Archives mensuelles : juin 2017

Autochtones/immigrants: quelques notes sur la critique d’une remarque du Gouverneur général

Par René Lemieux

Le 17 juin, lors d’un entretien à l’émission The House, le Gouverneur général du Canada, Son Excellence le très honorable David Johnston, a affirmé ceci à la veille de la Journée nationale des Autochtones :

We are a people who looks beyond the individual to the collectivity, and have as one of our very fundamental tenants [sic] that life should be better not only for ourselves and our immediate family but for others.

We’re a country based on immigration, going right back to our, quote, Indigenous people, unquote, who were immigrants as well, 10, 12, 14,000 years ago.

And almost all who’ve come here have come with a firm determination that life shall be better for their children and their grandchildren, and that’s expanded beyond their immediate family[1].

L’équation entre les Autochtones et les immigrants a vite fait le tour du web dans le Canada anglais, moins rapidement en français. Pour de bonnes raisons, la remarque du Gouverneur général choque : affirmer que les Autochtones sont, comme tout le monde, des immigrants, ce n’est pas seulement éliminer une différence essentielle du droit canadien – ce qui est particulièrement inquiétant de la part d’un ancien professeur de droit qui se prétend spécialiste du droit constitutionnel –, c’est en outre s’attaquer au fondement de la relation de nation-à-nation.

Or, la remarque n’était pas nouvelle. Il y a environ un an, Jason Kenney, alors député conservateur à la Chambre des communes, avait eu des propos comparables :

Si plusieurs ont déjà très bien répondu au Gouverneur général – comme on l’avait fait il y a un an à Jason Kenney –, un article de Vice, « The colonial history behind the Governor General’s “quote-Indigenous-people-unquote” comments » par Justin Ling, me semble, dans sa critique de la remarque, erroné à plusieurs égards. À travers une défense de la singularité des peuples autochtones, l’article vient compliquer l’interprétation de leurs droits sans véritablement les défendre. Il s’aventure dans une lecture archéologique qu’il ne maîtrise pas et, ce faisant, en arrive, sans s’en apercevoir, à soutenir la thèse selon laquelle « nous sommes tous des immigrants ». Je me propose de répondre à cet article à partir d’une idée très simple : le droit des Autochtones ne s’appuie pas d’abord sur l’archéologie, mais sur un système colonial qui définit une différence à travers la reconnaissance. S’il y a différence entre Autochtones et immigrants, cette différence se situe sur le plan du droit et doit se penser dans ses termes.

  1. L’archéologie ne répond pas au problème de classification du droit

Après avoir décrit la remarque du Gouverneur général et les réponses qu’il a obtenu, l’auteur de l’article, reprenant des travaux récents en archéologie, tente d’expliquer la thèse de l’arrivée des Amérindiens en Amérique à partir de la mer plutôt que de la terre (par le détroit de Béring). Il écrit :

It’s possible that those early settlers travelled down the coast by boat.

That idea blows apart the existing narrative that Indigenous people walked across a land bridge fairly recently (at least in terms of ancient history) because they were incapable of sailing – which has always fit into a particularly colonialist historical perspective.

L’auteur semble penser que la découverte de la route par la mer est récente, et que ce nouveau « récit » (narrative) vient complètement remettre en question la « perspective historique colonialiste ». Mettons d’abord au clair un point essentiel : la thèse d’une arrivée des Amérindiens par la mer n’est pas du tout récente. À ma connaissance, on la retrouvait déjà dans les années 1970. Dans Les premières nations du Canada d’Olive Dickason (qui date un peu, mais c’est justement ce qui importe), on retrouve cette thèse :

Pour revenir à la façon dont sont arrivés les hommes dans les Amériques, notons que, même si la Béringie permet une traversée commode à pied, rien ne nous autorise à conclure qu’elle constitue la seule voie praticable ou utilisée. Pas plus qu’il n’y en a de croire que les habitants de Béringie sont confinés à terre et se désintéressent de la riche vie marine côtière ou hauturière. La mer aussi offre des choix; dans le Pacifique le Kuro-Shio (ou fleuve Noir), courant qui remonte la côte asiatique vers l’est en direction des Amériques, fournit une voie navigable et naturelle qui ne présente pas des difficultés insurmontables. L’argument selon lequel les humains de cette lointaine période n’ont pas encore mis au point des techniques leur permettant d’entreprendre une traversée sous des cieux arctiques incléments est, en mettant les choses au mieux, ténu, tout particulièrement à la lumière des voyages en mer qui ont eu lieu sous d’autres latitudes. On peut aussi faire valoir que la navigation en haute mer est à maints égards moins périlleuse que le cabotage, et que l’une et l’autre sont moins fatigants que la marche![2].

L’auteur de l’article de Vice n’a évidemment pas tort sur la question archéologique, mais il ne fait que répéter du connu en s’imaginant lui-même très anticolonialiste. L’originalité de l’article qu’il cite[3] est moins d’affirmer la thèse d’une arrivée par la mer qu’elle est d’infirmer celle du passage par la Béringie. Certaines des interventions de Ling, qui parsèment son texte, sont toutefois simplement erronés pour quiconque connaît un peu l’histoire du peuplement des Amériques. Par exemple, il écrit, se basant sur un archéologue :

The belief that Indigenous peoples couldn’t have figured out how to cross an ocean underpins a core fallacy in a bulk of academia: Western superiority. After all, Europeans didn’t cross an ocean until the 16th century, writes Ewen.

Pardon? Sans parler du peuplement des îles du Pacifique par les peuples polynésiens, fait qui me semble quand même assez connu, y a-t-il seulement quelqu’un quelque part qui ne connaît pas encore l’histoire de l’établissement temporaire vikings à l’Anse-aux-Meadows?[4] On pourrait simplement voir là le texte d’un journaliste un peu trop pressé qui s’y prend mal dans sa tentative d’être un allié anticolonialiste. La chose me semble plus grave lorsqu’on prend en considération les conséquences de son discours, aussi erroné soit-il.

On ne peut pas comprendre la situation des peuples autochtones au Canada ou ailleurs si on la pense simplement en termes de chronologie (ou même de qui est arrivé avant l’autre[5]). Ce qu’il faut prendre en compte, c’est comment le droit nous définit. À cet égard la question à se poser ne devrait pas être quand êtes-vous arrivés?, mais comment êtes-vous catégorisés par l’État?

  1. Un enjeu de définition juridique

L’archéologie en tant que telle apporte peu à la discussion juridique, sinon lorsqu’elle est elle-même reprise par le droit (par exemple dans des causes de revendication territoriale). Être « là » ne serait-ce qu’une année avant l’établissement (settlement) de l’État suffirait à une revendication de droit autochtone[6].

Dans ce qui semble être, selon lui, le point fort de son article, Ling écrit, citant un autre anthropologue :

MacEachern notes that the new research doesn’t necessarily destroy the Bering Strait theory, but instead improves it – reconciling the theory with evidence the continent may have been populated anywhere from 14,500 to 20,000 years ago.

Not, exactly, the Governor General’s “10, 12, 14,000 years ago.”

Pour 500 ans de décalage entre le terminus post quem de l’un et le terminus ante quem de l’autre, ça ne valait peut-être pas la peine d’aller chercher un commentaire d’un archéologue et d’écrire un texte sur le sujet. Le problème de la remarque du Gouverneur général, ce n’est pas les années mentionnées, mais le terme « immigrant » utilisé. « Autochtones » (ou en anglais « Aboriginal » et maintenant « Indigenous ») est un nom donné à des nations qui possèdent des droits qui diffèrent des autres (parfois appelés « Allochtones »). Cette reconnaissance des droits est faite par l’État à travers son système juridique (constitution, lois, règlements). Je cite un article scientifique fort connu qui donne, dans le cas américain, une très bonne définition préliminaire de la différence :

Settlers are not immigrants. Immigrants are beholden to the Indigenous laws and epistemologies of the lands they migrate to. Settlers become the law, supplanting Indigenous laws and epistemologies. Therefore, settlers nations are not immigrant nations[7].

