Quand le psychiatre David Cooper parla français à Toronto: un appel

Par Simon Labrecque

David Cooper

Au début de l’année 1987, le psychiatre torontois Stephen Ticktin publiait un mémoire sur sa relation personnelle avec David Cooper, célèbre psychiatre originaire d’Afrique du Sud qui venait de mourir. Cooper est notamment connu comme le père du terme « antipsychiatrie », concept forgé au milieu des années 1960 pour désigner une critique radicale de la psychiatrie telle qu’elle se pratiquait alors. Ticktin raconte qu’il a vu Cooper pour la première fois au début de 1972, alors que le controversé médecin se dirigeait vers l’Argentine, où il allait finalement résider pendant trois ans avant de s’établir à Paris en 1975. Cooper avait été invité à une semaine de conférences sur « la folie », organisée par le Health Advisory Service de l’Université de Toronto, où Ticktin étudiait la médecine. Ce dernier narre ainsi sa rencontre avec Cooper :

J’avais déjà lu plusieurs de ses livres (ainsi que quelques livres de son collègue R.D. Laing) et ses écrits de marxisme existentialiste m’avaient à la fois excités et catapultés hors de mon orientation freudienne plus mécanique. David fit rapidement son entrée dans toute sa splendeur. C’était un homme au physique imposant, à l’allure sauvage, avec ses longues boucles blondes et son immense barbe rousse. Il était vêtu de noir et portait un grand manteau en peau de lama, de la même non-couleur qui lui donnait une qualité bestiale. (Ironiquement, j’ai découvert plus tard qu’il utilisait souvent le mot « bête » [beast] comme un terme affectueux!) Mais ses yeux bleus étaient très gentils et il parlait d’une voix douce. Et il était extrêmement prévenant [thoughtful]. On avait presqu’immédiatement l’impression d’être en présence d’un homme exceptionnellement profond et beau. Lorsque vint son tour pour prendre la parole, il commença en me présentant et en disant que je jouerai une chanson. Nous venions tout juste de nous rencontrer, trois heures auparavant, et il m’avait alors entendu jouer de la guitare. Il m’avait ensuite demandé si je voulais bien jouer quelque chose lors du débat et j’ai accepté. J’ai choisi « Ballad of a Thin Man » de Bob Dylan (« There’s something happening here but you don’t know what it is do you Mr. Jones »). Cela donnait le ton pour ce que David voulait dire; je ne l’ai pas su à ce moment, mais c’était en fait le commencement d’un motif qui allait se répéter à plusieurs reprises lors de nos voyages ensemble d’un pays à l’autre, dans les années qui allaient suivre, moi jouant une chanson puis David prenant la parole. Il a parlé avec beaucoup de bravoure, cette première fois. Il était en état d’ébriété et s’est initialement adressé au public anglophone en français, pensant qu’il était dans la province de Québec. Il a clairement énoncé qu’il avait quitté l’Angleterre, quitté la Philadelphia Association et qu’il ne collaborait plus avec Laing et compagnie. Ce dernier, a-t-il dit, était embarqué dans un voyage spirituel. Le sien, à David, était politique[1].

La juxtaposition de ces trois dernières phrases soulève une interrogation : se peut-il que Cooper, lors de son intervention qu’il voulait politique, ne se soit pas simplement « trompé » en s’adressant en français à un public torontois? N’est-il pas plus probable qu’il ait su très précisément où il était, même soul (lui qui l’était d’ailleurs souvent)?

David Cooper est né au Cap, en Afrique du Sud, en 1931 et il est décédé à Paris, en France, en 1986. Le Cap, « cité-mère » de l’Afrique du Sud, est une colonie néerlandaise fondée en 1652. De 1795 à 1803, elle est occupée par les Britanniques, avant d’être rétrocédée à l’éphémère République batave. L’occupation britannique reprend ensuite de 1806 à 1814, date à laquelle la colonie passe définitivement aux mains du Royaume-Uni. En 1910, les quatre colonies britanniques d’Afrique australe, soit celles du Cap, du Transvaal, de la rivière Orange et du Natal, forment un nouvel État, l’Union sud-africaine, qui est une monarchie constitutionnelle. La République d’Afrique du Sud lui succède ensuite de 1961 à 1994, date de l’entrée en vigueur d’une nouvelle constitution et de l’élection de Nelson Mandela à la présidence de l’Afrique du Sud.

