Archives mensuelles : novembre 2016

Post-scriptum sur la rationalisation de la victoire de Donald Trump

Par René Lemieux, Montréal

Depuis la victoire de Donald Trump – qu’il faut peut-être ranger dans la catégorie « événement » au sens kantien, à savoir qui détermine, par son surgissement, ses propres conditions de possibilités –, on peut lire, sur toutes les plateformes, un discours qui affirme que, en fin de compte, cette même victoire était prévisible ou avait été prévue. On n’avait tout simplement pas lu les bons signes ou écouté les bonnes personnes. Évidemment, c’est après coup que ces gens nous expliquent tout cela. Ce discours soutient aussi que, du côté de Trump, tout cela avait été pensé : il est plus intelligent qu’on croyait, voyez-vous, nous nous sommes fait berner par son apparente idiotie.

L’autre discours qui circule largement a trait à ce qu’aurait dû faire (ou ne pas faire) l’adversaire de Trump, Hillary Clinton, et comment, solidairement à sa défaite, nous sommes en fait responsables, nous tous, de la victoire de Trump. Selon cette opinion, nous n’aurions pas écouté le « peuple ». Je tente de répondre aux deux discours dans la continuation de questions ouvertes écrites plus tôt cette semaine : d’abord ce dernier discours sur l’« écoute », et ensuite le premier sur l’« intelligence » de Donald Trump.

J’entends et je lis depuis quelques jours que le problème de Clinton, c’est de ne pas avoir écouté les partisans de Trump, le bas peuple de la rust belt, un problème qui, par effet synchrone, serait aussi le nôtre, nous, les « éclairés ». Pourtant, l’écoute n’a-t-elle pas été la marque de commerce de la campagne de Clinton? Ce que la campagne de Clinton a laissé paraître, c’est qu’elle était une listener et, à moins d’y voir une stratégie, on peut penser qu’elle s’est réellement efforcée d’écouter les électeurs. Peut-être que non, mais peu importe au fond. Ce qui est inquiétant dans l’argument de l’« écoute », c’est de penser que Donald Trump, lui, est quelqu’un qui écoute. Il faut vraiment avoir été complètement déconnecté de la récente campagne électorale américaine pour penser deux minutes qu’entre Clinton et Trump, c’est ce dernier qui a le mieux écouté les électeurs. Ce que cette logique sous-entend, c’est qu’un candidat à l’écoute de l’électorat s’imprégnera de ses besoins, de ses opinions, de ses choix politiques, ce qui signifie, dans le cas de la campagne électorale américaine, que les véritables besoins, opinions, choix politiques de l’électorat américain relevaient du racisme, du sexisme, de l’homophobie, etc. Ce qu’aurait donc dû faire Hillary Clinton, si son problème était l’écoute, c’était de devenir ou de se montrer raciste, sexiste, homophobe et tutti quanti pour mieux s’imprégner des valeurs « du vrai monde » (idéalement, elle aurait également dû être un homme…).

Ce que nous dit cet argument sur l’« écoute », c’est qu’il y a un fossé entre l’élite (Hillary Clinton, mais aussi nous-mêmes, les « éclairés ») et la population, mais ce qu’il performe en fait, c’est le fossé lui-même. Affirmer que nous n’avons pas été à l’écoute de la populace, c’est déjà s’instituer dans un rapport binaire à une altérité, le « vrai monde ». Peut-on imaginer plus « élitiste » que cette attitude qui nous dit que « nous » devrions nous abaisser pour écouter la plèbe? N’est-ce pas exactement cette posture qui différencie l’écoutant de l’écouté qui fait problème? Je suis bien désolé, j’ai beau être étudiant et travailleur dans une université depuis plusieurs années, je ne suis pas moins « du peuple » que n’importe quel autre. Un douchebag de Laval ou un auditeur de radio-poubelle de Québec n’est pas plus « du peuple » que moi, ni ne représente mieux le « sens commun » ou autre fantasme du genre « majorité silencieuse ». Tous ceux qui, au lendemain de la victoire de Donald Trump, en appellent à un retour vers la population pour mieux l’écouter sont au mieux dans une contradiction performative, au pire répètent un élitisme qu’ils sont si prompts à dénoncer, y compris chez eux-mêmes.