Plus loin, dans un contexte plus étatsunien, Tuck et Wayne Wang mentionnent les « people of color » amenés de force pour fournir une main d’œuvre à l’État colonial. Ce ne sont pas des immigrants eux non plus. La situation canadienne est quelque peu différente, même si l’esclavage a existé ici également. Une autre triade s’est formée avec une certaine reconnaissance progressive du fait français. Il n’est qu’à regarder comment l’ordre juridique canadien catégorise ses « types ». Les « Indiens » sont une compétence fédérale au même titre que le divorce, la poste ou les poids et mesure (Loi constitutionnelle de 1867, art. 91(24)). Les « Autochtones » – autre dénomination, plus récente –, comprenant les Indiens, les Inuits et les Métis, sont aussi reconnus constitutionnellement, mais depuis 1982 (art. 35). La reconnaissance du bilinguisme canadien est postérieure à l’établissement de la confédération, avec la Loi sur les langues officielles de 1969, mais constitutionnalisée dans la Loi constitutionnelle de 1982 (art. 16 à 22; art. 23 pour le droit à l’éducation dans une langue minoritaire). Les immigrants sont une autre catégorie qui possède ses propres lois et règlements (Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, Loi sur le multiculturalisme canadien de 1985, reconnaissance du multiculturalisme dans la Charte, art. 27). La « triade » canadienne a ceci de particulier qu’elle reconnaît deux types de « settlers » (les Francophones et les Anglophones, selon la théorie des deux peuples fondateurs). Dans l’état actuel du droit constitutionnel, les peuples autochtones ne sont donc pas 1) des peuples fondateurs de l’État; ni 2) des immigrants[8].

Ainsi, la terminologie compliquée suit le développement de l’État colonial. Au sens du droit, « Autochtones » n’est pas plus respectueux qu’« Indiens » ou « Sauvages » (la première traduction officielle de Indians), ces mots ne sont que l’interprétation d’une reconnaissance plus ou moins officielle de l’État. Cela signifie aussi que cette terminologie est temporaire et qu’elle changera forcément pour suivre le droit constitutionnel[9].

  1. Remettre en question l’idéologie coloniale

L’auteur de l’article du Vice suggérait qu’une idéologie occidentale était à l’œuvre lorsque des représentants de l’État comme le Gouverneur général parlaient des Autochtones. Si je peux convenir qu’une telle idéologie est à l’œuvre, il faut savoir bien la situer. Elle ne se trouve pas dans l’archéologie ou le nombre d’années qui se sont écoulées depuis l’arrivée des premiers peuples en Amérique (et les découvertes récentes changent peu de choses quant au droit), mais dans la structure politique et juridique qui catégorise ces peuples. À cet égard, l’auteur de l’article passe un peu trop rapidement sur les excuses du Gouverneur général :

En réponse à ce tweet, l’auteur ne mentionne qu’un tweet de Chelsea Vowel.

Il y a là, je pense, un nouveau débat, beaucoup plus problématique à bien des égards, mais qui est la conséquence de la première remarque du Gouverneur général. Effacer la différence entre les catégories de reconnaissance, c’est faire le jeu de l’État colonial dont la perpétuation passe par un nivellement des droits individuels. Malgré tout, répéter la différence entre les catégories, si elles sont dictées par l’État, maintient la hiérarchisation des pouvoirs entre colonisateurs et colonisés[10]. Voilà le catch 22, le double bind dans lequel nous nous trouvons tous et qui se trouve cristallisé dans ce tweet d’excuse du Gouverneur général. Dans ce « nos »/« our » possessif se situe tout le problème d’avoir une reconnaissance de la différence dictée par l’État. Si une décolonisation doit passer par une nouvelle relation de nation-à-nation, c’est d’abord le possessif qu’il faut remettre en question.


Notes

[1] « Justin Trudeau’s neighbour says goodbye », The House, à partir de 3 min 35 s, en ligne.

[2] Olive Patricia Dickason, Les premières nations du Canada [1992], trad. par Jude Des Chênes (Québec: Septentrion, 1996), 25‑27; Dickason réfère à Knut R. Fladmark, « The Feasibility of the Northwest Coast as a Migration Route for Early Man », dans Early Man in America, from a Circum-Pacific Perspective, éd. par Alan Lyle Bryan, Occasional papers of the Department of Anthropology, University of Alberta (Archaeological Researches International, 1978), 119‑28; et Knut R. Fladmark, « Times and Places: Environmental Correlates of Mid-to-Late Wisconsinan Human Population Expansion to North America », dans Early Man in the New World, éd. par Richard Shutler (Sage, 1983), 27.

[3] Mikkel W. Pedersen et al., « Postglacial viability and colonization in North America’s ice-free corridor », Nature 537 (2016). En ligne.

[4] De multiples contacts ont eu lieu entre l’Europe et l’Amérique avant le XVIe siècle – à commencer à par Christophe Colomb… Un texte de Simon Labrecque sur cette question est à paraître sous peu dans Trahir.

[5] Qu’un exemple : les Vikings atteignent (ou découvrent) le Groenland au Xe siècle avant les Inuits de culture thuléenne, mais après les peuples de culture dorsétienne. Tout indique que des interactions existaient et ont existé longtemps entre ces peuples « européen » et « américain ». On sait par ailleurs que les kayaks des Inuits pouvaient faire le voyage jusqu’en Europe – des Inuits sont aperçus dans les îles orcadiennes en Écosse en 1682 –, mais il est fort probable que d’autres expéditions inuites aient eu lieu avant. Une histoire de ces rencontres souvent oubliées reste à faire. À propos des échanges qu’ont pu avoir l’Amérique avec des peuples en Asie et même en Afrique, on peut aussi lire le chapitre 3 dans Dickason, op. cit., et Norman Spirad, « Territoires des Amériques or Other Americas », Les Cahiers de l’idiotie 1, no 1 (2008): 11-22. En ligne.

[6] C’est le cas avec les Métis qui sont reconnus en tant que peuple autochtone par la Loi constitutionnelle de 1982, mais ne prétendent évidemment pas habiter le territoire depuis des temps immémoriaux.

[7] Eve Tuck et K. Wayne Yang, « Decolonization is not a metaphor », Decolonization: Indigeneity, Education & Society 1, no 1 (2012): 6‑7; Tuck et Yang réfère à Adam J. Barker, « The contemporary reality of Canadian imperialism, settler colonialism, and the hybrid colonial state », American Indian Quarterly 33, no 3 (2009): 325‑51.

[8] On peut consulter ce texte pour un aperçu de cette « triade »: Will Kymlicka, « Ethnocultural Diversity in a Liberal State: Making Sense of the Canadian Model(s) », dans Belonging? Diversity, Recognition and Shared Citizenship in Canada, par Keith Banting, Thomas J. Courchene, et F. Leslie Seidle, vol. III, The art of the state (Montréal: IRPP, 2007), 39‑86.

[9] Pour plus d’information sur la terminologie, voir Kelly Oliel, « Indigenous Identity Terminology in Canada », Trahir 7 (septembre 2016), en ligne; et Chelsea Vowel, Indigenous Writes: A Guide to First Nations, Métis & Inuit Issues in Canada (Winnipeg: Highwater Press, 2016), chap. 1‑2; pour un court texte, voir le billet de Chelsea Vowel, « A rose by any other name is a mihkokwaniy », Âpihtawikosisân. Law, language, life: A Plains Cree speaking Métis woman in Montreal, 16 janvier 2012, en ligne.

[10] Pour une critique de la notion de reconnaissance par l’État, voir Glen Sean Coulthard, Red Skin, White Masks: Rejecting the Colonial Politics of Recognition (Minneapolis: University of Minnesota Press, 2014).

