Archives mensuelles : juillet 2016

(À qui parler) Du sérieux dans l’enclave

Analyse de la réception de L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2015, 88 pages.

Par Simon Labrecque

[L]e temps est lourd et j’en parle à la légère.

Pierre Perrault (1971)

[Q]uelque chose ne pouvait plus survenir parce qu’ils l’avaient attendu trop longtemps.

Victor-Lévy Beaulieu (1971)

bluff québécoisParu officiellement le 25 août 2015, selon les éditions Liber, le dernier essai de Christian Saint-Germain semble avoir fait l’objet d’une véritable réception dans la sphère médiatique québécoise. Plus précisément, le livre a été remarqué et discuté dans une sous-région de cette sphère qu’on pourrait qualifier à la fois d’intellectuelle et de politique, en précisant de surcroît qu’elle est surtout de tendance indépendantiste. Texte polémique et énergique sur « l’usage véritable de l’illusion nationaliste » (quatrième de couverture), l’ouvrage souvent qualifié de pamphlet et de brûlot par ses lecteurs a été recensé et commenté dans des journaux, des revues et des blogs. Professeur de philosophie à l’UQAM et docteur des facultés de théologie et de sciences des religions (1988) et de droit (2014) de l’Université de Montréal, l’auteur a aussi été invité à en parler publiquement à plusieurs reprises au cours de la dernière année, notamment dans une librairie montréalaise, à la radio communautaire et à la télévision publique.

Il est, ou il semble être assez rare qu’un livre écrit ici à propos d’ici soit véritablement reçu ici, c’est-à-dire qu’il suscite des discussions sérieuses et nuancées sur ce qu’on se répète et se raconte à la fois quotidiennement et lors de moments importants, individuellement et collectivement. À mon sens, être véritablement reçu requiert de ne pas se voir rapidement remisé ou classé dans une ou dans quelques petite(s) boite(s) idéologique(s) préparée(s) à l’avance par des forces sociales fortifiées dans leurs positions. À tout le moins, une telle réception, si c’en est une, serait quasiment sans surprise ni intérêt. Qu’en est-il de la réception de Saint-Germain? Les nombreux échos reçus publiquement par l’auteur sont-ils explicables par le contenu de ses propos, par leur forme, par la conjonction des deux ou par les hasards de la Fortune? Ces échos sont-ils plutôt dus à un savant réseautage? Le texte de Saint-Germain – qui aboutit notamment à un appel au sabordage en règle du Parti québécois (PQ), à l’impératif qu’il disparaisse volontairement de l’échiquier politique comme organisation et qu’il laisse ainsi place à une certaine errance politique qui s’avèrera salvatrice si elle est marquée par la redécouverte de « l’humiliation ethnique » (expression empruntée à Gaston Miron) et la « prise au sérieux » du projet d’indépendance – n’a-t-il pas plutôt été neutralisé par sa réception apparemment généreuse dans les réseaux nationalistes? Pour répondre à ces questions, il faut d’abord et avant tout se faire une idée de la réception en question. C’est l’objectif de ce texte.

Ma propre rencontre avec le livre tient aux échos de sa réception tenace. Cette analyse cherche à dénouer une suite : devrait-on désirer, rechercher un second souffle, une autre réception de l’ouvrage, de ses questions et de son style? Devrait-on plutôt se hâter de contribuer à la renommée d’autres textes et d’autres auteurs, qui ont eu moins d’échos ou fait moins de bruit peut-être simplement parce qu’on leur a préféré « le brûlot de l’heure », par contagion médiatique dans un champ d’attention qui ressemble souvent à un jeu à somme nulle? Que dire de tous ces silences tenaces et de toutes ces pesantes indifférences qui pullulent dans l’enclave, plus souvent qu’autrement et peut-être plus souvent qu’ailleurs, quant aux textes d’ici qui nous parlent d’ici?

 

Le poids d’une plume

Près d’un mois après sa publication, le 22 septembre 2015, sur le site de la librairie Pantoute, Christian Vachon publie un compte-rendu enthousiaste principalement composé de citations de L’avenir du bluff québécois. Le même jour, Jacques Dufresne publie une critique du livre sur le site de l’Encyclopédie de l’Agora, avec plusieurs citations également. De toute évidence, la plume de Saint-Germain a marqué ses premiers lecteurs qui veulent rendre compte de sa puissance, mélange de dureté et d’humour. L’écriture sera un thème récurrent de la réception, bien sûr aux côtés du propos central de l’ouvrage, qui remet en question des propositions et des pratiques de « l’option souverainiste » que l’auteur juge infiniment trop naïves.

