« L’auteur le plus pieux qu’on puisse trouver en ville »

Critique de La Bonne nouvelle de Claude Gauvreau (sur lui le salut et la paix). Cinq petits traités d’herménautique, de Yohann Rose, defigauvreau.wordpress.com, 2015.

Par Simon Labrecque

Pendant que nous nous abreuvons de l’image d’un Claude Gauvreau donnant son suicide en spectacle aux passants de la rue Saint-Denis, la réalité serait moins romantique : le bonhomme habitait un appartement minuscule et faisait des haltères sur un toit goudronné en plein mois de juillet. C’est certain qu’une insolation suivie d’une perte d’équilibre, c’est moins poétique que le saut de l’ange.

Maxime Catellier, « Louis Geoffroy, à tombeau ouvert », Le Devoir, 30 avril 2016.

[A]u Québec nous sommes très particuliers à ce sujet. Claude Gauvreau, avant de se suicider dans sa chambre pleine de marde de la rue St-Denis, mangeait des saucisses à hot-dogs depuis 6 mois, qu’aujourd’hui il serve à enrichir la place des Arts, c’est un compte à régler. L’entreprise Jean-Pierre Ronfard est la plus sale et la plus douteuse qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps.

Denis Vanier, postface aux Poèmes de Gilles Groulx, 1973.

Gauvreau livreComment rencontre-t-on Claude Gauvreau? Où et quand approche-t-on « Gauvreau » (tout court mais entre guillemets), le poète-auteur dramatique, scribe de l’exploréen, chantre-théoricien de l’Automatisme, et toute la mythologie qui l’entoure (paraphrasant Artaud sur Van Gogh : Gauvreau, suicidé de la société), par devant comme par derrière, depuis sa mort par défenestration réputée volontaire, sa chute d’un faîte rue Saint-Denis à Montréal, le 7 juillet 1971? Il y a les conseils de lecture – ceux de Chloé Sainte-Marie, par exemple, qui énonçait tout récemment que « toute la liberté du monde se trouve dans les poèmes de Claude Gauvreau ». Il y a aussi les films de Jean-Claude Labrecque à l’ONF : La nuit de la poésie 27 mars 1970, tout d’abord, événement organisé pour les caméras, puis Claude Gauvreau – poète, réalisé en 1974, où on entend Gauvreau dire, peu avant sa mort, que Gérald Godin n’est pas un dégonflé et que son contrat de publication avec Parti pris sera honoré en temps et lieu. Le centre de gravité, le cœur pesant de cette sombre galaxie gauvrienne ou gauvréenne est toutefois et sans aucun doute ce lourd monolithe rouge des Œuvres créatrices complètes, publié par les éditions Parti pris en mars 1977 au risque de leur propre survie financière, alors qu’une faction du « parti-prisme » se rapprochait du pouvoir avec l’élection du Parti québécois. Ce livre serait le véritable « Gibraltar des lettres québécoises », selon la belle expression de Godin récemment reprise par Yohann Rose.