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Les amendements du projet de loi S-3 à la Loi sur les Indiens et la bataille sans fin pour l’égalité des femmes autochtones

Traduction d’un texte de Pamela Palmater, par René Lemieux | ce texte a d’abord été publié en anglais sur le blogue personnel de l’auteure

Pamela Palmater

Le Comité permanent des affaires autochtones et du Nord (INAN) du Parlement étudie actuellement le Projet de loi S-3, Loi modifiant la Loi sur les Indiens (élimination des iniquités fondées sur le sexe en matière d’inscription). Comme son titre le suggère, ce projet de loi devrait être en mesure d’éliminer la discrimination fondée sur le sexe toujours en cours dans les dispositions relatives à l’inscription et à l’appartenance aux communautés dans la Loi sur les Indiens – mais il ne le fait pas. Les dispositions relatives à l’inscription dans la Loi sur les Indiens sont déjà un ensemble compliqué et désordonné de règles destiné à légitimer la disparition des Indiens – et la version du projet de loi n’améliore en rien la situation[1].

Toutefois, des organisations de défense des droits des Premières Nations, des Autochtones et des femmes autochtones, ainsi que des juristes, ont été entendus par le Sénat lors de l’étude préliminaire du projet de loi et ont tous convenu que le projet de loi du gouvernement n’arrivait pas à éliminer la discrimination fondée sur le sexe. Ils ont présenté un amendement afin de remédier à l’essentiel de la discrimination encore présente – pour finalement constater que le gouvernement s’y oppose.

Le Projet de loi S-3 est maintenant étudié à la Chambre des communes et le gouvernement continue à défendre sa version discriminatoire du projet de loi. Nous devons continuer à faire pression sur le Canada pour remédier à cette injustice de longue date contre les femmes autochtones et leurs enfants.

Ce qui suit est une chronologie servant à fournir un contexte explicatif de la situation actuelle.

 

1968Mary Two-Axe Early (Kahnawake) a fondé l’organisation Equal Rights for Native Women (Égalité des droits pour les femmes autochtones) pour défendre l’égalité des sexes dans la Loi sur les Indiens. Mary s’était marié à un non-Indien, avait perdu son statut, et, en conséquence, sa bande avait tenté de l’expulser.

Dans les versions antérieures de la Loi sur les Indiens, les Indiennes qui mariaient des non-Indiens perdaient leur statut, tout comme leurs enfants. En revanche, les Indiens (de sexe masculin) qui mariaient des non-Indiennes gardaient leur statut et leurs épouses non indiennes obtenaient le statut – assurant également à leur enfant l’obtention du statut.

Les revendications de Mary ont réussi à faire connaître dans les médias les enjeux sur cette question et, à l’époque, la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada a fait des recommandations pour modifier ces dispositions discriminatoires.

Voir le Rapport de la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada (1970).

 

1973 – Jeannette Corbiere-Lavell (Wikwemikong) et Yvonne Bédard (Six Nations) ont perdu leur cause devant la Cour suprême du Canada. Cette cause contestait les dispositions de la Loi sur les Indiens concernant le mariage avec un non-Indien. La Cour a jugé que la Déclaration canadienne des droits, qui garantissait l’égalité devant la loi, ne pouvait pas invalider la Loi sur les Indiens. Voir l’arrêt de la Cour suprême.

 

1974 – L’Association des femmes autochtones du Canada est fondée pour défendre les droits des femmes autochtones, notamment leur exclusion de l’inscription et de l’appartenance à une bande causée par les règles relatives au mariage avec un non-Indien de la Loi sur les Indiens (perte du statut d’Indienne et inadmissibilité à l’inscription).

 

1981 – Sandra Lovelace (Tobique) [aujourd’hui la sénatrice Sandra Lovelace-Nicholas] obtient gain de cause aux Nations Unies pour sa plainte pour atteinte aux droits de la personne des règles discriminatoires de la Loi sur les Indiens. Voir en anglais la décision du Comité des droits de l’homme.

 

1982 – L’ancien Premier ministre Pierre Elliott Trudeau rapatrie la Constitution, adoptant la Charte canadienne des droits et libertés qui garantit le droit à l’égalité à l’article 15.

 

1985 – Le Projet de loi C-31 modifie la Loi sur les Indiens en réponse à la cause Lovelace. Il rétablit le statut d’Indienne et l’appartenance à une bande pour les femmes autochtones qui l’ont perdu suite à un mariage avec un non-Indien en vertu du paragraphe 6(1)(c), à la place du statut entier conféré par le paragraphe 6(1)(a), ce qui a pour effet que leur droit à transmettre le statut est plus restreint que celui auquel ont droit les hommes possédant le statut Indien. Elles peuvent transmettre leur statut à leur enfant [quoique leurs enfants n’obtiennent que le statut en vertu du paragraphe 6(2)], mais pas à leurs petits-enfants.

Le statut en vertu du paragraphe 6(1) permet de transmettre le statut d’Indien à ses enfants, peu importe avec qui on se marie ou avec qui on est en couple. Le statut en vertu du paragraphe 6(2) ne permet pas de transmettre en soi le statut d’Indien, sauf à condition d’avoir un enfant avec une personne possédant le statut d’Indien inscrit.

 

1985-2010 Sharon McIvor (bande indienne Lower Nicola) conteste une forme de discrimination résiduelle qui persiste dans les dispositions sur l’inscription dans la Loi sur les Indiens. Les cours de première instance et en appel confirment l’aspect discriminatoire de la loi. La Cour suprême du Canada refuse d’entendre un appel.

 

2010 Le Projet de loi C-3 modifie la Loi sur les Indiens en réponse à la cause McIvor pour remédier à certains aspects de la discrimination fondée sur le sexe, mais en néglige plusieurs autres. Cette législation qui échoue à remédier à la discrimination suscite plus de procès.

 

2010 Sharon McIvor saisit immédiatement le Comité des droits de l’homme des Nations Unies alléguant le manquement du Canada à éliminer toute discrimination fondée sur le sexe dans l’inscription au statut d’Indien. Voir le texte de la requête en anglais.

 

2015 Stéphane Descheneaux, Susan Yantha et Tammy Yantha (Abénakis d’Odanak) obtiennent gain de cause devant la Cour supérieure du Québec contre des dispositions sur l’inscription dans la Loi sur les Indiens qui perpétuent la discrimination entre les descendants des Indiennes et les descendants des Indiens. Voir l’arrêt de la Cour supérieure du Québec.

 

2016 Le Projet de loi S-3 est introduit au Sénat dans le but avoué d’« éliminer les inégalités fondées sur le sexe » dans la Loi sur les Indiens. Le consensus des organisations de défense des droits des Premières Nations et des femmes autochtones, ainsi que des juristes entendus par le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones, indique que le Projet de loi S-3 n’élimine pas toutes les inégalités fondées sur le sexe.

Alors que le ministère des Affaires indiennes et du Nord (INAC) et le ministère de la Justice prétendent que le projet de loi respecte la Charte (c’est-à-dire qu’il n’y a plus de discrimination fondée sur le sexe), les témoins experts ont souligné les formes supplémentaires de discrimination fondée sur le sexe dont le projet de loi ne tient pas compte.

En conséquence, le Sénat a suspendu l’examen du projet de loi et a demandé à INAC d’obtenir de la Cour une prolongation pour qu’un projet de loi plus conforme puisse être rédigé.

 

Avril 2017 – Lynn Gehl obtient gain de cause contre INAC pour sa plainte quant à la paternité inconnue ou non déclarée, ce qui force INAC à apporter des modifications supplémentaires au Projet de loi S-3 afin de répondre également à cet enjeu. Voir l’article en anglais.

 

2017 – L’étude du Projet de loi S-3 se poursuit au Sénat et les mêmes témoins experts ont exprimé les mêmes préoccupations sur le fait que INAC ne se soit pas servi de la prolongation donnée par la Cour pour modifier le projet de loi afin d’éliminer toute discrimination fondée sur le sexe dans la Loi sur les Indiens.

