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Entretien avec Catherine Voyer-Léger sur son livre «Métier critique»

Entretien avec Catherine Voyer-Léger, accordé à Blaise Guillotte, Montréal | il fait suite à la critique du livre Métier critique publié précédemment

Blaise Guillotte : Dans votre livre Métier critique, il est évidement question de la critique culturelle, mais il me semble que l’objet principal de cet essai est la parole publique. Une parole publique qui peine à s’exprimer. La première question qui me vient à l’esprit est : est-ce que cette parole a déjà eu un espace? Devant cette question, il me semble qu’on se retrouve devant un paradoxe.

Il n’y a jamais eu, ou du moins rarement (je ne suis ni historien, ni sociologue), autant de production cultuelle, autant d’accessibilité à la culture qu’aujourd’hui. Et pourtant (c’est précisément là le nœud de votre essai à mon sens), la parole sur cette production semble causer problème. Il y a également à côté, le phénomène des « niches » que vous exposez, une spécialisation du discours sur la culture, qu’on retrouve surtout sur le Web. Comment s’articule alors tout le côté public de la parole dans cette étrange dynamique contemporaine?

L97828944879071Catherine Voyer-Léger : Il me semble que ce que notre espace public perd, c’est un rapport à l’exigence. Je crois que ça vient aussi d’une mauvaise compréhension de la démocratisation. Plutôt que de tenter de rendre disponible le plus d’expériences possibles au plus grand nombre, nous tentons de mettre en place une expérience qui conviendra au plus grand nombre. Dans les médias en particulier, ça se traduit par une uniformisation des contenus et un culte au « grand public » que je définis dans mon livre comme un « réduit statistique ». Ce grand public n’existe pas, il est une lubie, mais tout le monde le cherche.

Je crois donc effectivement que nous perdons quelque chose. Ça ne veut pas dire qu’un espace idéal a déjà existé, mais qu’il y a réduction d’espace. La disparition de la Chaîne culturelle, la transformation progressive du Voir, la disparition de pages dans le cahier Livres du Devoir, les capsules de plus en plus courtes à la radio, la disparition des longues entrevues. Tout cela, c’est une perte pour une certaine parole publique qui cherche à voir en profondeur.

Je lisais quelqu’un récemment qui affirmait que nous n’avons jamais vécu dans une société aussi consensuelle. Ça me semble absurde de dire ça. Nous avons vécu dans des sociétés bien plus consensuelles que maintenant, il y a moins d’un siècle encore. Des sociétés où la dissension menait à une marginalité bien plus radicale. En fait, il est étrangement assez facile de défendre des points de vue divers aujourd’hui. Ce qui est devenu très difficile, c’est de défendre une parole qui ne se déploie pas dans les mêmes formes. En gros : on peut bien ne pas être d’accord, mais il faut que les deux camps l’exprime en deux minutes. Et surtout que votre lettre ouverte ne fasse pas plus de 750 mots.

Ce contexte plus général, c’est aussi celui que subit la critique. Réduction et uniformisation des formes : listes, palmarès, formules toutes faites. C’est d’autant plus facile de réduire la critique à cela que nous avons réduit la culture à un projet individuel de consommation. Regardez la défense d’Airoldi pour son émission « Quel âge me donnez-vous? » : si ça ne vous plait pas, changez de chaîne. La même ligne a été repris par plusieurs. Ça prouve exactement ce que j’avance : on défend une vision de la culture basée uniquement sur le choix individuel, comme s’il n’y avait aucune autre portée à la culture. Quand ça vient des libertariens, je comprends la logique. Quand ça vient de gens qui, de l’autre main, défendent l’idée qu’il faut financer collectivement la culture, je comprends moins.

Pour ma part, je crois au financement public de la culture justement parce que je crois que la culture est bien plus qu’un choix de consommation individuelle. Et c’est exactement pour ça – parce qu’elle est à la fois reflet et vecteur de valeurs, parce qu’elle porte une vision du monde, parce qu’elle est au cœur des représentations et donc du vivre-ensemble – qu’il faut qu’il existe un discours qui la réfléchit.

BG : Il y a beaucoup de choses dans ce que je vous dites. Tout d’abord toute cette marchandisation de l’art et de la culture. C’est troublant (et je suis bien d’accord avec ce diagnostique) car il me semble que c’est précisément l’art et la culture qui sont les remparts, les foyers de résistances contre l’uniformisation et la marchandisation du monde. Je me souviens d’une « belle » expression de Baudrillard : « L’insignifiance de l’art », en ce que l’art aujourd’hui, ne « signifierait » plus rien au sens profond du terme, qu’il ne renverrait plus à rien d’autre qu’à lui même. Je ne suis pas aussi pessimiste que Baudrillard, mais je suis du moins tout aussi inquiet.

La critique de la critique que vous faites m’apparaît donc plus comme l’exposition d’un symptôme d’une maladie bien plus grave dont nous discutons en ce moment. Cela est en grande partie dû à la marchandisation de l’art (et de la parole!) qu’entraîne le capitalisme sauvage de notre époque. L’« expertisation » fait partie intégrante de ce problème dans une optique de division du travail où chacun est « à sa place ». L’on retrouve très bien cela dans le monde intellectuel. On est rarement écrivain ou philosophe si l’on ne possède pas le diplôme qui s’y raccorde. Cette spécialisation des milieux intellectuels et artistiques, qui s’inscrivent dans un champ quelconque, avec une parole confinée à un petit cercle, empêche sûrement une parole publique plus vivante. On se retrouve ici devant l’importante question que vous posez : d’où parle la critique?

CVL : Je suis tout à fait d’accord avec votre lecture. La disparition de la critique est symptomatique de tout un système qui roule dans le même sens, système clairement lié au capitalisme. Ce qui tue la critique, c’est l’idée d’un art-produit, donc capitalisable et individualisé. En même temps, cette question de l’expertisation me pose un problème théorique. D’une part, je comprends la crainte de la surspécialisation et je vois tout à fait le danger d’une démocratie gérée par des spécialistes. D’autre part, je trouve qu’on assiste (paradoxalement) à la disparition de certains discours spécialisés dont nous aurions bien besoin, cette espèce de « démocratisation » mal comprise, que je dénonce dans mon livre, et qui présente toute parole comme équivalente.

