Tout notre petit change: pour une célébration du cinquantenaire du Ciel de Québec de Jacques Ferron

Par Simon Labrecque

[P]resque tous les romans de Jacques Ferron sont, en partie du moins, des romans à clés. Il n’est peut-être pas important de connaître les portes qu’ouvrent ces clés; il est utile de savoir que l’auteur aime s’amuser avec des clés.

Gilles Marcotte, « Jacques Ferron, côté village » (1976)

Si l’année 2017 marque le cinquantième anniversaire d’Expo 67, le cent-cinquantième du British North America Act et, conjointement, du premier volume du Capital de Marx, ainsi que le trois-cent-soixante-quinzième anniversaire de la fondation hallucinée de Montréal, l’année 2019 marquera quant à elle le cinquantenaire de la publication du plus long, sinon du plus grand roman de Jacques Ferron, Le Ciel de Québec (éditions du Jour, 1969). Soulignons donc l’événement sur le sens du monde!

Pour préparer cette célébration, je propose d’abord que l’Office national du film du Canada rende immédiatement disponibles, gratuitement sur son site internet qui donne déjà accès à beaucoup d’archives sans frais, les deux films de sa collection qui traitent directement du parcours de l’admirable docteur, soit Jacques Ferron : le polygraphe, de Claude Godbout (ONF, 1982, 26 min), et Le cabinet du docteur Ferron, de Jean-Daniel Lafond (ONF, 2003, 81 min) (Ferron n’aurait sans doute pas laisser passer la chance de rappeler à chaque occasion la « situation » désormais singulière de Lafond, époux de l’ancienne Gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean). De cette façon, celles et ceux qui envisageraient de rendre un nouvel hommage filmique à l’auteur du Ciel de Québec, au roman lui-même, ou encore à un ou plusieurs autre(s) texte(s) de la remarquable série ferronienne parue entre 1969 et 1972 – les Historiettes (1969), L’Amélanchier (1970), Le Salut de l’Irlande (1970), Les roses sauvages (1971), La chaise du maréchal ferrant (1972) et Les confitures de coings (1972), notamment –, sauraient avec assurance ce qui a déjà été tourné, monté et montré. On ne voudrait tout de même pas faire dans la redite… quoique ce ne serait pas si inconvenant, puisque notre écrivain dit national, réputé polygraphe, a souvent été caractérisé comme un radoteur!

Faucher dans La Presse, oct. 1965.

Je propose ensuite de publier, au plus tard durant l’année 2018, dans l’Information ferronienne et para-ferronienne (animée par la descendance de l’abbé Surprenant) ou même ailleurs, l’ensemble des documents connus relatifs à la suite annoncée du Ciel de Québec, suite restée inédite mais dont le titre est donné à la toute dernière ligne du roman : La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché. Cet ensemble inclurait d’une part tous les documents rédigés de la main de Jacques Ferron lui-même à ce propos (brouillons, lettres, notes, etc.) et, d’autre part, tous les documents rédigés par les ferroniens et ferroniennes de tout acabit, amateurs ou professionnels, qui se sont aventurés sur la piste du personnage de fiction et de son homonyme bien réel, l’homme de main du fraudeur notoire Moïse Darabaner dont le corps a été découvert sur la route reliant Sainte-Agathe à Saint-Gilles dans Lotbinière à la fin de l’été 1965, Rédempteur Faucher.

Il faudra évidemment diviser le travail requis par cette chasse de tous les filons pertinents. Surtout, puisque plusieurs chasseurs et chasseuses ont déjà entamé ce travail en suivant diverses pistes de manière plus ou moins indépendante depuis les années 1970, il faudra organiser une véritable réunion pour compiler, analyser et synthétiser le tout. Cette réunion pourrait prendre la forme d’une conférence, d’un atelier ou d’un symposium savant ou para-savant, subventionné ou pas, ou en partie seulement. L’Association francophone pour le savoir pourrait par exemple recevoir un colloque sur ce grand livre absent de notre littérature, La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché. Quiconque a déjà travaillé ou travaille encore ce titre et les filons qui y mènent ou qui en partent doit se manifester rapidement : on veut des noms!

