Archives mensuelles : février 2019

« Des amis du juge ont aussi été invités »: quelques questions sur une disparition

Par Simon Labrecque

1697-1764, Private Collection, 16,8×20

Vendredi, 8 février 2019, l’espace public québécois était suspendu, symboliquement, aux lèvres du juge François Huot, de la Cour supérieure. Nommé à la magistrature il y a une décennie, le juge Huot siège dans le district judiciaire de Québec. Peu après 9 h 30, dans la vieille capitale, il a entamé la lecture d’extraits de sa décision de 246 pages sur la peine d’Alexandre Bissonnette, qui a plaidé coupable, en mars 2018, à six chefs d’accusation de meurtre au premier degré et à six autres chefs de tentative de meurtre, pour les événements survenus à la Grande Mosquée de Québec, sur le chemin Sainte-Foy, le 29 janvier 2017.

Cette décision du juge était très attendue, car le ministère public a réclamé l’application consécutive de six peines, soit 150 ans de détention avant de pouvoir demander une libération conditionnelle. Une telle peine serait la plus longue de l’histoire canadienne. La défense, pour sa part, a demandé que la peine de prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans, soit appliquée une seule fois, qualifiant l’enfilade de six peines de « peine de mort par incarcération », pour l’homme de 29 ans. Finalement, après avoir lu sa décision pendant deux heures, avoir pris une pause pour dîner, puis avoir continué sa lecture pendant près de quatre heures, le juge a finalement tracé une voie médiane, condamnant l’accusé à la prison à perpétuité avec une période d’inéligibilité de 40 ans – ce qui a requis qu’il réécrive l’article 745.51 du Code criminel!

Malgré ce coup d’éclat, c’est sur un détail infime de la couverture médiatique que j’ai d’abord « accroché ».

Vendredi matin, celles et ceux qui s’intéressaient à la décision, mais qui ne pouvaient être présents au palais de justice de Québec, suivaient le déroulement de l’audience grâce aux médias « en direct ». En ligne, les journaux La Presse et Métro, notamment, ont utilisé un article de l’agence La Presse canadienne, non-signé, publié dès 6 h 30 et régulièrement mis à jour durant la journée. Fait singulier, une phrase étonnante a été publiée dans cet article, puis effacée après environ une heure. Cette phrase était la dernière du paragraphe suivant (mes italiques) :

Toutes les 250 places de la salle de cour sont occupées par des gens qui veulent entendre de vive voix le prononcé de la sentence. Une section entière est réservée aux membres de la communauté musulmane. Des amis du juge ont aussi été invités.

Je ne connais pas l’heure exacte de publication de cette phrase, mais il est raisonnable de penser qu’elle a été mise en ligne aux alentours de 9 h 30, alors que le public prenait place dans la salle d’audience, avant le début du prononcé de la sentence.

Je connais cependant l’heure à laquelle cette phrase est disparue. Sur le site de La Presse, elle a été effacée, et n’est plus réapparue, à compter de la mise à jour frappée de l’heure « 10 h 46 ». Fait singulier, à 10 h 46, la phrase se retrouvait encore sur le site du journal Métro (ce qui m’a permis de copier le texte pour fins d’archivage). Toutefois, à peine quelques instants plus tard, la phrase était disparue de ce média également, suite à une mise à jour frappée de l’heure « 10 h 41 »! Quoi qu’il en soit, la phrase est aujourd’hui absente de l’article de La Presse canadienne.

Pourquoi cette phrase est-elle disparue?

Si j’en crois les commentaires que j’ai pu lire sur les réseaux sociaux, de la part de personnes familières avec le milieu de la justice, cette remarque était particulièrement étonnante, voire déplacée. C’est donc parce que ça ne se dit pas qu’elle est disparue.

Deux questions se posent alors d’un même souffle : mais pourquoi est-ce que ça ne se dit pas, et par quel processus cela est-il apparu aux yeux du rédacteur ou de la rédactrice de l’article de La Presse canadienne?

Dans un premier temps, il est apparu possible et adéquat de « dire ça », c’est-à-dire, de publier la phrase « Des amis du juge ont aussi été invités ». Mais dans un second temps, cela a semblé impossible, ou à tout le moins, inadéquat, inapproprié. Qu’est-ce qui a changé? Quelqu’un a-t-il recommandé, sinon ordonné cette disparition? Si oui, qui?

Ce que je m’imagine de l’administration de la justice me porte à croire qu’il est inadéquat de mentionner qu’un juge a des amis, peu importe les faits, a fortiori lorsqu’il est question de la publication d’une sentence. Pourquoi donc un juge aurait-il invité ses amis pour assister à un tel événement? En quoi cet événement les concerne-t-il, dans leur qualité d’amis?