L’ancienne colonie du Cap a été le lieu de plusieurs luttes politiques et culturelles autour de la langue, notamment quant à la reconnaissance de l’afrikaans, issu du néerlandais, comme langue nationale officielle aux côtés de l’anglais. Tout cela, bien entendu, sans parler de l’histoire et des langues des autres peuples de la région, ni du régime raciste et violent de l’apartheid qui fut en place de 1948 à 1991.

Au Canada, le tournant de l’année 1972 se situe moins de deux ans après la Crise d’octobre 1970 – le manifeste révolutionnaire du Front de Libération du Québec, le kidnapping du diplomate britannique James Richard Cross, l’enlèvement puis la mort du ministre libéral Pierre Laporte, la déclaration de la Loi sur les mesures de guerre, l’arrestation de quelque 500 personnes, la plupart sans mandat ni accusation, puis l’exil vers Cuba de la cellule Libération, l’arrestation de la cellule Chénier et les procès très, très médiatisés, etc. 1972, c’est aussi l’année de la grève générale dans le secteur public québécois, avec l’emprisonnement des trois leaders du Front commun de la CSN, de la FTQ et de la CEQ. On retrouve les traces audiovisuelles de cette année mouvementée dans le film 24 heures ou plus, de Gilles Groulx, que l’ONF a censuré pendant plusieurs années. Cooper, psychiatre sud-africain père de l’antipsychiatrie, réputé comme un radical à travers le Commonwealth, se présentait alors comme un révolutionnaire en route vers l’Argentine « pour promouvoir l’opposition à la psychiatrie dans le monde en développement »[2]. Pouvait-il ignorer ces circonstances politiques « locales » lorsqu’il parla français à Toronto?

Dans les termes de l’influente théorie du politologue étatsunien Louis Hartz sur les « sociétés nouvelles » fondées par les colons européens lors de la « révolution moderne », l’Afrique du Sud et le Canada sont deux sociétés coloniales à deux fragments. Cette théorie dite « du fragment » fut énoncée dans un livre de 1955, The Liberal Tradition in America, écrit par Hartz, puis dans un ouvrage collectif de 1964, The Founding of New Societies, traduit en français en 1968 sous le titre Les enfants de l’Europe. Je ne sais pas si Cooper a lu ces ouvrages, ni s’il a même entendu parler de la théorie des « complexes de fragmentation ». Toutefois, au regard du contexte historique du pays natal de Cooper – cette société duelle composée d’un fragment colonial néerlandais et d’un fragment impérial britannique –, et au regard de l’actualité politique récente de son pays de transit – ce Canada également duel, fait d’un « fragment français » et d’un « fragment anglais » –, comment Ticktin a-t-il pu considérer que parler français à Toronto était purement et simplement une bourde, une erreur un peu drôle attribuable à l’alcool? Ou plutôt, comment expliquer que le Torontois ne semble même pas avoir envisagé la possibilité que cela ait pu être un acte politique de la part de celui qui insistait justement sur le langage comme action et qui invitait sans cesse à politiser le quotidien, afin de changer la vie sur les plans individuel et collectif?

Fait intéressant, Cooper parlait très bien français et s’intéressait explicitement aux dimensions politiques des langues. Il est notamment connu, dans le monde anglophone, pour son introduction à l’édition de 1967 de Madness and Civilization (Tavistock), la traduction de la première édition de Folie et déraison : histoire de la folie à l’âge classique, de Michel Foucault. Cooper est aussi connu pour sa synthèse des œuvres des années 1950 de Jean-Paul Sartre, Reason and Violence, rédigée avec son collègue R. D. Laing en 1964 (Tavistock). Dans l’avant-propos de l’édition française de son dernier livre, Le langage de la folie, publié en anglais en 1977 et traduit l’année suivante (Seuil), Cooper remercie explicitement ses traducteurs français, Bernard de Fréminville et Nicole Frey, en écrivant que

beaucoup plus qu’une traduction ils ont fait un rare et magnifique travail collectif avec Marine Zecca et moi-même. J’ai trouvé dans ce travail le privilège d’avoir la plus fidèle approche d’une pensée et d’un style parfois trop opaques. S’il y a des passages qui défient résolument toute traduction, il y en a certainement qui sont plus clairs et parfois meilleurs dans la version française produite par Bernard et Nicole.