Un des principaux sujets de préoccupation est l’incapacité de la modification précédente (le Projet de loi C-3) à remédier à la discrimination fondée sur le sexe pour les Indiennes nées avant 1951 – un enjeu que INAC désigne comme une « discrimination complexe » dont il serait préférable de s’occuper lors d’une Phase 2, à savoir lors de discussions futures.

Ne faisant pas confiance aux nombreuses promesses de Phase 2 énoncées lors des modifications antérieures, les femmes autochtones ont demandé au Sénat d’amender le Projet de loi S-3 afin de remédier à toutes les formes de discrimination fondée sur le sexe. À cette fin, la sénatrice Marilou McPhedron a déposé un amendement connu sous le nom de « 6(1)(a) jusqu’au bout » [6(1)(a) all the way] qui donne un droit égal à l’inscription aux Indiens et Indiennes né-e-s avant le 17 avril 1985, incluant ceux et celles né-e-s avant 1951, ainsi qu’à leurs descendants.

Un grand nombre de lettres d’appui à cet amendement ont été envoyées au Sénat et au bureau de la ministre, aux organisations de Premières Nations et de groupes de femmes, à des individus et à des familles. La ministre Bennett y a répondu par une campagne de peur en disant que cet amendement pourrait conférer des droits à deux millions de personnes et en insistant sur le fait que le gouvernement ne peut pas légiférer sans consulter les Premières Nations.

 

Mythes et réalités à connaître pour comprendre le Projet de loi S-3 :

 

Mythe 1 :

Le Projet de loi S-3 est conforme à la Charte et remédie à toutes les formes connues de discrimination fondée sur le sexe.

 

Réalité :

Toutes les fois que le gouvernement a prétendu que la Loi sur les Indiens était conforme à la Charte, il a été démontré en cour que ce n’était pas le cas. De plus, bien que leur prétention initiale voulait que le Projet de loi S-3 remédiât à toutes les formes connues de discrimination fondée sur le sexe, la ministre Bennett admis plus tard que « nous ne faisons pas tout ce qu’on peut en ce qui a trait à la discrimination » (cité en anglais dans un article de The Globe and Mail).

Il faut également noter que la ministre de la Justice libérale actuelle, Jodi Wilson-Raybould, défend le projet de loi, même si lorsqu’elle était chef régionale de l’Assemblée des Premières Nations de la Colombie-Britannique, elle a écrit une lettre au gouvernement stipulant que la date butoir de 1951 était discriminatoire et qu’elle devrait être amendée. C’était aussi l’ancien gouvernement libéral qui a déposé l’amendement « 6(1)(a) jusqu’au bout » [6(1)(a) all the way] lors de l’étude du Projet de loi C-3. À cette époque, ils étaient d’accord pour éliminer toutes les discriminations – ils ne le sont plus maintenant.

 

Mythe 2 :

La ministre Bennett prétend que des millions de nouveaux Indiens seront inscrits si l’amendement est adopté (en anglais dans un article de The Globe and Mail).

 

Réalité :

Il y a moins de 900 000 Indiens inscrits au Canada. Remédier à la discrimination fondée sur le sexe dont souffrent les Indiennes qui se sont mariées avec un non-Indien avant 1985 et conférer aux descendants des femmes le statut d’Indien au même titre qu’aux descendants des hommes indiens, cela ne pourrait pas éventuellement augmenter de deux millions le nombre d’Indiens au Canada. Plusieurs sont déjà décédés, plusieurs ne feront pas de demande pour obtenir le statut et plusieurs ont déjà le statut – ils obtiendraient seulement un plus haut degré de statut, mais ne s’ajouteront pas au nombre d’Indiens au Canada. Chaque fois que la Loi sur les Indiens a été modifiée, INAC a grandement surestimé les nombres afin d’instiller la peur et la dissension. Malheureusement, mais de manière prévisible, l’Assemblée des Premières Nations est aussi engagée dans une campagne de peur dans le même ordre d’idées que INAC.

Personne ne se souciait du nombre de nouvelles inscriptions lorsque les hommes indiens et les femmes blanches étaient inscrits – cela semble maintenant être un enjeu uniquement parce qu’il s’agit d’Indiennes.

 

Mythe 3 :

Toutes ces nouvelles inscriptions vont coûter beaucoup trop d’argent.

 

Réalité :

Chaque année, le Canada croît de 800 000 nouveaux Canadiens, soit par la naissance, soit par l’immigration – tous ces nouveaux Canadiens bénéficient de l’accès à un vaste éventail de programmes sociaux dans une proportion de deux à trois fois supérieure à ce qui est accordé aux Premières Nations pour les mêmes genres de services. Un tel ajout, qui n’arrive qu’une fois, au registre des Indiens ne va pas ruiner l’État. Surtout, tout le monde au Canada a droit à l’égalité des sexes – indépendamment des coûts potentiels. De plus, INAC a déjà témoigné devant le Sénat pour indiquer qu’ils ne s’attendent pas à une augmentation des coûts pour les Premières Nations puisque la majorité des nouveaux inscrits vivront hors réserve.

 

Mythe 4 :

Le Canada a besoin de temps pour consulter les Premières Nations sur la manière de modifier la Loi sur les Indiens afin d’éliminer la discrimination fondée sur le sexe.

 

Réalité :

La question de la discrimination fondée sur le sexe dans la Loi sur les Indiens (et comment y remédier) n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs décennies, les Premières Nations et les organisations de femmes autochtones ont engagé des discussions avec INAC sur les manières de modifier la Loi sur les Indiens. Des consultations, des sessions d’information et de multiples tables de discussion ont lieu depuis aussi loin que, et ont même eut lieu bien avant, les modifications de 1985. Même si quarante années de consultation n’avaient pas déjà eu lieu, ce qui est le cas, le gouvernement ne pourrait pas légitimement consulter à savoir s’il peut continuer de discriminer contre les femmes autochtones. Le gouvernement a une obligation constitutionnelle et fiduciaire de ne pas discriminer.

Légalement, ce gouvernement n’a pas d’autre choix que de remédier à la discrimination.

 

Mythe 5 :

Il est acceptable de remettre cette question de la discrimination fondée sur le sexe à plus tard.

 

Réalité :

L’article 15 de la Charte canadienne des droits et libertés garantit l’égalité entre les hommes et les femmes.

L’article 35(4) de la Loi constitutionnelle de 1982 garantit l’égalité entre les hommes et les femmes autochtones en ce qui a trait aux droits ancestraux et issus de traités.

L’article 3 de la Loi canadienne sur les droits de la personne interdit la discrimination fondée sur le sexe dans les dispositions des programmes et services fédéraux.

L’article 44 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones garantit l’égalité entre les hommes et les femmes autochtones pour tous les droits inclus dans la déclaration, en particulier en ce qui a trait à l’appartenance à une nation autochtone.

À maintes reprises, plusieurs organes internationaux s’occupant des droits de la personne ont exhorté le Canada à éliminer de la Loi sur les Indiens la discrimination fondée sur le sexe complètement et une fois pour toutes. Ils ont souligné que cette discrimination est une des causes principales des disparitions et des assassinats de femmes et de filles autochtones.

Il est plus que temps que le Canada modifie enfin la Loi sur les Indiens et qu’il élimine la discrimination fondée sur le sexe dans l’inscription des Indiens. Les législateurs n’ont pas besoin de plus de procès, de rapports des Nations Unies ou d’enquêtes nationales pour justifier une intervention.

À présent, c’est simplement une question de volonté politique.

On peut trouver une lettre modèle qui peut être utilisée pour appuyer ces amendements : en anglais sur le site web de l’Alliance féministe pour l’action internationale et en français en suivant ce lien.


Note

[1] Voir les textes dédiés à cette question sur le site web de l’auteure.

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Psilocybe quebecensis: esquisse d’un myco-mythe

Par Simon Labrecque

Tous les témoins sont de faux témoins.

Paule Thévenin[1]

Là, on va s’administrer nos deux sacrements : prendre un café et lire la Flore laurentienne.

