pays incertain. Gosselin cherchait plutôt à filmer et à montrer ce qui rend fier, aussi ténu cela soit-il. Il disait donc devoir détourner le regard : « En Abitibi, il y avait des milliers de gars avec des pantalons mauves et des souliers blancs. Mais j’ai toujours essayé de montrer le plus beau de l’Abitibi. Je cadrais à côté. » Falardeau, pour sa part, insistait pour dire que ce qui l’intéressait, « c’est justement le gars avec les pantalons mauves et les souliers blancs ». Il trouvait que sa vision et celle de Gosselin se complétaient et permettaient, ensemble, de « mieux cerner le réel ». Gosselin, cependant, ne comprenait pas et ne se reconnaissait pas dans son héritier, selon Falardeau. Je n’arrive pas à savoir si Falardeau avait raison ou si Gosselin voyait plus clair en n’insistant pas sur l’horreur. Est-ce qu’on la connaît trop bien et qu’on peut se passer de la répétition, ou est-ce qu’on ne la sent plus à sa juste mesure et qu’il faut nous rafraîchir les sens? Nos artistes semblent prendre le parti de Falardeau.


Note

[1] Dan Rebellato, « Sarah Kane Interview », [en ligne] http://www.danrebellato.co.uk/sarah-kane-interview/ (Page consultée le 1er juin 2016).

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