J’avoue manquer d’outils pour trouver une réponse à ce paradoxe. Est-ce lié aux domaines? Dans les domaines scientifiques et économiques, c’est tout aux spécialistes. Dans les domaines culturels ou pédagogiques, par exemple, on refuse une parole spécialisée. Comme si des champs de la vie relevaient nécessairement du « gros bon sens », tandis que d’autres, inaccessibles au commun des mortels, devaient être réservés.

BG : Puisque nous parlons des « experts » et des « spécialistes », je dois avouer avoir un peu sourcillé quand vous citez Robert Lévesque dans les critiques spectacles. Certes, il était très connu, mais il me semble que Lévesque était probablement un des critiques les plus cultivé et intègre qui soit!

CVL : Je ne vois pas de contradiction entre le fait de faire de la critique spectacle et d’être rigoureux. Et là, réfléchissant à cela, je m’en suis voulu de ne pas avoir pris la peine de définir clairement ce que j’entendais par « critique spectacle ». Pour moi, ce qui caractérise la critique spectacle, c’est la personnalité du critique, pour ne pas dire le personnage du critique. Permettez une anecdote… Pendant le tournage de l’émission Premières vues sur la critique, j’étais en présence de trois critiques de cinéma – Marc Cassivi, Manon Dumais et Nathalie Petrowski – à qui l’animateur a demandé « Êtes-vous un personnage? » Ils ont leur propre perception de cette question, mais, pour ma part, il me semble évident que Marc et Nathalie sont devenus des personnages bien plus que Manon. Qu’est-ce qui explique cela? J’aurais tendance à dire que leur contexte de travail, comme chroniqueur dans un quotidien qui mise beaucoup sur la personnalité des journalistes, offre une partie de la réponse. Mais nous pourrions alors nous demander : est-ce La Presse qui crée des personnages ou est-ce qu’elle engage des gens qui ont la personnalité pour faire davantage de la critique-spectacle?

Je ne dis pas ça pour comparer ces gens à Lévesque, mais simplement pour mettre en évidence qu’il n’est pas clair pour moi ce qui pousse un critique à commencer à devenir un personnage et à faire un show. Chose certaine : pour moi, Lévesque, pendant ses années au Devoir, faisait clairement un show. Et le mépris était un des instruments de ce spectacle. Je l’admire beaucoup et je lui reconnais la rigueur dont vous parlez, mais je n’accepte pas le mépris comme un instrument intéressant de critique et je trouve qu’en fin de course il était écrasé par son personnage. Quand je le lis aujourd’hui, je le sens moins préoccupé par le « son de sa propre voix ».

D’ailleurs, si je devais comparer Lévesque à quelqu’un, ce serait à Georges Privet. Sans doute le meilleur critique de cinéma actuellement en exercice au Québec (en termes de rigueur). Mais Privet n’est pas un personnage. Et on voit d’ailleurs qu’il restera sans doute discret toute sa vie et ne marquera pas l’esprit du grand public comme d’autres gens plus exposés peuvent le faire.

BG : Au final, faut-il revoir notre conception du « métier critique ». En d’autres mots, votre livre est-il un plaidoyer pour un retour à une critique plus « traditionnelle » ou à une redéfinition du sens et de l’œuvre du « métier critique » ?

CVL : Je ne sais pas si j’appelle à une redéfinition de la critique telle qu’elle se pratique dans les grands médias, mais je pense que j’appelle à une prise de conscience. Certaines réflexions sont nées après le livre (ce qui concorde avec mon retour aux études). Je suis assez fascinée par le fait que les réflexions théoriques du XXe siècle, réflexions qui ont changé assez radicalement la façon dont on envisage la critique dans son sens universitaire, aient si peu d’emprise sur la critique « grand public ».

Pour ne donner qu’un exemple, comment l’idée que l’auteur est mort peut-elle avoir eu si peu d’impact sur les grands médias? Peut-on imaginer comment l’auteur – dans ses recoins les plus privés ou les plus anecdotiques – pourrait être plus qu’il ne l’est déjà, souvent au détriment du texte, au centre de toute couverture médiatique de la littérature. L’auteur est loin d’être mort…

Je fais un détour simplement pour dire que j’entendais récemment le sociologue Joseph Yvon Thériault dire dans une table ronde que les « déconstructivistes » sont maintenant hégémoniques. J’ai un peu sursauté parce que ma lecture est assez inverse. Je lui ai demandé : « Hégémoniques où? Hégémoniques dans certains départements de l’UQAM? » Ma lecture de l’espace public c’est plutôt que les pensées critiques en général ont bien peu de prise sur le sens commun qui continue à avancer dans une approche foncièrement essentialiste. En termes esthétiques, c’est aussi dire que nous demandons à la critique de dire le vrai sur une œuvre, ce qui évidemment, nous mène nécessairement à l’affrontement et à la confrontation.

Mais tout ça, je le dis dans mon livre sans le dire vraiment.

BG : Vous parlez des réflexions théoriques du XXe siècle ce qui m’amène à vous dire que j’ai senti un parcours intellectuel et sociologique très rigoureux dans votre définition de la critique, qui n’a peut-être pas « sa place » dans ce genre d’ouvrage, et je ne dis absolument pas ça dans un sens péjoratif, ce n’est pas un travail académique. Peut-être ici pourriez-vous nous éclairer sur votre filiation théorique pour comprendre la critique? Est-ce plus Barthes, l’école de Francfort, les romantiques?

CVL : C’est sans doute la question la plus importante. Et aussi la plus importante critique qu’on puisse me faire.

Je ne sais pas s’il y a dans ce livre un parcours rigoureux, mais il n’y a pas un appareillage théorique conscient. Ce n’est effectivement pas un ouvrage universitaire, mais je suis quand même formée à une certaine école qui n’a pas toujours assumé ses sources et se balade entre Bourdieu et l’école de Francfort, qui plonge vers le postmodernisme, qui ramasse Barthes au passage. Tous des auteurs que je connais mal ou trop peu, que j’ai lu dans une autre étape de ma vie il y a plus de dix ans, sans les comprendre vraiment. Que je recommence à lire maintenant, en les comprenant sans doute un peu mieux, mais pas toujours. À la limite, sans doute que l’auteur qui m’a le plus marquée est Edward Saïd, principalement son ouvrage Covering Islam puisque c’est plutôt dans ces préoccupations que je nageais à l’époque.