André Ferron[2]

Avec les grands vents du printemps qui annoncent le solstice d’été et la Saint-Jean-Baptiste attenante – ce carnaval païen qu’on aura tenté de dompter par la captation d’un nationalisme étatisé de chars allégoriques puis de spectacles dans les parcs –, il convient de songer aux voyages à faire pour s’éventer. Du même coup, on peut aussi se pencher sur ce qu’il sera possible de cueillir ou de récolter l’automne venu, peut-être pour le garder tout l’hiver prochain jusqu’au solstice, ou encore pour passer au travers de cet hiver sans trop que ça ressente le renfermé, à une époque où la prise quotidienne de microdoses de drogues psychédéliques est envisagée comme un traitement plausible de la dépression. Voici donc une esquisse de recherche sociale sur un champignon hallucinogène local dont l’existence est mal connue et parfois même niée.

 

Rumeurs

Étonnement initial, thaumazein mineur mais tenace : dans l’encyclopédie électronique amatrice la plus populaire au monde, la page dédiée au champignon indigène réputé « modérément hallucinogène » Psilocybe quebecensis existe en langue anglaise, en asturien, en espagnol, en suédois, en cebuano et en winaray (deux langues bisayas parlées aux Philippines), mais pas en français! J’ai découvert ce fait alors que j’entendais moi-même ce beau nom pour la première fois, assez tardivement. Une enquête sommaire alentour m’a révélé que mon ignorance était généralement partagée. Pourquoi donc ne connaît-on pas ce champignon, icitte?

Dans leur petit manuel d’initiation à la mycologie, Champignons du Québec et de l’Est du Canada, Denis Lebrun et Anne-Marie Guérineau mentionnent pourtant ce psilocybe en toutes lettres. Il est vrai qu’ils le font très rapidement. Dans leur introduction, seule une courte section traite des champignons hallucinogènes (notamment de la très puissante amanite tue-mouche, amanita muscaria, décrite et imagée plus loin). Ils écrivent ceci :

Roger Heim, grand spécialiste des champignons hallucinogènes, dénombre, au Mexique seulement, une douzaine de Psilocybes, un Strophaire et deux Panéoles qui produisent des effets hallucinogènes. Ces champignons renferment de la psilocybine, une substance qui, par sa composition chimique se rapproche du fameux L.S.D. 25. La psilocybine produit chez les individus des sensations d’euphorie et d’extase, donne l’impression d’être un grand personnage et de posséder beaucoup de connaissances, entraîne finalement des hallucinations colorées.

Au Québec, il semble que les Amérindiens connaissaient l’Amanite tue-mouche. On a aussi identifié récemment un Psilocybe, le Psilocybe quebequensis (très rare), présentant une concentration en psilocybine aussi forte que celles des champignons mexicains. Il s’ajoute aux quelques petites espèces, Panéoles et Strophaires, qui contiennent, à des degrés moindres, des principes hallucinogènes[3].

Peut-être en raison du fait qu’il est réputé « très rare », le Psilocybe quebecensis (ou quebequensis) ne se trouve toutefois pas parmi les champignons décrits et imagés dans le guide. Pour en savoir plus, il faut consulter d’autres documents. Une recherche rapide permet de découvrir que le nom complet du champignon contient, comme c’est l’usage, le nom des responsables de sa découverte, c’est-à-dire de sa description initiale. Ce filon nominal mène à une sorte d’histoire de notre champignon. Cette histoire se construit, elle s’écrit à partir d’archives aujourd’hui disponibles en ligne.

 

Psilocybe quebecensis Ola’h & Heim

Le petit champignon connu (ou méconnu) sous le nom de Psilocybe quebecensis a été découvert par les mycologues György-Miklós Ola’h (ou Oláh) et Roger Heim près de Québec, à l’automne 1966. Leur découverte a été publiée pour la première fois à Paris, en mars 1967, dans les Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences. Série D, Sciences naturelles. Les deux premiers paragraphes de ce texte offrent un récit d’origine qui met en scène cette volonté de savoir qui mène à ce que le marin Jacques Cartier appelait jadis descouverture :

Dans la vallée de la rivière Jacques Cartier, comté de Québec, région régulièrement inondée par les crues de ce cours d’eau, notre attention fut attirée lors d’une excursion faite ensemble, le 28 septembre 1966, par un Agaric du genre Psilocybe dont le carpophore bleuissait au toucher [un signe de présence de psilocybine]. Quelques jours plus tard, en un endroit plus sablonneux, peuplé d’arbres feuillus, dominé par des aulnes et des bouleaux, l’un de nous (G. O.) récoltait une vingtaine d’autres spécimens de la même espèce.

L’examen de ces échantillons (no 092 Que.) révélait qu’ils appartenaient à la stripe silvatica et n’étaient pas sans ressemblance avec les Psilocybe silvatica (Peck) et surtout pelliculosa Smith, ce dernier propre aux États-Unis, renfermant de la psilocybine d’après Tyler. L’intérêt tout particulier qui s’attachait à la présence d’une espèce hallucinogène septentrionale dans l’Est du Canada nous a incités à en entreprendre l’étude approfondie[4].

Suivent des descriptions des caractères macroscopiques, des caractères microscopiques et de l’habitat du champignon, puis une caractérisation de la psilocybine et de la psilocine.

La même année, Ola’h a publié seul un article dans Naturaliste canadien précisant la description de Psilocybe quebecensis, donnant la diagnose latine et indiquant « les méthodes biochimiques utilisées en vue de mettre en évidence la présence des corps indoliques psychotropes isolés de ce champignon[5] ». Ola’h insiste dès l’introduction :

Nos investigations nous ont conduit à la conclusion que notre échantillon (no. 092 Que.) appartenait à la stripe Silvatica et marquait le plus de ressemblance avec les Psilocybe silvatica (Peck) Comb. nov. et P. pelliculosa (Smith) Comb. nov.

Toutefois, il possède suffisamment de critères différentiels spécifiques à la fois d’ordre macro- et microscopique, en même temps que chimique, pour que nous puissions le décrire comme une nouvelle espèce[6].

Ces caractéristiques distinctives sont précisées dans l’article. Heim est remercié à la toute fin pour sa révision et pour ses « nombreux conseils pratiques quant à la description de cette nouvelle espèce[7] ».

Enfin, en 1973, Ola’h a publié seul un article en anglais dans Mycopathologia et Mycologia applicata sur la « structure fine » de Psilocybe quebecensis. L’article présente un grand nombre d’images de l’« ultrastructure » du champignon prises avec un microscope électronique à l’Université Laval. En introduction, le mycologue dit avoir été capable de retrouver le psilocybe à plusieurs reprises après les cueillettes initiales :

Psilocybe quebecensis Ola’h & Heim investigated is growing in the vicinity of Quebec City. Since the first collection in 1966, we found it regularly every year at the same spot or in a similar habitat at a different area[8].

Dans les quelques écrits ultérieurs qui portent sur Psilocybe quebecensis, cependant, la rareté du champignon sera soulignée à répétition, comme c’est le cas dans le guide de Lebrun et Guérineau. Comment expliquer que Ola’h, lui, en trouvait régulièrement? A-t-il révélé le lieu précis de ses trouvailles initiales à qui que ce soit, outre Heim? Pour répondre, il semble qu’il faille d’abord en savoir plus sur le principal intéressé.

 

Ola’h

György-Miklós Ola’h est né est Hongrie en 1935. Diplômé à Paris, professeur-chercheur au Laboratoire de mycologie du Département de phytotechnie de la Faculté d’agriculture à l’Université Laval, à Québec, il s’est éteint le 24 mai 2008. Son ouvrage le plus connu est un court traité populaire, Le pleurote québécois : comment cultiver ce champignon et comment le cuisiner, publié aux presses de l’Université Laval en 1975. Une seconde édition a été publiée en 1981[9]. La même année, l’ouvrage est paru en traduction anglaise aux mêmes presses, sous le titre A new way to grow edible mushrooms: white Pleurotus.