Je ne sais plus si j’ai rencontré « Gauvreau » à l’école secondaire – dans un cours de français ou d’art dramatique, ou peut-être un cours d’arts plastiques sur le Refus global –, ou bien au cégep, dans un cours de littérature ou au détour des coulisses du théâtre étudiant. J’ai cependant un souvenir clair de Guillaume Cyr nous offrant une mémorable mise en bouche de l’ode au clitoris d’Yvirnig ouvrant Les oranges sont vertes, avenue Myrand, lors d’une soirée festive dans un demi sous-sol. Je me souviens d’avoir alors lié de manière définitive, pour moi, Cyr qui empoigne le volumineux bouquin rouge à la force de Mycroft Mixeudeim dans La charge de l’orignal épormyable. Je sais par ailleurs que j’ai traîné Beauté baroque pendant plusieurs semaines un an plus tard, à l’université, risquant même un « objet dramatique » de mon cru resté confidentiel : Borduas assassiné, avec Glaüde Cauvreau et Maston Giron dans une guerre civile artistique provoquant des suicides animaliers et des unes comme « Avec un ciel si bas qu’un canard s’est pendu » et « Les hérissons courent à leur perte en se frappant le nez contre le mur ». La copie du « roman moniste » écrit à la mémoire de Muriel Guilbault était cependant la réédition de 1992 publié par l’Hexagone : le roman seul, à part. Je ne sais plus quand je me suis procuré mon exemplaire du « Gauvreau », somme unique et pesante des Œuvres créatrices complètes, sans commentaire ni note, éternellement brute. Quoi qu’il en soit, la brique habite ma bibliothèque et je tourne parfois autour, curieux, sans toutefois jamais y plonger vraiment, c’est-à-dire sans autre but que la plongée bouleversante, métanoïaque. Choisir de ne pas trop se laisser happer… Je ne dirai pas que j’ai lu Gauvreau, ou « Gauvreau », ou le « Gauvreau » (seul mot sur la brique rouge), même si j’ai parcouru plusieurs pages. Je ne le dirai surtout pas depuis que j’ai rencontré les écrits de Rose, qui insiste pour dire qu’on ne lit jamais Gauvreau : on peut seulement l’interpréter.

Outre la poésie réunie sous le titre Le Smog de Smaragdine, deux écrits de Yohann Rose se retrouvent sur le site internet. D’une part, on y trouve un long texte intitulé La Bonne nouvelle de Claude Gauvreau (sur lui le salut et la paix). Cinq petits traités d’herménautique, publié le 23 février 2015. D’autre part, on y retrouve un court texte intitulé Le Défi « Gauvreau ». Le procès éditorial ou la naissance d’un peuple sous la pierre tombale des Occ : un mémoire pour l’oubli en forme d’écran paranoïaque : un silence-manifeste. Précis de dépense improductive, tome I, publié sur internet le 17 février 2015. Ce dernier titre est proprement formidable, une immense promesse de pensée faite au lectorat curieux!

Une recherche sommaire permet d’établir que ce dernier texte est la brève présentation du mémoire de maîtrise de Rose, complété à l’Université de Montréal, publié à compte d’auteur et déposé aux Archives et à la Bibliothèque nationales en 2007. Avec La Bonne nouvelle, Rose revient donc à Gauvreau après quasiment une décennie. Il y revient, ou lui revient, s’il l’a jamais quitté, car la densité et l’aisance du texte suggèrent plutôt que la fréquentation assidue de l’œuvre – des Œuvres créatrices complètes, les Occ dans leur ensemble, mais surtout des vingt-six « objets dramatiques » qui les ouvrent, Les entrailles (1944-1946) – n’a jamais cessé. Après avoir traversé La Bonne nouvelle, en tous les cas, on désire ardemment qu’une maison d’édition contemporaine trouve l’audace, le courage et l’intelligence de publier Le Défi « Gauvreau », aujourd’hui introuvable. On souhaite également que Rose écrive le deuxième tome de son Précis de dépense improductive.

Gauvreau page liminaireQu’en est-il de cette « Bonne nouvelle » de « Gauvreau »? On peut s’en faire une idée rapide par les titres des « cinq petits traités » qui suivent la préface où Rose explicite les transformations qu’a nourri en lui sa pratique interprétative. Ces titres sont autant de qualificatifs à déplier : 1/Universel ou Uni-vers-celle…, 2/Matriciel, 3/Prophétique, 4/Capital et 5/Étranger. Ces titres ne sont évidemment que des signes à approcher, à ruminer comme dirait Nietzsche. L’interprétation de Rose est effectivement patiente, minutieuse, détaillée, traversée de fulgurances, d’intensifications, de lignes de fuite ou d’ouvertures qui en font une contribution majeure aux « études gauvréennes », devenues quelque peu répétitives depuis l’interprétation iconoclaste et déterminante de Jacques Marchand dans Claude Gauvreau, poète et mythocrate, publié deux ans après les Occ et la naissance de Rose lui-même (qui, en retournant au « Gauvreau », retourne donc à l’origine, à sa propre naissance et à la possibilité que naisse aussi un peuple entier)[1].