Je suis habitée d’un certain nombre de convictions qui émanent d’une vague théorique. Tout cela n’est pas précis, ni même rigoureux je dirais. Je crois à la construction. Je me bats pour qu’on accepte, dans un espace plus large que le seul espace universitaire, l’idée d’une construction par le discours, le symbole, la marque, le geste. Une position foncièrement anti-essentialiste, disons. Cela teinte toute ma vie. Ma vie privée, ma vie de travail, ma vie intellectuelle, ma vie culturelle. C’est ça qu’il y a au cœur de ce livre. Pour moi le discours sur l’art doit être considéré comme légitime parce que c’est par lui qu’on admet que l’art n’est pas un « donné ». Et ceux qui portent ce discours doivent prendre conscience du rôle qu’ils jouent à cet égard et des catégories qu’ils mettent en jeu dans leur évaluation. Ils ont une chance inouïe d’avoir cette plateforme pour pouvoir discuter d’objets culturels souvent importants et il est pour moi douloureux de voir parfois qu’ils passent complètement à côté de cette chance. En se contentant de résumer l’histoire, par exemple, et donc de présenter l’œuvre comme un objet fermé, au sens unique et linéaire.

Reste que la grosse critique qu’on peut faire à cet ouvrage c’est de n’avoir pas fait de place à une mise à nue d’un appareillage théorique, d’une prise de conscience de ce qui m’habite justement. Ce n’était pas mon objectif, ça aurait peut-être dû l’être. On peut me le reprocher. Je vis très bien avec ce reproche. Je vis moins bien avec un certain mépris qui semble sous-entendre, sans jamais le dire complètement, qu’un tel discours contribue à la médiocrité ambiante. Je ne crois pas que ce soit le cas. J’essaie, vraiment très fort, à travers tout ce que je fais et avec la force qui est la mienne – celle d’une vulgarisatrice – de faire avancer ces convictions qui sont les miennes auprès d’un plus large public. C’est ce que je fais aussi dans mon travail féministe. Ceux qui concluent de mes lacunes théoriques que je suis une idiote, j’aime mieux ne pas savoir ce qu’ils pensent du reste de leurs concitoyens. Je serais une idiote si je me prenais pour une théoricienne. Ce que je ne suis pas et ce que je ne prétends pas être.

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La critique comme parole. Prélude à un entretien

Critique du livre Métier critique, de Catherine Voyer-Léger, Québec, Septentrion, 2014.

Par Blaise Guillotte, Montréal

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Métier critique, par Catherine Voyer-Léger

Faire la critique d’un essai sur la critique, comme mise en abîme, en voilà toute une. L’exercice pourrait sembler périlleux, comme l’exercice de Catherine Voyer-Léger me semblait l’être au départ. Comme à l’habitude, je n’ai fait aucune recherche préalable à la lecture de cet essai. Lu aucun communiqué de presse, écouté aucune entrevue avant d’avoir terminé l’ouvrage et d’écrire ces lignes. Deux craintes dès le départ : me retrouver devant un livre détruisant la critique culturelle au Québec et ce, sur un ton académique sanglant. Les ponts entre le « discours » académique et une critique culturelle plus « populaire » sont très difficiles à faire et il est trop souvent d’usage (et trop facile) d’utiliser le premier pour ridiculiser le second. Ce piège, Catherine Voyer-Léger l’évite de façon brillante, tout en nous exposant les problèmes, les défis et les bons coups de la pratique journalistique québécoise dans le domaine de la culture de manière limpide et rigoureuse.

Notons ici que cet essai, précisément, ne porte pas sur la critique académique, mais bien sur la critique « populaire », celle qui a comme objectif de rejoindre un public plus large, que l’on peut lire dans les grands quotidiens comme La Presse, Le Devoir, Le Journal de Montréal, sur les grandes chaînes télévisuelles ou radiophoniques, ou encore sur d’importants blogues que l’on retrouve sur le Web. Une critique nécessaire, vitale à une société, mais qui ne semble pas être en très bonne santé. Pour ce qui est du diagnostique, l’auteure vise juste. Certes, les problématiques communes sont abordées : petitesse du milieu qui implique une (trop grande?) promiscuité entre artistes et critiques, diktats économiques (cotes d’écoutes, nombre de lecteurs, de clics), concentration de la presse, pléthores de blogueurs qui remettent en cause le statut journalistique professionnel, etc. Ces enjeux de la critique, Catherine Voyer-Léger les aborde avec les nuances nécessaires pour ne pas dresser un portrait apocalyptique de l’état de la critique au Québec.

La réflexion est cependant poussée plus loin dans le cadre de cet essai. Autrement, le livre serait resté dans ce qu’il est convenu de dire lorsqu’on s’interroge sur la question de la critique culturelle au Québec. Le chapitre 2 porte en ce sens un titre évocateur : « D’où parlent les critiques? » Le critique, bien qu’il se doive de prendre une certaine distance avec l’œuvre qu’il décrit (et même le public auquel il écrit), n’est pas hors-de-l’œuvre, ni même hors-de-l’œuvre-dans-le-monde. Il est partie intégrante des mouvements esthétiques, culturels, sociaux qui traversent l’œuvre et sa position de journaliste. Il peut avoir été « formé » à telle ou telle école artistique, être dans un cercle où tel mouvement esthétique est plus dominant qu’un autre. Tout cela vient jouer sur le jugement du critique (ne nous arrive-t-il pas parfois d’aimer un film « pour la critique » simplement parce qu’il serait bon ton de crier au génie pour un film hors-norme et qui ne s’adresse pas au grand public?). Son discours s’inscrit dans un « ordre du discours » qui le dépasse tout en l’imprégnant. Le critique a donc comme double tâche de critiquer l’œuvre et d’inscrire cette critique dans une autoréflexivité de sa parole. « La critique n’échappe pas à la tendance du milieu médiatique à contourner l’autoréflexion comme si ça ne la concernait pas » (p. 49).

La critique est dès lors abordée tantôt comme objet discursif, mais aussi « sous l’angle des rapports de pouvoir entre les acteurs qui la font, à commencer par les institutions médiatiques et culturelles » (p. 23). D’un côté donc, la critique comme texte et de l’autre, le métier critique du point de vue des acteurs. Théoriquement, cette distinction est profondément chargée, mais il est malheureusement difficile de savoir de quel côté l’on se trouve lorsqu’on parcourt l’essai en entier.