À l’autre discours sur la prévisibilité invisible de la victoire de Trump, sur l’intelligence cachée de ce dernier qui, d’une finesse difficilement imaginable, aurait orchestré sa propre idiotie apparente, il est plus difficile de répondre, mais ce discours découle de ce que je viens de dire. Dans un précédent billet, je disais qu’on pouvait schématiser deux rapports entre l’opinion et le phénomène Trump (ou de la Charte des valeurs, ou du Brexit). D’abord, on pourrait concevoir les opinions racistes, sexistes, homophobes, etc., comme préexistantes à l’avènement, par exemple, d’une figure tutélaire qui ouvrirait un espace aux paroles et gestes violents comme on en voit depuis l’élection présidentielle. Cette parole raciste, sexiste, homophobe, aurait alors été retenue jusque-là par une sorte de digue de la pudeur. C’est le sous-entendu des gens qui réclament aujourd’hui une « écoute » : ils conçoivent les porteurs de ces opinions comme des agents passifs en attente de quelqu’un ou de quelque chose pour les activer, par exemple un dirigeant pour les écouter et fournir une direction à leur colère. On suppose qu’ils sont déjà en colère avant l’arrivée de la personne ou de l’événement qui est à même de leur offrir un espace discursif. En fin de compte, selon cet argument, ce qu’il faut au « peuple en colère », c’est une bonne direction (on suppose que Trump n’est pas la bonne); il faut donc proposer une direction plus noble, plus morale, plus progressiste à ces pulsions préexistantes. À bien y penser, cet argument n’est pas si étranger au discours qui sous-tend celui de la campagne de Trump. C’est le même discours, en fait, répété, qui énonce simplement qu’un mauvais leader a été choisi, qu’il aurait fallu en choisir un autre, un bon, un vrai, un authentique, etc. La population s’est trompée, elle a été trompée, mais par quoi? Par la subtile intelligence de Trump (comme, selon Trump, par la ruse d’Obama en 2008 et en 2012) – il faudra donc, à l’avenir, être plus stratège encore qu’on l’a été jusqu’à maintenant. Ceux qui nous parlent d’« écoute », leur problème, au fond, c’est d’être optimistes : ils ont encore foi en l’humanité de ces « racistes, sexistes, homophobes, etc. », qui pourraient l’être moins si seulement on les représentait de manière plus conforme à leurs désirs, leurs croyances, leurs perceptions et leurs opinions.

donald-trump-neutral-1456770893Je proposais il y a quelques jours une autre manière de penser le rapport entre l’opinion et le phénomène Trump : et si c’était Trump qui produisait le racisme, le sexisme, l’homophobie? Si les désirs, croyances, perceptions et opinions ne préexistaient pas à leur représentation dans la sphère publique? Mais ça ne serait là qu’une simple inversion de la causalité. Peut-être faudrait-il, en fait, opposer à cette pensée de la causalité simple la pensée de la boucle de rétroaction cybernétique. Selon cette dernière perspective, l’élection de Trump comme événement politique serait l’effet de sa propre cause, soit d’une bulle psychotique de communication entre des porteurs anonymes des opinions les plus répugnantes et un leader qui n’a rien d’un homme charismatique, mais qui a tout simplement été là au bon moment pour organiser le discours, pour canaliser des désirs qui se trouvent amplifiés ou intensifiés par cette canalisation. Comme si un nouvel égout faisait augmenter la quantité de liquide qui s’y déverse et qu’il y a à rediriger, à gérer ou à gouverner. En ce sens, Trump n’est pas particulièrement intelligent – en fait, son intelligence n’a rien à voir avec son élection –, il n’est pas idiot non plus, il est simplement la fixation de l’effet événementiel d’un discours qu’il n’a jamais contrôlé ni initié. Il fut, comme tout le monde, le résultat d’un discours raciste, sexiste, homophobe, qu’il a incarné tout en le produisant. C’est le discours qui s’est autogénéré par boucle de rétroaction positive : l’élection de Trump est le résultat autopoïétique d’une société malade. Il est donc inutile de penser qu’une meilleure « écoute » des électeurs puisse donner un autre résultat, tant que les ingrédients et les processus qui se conjuguent dans cette boucle sociétale demeurent les mêmes. Ce qu’il serait nécessaire de penser à l’avenir, ce n’est pas comment faire en sorte de « mieux » représenter cet électorat, pour mieux le diriger, ce qui revient très exactement à refaire le geste trumpien, à garder la forme en espérant pouvoir changer le contenu (mais le médium est son propre message, comme le disait Marshall McLuhan). Ce qu’il faut repenser, c’est plutôt l’organisation maladive de nos démocraties de la représentation, le rapport même entre le représentant et le représenté.

