Une « mémoire commune » doit être créée, ou Les aléas de la citation

Par René Lemieux *, Université de Sherbrooke

Une très belle vidéo sur la fondation étatsunienne vient de paraître. Il s’agit d’une conférence TED, ces conférences formatées pour devenir virales sur le web. Dans celle-ci, Mark Charles, un conférencier navajo, ancien pasteur d’une Église réformée, démontre, notamment, que le suprématisme blanc est inhérent de la Déclaration d’indépendance des États-Unis :

À partir de la « doctrine de la découverte », encore utilisée dans la jurisprudence étatsunienne, Charles déconstruit brillamment le suprématisme blanc, le racisme et le sexisme inscrits dans la Constitution étatsunienne dès sa fondation. Dans cette conférence, vers 14:45, Mark Charles donne une citation de Georges Erasmus, leader déné et coprésident de la Commission royale sur les peuples autochtones (1991-1996), qui à la fois m’intriguait et m’intéressait :

Where common memory is lacking, where people do not share in the same past, there can be no real community. Where community is to be formed, common memory must be created.

Georges Erasmus,

Dene Nation, co-chair of the Royal Commission on Aboriginal Peoples (Canada)

Ruine du cardo maximus à Apamée (Syrie)

Charles propose, à la fin de sa conférence, un dialogue national pour les États-Unis, à la manière des commissions de vérité et de réconciliation d’Afrique du Sud, du Rwanda et du Canada. J’ai voulu retrouver l’origine de la citation. En cherchant sur le web, j’ai trouvé plusieurs références à la même citation, souvent dans d’autres textes de Mark Charles (par exemple « We don’t talk about that. When remembering is painful, but necessary », publié par Cardus, un groupe de réflexion composé essentiellement de catholiques – « cardo » est le nom d’une voie romaine d’axe nord-sud). Les autres sources où j’ai pu trouver la citation proviennent de documents sur les « exercices des couvertures » (blanket exercices) de l’organisme Kairos, un regroupement d’Églises chrétiennes (par exemple ici). Encore une fois, on ne donne jamais la référence, même si la citation est toujours attribuée à Georges Erasmus. Dans quel livre ou à quelle occasion a-t-il pu écrire ou prononcer ces mots? Après quelques minutes de recherche, je suis enfin tombé sur ce qui semble être la citation originale. Elle provient d’une préface à un rapport de la Aboriginal Healing Foundation (sous forme d’ouvrage collectif) sur la réconciliation (Marlene Brant Castellano, Linda Archibald et Mike DeGagné, From Truth to Reconciliation. Transforming the Legacy of Residential Schools, 2008), voici la citation (p. xiii) :

A paper in this volume proposes that where common memory is lacking, where people do not share in the same past, there can be no real community. Where community is to be formed, common memory must be created. The Truth and Reconciliation Commission, in bearing witness to what has gone before, will help to create collective memory and shared hope that will benefit Aboriginal and non-Aboriginal peoples in Canada long into the future.

« A paper »? Je continue à chercher dans le document et je retrouve l’endroit où l’on parle de « common memory » (mémoire commune), dans un chapitre de Stan McKay, ancien modérateur de l’Église unie du Canada, « Expanding the Dialogue on Truth and Reconciliation – In a Good way » (p. 108 – les points de suspension et le sic sont dans l’original) :

Where common memory is lacking, where men [sic] do not share in the same past there can be no real community, and where community is to be formed common memory must be created. . . . The measure of our distance from each other in . . . our groups can be taken by noting the divergence, the separateness and the lack of sympathy in our social memories. Conversely, the measure of our unity is the extent of our common memory.

La ligne précédente nous indiquait toutefois que « H. Richard Niebuhr writes ». Avec cette citation, on nous renvoie à la note 7 qui se lit : « Cited in Villa-Vicentio (1997: 31) ». Heureusement, la note précédente donne la référence complète à ce Villa-Vicentio : « Villa-Vicentio, Charles (1997: 31). Telling One Another Stories. In Gregory Baum and Harold Wells (eds.), The Reconciliation of Peoples: Challenges to the Churches. Maryknoll, NY: Orbis Books ». Des points de suspension apparaissent, la recherche continue…

Charles Villa-Vicencio (plutôt que « Vicentio » [sic]) est professeur émérite de théologie à l’Université du Cap (Afrique du Sud). Les directeurs de l’ouvrage où son texte est publié sont Gregory Baum, un théologien catholique, ancien professeur de l’Université McGill, et Harold Wells, un théologien protestant de l’Université de Toronto. Leur ouvrage peut être acheté au prix de 18 US$ ou 11,50 UK£ sur le site du Conseil œcuménique des Églises), il est aussi disponible en partie sur Google Books où j’ai pu accéder à la page 31 (point de suspension et sic toujours dans l’original, la ligne qui précède nous rappelle que « H. Richard Niebuhr has reminded us that ») :

where common memory is lacking, where men [sic] do not share in the same past there can be no real community, and where community is to be formed common memory must be created. . . . The measure of our distance from each other in our nations and our groups can be taken by noting the divergence, the separateness and the lack of sympathy in our social memories. Conversely, the measure of our unity is the extent of our common memory.

Quelques points de suspension demeurent, mais on sait déjà que « in our nations » avait été omis dans la reprise de la citation. La référence (note 4) se donne comme suit :

H. Richard Niebuhr, The Meaning of Revelation (New York: Macmillan, 1967), p. 115. I am grateful to Dirkie Smit, who in his “Die Waarheid en Versoeningskommissie—Tentatiewe Kerklike en Teologiese Perspektiewe” (an unpublished paper) has drawn on Niebuhr to stress the importance of storytelling in the South African context.

Où ça nous mène? À un livre qu’on ne retrouve pas (encore) sur le web, écrit par un théologien protestant mort en 1962, et à une communication inédite de Dirk (Dirkie) Smit, un théologien sudafricain maintenant professeur à Princeton. Les points de suspension demeurent : mais qu’est-ce qui peut bien suivre « common memory must be created… »? Mes recherches s’arrêtent là, avec les outils dont je dispose pour l’heure.

La petite histoire de cette citation tronquée, mal référencée, nous rappelle que toute citation – comme la mémoire, par ailleurs – feint toujours l’origine univoque. Elle est pourtant toujours déjà en train de se déconstruire. C’était étrangement l’idée principale de la conférence de Mark Charles qui, paradoxalement, donnait une citation qui se trouvait être la citation d’une citation d’une citation, un transfert ou une traduction qui, au fur et à mesure de son opération, faisait perdre des bouts au propos « original » (l’est-il? il faudrait vérifier). Cette citation – comme rappel – me fait penser – me rappelle – une autre, qui dit peut-être exactement le contraire, au point où elle ressemble à cette citation (tronquée) de Niebuhr :

L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement […][1].

Ernest Renan, dans Qu’est-ce qu’une nation? (1882)

Entre « mémoire commune » et oubli, quels lieux, s’il y en a, pour la ou les nations, pour leur réconciliation?


Notes

* N.d.l.r. : L’auteur tient à préciser que ce court texte a été écrit lors d’un épisode d’insomnie.

[1] J’ajoute des points de suspension, plus ou moins volontairement, vous ferez vos propres recherches.

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