Malgré les reproches qu’elle peut faire au métier de critique contemporain, on constate vite qu’il y a urgence en raison de l’importance de garder une critique vivante et intelligente. Car la critique, dans une communauté, n’est pas qu’un outil promotionnel ou complaisant de la culture. Elle a un rôle de médiation et de dialogue. Elle n’est pas que simple jugement esthétique se limitant à « ceci est bon/beau » ou « ceci est mauvais/laid », elle ouvre un dialogue entre ce que l’œuvre et l’artiste ont à dire sur le monde et comment elle est reçue. « Une œuvre est toujours un discours sur le monde et, à ce titre, elle peut être entendue, débattue, remise en question ou encensée. » (p. 146-147) La critique est donc surtout une affaire de parole publique, une parole qui explore la culture dans tout ce qu’elle exige de vivre-ensemble.

Sur la question de la parole publique, il m’apparaissait que Catherine Voyer-Léger avait beaucoup de choses à dire qui restaient en suspens, le manque d’espace et de temps expliquant aisément la chose. Les quelques lignes de ce billet ne font qu’exposer une parcelle des thèses et théories de l’auteure. Je me propose donc de partager bientôt un échange avec Catherine Voyer-Léger sur l’état de la parole publique au Québec, et du rôle que peut y jouer la critique.

L’entretien sur la critique avec Catherine Voyer-Léger est maintenant disponible sur Trahir.

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Confession d’un gosse de riche – lettre à Samuel Archibald, auteur du « Sel de la terre »

Critique du livre Le sel de la terre. Confessions d’un enfant de la classe moyenne, Montréal, Atelier 10, 2013, 92 pages.

Par Blaise Guillotte | Université de Montréal

1381443-gfJ’ai commencé à écrire ce billet dans l’optique de faire une critique du livre de Samuel Archibald, Le sel de la terre. Confessions d’un enfant de la classe moyenne. Mais comment fait-on la critique d’une confession? Bien entendu on peut analyser la forme, le style, la structure littéraire. N’étant pas un spécialiste en la question, je m’aventure rarement dans ces eaux que je ne maîtrise pas assez. J’aime mieux me poser la question : « Que dit le livre, quelle parole peut-on tirer des écrits qui se tiennent devant moi? ». Or, dans une confession, la parole est plus intime, plus fragile, plus personnelle. Archibald ne tente pas de nous expliquer ce qu’est la classe moyenne. Ni de dire si elle est morte ou non, ou encore de comprendre la mutation de ce terme dans les dernières années. Il se confesse. Au lieu de « critiquer » cette confession, j’ai décidé de dialoguer avec elle.

Cher Samuel,

Tu me permettras de te tutoyer. Ma mère m’en voudrait probablement, mais comme je t’ai vu frapper un triple dans un match de balle, je me dis que c’est assez pour m’épargner l’usage du « vous » lors des prochaines lignes.

Deleuze disait « La honte d’être un homme, y a-t-il meilleure raison d’écrire? ». Celle d’être un homme de la classe moyenne ne doit pas être si mal non plus. C’est le sentiment qu’on a en lisant ton livre. Un mélange de fierté, de nostalgie, de confusion… et de honte.

Mon père dit toujours qu’il fait partie de la classe moyenne. La classe moyenne « élevée ». Pour moi, il est riche. Nous sommes riches (par défaut, avec tout ce que j’ai eu, je le suis un peu même si mon salaire est médiocre). Cette confusion, tu l’exprimes très bien. La classe moyenne, c’est un peu tout le monde. Du pauvre qui ne veut pas être pauvre, au riche qui se sent un peu mal de l’être, la « classe moyenne » est le réceptacle d’une foule de gens qui ne savent pas très bien où se placer sur l’échiquier économique moderne.

J’ai senti dans ton livre le même malaise (ou la même honte) face à une position étrange. D’un côté la reconnaissance que ce monde de la consommation est indécent, exagéré, tordu. Mais il y a une aussi un confort intéressant, l’impression d’être pris dans une machine plus grosse que nous. Je sors dans la rue manifester, je critique férocement le capitalisme et qui plus est, de manière intelligente je crois. Mais j’aime autant mon appartement dans La Petite-Patrie à 1180$ par mois qu’un livre de Marx.

Je n’aime pas vraiment les brûlots en général et ton livre évite brillamment cette tendance de la gauche littéraire. Il y a une critique de cette classe moyenne qui s’accroche au prix de dettes complètement dingues, mais elle est accompagnée d’une introspection, d’une franchise étonnante sur le statut de « consommateur » que tu es. Que nous sommes. Tous. Presque tous. « Elle rit, elle rit, mais bien souvent, elle fait pareil. » (p. 45)

Ce mélange entre style littéraire, confession et essai intellectuel est d’ailleurs fort bien réussi. Touchant. Humain. C’est un style rare, difficile à exercer. Un mélange de prose et d’arguments intellectuels ne souffrant d’aucune complexité.

En commençant les premières pages de ton livre, je me disais souvent : « Au fond, il est quand même ultra libéral. ». C’est vrai, mais par défaut, comme je le suis aussi. À force de se faire marteler des idéaux de travail, de richesse, d’ambition, j’en suis venu à me sentir mal parfois d’être bien lors des moments où je faisais un salaire « correct ». Manquerais-je d’ambition? Je suis pas un peu looser parfois de ne pas vouloir aller toujours plus haut?

À la fin de ton ouvrage, tu « rêves encore souvent que la classe moyenne se refasse une vraie colère de classe ouvrière ». « Ventre plein n’a pas de rage » chantait Félix Leclerc. Notre ventre à nous, pourtant, il est plein non? Alors elle nous vient d’où cette colère? D’une indigestion? D’un trop plein? Du fait qu’on mange mal? La classe ouvrière avait faim. La classe moyenne se fait gaver de produits indigestes. Gardons espoir qu’elle s’en fâche un peu.

Je ne sais pas si les auditeurs de Radio X, que tu égratignes un peu au passage, seront émus par tes confessions. Au moins, ils n’auront pas l’impression que quelqu’un tente de les convaincre. On comprend vite que ce n’est pas ton intention. Pas de morale, même si ça commence par une parabole. Et pour Radio X, continuons dans la même veine : « Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (on mesure mal la portée tragique de cette affirmation de Jésus sur la croix. J’ai bien peur qu’on fasse encore la même erreur ici).