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« Mon coquelicot est plus gros que le vôtre »: la performance de Steven Blaney à Saskatoon

Par Simon Labrecque

Votre acharnement à ériger des phallus factices

Témoigne d’un conformisme anal

À peine camouflé

Les Martyrs de Marde

 

Depuis des décennies, Saskatoon a vu émerger et fleurir une scène punk à la fois modeste et tenace dont l’histoire détaillée n’a cependant pas encore été écrite, tout comme celle de plusieurs villes canadiennes où le slogan « No Future » s’est ancré. Nul doute que les vieux et jeunes punks de la plus grande ville de Saskatchewan ont vécu avec intensité la tenue, dans leur municipalité, du premier débat de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, le soir du mercredi 9 novembre 2016, c’est-à-dire après qu’on ait annoncé la nuit précédente, ou plutôt le matin même, l’élection fracassante de « The Donald » à la présidence des États-Unis d’Amérique. Ça fait beaucoup en peu de temps pour « des sensibilités de gauche »… Je me dis que ces punks ont au moins pu se réjouir du nombre de candidates et de candidats conservateurs présents à l’unique débat exclusivement en anglais (qui sera suivi de trois débats bilingues et d’un débat exclusivement en français d’ici le mois de mai 2017), soit douze personnes, un nombre qui justifie à lui seul l’usage de l’expression « têtes d’œufs » pour qualifier l’ensemble.

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Les candidates et candidats à la chefferie conservatrice lors du débat de Saskatoon.

Jeudi matin, les médias nous apprenaient que Steven Blaney, député fauconesque de Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis, s’était démarqué du lot à Saskatoon. Outre les comptes-rendus des remarques de Kellie Leitch, avant le débat, sur la possibilité de tirer profit de l’élection de Trump (commentaires qui résonnaient avec ceux de l’ancien chef Stephen Harper, qui en a appelé à la relance du projet de pipeline Keystone XL), on titrait en effet que Blaney avait « attaqué Chong [et] Bernier dans le premier débat des aspirants chefs ». Il a ciblé le premier pour son projet « libéral » de taxe sur les émissions de carbone, et le second, pour son rejet « étroitement idéologique » du système de gestion de l’offre en agriculture. Il s’agit là d’un sujet controversé et apparemment structurant dans la Beauce et dans Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis. Cette question de la gestion de l’offre permet en effet à Maxime Bernier de se présenter comme le seul véritable libertarien de la course à la chefferie conservatrice. Elle permet simultanément à Blaney de se présenter comme un conservateur étatiste plus modéré, idéologiquement. Dans l’histoire des idées politiques au Canada, au Québec et dans Bellechasse, Blaney se positionne ainsi près de l’ancien Crédit social qui, par exemple, jugeait nécessaire de soutenir les agriculteurs traditionnels dans une société industrielle, voire postindustrielle (encore en vogue aujourd’hui, ce terme était déjà utilisé par le libéral Jean Lesage au tournant des années 1960). Blaney pourrait peut-être ainsi raviver une vieille série de liens politiques entre les agriculteurs de l’Ouest canadien et ceux des vieilles terres de la Côte-du-Sud, au Québec.