La conjonction de ces deux termes, « ami » et « juge », est problématique, car le mot « ami » est immédiatement associé à l’intimité, à la proximité, à la partialité, alors que le mot « juge » est, ou du moins, doit en principe être associé, inversement, à l’impartialité, à la distance et à un caractère public, transparent, obvie, sans ombre ni cachette. Les magistrats, en tant qu’individus, peuvent bien avoir des amis, mais pas en tant que magistrats – à l’exception, sans doute, des « amis de la cour » (amicus curiæ), expression qui désigne non pas des individus dans une dimension personnel, mais dans un rôle ou une fonction juridique, dont l’encadrement est réglementé. L’ami de la cour n’est pas l’ami du juge.

Mais de qui était-il question, au juste, dans la phrase : « Des amis du juge ont aussi été invités »? Comment ce fait fut-il observé, perçu ou produit, par le rédacteur ou la rédactrice de l’article? Quelqu’un est-il entré dans la salle bondée en disant : « Je suis un ami du juge », dans l’espoir de se voir attribuer l’une des rares places restantes? Cette personne se serait-elle, ensuite, fait montrer une section de la salle destinée aux autres « amis du juge », ou s’est-elle assise parmi le public? Le cas échéant, qui d’autre se trouvait dans cette section? Est-ce plutôt l’expression de cette personne (imaginée) qui fut impropre, ou « infortunée », comme on le dit en anglais? Ou est-ce que la qualité d’ami fut attribuée par le ou la journaliste? Comment expliquer qu’il soit question de plusieurs amis? D’autres personnes auraient-elles utilisé la même expression?

Il me semble qu’il est impossible de savoir pourquoi et comment La Presse canadienne a orchestré cette disparition sans un témoignage direct du, de la, ou des journalistes qui ont écrit l’article en question. Je n’ai aucun espoir que La Presse canadienne réponde à la présente demande d’explication. Toutefois, sans ce témoignage, l’événement laisse planer une nuée de doutes et de malaises quant à ce qui s’est réellement produit, au palais de justice de Québec, vendredi. Or, malgré la disparition de la phrase, c’est tout naturellement vers le juge que se dirigent les interrogations, même s’il n’a rien fait de mal. Comment a-t-on pu penser qu’il avait invité ses amis? La magistrature elle-même peut-elle demander une explication à ce sujet, soit à La Presse canadienne, quant à son apparente bourde, soit au juge, quant à l’impression que dégageait son tribunal? Si oui, cette explication devra être publique.

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Une « mémoire commune » doit être créée, ou Les aléas de la citation

Par René Lemieux *, Université de Sherbrooke

Une très belle vidéo sur la fondation étatsunienne vient de paraître. Il s’agit d’une conférence TED, ces conférences formatées pour devenir virales sur le web. Dans celle-ci, Mark Charles, un conférencier navajo, ancien pasteur d’une Église réformée, démontre, notamment, que le suprématisme blanc est inhérent de la Déclaration d’indépendance des États-Unis :

À partir de la « doctrine de la découverte », encore utilisée dans la jurisprudence étatsunienne, Charles déconstruit brillamment le suprématisme blanc, le racisme et le sexisme inscrits dans la Constitution étatsunienne dès sa fondation. Dans cette conférence, vers 14:45, Mark Charles donne une citation de Georges Erasmus, leader déné et coprésident de la Commission royale sur les peuples autochtones (1991-1996), qui à la fois m’intriguait et m’intéressait :

Where common memory is lacking, where people do not share in the same past, there can be no real community. Where community is to be formed, common memory must be created.

Georges Erasmus,

Dene Nation, co-chair of the Royal Commission on Aboriginal Peoples (Canada)

Ruine du cardo maximus à Apamée (Syrie)

Charles propose, à la fin de sa conférence, un dialogue national pour les États-Unis, à la manière des commissions de vérité et de réconciliation d’Afrique du Sud, du Rwanda et du Canada. J’ai voulu retrouver l’origine de la citation. En cherchant sur le web, j’ai trouvé plusieurs références à la même citation, souvent dans d’autres textes de Mark Charles (par exemple « We don’t talk about that. When remembering is painful, but necessary », publié par Cardus, un groupe de réflexion composé essentiellement de catholiques – « cardo » est le nom d’une voie romaine d’axe nord-sud). Les autres sources où j’ai pu trouver la citation proviennent de documents sur les « exercices des couvertures » (blanket exercices) de l’organisme Kairos, un regroupement d’Églises chrétiennes (par exemple ici). Encore une fois, on ne donne jamais la référence, même si la citation est toujours attribuée à Georges Erasmus. Dans quel livre ou à quelle occasion a-t-il pu écrire ou prononcer ces mots? Après quelques minutes de recherche, je suis enfin tombé sur ce qui semble être la citation originale. Elle provient d’une préface à un rapport de la Aboriginal Healing Foundation (sous forme d’ouvrage collectif) sur la réconciliation (Marlene Brant Castellano, Linda Archibald et Mike DeGagné, From Truth to Reconciliation. Transforming the Legacy of Residential Schools, 2008), voici la citation (p. xiii) :

A paper in this volume proposes that where common memory is lacking, where people do not share in the same past, there can be no real community. Where community is to be formed, common memory must be created. The Truth and Reconciliation Commission, in bearing witness to what has gone before, will help to create collective memory and shared hope that will benefit Aboriginal and non-Aboriginal peoples in Canada long into the future.