Le nationalisme québécois manquerait donc de sérieux et ses chefs historiques, notamment Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, seraient des « hyper-colonisés » (le rat des villes et le rat des champs : le vieux bourgeois urbain et le nouveau bourgeois de région) inconsciemment choisis comme chefs parce qu’il était certain qu’avec eux, rien d’important n’arriverait. Selon Saint-Germain, le peuple québécois (catégorie ethnique qu’il serait illusoire et contre-productif de vouloir submerger dans un lexique « civique ») s’est volontairement donné la mort politique en 1995, alors que Parizeau, en enfant gâté qui voit son jouet brisé, a quitté en claquant la porte au lendemain de la défaite référendaire d’une option qui était en principe le destin même de son peuple et non un choix de carrière. Nous n’avons pas pris la mesure de 1995, selon l’auteur.

Parmi les nombreuses pratiques historiques jugées naïves et navrantes par Saint-Germain, mentionnons le fait qu’un stratège influent, voire principal de ladite « option indépendantiste » à une époque cruciale de son articulation, Claude Morin, travaillait en vérité pour l’agence fédérale dont l’un des mandats était d’empêcher l’indépendance du Québec, la Gendarmerie royale du Canada (GRC), qui avait d’ailleurs déjà infiltré, mimé et même continué le FLQ après la Crise d’Octobre. Saint-Germain écrit, le plus sérieusement du monde :

Bien que le projet national eût requis, depuis l’invasion militaire de 1970, le développement d’un service d’espionnage et de contre-espionnage, la formation active de milices et de groupes spéciaux d’intervention, rien n’y fit. L’architecte principal de l’« étapisme » avait plutôt décidé d’infiltrer la GRC par les soirs. Personne ne porta attention aux liens entre le contenu de son intuition politique fumeuse, aussi inédite que l’invention de l’eau tiède, et le principal hobby de son promoteur. D’après des témoins, même René Lévesque recevant la nouvelle de la trahison de son bras droit n’en fut aucunement ébaubi; il eut plutôt l’air de quelqu’un qui aurait préféré ne pas le savoir. C’est clair que les membres du Parti québécois ne réagirent pas à l’action de Morin comme le Sinn Fein l’eût sans doute fait. (p. 25)

Plus qu’aux politiques du Sinn Fein, c’est de toute évidence aux exécutions sans appel de l’IRA (son « bras armé » qui, à bien des égards, était d’abord et avant tout la source et la tête dirigeante du parti politique) que Saint-Germain fait ici allusion. Non seulement la survie politique, mais la survie tout court, la vie même de Morin vieillissant témoignerait donc de la naïveté politique des indépendantistes québécois, par opposition au réalisme ou au pragmatisme des Irlandais du nord. Le contraste est d’autant plus remarquable face à l’autre camp, celui des redoutables stratèges fédéralistes que furent « Marc Lalonde, Paul Tellier, Jean Pelletier » (p. 51), Trudeau et Chrétien, les cadres de la GRC et « toute une cohorte de nostalgiques de la Rhodésie (Clifford Lincoln, Reed Scowen, George Springate) et de mange-québécois » (p. 31). Les « maudits bons gars » comme René Lévesque n’ont jamais eu de véritable chance… Autre naïveté : la croyance ferme que l’indépendance aurait effectivement eut lieu, et pacifiquement, si seulement le « Oui » l’avait emporté numériquement en 1995 ou même en 1980. Croire au gentlemen’s agreement et à la bonne foi démocratique du Canada, cela mène par exemple a la création d’un Institut sur la souveraineté, que Saint-Germain considère comme une aberration : on ne réfléchit pas stratégiquement en public, mais en secret, lorsqu’on est en guerre!