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Maxime Bernier portant le Coquelicot de la Légion canadienne.

Il existe plusieurs façons de se positionner en politique partisane. Les actes sont aussi importants, voire plus importants que les paroles, y compris symboliquement (le symbolique et le matériel s’entremêlant toujours de quelque façon). Si les philosophes du langage ordinaire répètent, depuis les travaux de J. L. Austin sur les énoncés performatifs, que parfois « dire, c’est faire », les sciences sociales soutiennent en principe et en pratique que « faire, c’est dire ». Les concepts de « script normatif » et de « texte social », par exemple, désignent alors la trame d’attentes sédimentées quant à ce qui peut être dit en actes, par qui, où, quand et comment. Qu’en est-il de la performance de Blaney à Saskatoon? Qu’a-t-il dit et comment s’est-il positionné, en actes? Pour cette lecture pragmatique, il est utile de prêter attention à la tenue vestimentaire de l’ancien ministre de la sécurité publique, tenue qu’on supposera raisonnée pour l’occasion.

C’est donc le cou serré par sa bonne vielle cravate carottée rouge, noire et blanche – « bonne vieille » car déjà aperçue dans le passé –, avec une chemise blanche et un veston noir très classiques, que Blaney s’est présenté sur scène à Saskatoon. Le débat ayant lieu le 9 novembre, 48 heures avant le Jour du Souvenir, chaque candidate et chaque candidat portait au revers gauche, « près du cœur », un coquelicot rouge. À mon sens, c’est essentiellement par sa façon de porter le coquelicot que Blaney, qui avait la chance de se retrouver au milieu de la douzaine de candidates et de candidats formant une ligne droite, a tenté et a réussi à se démarquer du lot. En effet, l’ancien ministre des anciens combattants ne portait pas sa fleur du Souvenir avec nonchalance et inattention, comme plusieurs qui le font peut-être simplement par habitude, par un patriotisme que je dirais de basse intensité. Ceteris paribus, Blaney a choisi la flamboyance raisonnée.

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Steven Blaney portant un sâpré gros coquelicot qui semble être la vraie fleur.

D’une part, comme la journaliste de CTV News Laura Payton l’a remarqué quelques minutes après le début de sa couverture du débat, Blaney a choisi de porter un « coquelicot énorme » (enormous poppy). Selon mes recherches, ce coquelicot ne provient pas de la Légion canadienne, qui agit officiellement comme « gardienne du Souvenir » depuis 1948. À tout le moins, la Légion n’en produit pas de semblables à grande échelle. Outre le petit Coquelicot (marque déposée) en plastique, porté par l’ensemble des candidates et candidats à la chefferie conservatrice et apparemment par environ la moitié des citoyennes et citoyens canadiens dans les jours précédant le 11 novembre, ou le 11 novembre même, il semble que la Légion produise seulement deux autres modèles. En effet, dans le Manuel du coquelicot mis à jour en avril 2016, à la question « [e]xiste-t-il d’autres types de coquelicots », on donne cette réponse :

La légion a actuellement une épinglette du coquelicot en métal avec les mots « Nous nous Souvenons » sur une bannière inférieure. Un coquelicot autocollant tout à fait approprié pour les vêtements est aussi offert. (p. 42)

La fleur portée par Blaney à Saskatoon donne en fait l’impression de ne pas être en plastique, mais bien d’être la véritable fleur coupée, papaver rhoeas. Cette possibilité – peu importe la vérité, c’est d’abord cette impression qui compte en contexte médiatique – signale un souci accru du Souvenir, surtout en comparaison avec les autres candidates et candidats qui portent la fleur usuelle, normale, distribuée par la Légion chaque année. Sur la page Wikipédia de Blaney, on peut d’ailleurs le voir portant un coquelicot très similaire à Québec, en 2014. Constance dans l’élégance?