Parions également que les ferroniens amateurs et professionnels s’occuperont de faire circuler la réédition du Ciel de Québec parue dans la Bibliothèque québécoise en 2009. Rappelons pour notre part que la réédition chez VLB éditeur datant de 1979 se trouve encore parfois chez les bouquinistes, et que même des éditions originales des livres de Ferron circulent parfois dans des endroits comme le Puits du Livre, rue Masson à Montréal.

Pour ma part, je propose quelque chose de plus physique, quelque chose comme une excursion sur les lieux accessibles du Ciel de Québec : la ville de Québec, bien sûr, avec notamment le Séminaire et la rue Saint-Vallier, puis Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, à l’ouest. Bien entendu, au sud-est, il faudra arpenter l’entre-deux rivières où se trouve la paroisse de Saint-Magloire et le village inventé des Chiquettes, entre la Chaudière et l’Etchemin, là d’où provient Rédempteur Fauché. L’objectif du voyage serait de situer et de visiter l’emplacement le plus probable des Chiquettes, « petit village », « lieu d’en-bas » dont le roman raconte l’érection en paroisse de Sainte-Eulalie, du nom de la « capitainesse » autochtone ou métissée qui habitait les lieux.

Une célébration digne de ce nom demande qu’on rassemble un peu d’argent. Commençons donc à l’ancienne, en retrouvant et en roulant tout notre petit change.

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2 Commentaires

Classé dans Simon Labrecque

2 réponses à “Tout notre petit change: pour une célébration du cinquantenaire du Ciel de Québec de Jacques Ferron

  1. Marcel Olscamp

    On pourrait commencer par un séminaire, tiens, comme celui que je donnerai à l’Université d’Ottawa cet automne, et dont voici la description :

    De la genèse au mythe : Le ciel de Québec

    À partir de 1965, l’œuvre de Jacques Ferron, selon les propres dires du romancier, devient de plus en plus « concertée »; ses livres successifs, écrit-il, devront dorénavant être lus comme un seul grand livre, ou comme les morceaux éclatés d’une saga interrompue. Dans ce contexte, Le ciel de Québec, paru en 1969, représente la forme la plus achevée de cette singulière aventure littéraire; c’est l’ouvrage le plus ambitieux de Ferron, celui que la critique compare souvent aux grands romans latino-américains parus à la même époque.

    Cependant, sur le plan strictement littéraire, peu nombreux ont été les commentateurs qui ont cherché à approfondir le lien possible entre Le ciel de Québec et la littérature mondiale. L’extrême liberté de ce roman, son ambition, son caractère inclassable en font littéralement une œuvre unique en son genre. Il pourrait être intéressant, pour une fois, de sortir l’œuvre du contexte manifeste auquel elle a trop souvent été cantonnée : en quoi précisément – et à quelles conditions – Le ciel de Québec pourrait-il ne pas être un livre québécois?

    Comme l’écrivait Milan Kundera, c’est à l’aune du roman universel et de son histoire qu’il faut lire les œuvres de fiction. À travers une étude minutieuse du Ciel de Québec et de ses alentours — depuis les premiers signes de sa conception par l’écrivain jusqu’aux plus récentes avancées de la critique le concernant — nous découvrirons comment ce récit est « travaillé » par des œuvres romanesques appartenant au « grand contexte » mondial (Dickens, Asturias, Kerouac, Dos Passos) tout autant que par les écrits de certains mémorialistes du Grand Siècle français (Tallemant des Réaux, Antoine Hamilton). Profondément québécois par sa thématique, le roman de Ferron est le contemporain de ces grands prédécesseurs par sa liberté, par son désordre joyeux, par son humour, mais aussi parce qu’il révolutionne à sa manière la forme romanesque; nous verrons donc comment il appartient lui aussi, de plein droit, à la littérature mondiale.

    • Ce séminaire promet d’être très, très intéressant! Il s’agit en effet d’une excellente façon de commencer à souligner le cinquantenaire. J’espère avoir le loisir de me retrouver du bon côté de la 417 cet automne pour bien en profiter! N’hésitez pas à nous tenir au courant du déroulement du séminaire, professeur Olscamp.

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