Par de telles considérations explicites sur la violence de la décolonisation, notamment à partir des écrits de Frantz Fanon, Christian Saint-Germain fait paraître la plupart des intervenantes et intervenants indépendantistes contemporains comme des enfants de chœur. Fait intéressant mais inaperçu par l’auteur lui-même, ces considérations thymotiques ne vont pas sans rappeler la philosophie de l’action protectrice qui a présidé à la création de la Mohawk Warrior Society à Kahnawà:ke en 1972. Être prêt à une « montée aux extrêmes », selon l’expression de Clausewitz, c’est pour Saint-Germain le prix d’une « entrée dans l’Histoire ». Très peu de gens dans le « réseau » intellectuel et politique nationaliste semblent être prêts à aller aussi loin, préférant la fréquentation des « produits culturels » de Quebecor à la lecture quotidienne de Machiavel ou de Sun Tzu (respectivement, lectures de chevet de Pierre Elliot Trudeau et de Jean Charest). L’apparence « extrémiste » des propos de Saint-Germain pourrait expliquer le temps qui s’est écoulé entre la première et la deuxième vague de réception de son ouvrage.

 

Lecture(s) en mémoire

La première recension vidéographique du livre de Saint-Germain par le libraire montréalais Bruno Lalonde, publiée sur YouTube le 25 septembre, va dans le même sens que les recensions de Vachon et de Dufresne en insistant à la fois sur le style puissant et sur le propos radical de l’opuscule. Lalonde publiera une deuxième recension vidéo qui soulignera les aspects « prophétique et poétique » du livre, le 30 octobre 2015, après la défaite électorale de Stephen Harper, la victoire de Justin Trudeau et l’échec retentissant du Bloc Québécois, le 19 octobre. Entre les deux recensions vidéographiques, le 9 octobre, le propriétaire du Livre voyageur près de l’Université de Montréal parlera brièvement du bouquin sur les ondes de Radio VM, à l’occasion de sa recension de Derniers tabous, remarquable ouvrage de Robert Hébert publié chez Nota Bene le 23 mars 2015 (ouvrage que je ne saurait qu’encenser et que je n’ose donc pas recenser – lisez-le! C’est à Hébert que je dois la difficile désignation de la vallée du Saint-Laurent comme enclave).

Octobre parvient chaque année à susciter quelques textes ou réflexions de type « bilan », « mise au point » ou « rappel aux troupes » quant au devenir de « la question nationale » au Québec. Bien entendu, cela a souvent à voir avec « les évènements » de 1970, leurs conditions, leurs conséquences et leur souvenir. On remet parfois en question leur sens général ou leur déroulement exact. C’est donc l’occasion annuelle de relire Gaston Miron, par exemple, ou de revoir Les Ordres (1974) de Michel Brault, ou Octobre (1995), le huis clos mis en scène par Pierre Falardeau à partir du livre de Francis Simard, mais que le camarade « effelquois » Paul Rose jugeait beaucoup trop décontextualisant.

Tant qu’à reprendre le beau mot de Jacques Ferron, « effelquois », pourquoi ne pas relire des sources moins connues, comme Le salut de l’Irlande (1966-67/1970), ou les quelques « escarmouches » du bon docteur qui, très tôt, a remis en question le récit officialisé par le gouvernement Trudeau et qui fut d’ailleurs appelé à agir comme négociateur lors de l’arrestation des frères Rose et de Francis Simard à la fin décembre 1970?[1] Octobre saura aussi être l’occasion de relire le récit que Louis Hamelin fait des évènements dans son roman La constellation du lynx (2010) ou dans son pamphlet Fabrications. Essai sur la fiction de l’histoire (2014), ou bien de lire pour la toute première fois peut-être En désespoir de cause. Poèmes de circonstances atténuantes, toutes les révolutions sont stupides sauf celles qui réussissent (1971), de Pierre Perrault, que Ferron a qualifié de seul livre qu’il faille lire à propos d’Octobre[2]. Notons, comme plusieurs l’ont remarqué, que Saint-Germain attribue une grande importance aux poèmes de Miron et de Pierre Perrault dans sa réflexion sur le pays. Cette réflexion ressemble d’ailleurs beaucoup aux propos de Pierre Falardeau sur la souffrance des peuples qui meurent lentement. Remarquons au passage l’absence de Ferron du bouquin, lui qui créa le rigolo Parti rhinocéros l’année même où fut créé le très sérieux FLQ. Remarquons enfin qu’en 2015, le mois d’octobre signalait de surcroit le 20e anniversaire du référendum de 1995 sur la souveraineté – ou sur la mise en branle d’un processus de négociation entre Québec et Ottawa quant à une forme à déterminer de souveraineté-partenariat… Fait singulier, cet anniversaire s’est tenu au terme de la plus longue campagne électorale fédérale de l’histoire récente, qui mena au pouvoir le fils ainé de Pierre Elliott Trudeau, Justin, né le 25 décembre 1971 (et donc conçu très peu de temps après la fameuse Crise…). 2015, c’était aussi le 25e anniversaire d’une seconde Crise tenant de l’invasion militaire, celle dite d’Oka, moment peu glorieux de la vie politique au Québec.

