L’esthétique mollement sulfureuse de Lionel à Léon

Critique du film Le Chanoine Lionel Groulx, historien, de Pierre Patry, Office national du film du Canada, 1960, 56 min.

Par Simon Labrecque

L’archive en ligne de l’Office national du film est presque vivante. En effet, elle se métamorphose et grandit selon les impulsions de ses tenancières et tenanciers, ainsi qu’au gré des fonds filmiques et monétaires qui leurs sont impartis. Des films plus ou moins âgés s’y retrouvent fréquemment comme « nouveautés », alors que d’autres disparaissent et que les conditions d’accès (gratuité, restriction aux campus ou location payante) changent à l’occasion. Pendant longtemps, cette archive digitale s’affichait sur fond noir, opaque, et chaque film était suivi de deux ou trois « recommandations » inexpliquées, sans raison explicite. La bande passante tendait aussi à manquer et il fallait souvent recharger le film à plusieurs reprises. Voir un film de 120 minutes pouvait en prendre 150, voire 180. Il fallait le vouloir pour voir un tel film!

Depuis le début de mai, l’archive s’affiche sur fond blanc épuré et le visionnement paraît être plus aisé, plus fluide, quoique la bande passante manque toujours. Il semble s’agir d’un tournant général : « transparence » et « accessibilité » pour l’agence fédérale qui affectionne les buzzwords. Le nouveau site exhibe même une liste de « sujets » qui caractérisent explicitement les films. Cette nouvelle classification thématique est la bienvenue. Elle permet désormais à la curiosité fureteuse de parcourir l’archive de l’ONF de façon plus rationnelle qu’à l’ère des recommandations algorithmiques ne se justifiant que par l’évidence tautologique de leur propre surgissement.

Toute archive permet en principe de rencontrer ou de consulter au présent des documents produits dans un passé plus ou moins vivant et connu. La mission centrale d’une archive devrait être de préserver cette possibilité de rencontre. En plus du moment de la production et des modalités de conservation des documents, le moment de la consultation compte, lui aussi, dans la production du sens de l’archive. Avec d’autres, je m’étonne cependant du fait que les critiques et recensions dans la majorité des médias se limitent habituellement aux documents textuels, filmiques ou musicaux nouvellement publiés, plutôt que de constituer une manière toujours plausible de rendre compte d’une rencontre.

groulx-parlementPour inciter à la production d’un plus grand nombre de « recensions intempestives », en quelque sorte hors du temps quoique nécessairement inscrites dans une (ou plusieurs) conjoncture(s) historique(s) particulière(s), je propose une critique d’un film de 1960 que j’ai vu pour la première fois sur mon ordinateur personnel en 2016 : Le Chanoine Lionel Groulx, historien, de Pierre Patry, originalement produit en deux parties dans la série « Profils et paysages » de l’ONF, mais présenté en un seul document vidéographique de 56 minutes sur le site onf.ca. Un tel document importe, aujourd’hui, car mise à part l’entrée « Lionel Groulx » sur Wikipédia, il risque d’être l’occasion ou la matière des premières rencontres de maints contemporaines et contemporains, voire de la plupart de nos descendantes et descendants, avec l’abbé controversé.

Quoi de mieux, en effet, qu’un bref film d’époque où le principal intéressé apparaît en chair et en os, voire en paroles devant la caméra, pour survoler la vie et l’œuvre de quelqu’un qui a beaucoup écrit, et dans plusieurs styles, des mémoires aux romans en passant par les pamphlets et les manuels d’histoire? Or, comme tout film, celui-ci cadre et monte le réel de façon partielle et partiale. Il met en lumière autant qu’il ombrage; il donne à voir tout en taisant. À mon sens, il importe donc d’évaluer les moyens cinématographiques mis en œuvre dans ce document singulier. À cette fin, j’insisterai principalement sur deux scènes, qui sont aussi deux mises en scène se retrouvant respectivement dans les deux parties du film de Patry.