En guise de conclusion, j’ai appris grâce à ton petit test maison, que je ne suis pas vraiment ménageux. C’est peut-être pour faire croire à mon père qu’il est riche et pas de la classe moyenne. S’il lisait ton livre, il ne serait probablement pas d’accord avec tes propos, mais il dirait sans doute que « ça se lit bien ».

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La société contre-attaque

Critique de l’ouvrage collectif La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert (dir.), Athéna, 2012.

Par Blaise Guillotte, Montréal

Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert (dir.), La Fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Athéna, 2012.

La fin de la société : voilà un débat qui passionne sociologues et penseurs tous azimuts depuis quelques années déjà. Les auteurs Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert dressent dans le collectif La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique un portrait des positions entourant ce débat. Du moins, c’est ce qu’on annonce d’entrée de jeu et on se doute que l’aventure est colossale. Cependant, à la lecture de cet ouvrage, mieux vaut aviser tout de suite le lecteur qu’il se trouvera plutôt devant un collectif d’auteurs qui refusent cette fin de la société. Il s’agit ici d’un collectif critique sur la critique du concept de société. Petit bémol qu’il m’apparaît important de souligner vis-à-vis du titre et de l’introduction de l’ouvrage. Cela étant dit, il faut quand même souligner la rigueur et la générosité de la grande majorité des auteurs. Même si l’objectif semble bien de restituer au concept de « société » ses lettres de noblesse, on ne tourne pas les coins ronds face aux critiques. Les auteurs les abordent avec intelligence, finesse, respect et ouverture, allant même jusqu’à remettre en question, par moment, leurs propres théories.

Qu’on soit d’accord ou non avec les propos et l’entreprise de ce collectif, force est d’admettre qu’il est rigoureusement écrit, étoffé, structuré et accessible à ceux qui, comme moi, ne sont pas des sociologues de formation, mais qui en connaissent certaines bases. En dépit de toute ma bonne volonté, il m’est impossible de résumer ici dans les détails tous les textes qui comportent chacun leurs nuances et subtilités. Je ferai donc un survol des trois parties telles que divisées par les initiateurs du collectif.

La première partie de l’ouvrage dresse un portrait des critiques du concept de « société ». Le seul texte écrit de la plume propre aux critiques est celui, inédit, de Bruno Latour et de Michel Callon : « Pour une sociologie relativement exacte ». Ce texte, écrit en 1983, porte sur les problèmes que posent l’utilisation du concept de « société » dans une sociologie des sciences et techniques, distinguant ainsi une étude du « social » et de l’« association » :

Le lecteur comprend enfin pourquoi nous choisissons l’étude des sciences et des techniques ou, par définition, sont toujours recomposées, redéfinies, réassociées, les entités sociales ou naturelles par lesquelles les acteurs peuplent le monde (p. 66).

Malheureusement il s’agit là du seul texte écrit de la main propre d’un critique du concept de société, les autres textes étant plutôt des critiques des critiques, même si ces dernières sont très bien amenées et construites. De la critique de la « sociologie de l’ordre » de Touraine en passant par Bauman et les problèmes que posent la mondialisation, la remise en cause de l’État et de la Nation, les écueils du concept de « société » sont fort bien explicités dans les textes de Jonathan Roberge, de Simon Lavoie et de Jean-Sébastien Guy.

La deuxième partie est consacrée à un retour en arrière, aux classiques, détour nous permettant de mieux situer le concept de « société » dans son histoire et de voir sa pertinence aujourd’hui. Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas des experts de la sociologie, ce passage par les Durkeim, Weber et Dewey est le bienvenu. Par contre, on reste un peu surpris devant la tentative de Dominique Morin de réhabiliter une science positive universelle de la société dans son article « Penser la liberté humaine en société » :

Puisque l’animal humain le devient toujours par une vie psychique associée à celle des hommes, et dans le monde formé par leurs associations, le projet individualiste d’une réalisation de soi et de son bonheur doit être repensé en sociétés, nous dit sa sociologie [celle de Durkheim]; et son accomplissement ne peut tendre l’universel que par un travail des sociétés sur elles-mêmes ralliant les volontés de leurs membres (p. 143).

Malgré tout ce qu’on a pu écrire sur le nationalisme depuis quelques années, force est de constater qu’il est loin d’être mort et qu’on aperçoit même un regain de vie de ce dernier un peu partout dans le monde, et ce, même dans notre propre cour au Québec. À l’aide de Weber, Elke Winter (« Une sociologie sans société ») tente d’analyser « les termes de ‘communauté’ et de ‘société’, dans leur construction sociale et leur historicité propre, [puisqu’ils] permettent de mieux saisir l’oscillation entre les perspectives organiques ou ethniques, d’une part, et les tendances pluralistes ou dynamiques, d’autre part » (p. 13).

La troisième partie a pour objectif de redonner au concept de « société » ses lettres de noblesse tout en nous mettant en garde contre les dérives d’une critique de celui-ci, en s’appuyant notamment sur les thèses de Freitag, Habermas, Mauss et Castoriadis. Une des critiques les plus fortes d’une possible fin de la société vient de la plume de Joseph Yvon Thériault (« Fin de la société, cosmopolitisme et démocratie? »). En effet, cette fin de la société ne signifierait rien de moins que la fin de la démocratie : « Peut-être est-il vrai que la société soit largement une construction des Modernes. Mais cette construction est quelque part intimement liée au déploiement de la démocratie moderne. » (p.237) Le sujet autonome et créateur tel que décrit par Touraine d’un côté et les théories du cosmopolitisme et de la mondialisation de l’autre sont tous deux des menaces à la démocratie et la société. Stéphane Vibert, quant à lui, dans son texte « Une sociologie sans société est-elle possible? » tente d’allier sociologie et anthropologie dans le cadre d’un programme holistique structuré pour penser le concept de « société » :

Le concept de « société » ne saurait pourtant disparaître aussi facilement à cause du volontarisme épistémologique de ses contradicteurs : pour preuve, ils doivent aussi – tout critiques soient-ils – se débattre avec la question de l’appartenance irréductiblement culturelle et politique des acteurs à des mondes de sens, qui ne forment pas uniquement des arrière-plans neutres et interchangeables, mais structurent de façon intrinsèque les perceptions, cognitions et évaluations sous-jacentes quotidiennes (p. 275).