Le 17 octobre 2015, Louis Cornellier publie une recension détaillée et admirative dans Le Devoir, mais conclut que « [b]rutal, l’électrochoc risque toutefois d’abîmer le patient », nommément les forces indépendantistes. Deux jours plus tard, au matin de l’élection fédérale, Le Devoir publie une longue entrevue de Stéphane Baillargeon avec Marc Chevrier, politologue à l’UQAM, sous le titre « Le grand bluff », où l’on demande pourquoi les indépendantistes participent aux élections fédérales. Chevrier mentionne l’utilisation de la notion de bluff par Saint-Germain et Baillargeon cite cet extrait :

Le discours nationaliste québécois carbure à la mystification […]. Une classe politique issue de la Révolution tranquille ergote et vitupère depuis cinquante ans contre le fédéralisme canadien. Elle a su dévoyer l’impulsion nationaliste et la faire servir à chacun de ses intérêts ponctuels. L’exercice de cette domination de classe n’a pas conduit à l’exaltation du patriotisme ni à une meilleure connaissance du Québec ou de la langue française [p. 29 – notons que cet extrait est aussi cité par Vachon dans sa recension].

Quelques jours plus tard, le 22 octobre, la professeure retraitée du Département de communication sociale et publique de l’UQAM Simone Landry réagira simultanément aux articles de Cornellier et de Baillargeon dans les pages du Devoir, réaffirmant « l’intégrité des indépendantistes » sur un mode qui se veut pragmatique. Elle accuse alors les deux professeurs de « s’abrite[r] derrière leurs professions respectives pour discréditer l’ensemble des indépendantistes québécois, remettant en cause à la fois leur intégrité personnelle et la sincérité de leur option indépendantiste ». Du coup, à son tour, elle remet en cause l’option desdits professeurs. C’est après cet épisode du Devoir que le livre sera discuté dans une série de médias, donnant l’apparence d’une réception considérable – ou laissant entrevoir l’étendue somme toute assez restreinte du champ dit intellectuel et politique.

 

MBC : tête de pont ou nœud d’un réseau?

Le 27 octobre 2015, Mathieu Bock-Côté publie une longue recension du livre de Saint-Germain dans Le Journal de Montréal, média qu’au passage, l’auteur recensé trouve plutôt abrutissant. « Injuste » comme tous les pamphlétaires vitrioliques, Saint-Germain mettrait néanmoins le doigt sur de véritables questions et blessures – surtout qu’il affirme à sa façon qu’il manque au Québec et aux Québécois un « sens du tragique », ce que MBC répète fort souvent depuis quelques temps sur toutes ses tribunes. Bock-Côté relève sans le citer le passage sur Morin cité plus haut, parlant de « délire grave dans ce pamphlet » sans toutefois arriver à lui donner tord autrement que sur le mode d’une préférence qui semble essentiellement esthétique :

En gros, Saint-Germain nous imagine dans une guerre même pas larvée, où il faudrait s’imaginer de temps en temps en Irlande du nord. Qu’il nous permette d’imaginer un autre destin et de conserver toute la sévérité du monde contre l’aventure felquiste, qui est une page noire de notre histoire. […] Retenons néanmoins ce qui peut être conservé de ce qui relève quelquefois d’une complaisance dans la brutalité : il est vrai que nous sommes incapables de penser la part tragique de l’histoire.

Il termine son article en qualifiant le livre de « samizdat pour notre temps », soit un document de dissidence à faire circuler sous le manteau. Deux jours plus tard, le 29 octobre 2015, Saint-Germain intervient dans l’émission Bazzo.tv diffusée à Télé-Québec pour parler de son pamphlet. Il le fait à partir de la question « les souverainistes ont-ils mené le Québec dans un cul-de-sac? », en compagnie d’un Bernard Drainville plutôt pantois. Une fois de plus, Bazzo et Bock-Côté semblent entretenir un rapport qui tient de la répétition.