Dans le monde savant, il semble que Ola’h était surtout connu pour ses travaux au niveau intermédiaire de l’« ultrastructural », visible à l’aide de microscopes électroniques. En 1978, avec Oto Reisigner et Gérard Kilbertus, il publia d’ailleurs Biodégradation et humification : atlas ultrastructural, aux presses de l’Université Laval.

Ola’h était aussi connu pour ses travaux sur les champignons hallucinogènes. En plus de ses articles sur Psilocybe quebecensis, découvert avec Heim, il publia un traité intitulé Le genre Panaeolus : essai taxinomique et physiologique, en 1969, un mémoire hors-série de la Revue de mycologie du Laboratoire de cryptogamie du Museum national d’histoire naturelle, à Paris. Roger Heim (1900-1979) fut d’ailleurs professeur au Museum, qu’il dirigea de 1951 à 1965, l’année précédant la découverte de Psilocybe quebecensis.

Comme le rappellent Lebrun et Guérineau dans leur petit guide d’identification, c’est en fait Heim qui est mondialement reconnu comme le « grand spécialiste des champignons hallucinogènes », notamment en raison de son livre Les champignons toxiques et hallucinogènes, publié une première fois en 1963 puis réédité dans une seconde version « entièrement revue et augmentée » en 1978, chez Boubée, à Paris. En 1958 Heim et l’ethnologue Robert Gordon Wasson publiaient par ailleurs Les champignons hallucinogènes du Mexique. Études ethnologiques, taxinomiques, biologiques, physiologiques et chimiques aux éditions du Muséum national d’histoire naturelle. Ce livre reprend notamment le célèbre récit de la rencontre entre les savants et la guérisseuse mazatèque Maria Sabina, au Mexique, d’abord publié dans Life Magazine. Ce récit a donné lieu à une grande vague de « tourisme psychotrope », plusieurs jeunes cherchant à rencontrer Maria Sabina et, surtout, à utiliser pour leur compte les psilocybes mexicains.

L’ombre de Heim, flanquée des ombres de Wasson et de Maria Sabina, est peut-être trop grande pour que nous puissions éclairer plus précisément le caractère de son jeune collègue d’origine hongroise. Les informations détaillées sur la vie et les pratiques de Ola’h sont loin de pulluler. Seules des généralités semblent énonçables. Autrement, c’est la spéculation qui envahit rapidement tout l’horizon.

Au cours des années 1960 et 1970, Ola’h n’est assurément pas devenu le Timothy Leary de la vallée du Saint-Laurent, malgré sa découverte d’un psilocybe local dont le nom même (sans parler de sa propension à bleuir!) aurait eu de quoi séduire la jeunesse québécoise en quête de voyages et d’expérimentations. Celles et ceux qui prêchaient une « révolution psychédélique » ont néanmoins reconnu son travail et fait circuler son nom, entre autres à Montréal. La présence répétée du nom de Ola’h dans Mainmise, par exemple, n’a pas suffit à faire connaître Psilocybe quebecensis à grande échelle. Il semble que celles et ceux qui consomment des champignons hallucinogènes se soucient peu de l’espèce précise qu’elles et ils ingèrent, et que celle-ci est rarement quebecensis.

 

Mainmise sur les champignons

Quelques traces du travail de Ola’h sur Psilocybe quebecensis se retrouvent dans la revue contre-culturelle « kébékoise » Mainmise. Ces traces sont liées à l’intérêt de « la contre-culture » pour les champignons, les hallucinogènes et les drogues de manière générale.

Le premier grand article illustré sur les champignons paru dans la revue (fondée en octobre 1970) date de l’automne 1972 et est signé par Jean Basile. L’article ne mentionne par Ola’h et porte presqu’exclusivement sur l’amanite tue-mouche, ce très beau champignon vénéneux qui cause des hallucinations, des troubles nerveux et gastriques, et qui était utilisé dans plusieurs pratiques chamaniques, notamment en Sibérie.

Basile prend acte de la publication récente de deux ouvrages qui plaçaient la civilisation occidentale « dans son entier sous le chapeau rutilan [sic] du “champignon soleil égal de l’or” » et de la muscarine qu’il contient : Le champignon sacré et la croix. Étude de la nature et des origines du christianisme dans les cultes de la fécondité du Proche Orient ancien, de John M. Allegro (1969, trad. 1971), et Soma, Divine Mushroom of Immortality, de R. G. Wasson (1968)[10]. Fait intéressant, lorsqu’il présente la distribution planétaire de l’amanite tue-mouche, Basile écrit :

[Il est] largement répandu en Eurasie et en Amérique. On en signale partout au Canada, dans le Wisconsin et même en Californie. Il est donc probable que vous ayez tous vu, au moins une fois dans un bois de pins, ce champignon beaucoup moins rare, beaucoup moins connu que les fameux psilocybes de l’Amérique centrale[11].

Par cette dernière indication, le co-fondateur de Mainmise démontre bien son ignorance exemplaire de l’existence même d’un champignon local, Psilocybe quebecensis, proche parent des « fameux psilocybes de l’Amérique centrale ». Les autres mentions de psilocybes dans l’article vont dans le même sens. Dans sa conclusion intitulée « Où en sommes-nous? », Basile écrit ceci :

Il n’existe pas, dans nos universités, de chaire de drogues comparées et c’est dommage. On pourrait, par exemple, tenter d’analyser les rapports qui existent entre le psilocybe mexicain et l’Amanita muscaria. On pourrait comparer évolution sociale et légende. On pourrait aussi placer quelque part notre Québec entre les Chamanes de Sibérie qui dansaient, tragiques en frappant sur leurs tambours divinatoires et les curanderos mexicains qui, dans leurs cabanes, bourrées de psilocybe tentaient de mettre face à face les dieux et l’homme. Il faudrait relire nos vieilles légendes, nos vieilles chansons. Il faudrait ne pas faire comme Robert-Lionel Séguin dans sa « Sorcellerie au Québec du 17e au 19e siècle », excellente compilation historique mais linéaire et vidée de toutes visions un peu modernes. Ainsi, nous passerions moins vite que lui sur la légende du moissonneur qui moissonne si vite qu’on le soupçonne de magie; on lui vole sa faucille; on découvre un bouchon au bout du manche; on l’ouvre et une mouche s’en échappe. Une mouche? Cela ne rappelle-t-il pas le surnom de l’Amanite Muscarie : Amanie tue-mouche. Cette fameuse mouche que l’on rencontre encore dans un commentaire de Marie de l’Incarnation qui soupçonne les « divagations mystiques » d’une de ses filles d’avoir été provoquée par les « mouches de l’enfer »; nous ne conclurions pas si vite, avec M. Séguin, que ces « mouches de l’enfer » sont les « ancêtres de nos feux-follets ». De même, nous ne passerions pas trop vite devant cette légende québécoise qui veut que l’aiguillette, cette maladie de l’impuissance, soit guérie par l’urine. De quelle impuissance s’agit-il et de quelle urine? Car, inutile de se le cacher, il existe une drogue majeure québécoise. Ce pourrait être le tabac ou le chanvre qui poussent ici très bien. Je crois cependant qu’il faudrait aller chercher du côté de l’Amanita muscaria.

Nous aurions alors un portrait de nous-même [sic], une identité magique qui n’est pas encore prévue par le parti québécois[12].

Trois ans plus tard, à l’automne 1975, Mainmise publia un « mini-dossier portatif » en deux parties intitulé « Champignons hallucinogènes du Kébek » dans le numéro d’automne marquant son cinquième anniversaire. La découverte de Psilocybe quebecensis avait fait son chemin, depuis l’article de Basile, et le champignon figurait à la une du dossier. Tenait-on là la « drogue majeure québécoise », la clé d’une « identité magique » du « Kébek », appropriable chaque automne en montant dans le bois?