« A paper »? Je continue à chercher dans le document et je retrouve l’endroit où l’on parle de « common memory » (mémoire commune), dans un chapitre de Stan McKay, ancien modérateur de l’Église unie du Canada, « Expanding the Dialogue on Truth and Reconciliation – In a Good way » (p. 108 – les points de suspension et le sic sont dans l’original) :

Where common memory is lacking, where men [sic] do not share in the same past there can be no real community, and where community is to be formed common memory must be created. . . . The measure of our distance from each other in . . . our groups can be taken by noting the divergence, the separateness and the lack of sympathy in our social memories. Conversely, the measure of our unity is the extent of our common memory.

La ligne précédente nous indiquait toutefois que « H. Richard Niebuhr writes ». Avec cette citation, on nous renvoie à la note 7 qui se lit : « Cited in Villa-Vicentio (1997: 31) ». Heureusement, la note précédente donne la référence complète à ce Villa-Vicentio : « Villa-Vicentio, Charles (1997: 31). Telling One Another Stories. In Gregory Baum and Harold Wells (eds.), The Reconciliation of Peoples: Challenges to the Churches. Maryknoll, NY: Orbis Books ». Des points de suspension apparaissent, la recherche continue…

Charles Villa-Vicencio (plutôt que « Vicentio » [sic]) est professeur émérite de théologie à l’Université du Cap (Afrique du Sud). Les directeurs de l’ouvrage où son texte est publié sont Gregory Baum, un théologien catholique, ancien professeur de l’Université McGill, et Harold Wells, un théologien protestant de l’Université de Toronto. Leur ouvrage peut être acheté au prix de 18 US$ ou 11,50 UK£ sur le site du Conseil œcuménique des Églises), il est aussi disponible en partie sur Google Books où j’ai pu accéder à la page 31 (point de suspension et sic toujours dans l’original, la ligne qui précède nous rappelle que « H. Richard Niebuhr has reminded us that ») :

where common memory is lacking, where men [sic] do not share in the same past there can be no real community, and where community is to be formed common memory must be created. . . . The measure of our distance from each other in our nations and our groups can be taken by noting the divergence, the separateness and the lack of sympathy in our social memories. Conversely, the measure of our unity is the extent of our common memory.

Quelques points de suspension demeurent, mais on sait déjà que « in our nations » avait été omis dans la reprise de la citation. La référence (note 4) se donne comme suit :

H. Richard Niebuhr, The Meaning of Revelation (New York: Macmillan, 1967), p. 115. I am grateful to Dirkie Smit, who in his “Die Waarheid en Versoeningskommissie—Tentatiewe Kerklike en Teologiese Perspektiewe” (an unpublished paper) has drawn on Niebuhr to stress the importance of storytelling in the South African context.

Où ça nous mène? À un livre qu’on ne retrouve pas (encore) sur le web, écrit par un théologien protestant mort en 1962, et à une communication inédite de Dirk (Dirkie) Smit, un théologien sudafricain maintenant professeur à Princeton. Les points de suspension demeurent : mais qu’est-ce qui peut bien suivre « common memory must be created… »? Mes recherches s’arrêtent là, avec les outils dont je dispose pour l’heure.

La petite histoire de cette citation tronquée, mal référencée, nous rappelle que toute citation – comme la mémoire, par ailleurs – feint toujours l’origine univoque. Elle est pourtant toujours déjà en train de se déconstruire. C’était étrangement l’idée principale de la conférence de Mark Charles qui, paradoxalement, donnait une citation qui se trouvait être la citation d’une citation d’une citation, un transfert ou une traduction qui, au fur et à mesure de son opération, faisait perdre des bouts au propos « original » (l’est-il? il faudrait vérifier). Cette citation – comme rappel – me fait penser – me rappelle – une autre, qui dit peut-être exactement le contraire, au point où elle ressemble à cette citation (tronquée) de Niebuhr :

L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement […][1].

Ernest Renan, dans Qu’est-ce qu’une nation? (1882)

Entre « mémoire commune » et oubli, quels lieux, s’il y en a, pour la ou les nations, pour leur réconciliation?


Notes

* N.d.l.r. : L’auteur tient à préciser que ce court texte a été écrit lors d’un épisode d’insomnie.

[1] J’ajoute des points de suspension, plus ou moins volontairement, vous ferez vos propres recherches.

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