Ducharme-Indigène, Good Riddance et Bons débarras

Critique de la pièce Les bons débarras, scénario original de Réjean Ducharme, adaptation et mise en scène de Frédéric Dubois, coproduction avec le théâtre des Fonds de Tiroirs, présentée au théâtre Le Trident, 2016.

Par Dalie Giroux

Le théâtre Le Trident et le théâtre des Fonds de Tiroirs ont choisi cette année de monter Les bons débarras de Réjean Ducharme à partir d’une adaptation du scénario original que l’écrivain caché a pondu dans les années 1970, et que Francis Mankiewicz a porté à l’écran en 1980 – réalisant ce qui allait devenir comme on dit un « film phare », une « œuvre majeure » de la cinématographie québécoise.

 

Un film

bd-1Les Bons débarras, c’est ce film dont on ne revient jamais tant il parle de l’enfoui-tout-près. C’est une scène secrète au bord d’une forêt à moitié rasée, une scène comme il y en a au fond de soi… Charlotte Laurier y est inoubliable, irremplaçable en Manon douze-ans-tyrannique-assoiffée-d’amour; Marie Tifo est fabuleusement juste dans le rôle de Michelle, la mère-source-épuisée-qui-donne-donne-donne; et comment oublier l’ambiance des vraies Laurentides, les Laurentides des pauvres qui habitent dans des petites maisons de plywood placées le long des chemins noirs, pas loin des châteaux de plastiques qui ont beaucoup de toilettes-à-laver-et-de foyer-à-allumer; la bouette, le foin séché, les feuilles mortes et les anxieux délires de boisson de Ti-Guy/Germain-Houde devant la maison chic de Madame Viau-Vachon pleine-de-livres-inaccessible-qui-sent-bon.

On se dit, tout le monde a dit : le film est trop bon, la pièce va nécessairement être décevante. On va nécessairement comparer. Mais ce n’est pas vrai.

 

Une mise en scène

Frédéric Dubois, qui a adapté le scénario pour sa mise en scène, a choisi de transposer l’action à Val-Bélair – au nord de Québec, là où la capitale se perd dans le sapinage et où s’étirent les routes austères au bord desquelles on se chauffe au bois pour regarder la télévision l’hiver. Il campe par là très franchement son territoire, et y installe une distribution toute québécoise-de-Québec, avec en poupe Erika Gagnon et Lise Castonguay – fameuses. Il choisit aussi de ressusciter les passages à l’époque laissés de côté par Mankiewicz, qui évoquent les comportements séducteurs de la petite Manon – qui se passe la patte entre les jambes de Maurice quand il la reconduit chez elle, qui flirte avec Gaétan qui flirte avec elle. Cette charge tellurique .

Le scénographe a fait livrer une chiée de bois de poêle sur la scène, quelque chose comme cinq cordes de bois franc, en poids et en senteur, et on a installé à côté une chienne vivante dans sa niche – et l’animal sur scène fait exploser la représentation : 500 humains dans le noir dévorent la bête des yeux, les acteurs n’existent plus (ils sont trop acteurs pour le chien, et c’est chien pour les acteurs) – c’est un peu rejouer la magie du monde sauvage, oubliée mais vraie-de-vraie, et on s’étonne de se voir comme ça, de vouloir se connecter avec les animaux, de vouloir qu’ils nous aiment.

 

Un texte

bd-2Ce n’est pas vrai que la pellicule de Val-des-Vals obstrue la scène de Val-Bélair, et ce n’est pas vrai que c’est le film qui est inoubliable, imbattable – parce qu’il y a ce texte, texte-territoire qui a sa propre vie, et Dubois-ducharmophile le sait, qui le chamanise en quelque sorte pour nous en faire apercevoir la moelle.

La langue de Ducharme est une langue confidentielle, langue de bois, de boisson, de bottes-trempes, langue maganée et pleine d’images, croquante et cassante, avaleuse, une langue improbable qui touche la cible à chaque fois qu’elle frappe et qui nous jette dans un intime désarroi. Une langue de grand-mère!, comprise entre tous les humains de la terre par les noyés de la vallée du Saint-Laurent et ceux qui leur survivent tant bien que mal, cachés dans les terres ou cachés dans le haut des tours.

Avec cette langue, Ducharme déploie un regard sur l’enfance, depuis l’enfance, et il ouvre le dream-box d’un monde indigène qu’on connaît étrangement par cœur. Manon saoule du « pouvoir de la jeune fille », qui manipule, charme, boude, ment, fugue, cajole, détruit – qui sait tout ce qu’il faut savoir faire, déjà, pour survivre, qui s’accroche à l’amour comme une criminelle. Le crime de vouloir être aimé. Manon-moi-toi-ta-sœur-ta-voisine qui est en manque et qui passe à l’acte, et que la naissance même révolte. Ducharme raconte les histoires de gens qui survivent en secret, juste au nord des villes, dans l’intelligence et la détresse.

_35La grande-petite-fille fait la lecture à sa mère épuisée-qu’elle-détruit-et-qu’elle-adore, le soir, au bout de ces guerres de la tendresse et des bons débarras (de ti-Guy, de Maurice, de Gaétan) : « C’est comme ça qu’elles s’endorment les reines. Pis les reines, elles ont autrement plus de problèmes que toé. » Qui a dit qu’il ne se parlait pas d’une poésie totale dans ce territoire-là? Dans cette plaine d’ingratitude? Qui a dit que l’on ne s’aimait pas, même que bien mal, dans les déserts de l’Amérique du frette?

 

Poster un commentaire

Classé dans Dalie Giroux

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s