Pierre, Franz et Dora à Berlin

Par Robert M. Hébert

Ce vieux souvenir d’avoir un jour voulu devenir ingénieur.

Kafka, Amerika ou le disparu, à propos de Karl alias Negro

 

Je suis dans le rêve de mes jeunes amis.
Il n’y a pas de confins, pas de limites, l’espace se démultiplie.
Je suis dans les cauchemars, les ruines,
être partout en quelque part
mais avec illuminations.

 

Je suis à Berlin sur les traces de Kafka et de Dora Diamant,
la dernière idylle d’une machine célibataire
fascinée par le music-hall, les appareils de cirque.
Hier j’ai fait une longue balade en vélo jusqu’au Grunewaldstraße 13
leur logement en banlieue de Steglitz.
Kafka rêvait de Berlin,
loin de son père, de ses dossiers, ses chiffres.
J’ai entrevu Franz au Jardin botanique,
dans un resto végétarien,
Franz et Dora en tramway vers le quartier juif de Berlin
poussiéreux, pour y apprendre le Talmud.
Métropole éclatée, déversoir de la modernité,
tant d’utopies, l’expérimentation.
Il écrivait « Le terrier », DER BAU, version inverse du Bauhaus,
rieur avec Dora-forteresse, sa citadelle :
« Je vois avec ravissement, les yeux fermés, des possibilités
d’architectures idéales qui me permettraient
d’entrer et de sortir sans être vu. »
En cette même année 1924, la mort rattrape le blaireau.
Les Canadiens de Montréal remportent leur 2e coupe Stanley
contre les Tigers de Calgary.
Dans sa prison à Munich,
un petit caporal-tambour écrit Mein Kampf
qui sera même traduit un jour en braille
pour des millions d’aveugles.

 

Berlin ou l’ange du bizarre et des extrêmes (rêveur)

 

Berlin, une vaste garderie d’enfants.
Verre, acier, béton, étalement très agréable,
avec ses mondes souterrains,
Potsdamer Platz surplombant un antique no man’s land.
Un Bunker de cinq étages, devenu prison après la guerre
puis entrepôt de fruits et légumes
puis salle pour techno-raves énergiques.
Ah, Dionysos…
Le Musée Juif, morceaux d’étoile tombé sans fracas,
en rien extra-terrestre, fondation d’un vide revêtu de zinc.
Certains musées ne devraient jamais afficher leurs heures de fermeture.
Rompue, la flèche du temps.

 

Je suis à Berlin parce que mon oncle gendarme ressemblait à Richard Burton
dans The Spy who came in from the Cold;
mort à Saint-Jean-de-Dieu alors que j’avais neuf ans.
Il vient parfois me visiter la nuit.
Je suis à Berlin ville d’eaux
parce que je veux écrire sur une page trop blanche,
après mon « Premier chagrin », murmure Franz.
Pouvoir créer MALGRÉ LA MORT,
trouver ici une forme englobante, vivante.
L’écriture déporte, se déporte elle-même vers un temps intérieur
mais le poids de l’histoire n’est pas identique dans les grandes villes;
difficile à Paris, au mur du réflexe colonial,
difficile à Venise,
resterait peut-être Buenos Aires…

 

En vérité, je suis à Berlin pour faire du repérage,
et j’attends Lotte,
notre cousine germaine
qui a le don des langues, qui a le knack, der Knacklaut
J’ai loué un appartement sur Mainzer Straße avec une cour, une fontaine.
Cinéma muet ou parlant, ce sera selon.

 

Odeur érotique des tilleuls de juin.
La clameur, le clapotis de l’ultime bien-être est en toi, Lotte.
Oui, je construis le rêve de ton corps,
pour mieux y disparaître.
Souvenir de toi patinant sur le lac de Müggelsee
où nous irons ensemble.
Canons à confettis, à neige, neige enfantine.
Lotte, à la fois ange et acrobate
nouée comme une petite bête souveraine,
l’être « ducharmant » vient de grimper sur le 52e parallèle nord,
demain midi je vais l’accueillir
à l’aéroport Tegel.

 

SILENCE, CAMÉRA, ACTION.


Les 6 et 7 septembre 2013 a eu lieu à l’Institut-Goethe de Montréal un déambulatoire réunissant théâtre et installation vidéo : Berlin appelle créé par Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière. J’y ai offert trois monologues. Le premier « Prologue aux nouvelles clameurs » et le deuxième « Lotte et Léolo à Montréal » (joués par Catherine de Léan) ont été publiés dans Trahir, février 2016, septembre 2017. Voici donc le troisième récité et joué par Daniel Brière.

Ce spectacle a été remis au programme du prochain Festival International de la Littérature en septembre 2020. Mais en raison de la pandémie, la tenue du festival est peu probable.

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