Drainville

Notons que Saint-Germain sera ensuite l’invité de Bock-Côté sur l’une de ses plus récentes tribunes, soit lors du cinquième épisode de son émission La vie des idées sur les ondes de Radio VM, le 16 février 2016. À cette occasion Saint-Germain discutera de « L’avenir de la souveraineté » en compagnie de Jacques Beauchemin, sociologue à l’UQAM (d’ailleurs directeur de recherche de MBC pour sa thèse de doctorat) et ancien sous-ministre associé à la langue française sous Pauline Marois, auteur de La souveraineté en héritage (2015). Fait singulier, la présence de Saint-Germain fait apparaître Bock-Côté et Beauchemin comme des interlocuteurs singulièrement modérés et même enthousiastes face à la situation du Québec contemporain! En effet, le premier semble radical, « pur et dur » car il refuse de voir quelque bienfait que ce soit dans la Révolution tranquille, alors que Beauchemin y voit un important moment de « refondation » de l’identité nationale québécoise et, à ce titre, ne peut rejeter la « mythification » d’une certaine social-démocratie ou du « modèle québécois ». Notons enfin que Saint-Germain et Beauchemin seront tous deux invités lors de la sixième saison de l’émission des Publications universitaires animée par Guillaume Lamy sur le Canal Savoir, quoique lors de deux épisodes distincts : le premier pour discuter de la question « Qu’est devenu le Parti québécois? » et le second, pour discuter de la question « Le Québec a-t-il échappé à son destin? ».

On sait que Bock-Côté fréquente la libraire de Bruno Lalonde et que ce dernier a été invité pour le troisième épisode de La vie des idées sur les ondes de Radio VM, après un épisode avec Marc Chevrier, qui aurait aussi lu le bouquin selon Le Devoir. On se doute d’ailleurs que Bock-Côté lit Le Devoir. Est-ce par l’un ou l’autre de ces canaux qu’il a entendu parler du Bluff québécois? Est-ce par l’auteur lui-même, sinon par son éditeur?

À mon sens, il est à la fois plus intéressant et plus improbable de noter que des lecteurs apparemment assidus de Bock-Côté ont mentionné le livre à au moins deux reprises dans leurs commentaires à des billets précédents sur le site du Journal de Montréal. Ainsi, le 25 octobre, commentant l’article de MBC sur la commémoration (ou la non-commémoration) du référendum de 1995, un certain « tonton heydrich » cite la quatrième de couverture et l’entoure de ces deux commentaires : « Un livre que Bock ne citera jamais, qui remet les synapses à leur place et qui décape… mettant en perspective, la comédie des 40 dernières années… ». Puis : « bien au-dela [sic] des gémissements de Mister Bock… une lecture utile vour se vacciner définitivement du ‘modèle québécois’ » [sic]. Ledit « tonton » répliquera ensuite à Bock-Côté lorsque celui-ci publiera sa recension de Saint-Germain deux jours plus tard, le traitant de « réactionnaire » qui exécute le brûlot « sans manière » et qui ne prend pas la mesure des propos de Fanon et de Pierre Vallières.

Près de trois semaines plus tôt, le 6 octobre 2015, Bock-Côté publiait une chronique intitulée « On n’est pas couché ». Le propos était usé : les Français ont une vraie culture du débat animé, et même du débat d’idées; les intellectuels et les livres comptent là-bas; ça fait rêver, car ce n’est pas le cas ici; on devrait changer ça; pourquoi pas une émission de débat? Un internaute, « Jean-Pierre Gascon », répond :

L’absence de débats politiques et philosophiques contradictoires au Québec sur la place publique, une tare chez nos intellectuels des plus abrutissante [sic] pour la société québécoise. À preuve, la parution du pamphlet de Christian Saint-Germain, professeur de philosophie à l’Uqam, en septembre dernier, s’intitulant « L’avenir du bluff québécois, La chute d’un peuple hors de l’Histoire », aurait provoqué une vague importante de débats partout ailleurs et qui est passé sous le radar médiatique québécois.