Nulle question de remettre en doute ici la pertinence et la force théorique de ce collectif. Que l’on soit d’accord ou non avec les propos énoncés dans les quelque 275 pages de l’ouvrage, il faut reconnaître qu’il n’y a ici aucune place à la paresse intellectuelle ou la complaisance. C’est ainsi qu’on peut mettre à la table d’essai des idées et des arguments et les inscrire dans une question plus large et profonde. Cependant, on aurait aimé plus de textes provenant d’auteurs qui critiquent directement le concept de « société », plutôt que des résumés d’auteurs qui, malgré leur générosité, ne s’accordent pas avec cette même critique. Ainsi aurions-nous été plus près d’un réel débat, pourtant annoncé dans le titre.

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La société suicidée

Critique du livre Suicide et Sacrifice. Le mode de destruction hypercapitaliste, de Jean-Paul Galibert, Lignes, 2012.

Par Blaise Guillotte, Montréal | aussi disponible en format pdf

Suicide et Sacrifice. Le mode de destruction hypercapitaliste, de Jean-Paul Galibert, Lignes, 2012.

Il y a plusieurs mots chocs dans ce nouvel essai de Jean-Paul Galibert : suicide, sacrifice, destruction, hypercapitalisme. On s’en doute, la thèse de Galibert tourne surtout autour du suicide (et dans une moindre mesure, du sacrifice), mais le terme qui intrigue le plus est cette notion d’hypercapitalisme. En réalité, en parcourant les 83 pages de ce livre, on se rend rapidement compte que tout est « hyper ». Hyperréalité, hypermarché, hyperrentabilité, hyperprécaution et ainsi de suite. Cependant, on est loin ici de ce qu’on attend habituellement par l’hypermodernité propre à Lipovetsky par exemple. Lipovetsky fait état d’une excroissance de la modernité, où l’individu, le progrès et le marché sont exacerbés et au centre de la société (tout ça résumé brièvement…).

Chez Galibert, l’« hyper » renvoie plutôt à la notion de « spectacle » de Debord. Cette société du spectacle annoncée chez ce dernier s’incruste désormais dans toutes les interstices de nos existences (ou plutôt, de nos inexistences). « [C]’est cela l’hyperréel : la conviction où nous sommes que les images et le virtuel sont ce qu’il y a de plus réel, parce que c’est ce qu’il y a de plus rentable, de plus valorisé et de plus spectaculaire » (p. 15). Ainsi, dans l’hyperprécaution, on doit d’abord nous faire une peur spectaculaire, à l’image d’un film catastrophe. L’hypertravail est quant à lui une double source d’exploitation. Le côté « humain » du capitalisme est dès lors évacué. Le capitalisme ne remet plus une partie de sa rentabilité sous forme de salaire : dans l’hypercaptalisme on ne travaille plus uniquement à la production matérielle de la marchandise, on travaille également à l’imaginer, à la faire advenir dans la concrétude du spectacle (et ce, sans salaire). Double exploitation donc, matérielle et imaginaire, dont la dernière partie ne se résume pas qu’à un simple quart de travail de huit heures. « L’hypercapitalisme ne se contente pas de vous extorquer quelques heures par jour de travail non payé. Il réclame et obtient la totalité de votre existence. » (p. 21)

Pour atteindre sa rentabilité absolue, l’hypercapitalisme doit impérativement se débarrasser des individus non-productifs. Pour ce faire, rien de plus efficace que le suicide. Au banc des accusés, nul autre que le suicidé lui-même. Pas de coupable. L’hypercapitalisme peut continuer son petit bonhomme de chemin sans être inquiété. Et ceux qui ne sont pas morts effectivement le sont tout de même en théorie. Ils sont des suicidaires, point culminant du sacrifice qu’exige de nous l’hypertravail (dédier entièrement notre vie à « l’imaginaire » hypercapitaliste). On comprendra dès lors que les producteurs sont les suicideurs et que, pour arriver à leurs fins, ils ont plusieurs armes : rentabilité, management, publicité, pornographie, télévision, exclusion.

La publicité est l’une des armes les plus féroces de l’hypercapitalisme en ce qu’elle est un puissant relais de l’imaginaire. Imaginez avec nous ce monde parfait où tous vos désirs seraient comblés, où la perfection est à portée de main. Mais, « rien n’est plus violent que la publicité, parce que, d’une part vous sentez bien que vous n’avez aucune place dans ce monde parfait, que vous êtes aussi incapable d’y accéder que d’y survivre, alors que, d’autre part, ce même monde vous est présenté comme le monde de l’existence véritable » (p. 34). Pour tenter d’y entrer, payez. La pornographie fonctionne sur le même mode, nous faisant croire à une jouissance et à une performance sexuelle qui relève bien plus du fantasme que de la réalité.

La télévision de son côté participe à exclure l’individu de son monde et de sa communauté, tout en étant un rouage important de la philosophie de l’élimination de l’hypercapitalisme. En effet, l’énorme popularité des téléréalités des dernières années en est l’exemple le plus frappant. Certes, l’objectif final d’une téléréalité est de déclarer un gagnant, mais tout le processus pour y arriver repose sur l’élimination progressive de tous les autres candidats. Qui plus est, le « gagnant » en est-il vraiment un? Ou n’est-ce qu’un autre sacrifié du spectacle fantasmagorique que l’hypercapitalisme met en œuvre?

Peut-on se révolter contre ses suicideurs qui exigent de nous un sacrifice total, allant même jusqu’à celui de notre propre vie? Oui et non. D’un côté, les attentats-suicide qui se produisent un peu partout dans le monde ne font que participer à la logique spectaculaire de l’hypercapitalisme. « L’usage de l’attentat-suicide révèle donc qu’une révolte est téléguidée par quelqu’un qui, de fait, la supprime. Ce commanditaire est l’allié objectif des médias qui vont promouvoir l’événement comme le double de la révolte. » (p. 76) Le suicide, même comme acte de révolte, n’est que le prolongement de la volonté hypercapitaliste de la rentabilité absolue. Si la révolte est possible, c’est par l’indignation, autant envers ce nouveau capitalisme qu’envers le suicide et le sacrifice qu’il nous impose.