D’autre part, Blaney a confirmé qu’il faisait bel et bien un usage raisonné, ostensible, du coquelicot en y consacrant sa dernière intervention de la soirée. Alors que les candidates et candidats pouvaient dire un dernier mot, Blaney a choisi de pointer directement son gros coquelicot et d’affirmer clairement que « nous sommes tous ici grâce aux gens qui ont servi dans les forces armées ». En choisissant un vrai coquelicot, ou ce qui lui ressemble infiniment plus que les autres coquelicots visibles au même moment, Blaney a peut-être rappelé un ancien usage aux gens d’un certain âge, sinon aux vétérans qui savent peut-être mieux que d’autres l’histoire de ce symbole. Dans la revue militaire canadienne 45e Nord, la journaliste spécialisée Nathalie Corneau rappelait récemment ceci :

À une certaine époque, il était possible de porter sur soi un vrai coquelicot. Mais, avec l’engouement des militaires, vétérans, familles et amis de porter un coquelicot pour commémorer le sacrifice des soldats canadiens, impossible de disposer d’une quantité suffisante de petites fleurs symbole, afin d’accommoder tout le monde. Alors, c’est à ce moment que les militaires de l’armée, de la marine et de l’aviation qui avait été blessés durant la guerre, mirent la main à la pâte afin de confectionner des coquelicots. C’est après la Deuxième Guerre mondiale que les coquelicots que nous portons aujourd’hui furent fabriqués.

À tout le moins, Blaney a fait un effort supplémentaire, un acte symbolique qui s’est désigné lui-même comme tel à la vue du public en ne mettant pas seulement en jeu le symbole ou le signe du coquelicot rouge du Souvenir, mais la matière même de ce signe.

Kellie Leitch portant le rouge canadian qui est aussi la couleur du Souvenir

Blaney a signalé en actes qu’il préfère le produit d’une graine plantée et cultivée avec soin et attention, une délicate fleur qui a vécu et qui retournera bientôt à la terre, plutôt que le plastique industriel indécomposable. En mettant de l’avant cette « matière vive », la vie même dans sa fragilité et sa finitude (vieux trope de la symbolisation florale), Blaney se démarque de surcroit de sa principale adversaire sur le plan de l’« identité » et de la mise de l’avant des « valeurs canadiennes » dans la campagne à la chefferie. Kellie Leitch avait fait le choix audacieux de porter un flamboyant habit rouge en plus d’un coquelicot standard. Ce choix risquait toutefois de donner l’impression qu’elle ne portait pas le coquelicot. Blaney signalait symboliquement qu’il ne prendrait jamais un tel risque symbolique, lui qui est de surcroit constant dans son choix de coquelicot.

Malgré les apparences, il me semble peu probable que la tenue, le geste et les paroles de Blaney à Saskatoon aient eu pour objectif de s’adresser directement aux anciens combattants. Ceux-ci, en effet, ont subi de nombreuses coupures sous les derniers gouvernements du Parti conservateur, y compris lorsqu’il était ministre des anciens combattants. Des groupes ont dénoncé la réduction des services directs offerts aux vétérans (réduction justifiée officiellement en raison d’une « diminution de la demande », elle-même due au vieillissement et au décès de plusieurs anciens combattants), allant parfois jusqu’à parler de trahison conservatrice. Blaney leur tend peut-être la main, signalant qu’avec lui, les choses seraient différentes. Toutefois, il me semble plus plausible de considérer qu’il dit autre chose, ou en fait, qu’il s’adresse en vérité à d’autres : aux membres en règle du Parti conservateur qui voteront en mai 2017 et qui se soucient de la capacité du ou de la prochain(e) chef(fe) à rejoindre, à toucher l’électorat canadien dans son ensemble.

