Souvenirs imprécis de Conifères-les-Bains (att. Carl Bergeron, c.c. Simon Labrecque)

Par Dalie Giroux

DGp1Je connais Pintendre de plusieurs manières. Surtout par mon père, qui, enfant, y fréquentait le ranch d’un vieil excentrique. Pintendre derrière Lévis, Pintendre qui monte par en haut. Le bonhomme, s’appelait-il Joe, Joseph, gardait des chevaux. Mal. Dans la cohue, la saleté, les mauvais traitements. À la dure. Toute sorte de chevaux lui passait entre les mains. C’était sa vie. Sa chambre était une sellerie, il vivait parmi les bêtes. Pas de femme, pas d’enfants. Il était plus cheval qu’homme, et sa vieille jument, il l’a nourrie jusqu’à la fin, à la petite cuillère. Après, la famille campée dans le démoniaque comté de Bellechasse, mon père a élevé des chevaux. À la dure, mais dans sa perspective à lui qui comporte une part de vérité, avec beaucoup plus d’humanité que Joe.

DGp2Je connais encore Pintendre pour avoir fréquenté le lac au sable, où les parents de mon père y ont possédé un petit chalet. Plutôt une boîte en papier noir, un chalet « pas fini » et qui ne l’a jamais été, juché sur une dune dans un pit de sable assez triste, où ma grand-mère accrochait des poulets sur la corde à linge pour les saigner, et en boire le sang chaud récolté dans une tasse – instrument de cuisine qu’elle appelait dans sa langue venue des profondeurs « une bolle ». On se baignait dans le « lac », souvent avec mon oncle trisomique, – c’était un grand trou d’eau dans le sable, pas loin des pylônes. J’y suis retournée une fois, l’hiver, faire du ski de fond. C’est un lieu ouvert, plat, une sorte de désert. Est-ce le lac Baie d’or, ou le site des Pins? Ça doit.

DGp3Je connais Pintendre pour avoir d’innombrables fois traversé son boulevard industriel, émerveillé toujours par la cour à scrap de Pintendre Autos, interminable, avec ses petites carcasses proprement alignées à perte de vue dans les grands champs fertiles – j’y suis allée quelques fois avec mon père, et aussi avec mon premier chum, chercher des pièces de rechange pour les rapporter au « beau garagiste ». Je me rappelle les concessionnaires automobiles et les autos un peu particulières que mon père y a achetées : une Peugeot bleu ciel avec un toit ouvrant, et une Lada marine qui a été rapidement qualifiée de citron. Je me rappelle tourner à gauche, sur ce boulevard, pour visiter le parrain et la marraine de mon frère, Gilles et Linda, qui vivaient alors dans un joli parc de maisons mobiles situé tout juste derrière quelque industrie de tôle industrielle ou de portes et fenêtres.

DGp4La route de Pintendre relie Lévis – le vieux monde, le monde des chantiers – et les terres – Bellechasse, la Beauce. Elle part dans ma tête d’enfant du chemin Saint-Joseph, juste au carrefour ensorcelé où a été exposée la Corriveau, et elle traverse une montée où se trouvent quelques érablières nettoyées de toutes les autres espèces d’arbre, c’est coutume. Elle mène à Saint-Henri, où dans le sous-sol de l’Église se trouvent les dépouilles des anciens curés, dont l’un d’eux montre son visage momifié par la petite fenêtre opérée sur son cercueil (c’est vrai, c’est mon père qui me l’a dit), et où se trouve un bar de danseuses, le Paradis, où il paraît que le curé de Saint-Lambert se rendait parfois l’hiver en ski-doo (je ne sais pas si c’est vrai). Elle mène à la route des jarrets noirs, ces beurrés séculaires émergeant de la swampe qui s’étend entre l’Etchemin et la Chaudière. Elle mène à la maison de campagne de mes grands oncles maternels, qui cultivaient dans une sorte de commune catholique des tomates et des framboises, qui prélevaient et débitaient du bois d’œuvre pour l’ébénisterie avec des machines hydrauliques cachées dans une belle grange, qui prenaient leur temps. Elle mène au Quatre chemins, entre Sainte-Hénédine et Saint-Isidore, où j’ai vu cet été une « maison à donner », avec sa porte d’entrée qui rase le trottoir. Elle mène au chalet de ma grand-mère Laflamme à Saint-Bernard, en face des Îles chez René, où ça sent le purin de cochon toute l’été et où il y a des tonnes de bleuets. Elle mène jusqu’au vieux chemin de Canada, Old Canada Road, jusqu’au Maine – et encore plus depuis que le Lévis-Jackman qui traverse toute la Beauce a été démantelé et l’acier des rails vendu on ne sait où.

Pintendre, la porte du monde « au sens arendtien » (ah ah).

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