Traîne – les aventures du sujet

Par Cécile Voisset, Paris

S’il n’y a pas de traces
De charrois dans le ciel,

C’est que probablement
On n’y va pas souvent,

Qu’il n’y a pas de vent
Pour y porter les gens.

Un oiseau se fait mal
À regarder le ciel.

Le gros soleil couchant
Lui fait un œil d’enfant.

Mais lui reste à son banc
Et siffle encore un temps.

Eugène Guillevic, « Chansons » (extrait), dans Exécutoire (1947)

 

Le nomade est tout sauf un fou, il est non dupe; il erre sur terre, pérégrine. Il cherche, entrevoit un horizon faute d’en avoir un. Ce serait comme s’écrier « terre, terre! » avant de toucher bel et bien le sol, avant de trouver quelque chose de tangible pour qui s’enquiert du réel, s’investit dans une quête d’espacement et de distanciation réalisés par la méditation et la réflexion. Rien ne lui est a priori donné, comme un sceptique par principe qui guette; le nomade procède de sa propre investigation, il en est le point de départ et d’arrivée, il naît de lui-même au tracé le menant quelque part et se demandant incessamment où il en est. Le nomade se dote de tous les moyens susceptibles de parvenir à cette fin, il en accepte la tâche difficile au prix d’un indécidable qui dure. Il est un endurant.

« Qui veut penser grandement doit errer grandement. »[1] En mode flânerie citadine ou exploration urbaine, hors de la ville ou pas, hors de tous les murs, seul ou non, le nomade a dépassé le seuil pour le dehors où n’importe plus l’identité, cette cage mentale où la norme le relègue, comme si le carcan du sédentarisme galvanisait son aspiration de liberté et d’indépendance, comme si des ailes à ses talons le portaient d’ailleurs en ailleurs sans tâtonnement, c’est-à-dire sans la peur d’une nuit immémoriée, au soleil brut de la découverte d’ici-bas. Foin des préalables, le tient un entêtement aux épaules solides au bout du compte pour se décider ou se déterminer : non pas s’enraciner pour être de l’en moins mais semer pour de l’en plus, même si c’est sans certitudes aucunes qu’il s’y emploie : l’ouverture, l’attention à la musicalité du jour, à ce qui parle au pied levé.

C’est bien une question de longueur, pas de hauteur; c’est à vrai dire une question de cours, de parcours. Le nomade n’essaie pas de s’élever, de se grandir, de se couler un piédestal ni de se fabriquer un rôle; on tombe de haut à force de vouloir atteindre des sommets, on se méprend et on chute. Non, ce n’est vraiment pas une question de hauteur; car ce serait alors viser l’immutabilité, se lier au répétitif, s’aliéner d’ennui, ce serait oublier une mort promise ou échue, ce serait croire en l’immortalité, se convaincre du sempiternel, se résoudre finalement à l’Être, opter pour une verticalité vertigineuse, se raconter des craques et mourir prématurément d’une overdose d’illusions. Le nomadisme ne fait pas de surplace.

C’est bien une question de longueur, de pas, de rattrapage, de retard à combler dans un espace-temps échelonné, droit devant en dépit d’un cheminement au demeurant sinueux; ce n’est pas attendre quelque chose d’un azur détaché, brouillé, qui happe à jamais comme une impossibilité ressentie de ne pouvoir égaler quoi que ce soit, comme une chape qui étouffe le moindre possible. Au grand air, en une atmosphère progressivement clarifiée, le nomade ressent l’étendue d’un sol dont il ne décolle pas parce qu’il lui est bon de le fouler, qu’il lui est nécessaire d’en éprouver les mètres comme un poème infini à scander. De plain-pied, l’horizontalité de son objectif lui procure la joie du contact : une voûte de jouissance à se poser et à sentir la terre sous sa plante; patte de végétalité, touche légère d’ébriété au vent bon qui caresse des dômes terraqués, chaussée indéfiniment piétinée, lit charrié de galets sépia, cailloux pastellisés au charbon de traces inégalées, aux couleurs douces en attendant davantage, sans remords, coups et à-coups de vitalité, éventail podique qui s’éjouit en vacances perpétuées, en incroyables avancées, chaque fois préludes d’un existant qui devient, intimité étonnée de devenir et redevenir; inspiration garantie, à ne pas époumoner ce brave à l’allure sûre, à plutôt décupler toute énergie de vie. Parce qu’il sait que rien n’est définitif, et même si l’itinérant peaufine des idées de mieux en mieux définies; les limites flottent, dansent. Le nomade va empli du monde où il accueille et repousse des possibles parmi d’autres. Il vit en intensité, sans économie; tel est son style.

C’est bien une question de longueur, voie nautique de qui marcherait temporairement sur l’eau ou en pousserait les résistances, voie prosaïque d’une inventivité quotidienne, progressions en lignes pour des va-nu-pieds libérés, un appel et pas une prière, un séjour renouvelé. Le ciel peut bien attendre, tant pis pour cette méchante farce divine.

Le nomade pédale et déroule la chaîne de jambages odorants; à son amble d’être semi-animalisé pour préserver son instinct, la couche terrestre le rassasie d’envies. Il touche joyeusement la terre ferme; c’est déjà pas mal, c’est déjà bien et peut-être même très bien; ce n’est jamais trop tôt. La fin, il s’en balance. One day on Earth : wonderful.

27 avril 2018


Note

[1] Martin Heidegger cité par Kenneth White dans L’Esprit nomade (1987).

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