Le véritable art d’interpréter que l’œuvre occidienne requiert ou autorise, selon Rose, est « une approche nautique de l’herméneutique : une herménautique ». Il faut s’y plonger pour renaître. Après avoir cité un énoncé remarquable de Peter Sloterdijk dans Colère et temps, selon qui « [ê]tre souverain, c’est choisir par quoi l’on se laisse submerger », Rose écrit en effet :

Quiconque plonge en cette œuvre [de Gauvreau] n’y découvrira que ce que ces [sic] sens sont en mesure d’embrasser. Chacun, au final, s’y révèle à soi-même et c’est ici, je crois, le sens qu’il faille attribuer aux « valeurs prophétiques » qui « trouvent leur accomplissement » dans et par l’effort d’interprétation surrationnelle de ces herménautes. Néologisme qui cherche ici à désigner ces herméneutes submergés qui luttent avec la nature du texte, avec la pensée de l’auteur qui déferle en eux tel un redoutable déluge, une effrayante nautomachie de l’esprit. Une traversée des eaux matricielles qui mène inéluctablement vers l’assomption de mon identité profonde, auriculaire, vers la découverte de nouvelles terres qui sont retour à l’origine, orient de l’être.

Cette évocation de l’orient n’est pas isolée dans La Bonne nouvelle. Il s’agit plutôt du motif qui traverse le texte, qui en constitue la trame principale, voire le (ou la) geste mémorable. Par exemple, l’interprétation de Rose est explicitement midrashique, selon une catégorie du judaïsme qu’il mobilise en conjonction avec des catégories et notions musulmanes et chrétiennes qui rappellent la metanoia des philosophes Grecs, cette transformation de soi suite à ou par l’expérience ouvrante d’un rapport au Dehors, parfois dénommé Dieu. C’est l’une des contributions principales de Rose que de traverser, par et avec « Gauvreau », d’inattendues sources religieuses, surtout gnostiques (et surtout la gnose islamique, dont Rûmî, poète persan mystique proche du soufisme), ainsi qu’un corpus extrait de la sociologie et de la philosophie comparatistes des religions ou des piétés (dont Henry Corbin, traducteur, commentateur et passeur de l’islam iranien et des sources zoroastriennes des principaux monothéismes). Dans le contexte politique actuel, au Québec, cette fréquentation décomplexée et curieuse des traditions « gnostiques » liées au judaïsme, au christianisme et à l’islam est inspirante, rafraichissante, et paraît même nécessaire. Surtout, elle entre harmonieusement en résonance avec les textes de « Gauvreau » d’une manière qui semble naturelle, immanente. Le rapprochement herménautique n’est pas forcé, il coule de source, c’est-à-dire de l’œuvre elle-même, des Occ qui cherchent à recommencer ou refonder l’Occident.

Ce portrait de Gauvreau en guide gnostique mérite lui-même d’être interprété, travaillé. Pour ma part, à la lumière de quelques recherches récentes, je tenterais d’abord de penser les rapports entre la gnose ou le gnosticisme et ce que l’on nomme la modernité politique, réputée séculière, sinon laïque. Je le ferais à partir du rapprochement, voire de l’identification tentée par Eric Voegelin entre ces termes, depuis ses conférences de 1952 publiées sous le titre The New Science of Politics, récemment traduites en français, jusqu’à son travail inachevé sur le cinquième volume de Order and History, en passant par la conférence allemande Science, politique et gnose. La gnose, pour Voegelin, est fermeture plutôt qu’ouverture : elle est le nom d’une prétention à détenir ou à posséder le savoir (gnosis) du divin ou de ce qui transcende (alors que l’agnostique, c’est bien connu, ne sait pas). Elle se distingue ainsi principalement de la pratique de la philosophie comme désir aimant (philia) d’approcher la sagesse (sophia) infiniment, sans espoir de capture. Pour Voegelin, la modernité politique est fondamentalement gnostique dans sa prétention au savoir objectif de l’ordre de l’histoire elle-même. Depuis Joachim de Flore, « l’immanentisation de l’eschaton », le passage de la fin de l’Histoire dans l’histoire humaine serait le lot de l’Occident et la source de ses principaux maux, justifiant tout au nom du Dernier Jour approchant, mais sans cesse reporté – toujours, il faut « encore un dernier effort ».