 

Mainmise et p. quebecensis

Le « mini-dossier portatif » automnal de Mainmise est introduit ainsi :

Septembre et octobre sont la période d’abondance des champignons hallucinogènes du Kébek. Avec l’équinoxe d’automne au milieu de tout ça, le moment correspond à la grande fête de la Récolte et de la Corne d’abondance. Bin sûr, on en trouve aussi en juillet et en août, mais il faut pour cela un été assez humide. Ce dernier été, par exemple, fut très chaud et avec pas trop de pluie; résultat : presque personne n’a trouvé d’amanites. Mais dès la mi-septembre, les téléphones n’arrêtaient pas pour annoncer qu’on venait d’en trouver plein un champ ou un sous bois.

Le mini-dossier est en deux parties : a) un texte de Pierre et Louis, deux trippeux consciencieux de Kébek-city, sur deux psilocybes locaux et l’amanite tue-mouche; b) une autre divagation (sous forme de récitatif) de Georges sur le message des champignons[13].

La présentation de Psilocybe quebecensis par Pierre et Louis résume d’abord l’article de Ola’h dans Naturaliste canadien puis donne les caractéristiques permettant d’identifier le champignon. Vient ensuite ce paragraphe sur leur expérience :

Il y a maintenant presque 10 ans que ce champignon a été découvert, mais très peu d’informations sont parvenus jusqu’au public. Lorsque nous avons enfin découvert l’article de Ola’h, ce fut l’allégresse! Nous sommes allés sur les bords de la Jacques-Cartier, à la mi-septembre, au début du parc des Laurentides. Les conditions semblaient idéales, il y avait beaucoup beaucoup de champignons, mais nous n’avons pas trouvé de psilocybe quebecensis. Certains lui ressemblaient, mais aucun ne bleuissait lorsqu’on cassait la tige près du chapeau. On était un peu découragés, mais la journée fut si belle, et les montagnes si majestueuses, qu’on va retrouver [sic] à la fin de septembre. Peut-être serons-nous plus chanceux![14]

Quant au Panéolus Spinctrinus, également étudié par Ola’h, ses propriétés hallucinogènes sont inconstantes et Pierre et Louis n’ont ressenti aucun effet suite à l’ingestion d’une quinzaine de champignons frais. Enfin, ils ont essayé l’amanite tue-mouche de quatre manières différentes. Ils ont été malades à plusieurs reprises, « sans jamais halluciner ».

Le texte de Georges, « À quoi rêvent les champignons hallucinogènes », se concentre sur l’amanite tue-mouche et n’évoque qu’à la toute fin Psilocybe quebecensis, en passant.

L’année suivante, Mainmise publie une traduction libre d’une entrevue accordée par R. Gordon Wasson à la revue High Times, avec des extraits d’autres textes[15]. Le traducteur ajoute une note dans le texte lorsque Wasson mentionne Heim, indiquant « co-découvreur avec G.M. Ola’h, du Psilocybe quebecensis », et il publie un court extrait de l’article de Ola’h dans Naturaliste canadien, en encadré.

Enfin, en 1977, un an avant la fin de Mainmise, la Mère Michel a publié un entretien avec René Pomerleau, autre mycologue de l’Université Laval qui était cité pour son grand guide d’identification dans l’article de Basile, en 1972. Dans l’entretien, le psychopathologiste forestier, fondateur du Cercle des mycologues amateurs de Québec, se présente comme le premier à avoir trouvé la maladie hollandaise de l’orme au Canada, à Saint-Ours et à Berthier en 1944[16]. Pomerleau déclare également avoir peu d’intérêt pour les expérimentations de « la contre-culture » avec les champignons hallucinogènes.

Surtout, il y a ce court échange autour du livre à venir de Pomerleau :

MM : Parlez-nous donc encore du livre que vous êtes en train d’écrire…

RP : Donc, ce ne sera pas un livre de vulgarisation. Ça va être un gros bouquin scientifique qui coûtera une quarantaine de dollars ou plus. Il sera cependant axé sur l’utilisation par les gens des espèces comestibles.

MM : Ce sera quand même la flore complète des champignons charnus québécois?

RP : Oui, mais faite d’après mes connaissances à moi.

MM : Il y a combien de temps que vous travaillez à ce livre?

RP : On peut dire que ça fait maintenant deux ans. C’est-à-dire que j’avais décidé, il y a trois ans – je suis retraité depuis 1970 – de faire un nouveau livre de vulgarisation avec cent, cent cinquante espèces. Il y a alors des jeunes qui m’ont dit : « C’est très beau ça, mais pourquoi ne laissez-vous pas tout ce que vous savez sur les champignons? » Ça m’a frappé. Moi, je reprochais justement aux autres, notamment à des types comme Jacques Rousseau qui ne nous a pas laissé sa flore du Nord, de ne pas avoir laissé un certain nombre de choses qu’ils savaient très bien. C’est un peu ce qui m’a décidé.

MM : Incluez-vous, dans votre flore, le psilocybe quebecensis?

RP : Non. Je suis contre. Ce n’est pas une espèce nouvelle. D’ailleurs c’est moi qui ai le premier cueilli ce champignon, avec mon ami Roger Heim. C’est une espèce déjà découverte aux États-Unis par Peck et qu’il a décrite sous le nom de psilocybe caerulipes, c’est-à-dire « à pied bleu ». En outre, ce champignon est extrêmement rare au Québec.

MM : La question peut paraître bizarre, mais, quand vous en trouvez une, comment faites-vous pour vous rendre compte que vous avez découvert une espèce nouvelle?

RP : Il faut connaître tout ce qui s’est publié, tout ce qui s’est fait dans le domaine là-dessus et savoir que ça n’existe pas, que c’est différent de tout ce qui a été trouvé[17].

À demi-mots, Pomerleau ne traite-t-il pas Ola’h d’incompétent, voire de mystificateur, dans cet entretien? En plus de nier l’existence même de psilocybe quebecensis comme espèce distincte, séparée, Pomerleau affirme ici avoir été le premier à cueillir, avec Heim, ce champignon mal identifié! Un conflit au sein de la petite communauté des mycologues de la ville de Québec saurait-il expliquer que Ola’h et psilocybe quebecensis soient pratiquement tombés dans l’oubli?

 

Une époque mêlée

Lorsque Agriculture Canada republie, en 1981, Champignons comestibles et vénéneux du Canada, de J. Walton Groves, d’abord publié en 1962, S. A. Redhead de l’Institut de recherches biosystématiques de la Direction générale de la recherche ajoute un addenda daté de 1979. Ce court texte contient un commentaire sur la réédition du livre et la seule description d’un psilocybe contenue dans l’ouvrage. Fait intéressant : en couverture de l’ouvrage on trouve une morille et une amanite tue-mouche!

Dans son addenda, Redhead indique qu’à l’époque de la première publication, en 1962,

un vaste redécoupage des genres en fonction de critères microscopiques était en cours, donnant naissance à une foule de nouveaux noms et de nouvelles acceptions. Leur reconnaissance par l’ensemble des mycologues était loin d’être garantie; pour cette raison, J. Walton Groves a choisi des noms de genre bien établis, qu’il a utilisés dans leur acception conventionnelle. Toutefois, bon nombre des modifications mentionnées dans l’édition de 1962 sont aujourd’hui acceptées, et quelques nouveaux noms de genres ont été proposés depuis. Comme certains d’entre eux ont fait leur apparition dans les ouvrages de vulgarisation, une mise à jour de la nomenclature s’imposait. Le recours à des caractères microscopiques pour la définition d’un grand nombre de genres est inévitable, ce qui malheureusement complique la tâche du mycologue amateur[18].

Les pages suivantes contiennent ladite « mise à jour de la nomenclature et de la taxonomie ». Avant, Redhead ajoute ce commentaire spécifique sur les psilocybes :

Depuis 1974, la possession de champignons d’origine canadienne ou étrangère renfermant les drogues réglementées psilocine et psilocybine est illégale au Canada. Un certain nombre d’espèces canadiennes des genres Psilocybe, Panaeolus et Conocybe renferment ces hallucinogènes. Certaines d’entre elles sont mal caractérisées et ont une aire de répartition peu connue. Il s’agit dans tous les cas de petites espèces peu visibles et peu susceptibles d’attirer l’attention des mycophages. L’espèce la plus fréquemment récoltée est décrite ci-après[19].