La première partie du film de l’ONF sur Lionel Groulx concerne principalement son enfance et son adolescence. Né sur le rang des Chenaux à Vaudreuil en 1878, à l’embouchure de la rivière des Outaouais près de Montréal, le futur abbé est le quatrième enfant des cultivateurs Léon Groulx et Philomène Pilon. D’emblée, le film ne nous dit pas que Léon meurt la même année et que la mère du petit Lionel Adolphe se remarie dès 1879 à William ou Guillaume Émond, cultivateur de Vaudreuil avec qui elle aura onze enfants[1]. Si Lionel à Léon à Jean-Baptiste retrace sa généalogie sous le patronyme Groulx jusqu’à un Normand venu à Montréal en 1670 et ayant subséquemment subi « le supplice du feu aux mains des sauvages », retenons que lorsqu’il parle des terres familiales de sa souvenance, d’un deuxième lopin acquis à grands risques et des portes de la grange que son paternel l’a invité à fermer seul pour la première et la dernière fois la veille de son départ du foyer natal pour le collège, le chanoine se réfère en vérité à son beau-père, ou père adoptif. Il a pour lui un grand respect, car il a repris avec diligence la « tâche inachevée » de s’occuper de sa famille[2]. Par ce dédoublement des lignées paternelles se rappelle à nous ce fait crucial : les origines sont rarement aussi simples qu’on les croit.

Groulx 1La première scène sur laquelle j’aimerais attirer l’attention montre un jeune Lionel, joué par un acteur adolescent, croisant devant la grange familiale la route du vieux chanoine, « joué » ou représenté par lui-même. Ce dernier observe en retrait, comme par-delà le temps, le jeune Lionel qui rêvasse sombrement. Il (s’)est donc mis en scène s’observant dans une scène qu’il a relaté comme son propre passé; il se revoit regarder vers demain, fébrile. Vêtu de sa soutane et de son long manteau noirs, coiffé d’un chapeau noir à larges bords et tenant à la main une mallette molle en cuir noir, le vieux Groulx « en vrai » est alors une ombre que le jeune Lionel « imaginé » n’envisage même pas. L’imprévisibilité de son avenir, vue de l’enfance ainsi mise en représentation, est ici symbolisée par le fait que l’acteur ne voit pas l’historien, ou l’aperçoit seulement pour un infime instant, selon les conventions géométriques et les techniques de montage qui régulent les échanges de regards au cinéma.

Nous devons sans doute cette mise en scène singulière à Pierre Patry. À l’époque jeune cinéaste dans la vingtaine, il venait de travailler sur Les mains nettes de Claude Jutra (1957) et avait réalisé Les petites sœurs (1959), sur les Servantes de Jésus-Marie à Hull. Les deux cinéastes allaient bientôt réaliser ensemble Petit discours de la méthode (1963), sur la technologie en France, selon un protocole expérimental récemment relaté par Patry pour Une histoire du cinéma (2014) de Denys Desjardins, œuvre dite « interactive » de l’ONF à l’ère numérique (qui ne mentionne malheureusement pas le film sur Groulx).

Groulx 2La mise en scène de Patry à l’ère de la pellicule est effectivement remarquable car elle entre en résonance avec la perspective du chanoine sur l’étude et le rôle du passé, sur la fonction de l’histoire comme clé du présent, ce moment mélancolique tendu entre ce qui fut et ce qui sera. Le vieux Groulx zieutant curieusement le jeune Lionel inquiet face à la fin de son enfance donne ainsi à voir la bienveillante nostalgie de l’historien national pour son propre passé compris comme l’étape révolue d’un cheminement souffrant vers l’incertitude radicale, soumis à la volonté souveraine de l’autorité divine.

Tout cela, Groulx l’apprendra à l’issu de ses études, en particulier après qu’il eût su hors de tout doute – comme touché par la grâce – que sa vocation était la prêtrise, car il voulait écrire et enseigner. « Les livres me passionnaient, » dit-il, « j’aurais voulu être un monsieur qui aurait fait des livres. » Avant cet épisode qui date du collège, Patry montre à l’écran le vieux Groulx se remémorant sa rencontre avec l’« affaire Riel » dans les journaux, l’occasion de sa première compréhension de ce qu’il nomme « le duel des races au Canada ». Groulx vieillissant assiste alors à l’écran à un défilé reconstitué d’enfants saluant en miliciens au son de La Marseillaise rielliste. Suit le souvenir de débats politiques à l’école, Groulx étant nommé au hasard représentant du parti bleu et sa mère lui disant qu’il serait un jour député « ou quelque chose comme ça ».