Deux réponses seront faites à Gascon par d’autres lecteurs : « Louise Sexton » dira « qu’on en a eu plus que marre des outrances de l’UQAM, ces derniers temps. On présume d’avance qu’on connaît la rengaine nihiliste. Dommage pour l’œuvre du prof Saint-Germain, quelle qu’en soit la valeur propre ». Gascon n’appréciera pas, jugeant qu’il faut lire le livre pour en parler. Puis « Stève Michelin » écrira (sans apostrophe) :

Et bien heureuse surprise cette citation de Monsieur Saint-Germain mais qui n est pas passé inaperçus sous le regard de Jacques Dufresne. Vous avez ici au Québec un oasis d eau fraiche, de source et de ressource intellectuelle qui ferait pâlir certains intellectuelles populaire télévisuelle de France qui s appelle; l encyclopédie de l agora et encore une fois, comme votre territoire vous ne savez pas en prendre soin. Dans ce livre je cite; un ordre plus haut que celui du patriotisme veut que nous croyions par dessous tout à la vocation surnaturelle de notre peuple et de notre vie nationale s organise sous l influence de cette pensée régulatrice. Rivarol les nations sont des navires mystérieux ayant ses racines au ciel. Bien à vous [sic – pour la citation].

Le passage qui précède la phrase de Rivarol provient des Mémoires de Lionel Groulx et est citée par Saint-Germain (p. 82) dans sa dernière montée rhétorique, qui gravite autour de l’idée que « [n]aître d’un père colonisé, c’est comme n’en point avoir » (p. 83). Viennent ensuite Miron, bien sûr, puis les Thèses sur l’histoire de Walter Benjamin (la « faible force messianique », la promesse aux générations qui nous précèdent…) et même L’ombilic des limbes d’Antonin Artaud, qui clôt l’ouvrage par un appel à des « adeptes bouleversés » plutôt qu’à des adeptes « actifs ». On sait toutefois que pour Saint-Germain, le bouleversement est préalable à l’action, d’où ses vœux pour une errance humiliée qui pourra mener à autre chose, « l’appel au grand Autre ».

 

Un(e) autre tour

tarot-maison-dieuIl y eut donc les recensions de libraires, de l’Encyclopédie de l’agora, du Devoir, du Journal de Montréal, de Télé-Québec, une invitation au Canal Savoir et plusieurs interventions sur les ondes de Radio VM. En effet, en plus de la mention par Lalonde le 9 octobre et l’épisode de La vie des idées du 16 février, il y eut sur Radio VM une entrevue par France Boisvert pour l’émission Le pays des livres, diffusée le 13 novembre 2015 (malheureusement inaccessible pour l’instant), et la diffusion en deux temps, à l’émission Nouveaux regards sur notre histoire des 12 et 19 janvier 2016, du débat organisé à la librairie Le Port de tête entre Saint-Germain et Éric Bédard le 4 novembre, débat animé par François Charbonneau, politologue à l’Université d’Ottawa et directeur de la revue Argument. Enfin, il faut compter quelques recensions sur des blogs ou des carnets en ligne. Jean-Paul Coupal décrit le livre comme un « antidote » à celui de J. Maurice Arbour, Cessons d’être colonisés!, jugé banal et vide. Sur Le bonnet des patriotes, l’enthousiaste « Juriste Cure » affirme avoir entendu parler du livre à Bazzo.tv et conclut :

Les 87 pages de ce livre sont tellement chargées de sens qu’il me faudrait quelques centaines de pages pour bien décortiquer l’œuvre. Car oui, c’est une œuvre! Je vous assure, même bouleversé dans vos moindres retranchements idéologiques, ça rend de bonne humeur. Enfin, il se passe quelque chose intellectuellement au Québec!

Je suggérerais de commencer par une lecture de la belle couverture de l’ouvrage, qui donne à voir la lame du tarot de Marseille « La maison-Dieu » (Arcane 16), que Saint-Germain associe au PQ en entrevue.

Le 19 octobre 2015, deux jours après la parution de la recension de Cornellier dans Le Devoir, une entrevue de Saint-Germain par Ralph Elawani paraissait dans le magazine Spirale. À ma connaissance, ce texte est demeuré inaperçu, peut-être en raison de l’élection fédérale ce jour-là… Vers la fin du texte, Elawani dit : « Il est à la fois étonnant et pas étonnant du tout que votre livre, paru le 24 août dernier, ne suscite pas des débats, ne soit pas discuté sur les ondes de talkshows ou à la radio. Par exemple, dans un contexte différent, ce genre de livre, en France, aurait suscité de vives réactions. » Saint-Germain (malencontreusement rebaptisé Elawani dans le texte pour cette seule réponse – une coquille dont la persistance signale bien, à mon avis, le caractère inaperçu, non lu de l’entrevue!) remarque :

Ça commence… mais on me cale dans la foulée d’autres livres qui viennent de paraître, par exemple [Éric] Bédard qui vient de faire paraître un livre sur son rapport avec Jacques Parizeau, Lisée va sortir son affaire pour essayer de se défendre. Le sociologue [Jacques] Beauchemin, de l’UQAM, a sorti quelque chose sur la souveraineté, etc. Je suis dilué là-dedans. Les médias ne se cassent pas la tête [les crochets sont du texte].

