Sciences sociales, rationalité politique et liberté: l’indispensable fiction

Critique de Qu’appelle-t-on théorie? Sur la fonction critique des sciences sociales de Lawrence Olivier, Montréal, Liber, 2021.

Par Frédéric Mercure Jolette, Cégep de Saint-Laurent

Le plus récent essai de Lawrence Olivier tombe à point. Procédant à une remise en question de la scientificité et du pouvoir des sciences sociales (et incidemment du type de connaissance que l’on peut tirer du social), Olivier offre un contrepoint à tous ces spécialistes qui saturent l’espace public de leur parole, affirmant à tout prendre que leur science et leurs théories leur permettent d’incurver le cours des choses ou encore d’assurer la poursuite du progrès social.

Habitué à crever les enflés, Olivier rabat coup sur coup les prétentions scientifiques et émancipatrices des sciences sociales et affirme que ces dernières ne produisent pas des connaissances scientifiques ou de pompeuses théories, mais, plus modestement, des « rationalisations des croyances ». En outre, se situant dans une « sémiosphère » donnée, la pratique des sciences sociales est, affirme-t-il, consubstantielle à la pratique de gouverner : « les sciences sociales participent directement à la construction de l’ordre social » (139), « [elles] sont des modèles pour les sociétés occidentales de liberté et source de fierté » (117). Suivant Michel Foucault, Olivier soutient que la volonté de savoir est indissociable de la volonté de puissance et de l’acte de gouverner, que ce soit de se gouverner soi-même ou les autres.

Les essais d’Olivier sont toujours brefs, incisifs et chargés d’un esprit de confrontation, et celui-ci ne fait pas exception. D’une lecture ardue, ce petit livre contient plusieurs va-et-vient dans lesquels l’auteur feint divers dialogues, notamment avec les chercheurs et chercheuses qui défendent des positions inverses aux siennes, et poursuit une longue méditation sur l’épistémologie des sciences sociales, entamée il y a près de trente ans.

Une des nouveautés de cet ouvrage dans le parcours d’Olivier est l’usage extensif des idées du philosophe néo-kantien encore peu connu du public francophone, Hans Vaihinger. Dans La philosophie du comme si, Vaihinger, en suivant de manière improbable à la fois Kant et Nietzsche, cherche à démontrer que les fictions sont des créations de l’esprit humain qui, étant donné son imperfection et sa finitude, a besoin de celles-ci pour accomplir ses fins : « Ce sont des constructions psychiques qui non seulement nous donnent l’illusion de comprendre ce qui arrive, mais qui de plus rendent possible notre orientation pratique dans le monde. »[1] Ainsi, les fictions sont des outils, dont la fonction est résolument pratique. Selon Vaihinger, les grands esprits, comme Kant et Nietzsche, savent s’élever dans un espace éthéré et réalisent que « les aspects supérieurs de la vie reposent sur de nobles fictions »[2]. Vaihinger donne l’exemple, sur lequel s’appuie largement Olivier, de la liberté dans le droit pénal. Pour punir une personne, il faut faire comme si elle était libre, c’est-à-dire comme si elle était responsable de ses actes. La liberté agit alors comme une fiction qui a pour fonction de rendre possible la punition.

Olivier reprend ces idées à son compte et décrit les fictions comme des « opérateurs de réalité » qui ont des « effets de réel » (62-63). Olivier s’éloigne cependant de Vaihinger en ce qu’il dénie aux sciences sociales leur statut, justement, de science. Pour Vaihinger, la fiction (et donc la fausseté) sert les sciences et la poursuite de la vérité. La fiction est utilisée dans le raisonnement scientifique en tant qu’outil heuristique, puis se dissout dans le résultat, la connaissance vraie. Pour Olivier, c’est peut-être le cas dans la science naturelle (il ne tranche pas cette question), mais pas dans les sciences sociales. La fiction y est indépassable, et le résultat de l’enquête en sciences sociales, aussi soignées méthodologiquement soient-elles, n’est jamais de l’ordre de la vérité. Au mieux est-ce de l’ordre du vraisemblable, du probable ou de la certitude.

Qu’appelle-t-on, alors, théorie? L’illusion de se déprendre de ses préjugés et de pouvoir choisir avec quelles préconditions on saisit le monde social. Pour Olivier, les outils avec lesquels le monde social est appréhendé autant dans les sciences sociales que dans le langage ordinaire sont partie intégrante de ce monde. Pour les choisir, ou s’en faire une construction réflexive, comme le prétend la théorie sociale, il faudrait passer à l’extérieur de la société, s’en sortir, se déprendre des conditions pré-propositionnelles du langage. Pourtant, nous dit Olivier : « Les sciences sociales sont déjà d’emblée le langage du préjugé. » (138) Il n’existe pas d’extériorité à la société : « La critique sociale, même la plus radicale, n’est qu’une description possible et acceptable de la réalité. » (89)

Plutôt que de nous extirper de nos croyances et de nos préjugés, les sciences sociales fournissent des raisons de croire et d’agir. Les sciences sociales décrivent des mondes possibles et permettent l’appréhension des faits sociaux dans le but de les maîtriser ou les gouverner. « Lever l’opacité de l’univers social, rappelle Olivier, répond aux exigences d’une société qui cherche à se gouverner selon un type de rationalité politique où la critique, loin d’être exclue, est au contraire encouragée. » (104)

Ainsi, dénoncer l’absence de fondement scientifique des politiques, ou signaler l’usage de fictions dans le discours d’un ou une adversaire politique sont deux actions tout à fait vaines selon Olivier, tout simplement parce qu’il est impossible de fonder des politiques sur des connaissances scientifiques tout comme il est impossible de formuler un discours sur le social sans mobiliser des fictions. Est-ce dire que tous les discours se valent? Olivier serait-il le pendant d’Ivan Karamazov? Peut-être un peu. En l’absence de la science idole, l’espace discursif s’ouvre et les débats apparaissent sans fin. Pourtant, ce n’est pas comme si, sans la science du social, il était impossible de convaincre ou d’argumenter, de tenir un propos crédible ou de justifier une croyance ou une décision. Mais peut-être cela implique-t-il d’assumer que tout discours sur le social a une part d’infondé et d’arbitraire.

En terminant, on peut se demander de quelle croyance ce livre est-il la rationalisation? Selon Olivier, les sciences sociales ne peuvent fournir d’alibi pour notre défense de la liberté humaine. À l’opposé, il affirme que la liberté est en fait la fiction qui rend possibles les sciences sociales modernes. De même que la juge qui ordonne une punition doit faire comme si la personne qu’elle punit était libre, toute personne qui étudie le social doit faire comme si elle possédait une liberté par rapport à son objet – liberté de penser et de critiquer. Voilà une fiction qui, au-delà de sa fonction heuristique, permet à l’être humain de poursuivre l’accroissement de son sentiment de maîtrise du monde.


[1] Hans Vaihinger, La philosophie du comme si, Paris, Éditions Kimé, 2008, p. 74.

[2] Ibid., p. 91.

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