Groulx évoque alors son regret de ne pas disposer d’images cinématographiques ou de bandes sonores de ses premières harangues politiciennes. Patry supplée à ce manque en insérant dans le film la voix d’un acteur lisant un pamphlet du chanoine. Le narrateur (qui lit aussi des mots de Groulx) conclut la séquence par ces mots : « J’ai lu en des livres savants que l’âme et la culture d’un peuple se révèlent en la qualité des héros pour lesquels il se passionne. Quand on écrira l’histoire de notre génération, il faudra se rappeler qu’enfants, nous eûmes pour héros le politicien. »

La deuxième scène sur laquelle j’aimerais m’arrêter brièvement se trouve à la fin de la seconde partie du film de Patry, qui porte sur l’âge adulte de Groulx et sa pratique d’historien puis d’intellectuel public, voire d’homme politique. La scène concerne justement l’association entre héroïsme et politique dans la vie du chanoine. Après avoir longuement raconté comment il en est venu à enseigner l’histoire du Canada (qui ne s’enseignait pratiquement pas à l’époque) et à écrire un manuel qui fit date, Groulx parle des espoirs placés en lui par la jeunesse des années 1920 et, surtout, des années 1930. Appelant de ses vœux un État et un pays français et catholique, une réalité politique et spirituelle unique au monde, Groulx est montré comme une silhouette haranguant une foule. Ensuite, le narrateur lit un texte de Groulx regrettant les trahisons, les retournements et les abandons, puis le chanoine parle à la caméra de ses déceptions. La jeunesse lui a beaucoup trop demandé, dit-il. Il a préféré rester dans son œuvre, observant la misère terrible des années 1930 et créant de la déception chez les jeunes.

Ces jeunes cherchaient « une recette, un remède, quelqu’un qui pourrait les sortir de la misère, leur refaire un avenir. Je l’ai bien senti, car ils me l’ont trop dit », raconte Groulx. On lui a parlé d’être chef et le mot l’a crispé… Il y a même eu un article titrant : « L’abbé Groulx, premier ministre de la province de Québec ». Puis, dans sa montée narrative, la voix du chanoine se brise, devient rauque. Il y avait la misère et il y avait ce qu’on lui demandait mais qu’il ne pouvait pas donner… Il se reprend. La confiance qu’on lui témoignait a créé chez lui un état d’âme qui l’a considérablement fait souffrir. Dans la conjoncture politique et religieuse du Québec d’alors, il ne pouvait pas être un chef et il connaissait ses limites. Mais c’est là un état d’âme qui a duré sans cesse pendant quinze ans, chez lui. Sur le bord de verser une larme, Groulx dit alors que ce fait d’être désiré comme chef, de ne pas pouvoir ni vouloir l’être et de voir que la jeunesse n’avait pas confiance en personne d’autre, a jeté « un peu de tragique » dans sa « petite vie ».

Il y a une esthétique que j’aimerais qualifier de sulfureuse – étant donnée la silhouette démoniaque, presque rôdeuse, qui anticipe celle de L’Exorciste au cinéma –, mais que je qualifierai plutôt de molle, chez le Lionel Groulx de Patry. Au mieux, parlons d’une esthétique mollement sulfureuse.