Voegelin n’est pas le seul à avoir travaillé la gnose. En amont, il hérite de plusieurs études comparatistes, dont celles de Hans Jonas. En aval, le concept se dissémine dans plusieurs réseaux, dont celui des études littéraires québécoises. Ainsi, en février 2012, le chercheur en littérature Filippo Palumbo a publié dans Trahir une cartographie conceptuelle des études sur la gnose, « Le problème du gnosticisme », où il propose une généalogie des différentes manières de poser et d’étudier ce rapport singulier à l’expérience du divin (dont une méthode structuraliste, par repérage d’« invariants », et une méthode « génétique », par identification du mode de production du gnosticisme, toutes deux critiquées parce qu’elles « détruisent » leur objet). Palumbo a d’ailleurs complété une thèse de doctorat au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal en 2010, sous la direction du professeur Gilles Dupuis, intitulée Hubert Aquin et la gnose. Il a ensuite publié un livre chez VLB éditeur en 2012 sous le titre Saga Gnostica. Hubert Aquin et le patriote errant. Remarquons au passage que le mémoire de Rose, Le Défi « Gauvreau », dirigé par le professeur Terry Cochran, a été complété dans le même département mais qu’il n’est pas cité dans la thèse de Palumbo.

Dans La Bonne nouvelle, en tous les cas, Rose écrit que Gauvreau est « l’auteur le plus pieux (Hassid) qu’on puisse trouver en ville. L’étude de son œuvre correspond à une immersion psychique dans le bain rituel d’une recherche qui s’apparente à cette approche virevoltante du texte sacré des anciens Hébreux. » C’est précisément parce qu’il est anticlérical, qu’il s’érige contre la religion instituée, que Gauvreau est « spirituel » ou mystique, voire « antique » ou classique. Il est une force de désordre, un mouvement vers la vérité. Les Occ appellent ainsi une rumination infinie, une ascèse – il faut s’y mettre, mais on en ressortira changé, individuellement. Ce que Rose appelle « la naissance d’un peuple sous la pierre tombale des Occ », cependant, n’est-ce pas le désir absolument moderne de Gauvreau de voir se réaliser dans ce monde, dans cette province ou ce pays incertain, une révolution collective de la sensibilité à partir de ses propres approches du Dehors dont la brique rouge préserverait les traces pour nous et pour toujours? Et si, comme le laisse entendre le titre du mémoire de Rose, ce peuple n’était pas manquant – comme on le raconte souvent et peut-être trop rapidement, ici et ailleurs pour pratiquement tous les peuples –, mais était effectivement en 1977, sous le cénotaphe des Occ, faisant (incidemment ou essentiellement) couler du même coup les éditions Parti pris (placenta collectif), le « parti-prisme », sinon le Parti québécois dès son accession au pouvoir? Ce livre rouge pèse assurément de sa présence incystante dans plusieurs bibliothèques du pays depuis sa sortie, tel un appel inouï au revirement, à l’ouverture radicale, une menace perpétuelle d’être-ouvert-par plutôt qu’une invitation polie et joviale à s’ouvrir-à. Doit-on pieusement regretter que la réimpression des Occ par l’Hexagone montre en couverture le visage de Gauvreau, plutôt que son nom, la lettre? Pour suivre ces pistes noueuses, il nous faut rapidement une édition du Défi « Gauvreau » sous forme de livre – nécessité qui n’est pas personnelle, bien entendu, mais collective.


Note

[1] Voir la recension conjointe de Claude Gauvreau, poète et mythocrate (VLB éditeur, 1979) de Jacques Marchand et de Claude Gauvreau Le Cygne (PUQ/Noroît, 1978) de Janou Saint-Denis, publiée par Paul Lefebvre dans Jeu : revue de théâtre, no 13, automne 1979, pp. 151-153 (PDF).

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