Cet essai de Galibert a une grande force, celle de ramener le suicide à une question politique et non psychologique. Cependant, on peut questionner la généralisation excessive à laquelle il se prête. Englober la question du suicide dans la simple logique hypercapitaliste nous éloigne des subtilités complexes et particulières à une société quelconque pour expliquer comment et pourquoi quelqu’un s’enlève la vie. On peut également interroger l’aspect destructeur de l’hypercapitalisme. Non pas qu’il ne le serait pas, mais le capitalisme ne l’est-il pas à la base, dans sa simple existence? Or, à lire Galibert, l’« ancien » capitalisme n’était finalement pas si mal. Néanmoins, cet essai mérite sans aucun doute qu’on en fasse la lecture en ce qu’il décrit bien les mutations d’un nouveau capitalisme et les conséquences néfastes qu’il engendre. Car il y a bel et bien raison de s’inquiéter et de s’indigner.

 

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Une éducation bien secondaire: The Learning Dead

Critique de l’essai Une éducation bien secondaire, de Diane Boudreau, Poètes de brousses (coll. « Essai Libre »), Montréal, 2013, 125 p.

Par Blaise Guillotte, Montréal | aussi disponible en format pdf

1359723-gfAvec le printemps érable de l’an dernier et le Sommet sur l’éducation supérieure qui vient d’avoir lieu, il a longuement été question des problèmes que vivent les institutions d’éducation postsecondaire. Cependant, on a peut-être mis en veilleuse l’instant de ce débat (si débat il y eut!) l’importance de l’éducation secondaire, celle qui pourrait expliquer bien des problèmes en amont de ceux que nous vivons en ce moment.

C’est la tâche que s’est donnée Diane Boudreau, ancienne enseignante de français au secondaire, dans son essai Une éducation bien secondaire publié aux éditions Poètes de brousse. Après avoir publié des romans jeunesse et de la poésie, Diane Boudreau y va ici d’une charge à fond de train contre la réforme de l’éducation secondaire et elle n’épargne personne au passage : enseignants, élèves, parents, fonctionnaires, tous y passent.

L’essai est séparé en quatre grandes sections, la première portant sur les différentes dynamiques au sein même de l’école secondaire. Dynamique élève/enseignant où l’enfant-roi règne en maître sur la classe, le respect étant devenu une valeur totalement désuète et disparue des salles de classe. Évidemment l’enfant-roi ne s’est pas levé un bon matin en voulant l’être, il a été façonné par le clientélisme qui s’incruste dans les écoles primaires et secondaires. Les étudiants sont des clients et les parents, les payeurs. « La fameuse visite des parents constitue sans doute la pire corvée annuelle. D’une part, au moins 80% des parents qui se déplacent le font pour entendre des compliments […] ils veulent voir les examens, vérifier la correction, les questions posées, la planification, etc. » (p. 38) Et la direction dans tout ça? De moins en moins intéressée par l’aspect éducatif, elle met tout son effort pour boucler le budget. Au lieu de prioriser l’achat de dictionnaires, on investira dans des divans pour la bibliothèque, question d’assurer le confort des élèves. Pas étonnant alors, remarque l’auteure, que le métier d’enseignant et l’éducation en général soient aujourd’hui dévalorisés, voire méprisés.

La deuxième partie de l’essai s’attaque au nivellement par le bas, tant au niveau de l’évaluation qu’aux méthodes d’enseignement. Aujourd’hui, redoubler une année est pratiquement mission impossible. Tout le monde passe, peu importe le rendement académique lors de l’année de scolaire. L’absurdité va jusqu’à récompenser un étudiant pris en délit de plagiat pour l’effort qu’il a tout de même fait. Les épreuves finales de secondaire V sont de plus en plus faciles et le seuil de réussite, de plus en plus bas. « Les errements du ministère ont déjà fait des milliers de victimes : des élèves et des enseignants. Les premiers se réjouissent de réussir aussi facilement, la médiocrité étant banalisée, et les seconds s’attristent et se désespèrent devant l’abîme qu’est devenue l’éducation au Québec. » (p.59)

Diane Boudreau ne s’attarde pas qu’aux problèmes internes de l’école secondaire. Elle demande également des comptes aux universités et aux programmes qui forment les futurs enseignants. Si les élèves du secondaire sont si médiocres, c’est que leurs enseignants le sont aussi. Et si leurs enseignants le sont, c’est qu’ils ont été mal formés au départ. De un, en vertu d’un laxisme énorme dont font preuve les universités quant à la question de la langue et de deux, en raison du manque flagrant de culture générale que l’on exige des futurs enseignants, la plupart n’ayant qu’une connaissance plus que minimale de la culture québécoise.

Pour finir, Boudreau passe au tordeur la réforme de l’enseignement, faite selon elle par des fonctionnaires et intellectuels n’ayant jamais mis le pied dans une école et ne comprenant rien à la réalité de celle-ci. Peu importe ce que les enseignants ont à dire, peu importe toutes les données empiriques qu’ils peuvent apporter, les théoriciens eux, tiennent obstinément à leur réforme. Entre ces derniers et les enseignants, il ne s’agit rien moins que d’une rencontre du « troisième type ».

Certes, tous les étudiants ne sont pas mauvais. Il reste encore de bons enseignants et, ô miracle (!), quelques bons parents. Mais à lire les propos de Boudreau, l’apocalypse n’est pas loin. Que le système d’éducation secondaire soit en crise, soit. Qu’il soit parsemé d’une multitude de problèmes, voilà quelque chose de très net. Qu’il faille le dénoncer et faire remarquer l’impact que cela peut avoir sur le futur de notre jeunesse et de nos institutions, voilà qui est noble. Mais le portrait est tellement sombre qu’il finit par ne plus atteindre. Et au final, on se demande si les suggestions proposées ne relèvent pas d’un conservatisme nostalgique. Relation maître/élève, respect de l’ordre et de l’autorité, respect des institutions, des normes et des règles, etc. Qui plus est, l’attaque de Boudreau contre les universitaires et intellectuels porte en elle la marque d’un populisme qu’on retrouve souvent dans les pages du Journal de Montréal. De quoi se mêlent-ils tous ces « logues » qui ne connaissent rien au métier d’enseignant et qui osent faire des réformes dans leurs tours d’ivoire? Ce faisant, on a l’impression que le mépris envers l’éducation dénoncé partout dans le livre est ici dirigé vers le milieu intellectuel.