Médiatiquement, il semble bien que Saint-Germain se soit retrouvé au cœur du réseau plus ou moins informel et étendu que Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture ont décrit dans Les Nouveau visages du nationalisme conservateur au Québec, un livre qui contient notamment des chapitres sur Bédard et Beauchemin. Peut-être Saint-Germain se mériterait-il un chapitre dans une hypothétique deuxième version « mise à jour » de cet autre brûlot qui fit jaser, aux côtés de Mathieu Bock-Côté par exemple? Cette impression fera en sorte que nombre de personnes ne liront pas le livre, croyant savoir à quoi s’en tenir étant donnés les lieux et les acteurs de sa réception.

Quoiqu’il en soit, et même si Saint-Germain acceptait sans problème la qualification de « nationaliste conservateur » (après tout, il parle explicitement de « survivance ethnique », de « folie catholique de l’Amérique française » comme ordre symbolique aboli par la Révolution tranquille, de transmission intergénérationnelle de la situation de colonisé et d’omniprésence de l’État dans la vie des populations d’ici, de la procréation assistée et de l’avortement aux soins de fin de vie dans lesquels il voit une puissante allégorie de la situation nationale), il me semble qu’il serait fort intéressant de l’entendre discuter dans des réseaux inédits, autres. Je pense notamment à une rencontre avec des gens qui se préoccupent explicitement de décolonisation – disons, à partir des luttes autochtones contemporaines. Il faudrait pour cela se casser un peu la tête, mais ça en vaudrait sûrement la peine – ou la chandelle.


Notes

[1] Voir notamment la série de textes « La part de la police » [décembre 1970], « Zorro » [février 1971], « Une mort de trop » [mars 1971], « Épithalame » [avril 1971] et « Le dragon, la pucelle et l’enfant » [juin 1971], surtout autour de la figure de Trudeau, réunis dans la réédition en un tome écourté des Escarmouches de Ferron, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1998, pp. 60-85. Regrettons au passage que le petit texte de février 1973 intitulé « Rue Armstrong », sur le changement de nom de la rue sur laquelle Pierre Laporte fut gardé (devenue rue Blanchard) et l’évocation de vieux liens entre les familles Elliott et Armstrong, n’ait pas été inclus dans cette réédition. On le trouve dans Jacques Ferron, Escarmouches – La longue passe, tome 1, Montréal, Leméac, 1975, pp. 192-195. Je remercie Luc Gauvreau pour cette édition originale.

[2] Jacques Ferron, « Le syndrome de l’éreintement » [juillet 1971], Escarmouches – La longue passe, tome 2, Montréal, Leméac, 1975, p. 159.

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2 Commentaires

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Boucles II (archives franginales)

Par Robert Hébert

quand! comment!

rien n’interdit de penser

le désert américain et l’hinterland de l’Europe

frange d’une enclave, l’écume

violence-alpha, nations-Léviathans

l’énigme d’un ornement

tierce-culture démultipliant les tiers inclus

chatoiement de glottes

aux incalculables festivals

jogging non-euclidien à Montréal

le corps seul

témoigne

 

 

quand! comment!

entre le trop oral et le mal écrit

rien n’interdit de penser

l’espace à chaud d’un collège

la froide topologie universitaire

diamaîtriser l’inaccompli, rayonner librement

inquiétude-oméga

chercheur et témoin, tu t’exposes

bienvenue à tous

qui ne risque rien n’a pas la consolation

de sa propre

béance

 

 

quand! comment!

cette lumière

interférences, interférez

chameau sera devenu lion combatif

rien n’interdit de penser

l’enfant créateur de son ultime frange

le jeu hors-jeu, hors-placebo

nuages humanoïdes avec horloges à quartz

éros fonde connaissance

jusqu’à l’éblouissant burn-in

seul l’amour

demeure

 

« Boucles II », texte qui devait clore L’homme habite aussi les franges, Montréal, Liber, 2003 : retiré par l’éditeur avec l’accord de l’auteur…

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