Dans les paragraphes suivants, il remercie François Wahl pour son aide, ainsi que « les étudiants de l’université de Paris-Vincennes, pour avoir résolument attendu de moi que je ne leur enseigne pas la psychopathologie ». Cela signale à tout le moins une certaine attention portée par l’auteur au contexte de ses interventions!

Nous ne disposons malheureusement pas de biographie détaillée de la vie de Cooper, qui est beaucoup moins bien connue que la vie de Laing, par exemple, qui a fait l’objet de plusieurs biographies, ainsi que de documentaires et même d’un « bio-pic » où le psychiatre de Glasgow est incarné par l’écossais David Tennant (Mad to Be Normal, 2017). La vie de Cooper semble d’ailleurs beaucoup plus « déliée » que celle de son collègue Laing; cela ferait peut-être un film encore plus radical?

Quoi qu’il en soit, il est difficile de déterminer si Cooper a jamais écrit sur son intervention à Toronto, sur son commencement en français qui fut interprété comme une bourde ou un excès d’ivrogne. Cooper a-t-il confié directement, à Ticktin ou à d’autres, qu’il « pensait être dans la province de Québec »? L’a-t-il déclaré dans sa présentation même, lorsqu’il passa du français à l’anglais? Le cas échéant, cette remarque était-elle sincère ou sarcastique? Existe-t-il un enregistrement de cette intervention? Nous pourrions parcourir les archives du psychiatre/antipsychiatre pour le savoir, si seulement elles étaient rassemblées quelque part – mais elles ne semblent pas l’être. Nous pourrions aussi interroger Ticktin, ou même tenter de profiter des controversées bourses de recherche sur l’antipsychiatrie à l’Université de Toronto[3]. Mangerions-nous grâce à une telle enquête? Nous pourrions surtout prendre un chemin de traverse, une tangente artisanale, « partir sur un nowhere » et spéculer autour de la question locale/globale des résonances entre « le cas Québec » et « le cas du Cap », dans la perspective politique du créateur du terme d’« antipsychiatrie ».

Il faudrait alors commencer par chercher des traces d’un passage de Cooper au Québec, à Montréal peut-être, ou du moins de quelque rencontre qui signalerait sa connaissance des luttes d’émancipation québécoises qui ont marqué les années 1960 et le tournant des années 1970, jusqu’à Toronto. Ce faisant on rencontrerait probablement plus aisément des traces d’une lecture québécoise de Cooper (plutôt que des traces d’une lecture cooperienne du Québec). Le 31 juillet 1986, par exemple, Le Devoir reprenait en page 8 la dépêche de l’Agence France-Presse annonçant le décès de Cooper. Dans le même journal, près de dix ans plus tôt, soit le 22 septembre 1977, François Peraldi, passeur de la pensée lacanienne en Amérique et alors chargé de recherche au Douglas Hospital et professeur à l’Université de Montréal, mentionnait Cooper et d’autres pionniers de l’antipsychiatrie dans une lettre ouverte intitulée « Une psychiatrie occidentale qui a tant besoin de se donner une bonne conscience ». Dans les années 1970, la publication des livres de Cooper est aussi soulignée dans les journaux comme La Presse et Le Soleil, ainsi que dans des revues comme Ici Radio-Canada et Mainmise. Jusqu’ici, cependant, aucune trace d’un passage du corpulent barbu dans la Belle Province. De telles traces existent-elles dans les archives d’un collectif d’ici, défunt ou toujours actif, oublié ou connu? Je ne saurais le dire, pour l’instant.

L’intelligence collective saura-t-elle faire progresser cette enquête? Ce texte a pour objectif de tendre la perche, de lancer le défi, de passer le mot. C’est un appel.


Notes

[1] Stephen Ticktin, « Brother Beast: A Personal Memoir of David Cooper », Asylum. Magazine for Democratic Psychiatry, vol. 1, no 3, repris en ligne sur la page de la Society for Laingian Studies (je traduis).

[2] Andrian Chapman, « Re-cooperin anti-psychiatry: David Cooper, revolutionnary critic of psychiatry », Critical and Radical Social Work, vol. 4, n3, novembre 2016, en ligne (je traduis).

[3] Tom Blackwell, « U of T’s “anti-psychiatry” scholarship is affront to science and could hurt mentally ill patients, critics say », National Post, 10 janvier 2017, en ligne.

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