Dans l’imaginaire conservateur 2.0, c’est-à-dire dans le Parti conservateur tel qu’il a été reconstruit par Harper au cours des années 2000, la politique est une activité inextricablement matérielle et symbolique. Une chanson empathique adoptant le point de vue d’un Afghan qui doit faire face à l’armée canadienne envahissant ses terres devient en un instant un éloge des Talibans. Les coupures à l’aide directe aux anciens combattants sont accompagnées d’une augmentation significative des fonds destinés au Souvenir. Plus abstraitement, la logique de la valeur capitaliste, ancrée dans la matérialité, n’est pas l’antithèse de la logique du don et du défi, de l’échange symbolique, comme l’a laissé entendre Jean Baudrillard à une certaine époque, mais bien son envers le plus intime, son double indénouable, comme le même Baudrillard l’a plus tard énoncé. En politique partisane, il faut tenir ensemble ces deux plans, montrer, ou laisser croire à, une maîtrise de ces deux logiques, puisque l’État existe et agit à l’intersection des corps et du langage.

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« Mon coquelicot est le plus gros au pays. »

Celui qui a le plus gros coquelicot, présentement, même si, ou plutôt précisément parce que c’est une simulation, un simulacre électronique de coquelicot rendu possible par les nouveaux médias sociaux, c’est assurément le premier ministre libéral Justin Trudeau.

En se montrant à Saskatoon avec une délicate fleur véritable (ou un symbole qui en a toutes les apparences), avec un coquelicot du Souvenir plus gros et vivant que les autres, Blaney se montre plus élégant que Trudeau sur sa page Facebook. En traversant le fleuve Saint-Laurent à la nage à plusieurs reprises, en le « prenant d’assaut », Blaney montre également que malgré son âge légèrement plus élevé, il peut relever le défi que Trudeau lance régulièrement à la classe politique sur le plan de l’athlétisme. Reste à voir si cette maîtrise affichée des jeux symboliques saura toucher le Parti conservateur, qui rechignera peut-être aux excessives propositions de Blaney sur la découverture obligatoire des visages à travers le pays.

Si le diable est dans les détails, ne plongeons pas plus longtemps notre regard vivant dans le cœur sombre et rougeoyant de celui qui « aime [s]on lait canadien », car il pourrait nous faire faner comme un coquelicot véritable avant même la fin du Jour du Souvenir.

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Classé dans Simon Labrecque

Il est encore là – aux bords du point Godwin, de la Charte des valeurs québécoises à la campagne de Donald Trump

Par René Lemieux, Montréal

Tous les événements arrivent au moins deux fois. La première comme farce, la deuxième comme tragédie.

Karl Marx, modifié et corrigé

er-ist-wieder-daL’adverbe « encore » est polysémique en français. Il peut signifier au moins deux choses : 1) la continuation d’une action ou d’un état (en anglais still, en allemand noch), 2) la répétition d’une action ou d’un état (en anglais again, en allemand wieder). Le titre du film allemand Er ist wieder da (David Wnendt, 2015) signifie d’abord le « retour », son retour, celui de Hitler, mais on pourrait aussi jouer sur le « encore » comme traduction possible en français pour montrer que ce qu’il peut représenter, pour le dire grossièrement, le « fascisme », à la fois fait retour tout comme il a toujours été là. Ce qui est intéressant dans ce film peu commenté au Québec – le film en soi n’est pas si « bon », j’en avertis les lectrices et lecteurs, c’est ce qu’il fait qui m’importe –, c’est d’avoir réussi à brouiller les rapports entre la vérité et la fiction. Imaginons, c’est ce que fait le film, lui-même l’adaptation d’un roman éponyme, qu’Adolf Hitler revienne dans notre monde dominé par les médias sociaux, comment réagiraient les Allemands? Le début du film est manifestement une mise en scène de fiction racontant l’acclimatation de Hitler à notre monde (découverte d’Internet, de la télé-réalité, etc.), mais plus le film avance, plus le directeur fait intervenir l’acteur personnifiant Hitler avec « du vrai monde » (des simples passants à la visite d’organisations néonazies) et les laisse parler. Les gens sont amenés à réagir à un possible retour de Hitler et on peut s’étonner de leur réponse : Hitler, lui, prendrait les choses en main, lui, il ramènerait l’ordre, lui, il ne laisserait pas arriver un flot d’immigrants voleurs de jobs, etc. La mise en scène entre la fiction et la réalité permet d’ouvrir un espace à des opinions qui, avouons-le, étaient il y a peu catégorisées comme relevant de l’extrême-droite.