Cette espèce est nommée Psilocybe semilanceata (Fr.) ex Kummer, et elle est qualifiée de vénéneuse. Voici ce que Redhead inscrit sur sa répartition :

De septembre à novembre : seul ou en groupes dans les pâturages ou les autres endroits herbeux dans les régions maritimes de l’Est et de l’Ouest.

Le Psilocybe silvatica (Pk.) Singer et Smith et le P. pelliculosa (Smith) Singer et Smith lui ressemblent mais viennent plutôt dans les régions boisées et possèdent des spores plus petites. Un certain nombre d’autres espèces hallucinogènes caractérisées par un port de collybie, avec parfois un anneau bien défini, se rencontrent aussi au Canada[20].

Aucune mention nominale de Psilocybe quebecensis, cependant. Aucune mention non plus de Psilocybe caerulipes, que Pomerleau favorise aux dépens du premier. Du côté des mycologues amateurs contemporains du Québec, cependant, on énonce une différence entre quebecensis et caerulipes. Du second, on dit :

Le bleuissement de toutes les parties de ce psilocybe au froissement ou avec l’âge aide à le reconnaître, mais bleuit surtout à la base du pied.

Le très rare P. quebecensis, semblable à l’œil nu, bleuit beaucoup plus.

 

Hongrie et agarics

L’auteur, comédien et animateur britannique Stephen Fry raconte que son grand-père maternel, Juif originaire d’Europe orientale, disait qu’un Hongrois, c’est le seul type au monde qui peut entrer derrière quelqu’un dans des portes tournantes et ressortir devant.

C’est pratiquement tout ce que je sais des Hongrois (s’il s’agit d’un savoir), à part le fait qu’ils parlent une langue finno-ougrienne, qu’ils furent liés à deux empires au siècle dernier (avec l’Autriche des Habsbourg et la Russie soviétique), et qu’une caméraman hongroise a récemment fait trébucher un immigrant pendant qu’elle filmait sa course. Les années 2010, en Hongrie, seraient marquées par le populisme de droite de Viktor Orban.

J’ai aussi quelques vagues souvenirs d’une analyse par Hannah Arendt de la résurgence de la tradition souterraine des conseils ouvriers et de l’importance des pratiques narratives de mise en récit de l’histoire lors de l’Insurrection de Budapest, en 1956. Je sais aussi que la Hongrie est le pays du cinéaste Belá Tarr et le décor de ses films splendides. Enfin, il y avait bien tous ces timbres avec l’inscription Magyar posta qui circulaient parmi les philatélistes amateurs, lorsque j’étais enfant, et qui provenaient justement de Hongrie. Parmi ces timbres, notons qu’il en existe un à l’effigie de l’amanite tue-mouche, un champignon qui aurait joué un rôle important dans le chamanisme hongrois, mais dont on a oublié les usages précis. Seules demeurent des traces obliques dans les légendes et les récits, comme par exemple ce fait que le sorcier vagabond des vieilles histoires hongroises est réputé demander du lait à chaque habitation qu’il croise – or, le lait, comme on le sait peut-être, permet par ses propriétés de limiter les effets des champignons hallucinogènes (un truc utile en cas de dérapage)[21].

Le philosophe-artisan Robert Hébert m’a posé une question intéressante, qui m’a fait remarquer une possibilité, lorsque je lui ai fait part de mes recherches autour de Ola’h et de psilocybe quebecensis. La venue de György-Miklós Ola’h dans la vallée du Saint-Laurent serait-elle liée à la Révolution hongroise de 1956? Cette possibilité de lien inaperçue m’a tout de suite paru plausible, du moins chronologiquement, puisque notre mycologue est né en 1935. Il avait donc 20 ou 21 ans lors de l’insurrection dans laquelle les jeunes, et surtout les étudiantes et les étudiants, jouèrent un rôle de premier plan! Ola’h était-il un réfugié politique ayant trouvé un sauf-conduit par la mycologie?

Au moins deux avenues s’offrent aux recherches suivant cette esquisse. Une première trajectoire serait documentaire et se soucierait, par exemple, de réaliser des entretiens avec des personnes qui ont connu Ola’h, Pomerleau, voire Heim, Peik et d’autres mycologues impliqués dans la détermination de l’existence de Psilocybe quebecencis. Une seconde trajectoire serait fictionnelle et se soucierait, par exemple, de rendre vivants par un roman ou une nouvelle les rapports qui ont pu exister entre les mycologues et la contre-culture lors de la Révolution tranquille « kébékoise ». Une troisième trajectoire pourrait peut-être aussi être envisagée : repartir à la chasse dans la vallée de la Jacques-Cartier et tout centrer sur l’objet, c’est-à-dire sur le champignon lui-même, de préférence à l’automne. Il faut sans doute rappeler ici que la possession de ce champignon est illégale. Aux philosophes et aux juristes, demandons si on peut manger sans posséder.


Notes

[1] Dans Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, La véritable histoire d’Artaud le Mômo, France, 1992, 85 min.

[2] Narrateur, originaire (comme sa compagne Nicole) du comté de Maskinongé, dans Réjean Ducharme, L’hiver de force [1973], Paris, Gallimard, coll. Folio, 1984, p. 48.

[3] Denis Lebrun et Anne-Marie Guérineau, Champignons du Québec et de l’Est du Canada, Québec, éditions Nuit Blanche, 1988, pp. 22-23.

[4] György-Miklos Ola’h et Roger Heim, « Une nouvelle espèce nord-américaine de Psilocybe hallucinogène : Psilocybe quebecensis G. Ola’h et R. Heim », C. R. Acad. Sc. Paris, t. 264 (20 mars 1967), Série D, p. 1601.

[5] György-Miklos Ola’h, « Nouvelle espèce de la flore mycologique canadienne », Naturaliste canadien, t. 94, 1976, p. 573.

[6] Ibid., p. 574.

[7] Ibid., p. 587.

[8] György-Miklós Oláh, « The Fine Structure of Psilocybe Quebecensis », Mycopathologia et Mycologia applicata, vol. 49, n4, 1973, p. 321.

[9] Ralph H. Estey, « A history of mycology in Canada », Canadian Journal of Botany, vol. 72, n6, 1994, p. 758.

[10] Jean Basile, « L’amanite tue-mouche », Mainmise, n16, septembre 1972, pp. 72-97. Pour une raison qui m’échappe (et qui échappa sans doute aux correcteurs de Mainmise, s’il y en avait), Basile désigne l’auteur du premier livre comme John D. Allegro tout au long de son texte, mais écrit la bonne initiale, M., dans sa bibliographie en fin de texte.

[11] Ibid., pp. 76-77.

[12] Ibid., pp. 95-96.

[13] Collectif, « Champignons hallucinogènes du Kébec. Un mini-dossier portatif », Mainmise, n52, troisième trimestre 1975, p. 6.

[14] Ibid., p. 7.

[15] Mère Michel, « Les champignons hallucinogènes d’Amérique », Mainmise, n65, décembre 1976, pp. 26-29.

[16] Mère Michel, « René Pomerleau. Rencontre avec le plus grand spécialiste des champignons québécois », Mainmise, n69, deuxième trimestre 1977, p. 43.

[17] Ibid., p. 44.

[18] Dans J. Walton Groves, Champignons comestibles et vénéneux du Canada, Direction générale de la recherche, Agriculture Canada, Ottawa, 1981, p. 323.

[19] Ibid.

[20] Ibid., p. 324.

[21] Mihály Hoppál, « Le chamanisme dans la culture hongroise », Ethnologie française, vol. 36, n2, 2006, pp. 218-219.

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