Il y a une érotique étrange, platonique, dans ce film où il est tour à tour question de désirs et d’affectations, de mélancolie, de regret, d’abandon de soi, d’ardeur, de dégoût et d’enthousiasme. Revenant sur son adolescence, par exemple, Groulx parle d’une « débauche de lecture » et se rappelle de Télémaque comme du « livre magique à l’époque, le grand livre ensorceleur » qui donnait le goût d’écrire. « Écrire. Saurais-je jamais écrire? », se demande pathétiquement le chanoine. La suite du film semble vouée à démontrer que, malgré des débuts difficiles, il a finalement réussi à maîtriser cet art de l’écriture au point d’inspirer trop d’espoirs et d’enthousiasme chez son jeune lectorat. Il aurait en quelque sorte trop bien écrit, pamphlétaire d’une trop grande puissance…

En y regardant de plus près, cependant, créer des attentes hypertrophiées n’est peut-être pas un signe de maîtrise pour l’« historien national ». Ce serait plutôt une forme d’échec, le signe que quelque chose ne va pas, ou est allé trop vite. Le signe d’un certain manque de rigueur – une mollesse. C’est peut-être aussi la démonstration que celui qui étudie comment s’est fait l’histoire n’a pas saisi comment la faire, à moins que, par une lecture généreuse, on lui accorde qu’il a précisément appris que l’histoire n’a pas de secret, qu’elle est une suite d’accidents et de contingences imprévisibles et immaîtrisables. Groulx aurait alors été machiavélien plutôt que machiavélique.

Groulx 3Quoiqu’il en soit, de façon pratiquement analogue au récit sur l’art d’écrire, la première partie du film se termine par une longue scène durant laquelle Groulx, seul à son bureau dans la pénombre, récite ou improvise sur des souvenirs de famille, sur le fait que tous ses membres partageaient alors « un projet commun » lié à la culture de la terre et que les personnages et aventuriers de l’histoire nationale qu’il a rencontré par la lecture partageaient eux aussi, tous ensemble, ce « beau projet » de maîtrise et de contrôle tellurique. Apparemment mise en scène pour montrer la virtuosité orale du chanoine, celui-ci s’enfarge toutefois dans ses mots, rate des tournures de phrases qui perdent tout mordant, et préserve de peine et de misère une face qui se veut à la fois solennelle et sympathique. L’incompétence, ou du moins la grande nervosité de l’historien qui performe tout en tension devant la lentille, est démontrée cinématographiquement par le fait que ce qui devait de toute évidence être un plan séquence s’avère être coupé au milieu – il a fallu reprendre, visiblement. Le jeune Patry devait être passablement gonflé pour montrer ainsi son illustre sujet comme un dégonflé.

Toutefois, Patry fait cela en complicité avec Groulx lui-même, puisque c’est dans ses écrits qu’il puise les mots pour le décrire comme un grand nerveux qui ne fait que mimer la maîtrise de soi. Ce mime montrant qu’il mime, comment en évaluer le véritable caractère, la nature profonde, puisqu’il n’est qu’artifices, surfaces et miroirs? Le portrait filmique de Patry n’est assurément pas en mesure de réduire la réputation d’anguille de celui qui naquit à l’embouchure de la rivière des Outaouais, vieux lieu de montaison aujourd’hui menacé pas des centrales hydroélectriques. Ce n’est peut-être pas plus mal, pour la suite du monde.


Notes

[1] Pierre Hébert, Lionel Groulx et L’appel de la race, avec Marie-Pier Luneau, Montréal, Fides, 1996, p. 14.

[2] Peter Gossage, « Marginal by Definition? Stepchildren in Quebec, 1866-1920 », dans Mapping the Margins: The Family and Social Discipline in Canada, 1700-1975, sous la dir. Nancy Christie et Michel Gauvreau, Montréal, Kingston, London et Ithaca, McGill-Queen’s University Press, 2004, pp. 158-159.

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1 commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Une réponse à “L’esthétique mollement sulfureuse de Lionel à Léon

  1. SLabrecque

    Addendum :
    La Fondation Lionel-Groulx rend disponible, via son site internet, un enregistrement sonore réalisé le 3 novembre 1960, lors de la présentation en primeur du film de Pierre Patry sur le chanoine historien. L’enregistrement contient entre autres choses des allocutions de Groulx et du cardinal Léger : http://www.fondationlionelgroulx.org/Manifestation-du-3-fevrier-1960.html

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