Des selfies avec un sosie d’Hitler en rigolant au salut fasciste en pleine rue en Allemagne (ce qui était sans doute inimaginable il y a peu), il n’y a qu’un pas. N’est-ce pas ce qu’on a pu constater ces derniers mois avec la campagne de Donald Trump? Celui qu’on percevait il y a un an – et encore plus lors de sa première tentative en 2008 – comme une farce, n’est-il pas devenu le signe de la tragédie de la normalisation des mouvements d’extrême-droite, y compris le néo-fascisme? Mais peut-on vraiment parler de fascisme avec Donald Trump? Le philosophe Slavoj Žižek disait récemment qu’il voterait pour Trump parce que ça obligerait les deux grands partis américains à se remettre en question et, ajoutait-il, l’État américain est loin d’être une dictature, Trump ne pourrait y introduire le fascisme. Trump, donc, n’est pas Hitler – quand même… ce serait exagérer.

trump-masqueOn connaît tous bien le fameux « point Godwin » où, pour s’opposer à une opinion, on associe celui qui l’énonce à Adolf Hitler. Ce sera le point final d’un dialogue puisqu’il n’y a plus rien à ajouter lorsqu’on atteint ce point. Associer l’ascension de Trump à celle de Hitler, les nouveaux mouvements identitaires au fascisme, est-ce là atteindre la fin du dialogue (s’il est possible, s’il a déjà existé)? L’important est peut-être ailleurs, non pas dans le qualificatif « fasciste » lui-même (comme le rejette Žižek), mais dans ce qu’ont en commun (a) la campagne de Donald Trump dont on verra le dénouement ce soir; (b) la campagne pour le Brexit au Royaume-Uni, l’été dernier; et, j’ose ajouter, (c) la Charte des valeurs québécoises du Parti québécois; puis (d) la mise en scène du retour d’Adolf Hitler. Ces épisodes (je n’ose pas parler d’« événements ») créent les conditions d’une « libération » de la parole (ou même de gestes violents, comme ce fut le cas avec la Charte et la campagne du Brexit). Mais est-ce véritablement une libération? J’avoue ici me questionner : est-ce que les opinions racistes, sexistes, homophobes, antisémites, etc., contre les minorités ou, plus simplement et plus exactement, celles qui instaurent une dichotomie entre « eux » et « nous », est-ce que ces opinions préexistaient à l’avènement de ces épisodes politiques permettant un déferlement des pires préjugés dans l’espace public, ou bien ces opinions sont-elles générées, provoquées par ces mouvements? Je me pose la question parce que dans l’un et l’autre cas, la nature de l’opinion n’est pas la même et elle ne produit pas nécessairement les mêmes conséquences. S’il y a « libération », cela signifie que ces idées étaient celles de plusieurs, qu’ils se retenaient de les montrer en public. C’est aussi dire que nous possédons des opinions, elles sont à nous et à personne d’autres – elles nous appartiennent. Dans l’autre cas, cela signifie que certains épisodes politiques ont la capacité de créer leurs propres effets d’auto-engendrement : plus on émet d’opinions violentes, plus on produit les conditions nécessaires à cette violence qui, en réaction, reproduit ces mêmes opinions en retour.

Quoiqu’il en soit, comme l’indiquait un article récemment publié dans Slate, il n’y aura pas de retour en arrière : une fois déclenché, le mouvement ne s’arrêtera pas – « Trump a déjà gagné ». Mais peut-être faudrait-il dire, plus précisément : il y a retour en arrière, et le retour du retour sera des plus difficiles. C’est la tâche qui nous incombe désormais.

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Classé dans René Lemieux