Addendum

L’auteur de ce billet tient à préciser que lorsque l’auteure du livre parle des artisans de la réforme, elle fait mention des « fonctionnaires de la réforme » sans faire état d’« intellectuels » de la réforme. Cependant, elle fait état de « la réforme défendue par quelques dizaines de chercheurs, des théoriciens qui rejettent allègrement toutes les critiques des enseignants » (p. 91). Il semble donc que des intellectuels aient défendu la réforme, mais que des fonctionnaires l’aient appliquée. Cela étant dit, nier l’impact des intellectuels et universitaires dans l’élaboration de la réforme serait être de mauvaise foi. Elle a été mise en œuvre suite à de nombreux mémoires de doctorants et universitaires de tous les horizons. Rappelons également que la réforme est le fruit des États généraux sur l’éducation de 1995-1996. Or, parmi les membres de la commission des États se trouvaient un sociologue, un physicien, un linguiste, un philosophe et bien d’autres « intellectuels »…

 

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Essai sur le concept de la « juste part », ou Comment revisiter le contrat social au XXIe siècle

Critique de La juste part, par David Robichaud et Patrick Turmel, Montréal: Atelier 10, 2012.

Par Blaise Guillotte, Montréal | ce texte est aussi disponible en format pdf

Dans la foulée du mouvement des indignés et de la grève étudiante la plus importante de l’histoire du Québec, l’équipe de la nouvelle revue Nouveau Projet vient de publier un livre férocement d’actualité : La juste part. Les deux auteurs de l’essai, David Robichaud (professeur de philosophie à l’Université d’Ottawa) et Patrick Turmel (professeur de philosophie de l’Université Laval), tentent ici de déboulonner quelques mythes de la droite économique tout en revisitant les théories du contrat social, en vue d’une meilleure coopération sociale : « L’objectif premier de cet ouvrage est de rendre compte de l’importance de la coopération sociale pour toute production de richesse. » (12)

On s’en doute, la pierre angulaire de ce court essai est le concept de la « juste part », expression répétée ad nauseam par le Parti libéral du Québec lors de la grève étudiante. Or, les auteurs mentionnent avec justesse que ce concept est facilement repris autant à la gauche qu’à la droite. Pour cette dernière, la « juste part » revient à l’individu qui, de par son mérite, son travail et son acharnement, devrait avoir en retour ce qui lui est dû et pouvoir profiter pleinement des fruits de son labeur. Du côté de la gauche, la « juste part » est plutôt une affaire de collectivité et une question de redistribution des richesses. Ceux qui gagnent plus devraient faire leur juste part en redonnant à la société dans un souci d’équité.

Dès les premiers pages du livre, les deux auteurs s’attaquent à cette idée de la droite selon laquelle la richesse collective viendrait d’abord du mérite et du travail individuel. Bien entendu, il n’est pas faux de prétendre qu’on puisse faire de grandes réalisations à l’aide d’acharnement et d’ambition. Mais, aussi grandes ces réalisations soient-elles, elles sont également dépendantes du contexte social, culturel et économique d’une société. Les auteurs illustrent cet argument avec l’exemple du grille-pain. Seul sur une île, il nous serait impossible d’arriver à construire un grille-pain. En société, en raison des ressources transformées, de la technologie développée, de la main-d’œuvre disponible, la tâche devient bien plus simple. Malgré tout ce qu’il a pu accomplir, l’individu est donc redevable à la société : « Gardons ceci en tête : si un individu laissé à lui-même sur une île déserte est incapable de produire un bien donné, alors il ne mérite pas entièrement les bénéfices qu’il peut en retirer sur le marché. » (16)

L’exemple de l’individu sur une île déserte n’est pas sans rappeler l’état de nature chez les contractualistes tels Locke et Hobbes, philosophes repris à maintes reprises par les auteurs de l’essai (Hume est également présent, mais on notera l’absence de Rousseau). Dans l’état de nature, chacun agit égoïstement en ne pensant qu’à maximiser ses jouissances et combler ses besoins, sans égards aux autres. Mais voilà, le fait est que l’on devrait bien, un jour ou l’autre, apprendre à mettre de côté quelques désirs pour assurer une bonne cohésion sociale. La clé de cette cohésion se trouve dans les principes de coordination, coopération et compétition.

Le principe de coordination est une simple convention permettant de ne pas sombrer dans le chaos. On stipule que tout le monde doit rouler à droite sur la route pour réduire le risque d’accident, par exemple. La coopération quant à elle demande de mettre de côté certains profits personnels aux bénéfices d’une cause plus large. Un agriculteur pourrait perdre une journée de travail à aller à une manifestation pour changer une quelconque législation dans son domaine, mais, au final, cette pression sur le gouvernement pourrait lui être profitable, ainsi qu’à l’ensemble de ses collègues. La compétition, quant à elle, revêt un certain aspect négatif. Certes, elle peut être bénéfique. Une saine compétition peut avoir comme conséquence de baisser les prix ou de voir les compétiteurs se battre entre eux pour offrir le meilleur service possible. Mais elle peut également être déloyale et mener à des inégalités. D’où l’importance de régulariser le marché. C’est l’argument central derrière ces trois principes. L’état de nature (une fiction, bien entendu) est invivable, nous disait Hobbes. Il importe donc de se mettre des balises, des conventions et des institutions pour assurer une bonne vie en communauté : « Faire sa part, c’est donc aussi respecter les règles, normes et institutions nécessaires à la coopération sociale. » (91)

Alors que la droite économique met l’individu sur un piédestal et rêve d’une société (et d’un marché) sans entraves (surtout étatiques), Robichaud et Turmel nous rappellent avec justesse qu’un bémol s’impose lorsqu’il est question du mérite. Tout est une question de contexte. Aussi génial soit-il, Bill Gates n’aurait jamais pu bâtir son empire sans une éducation de qualité et sans les possibilités que lui offrait le développement technologique de son époque. Or, Gates n’est en rien « méritant » de tout cela. Il le doit à sa société, société dont il est logiquement redevable par la suite.

Les amateurs de Hume, Locke, Hobbes, Rousseau ou Rawls ne trouveront rien de bien neuf dans cet essai. Il faut cependant saluer l’exercice de vulgarisation brillamment exécuté dans cet ouvrage. Robichaud et Turmel nous avertissent d’emblée que leur livre n’a pas de vocation révolutionnaire. Tout ce qu’ils désirent est regarder le problème actuel d’un œil différent. Cet œil n’est pas pourtant pas si différent, il est une actualisation du regard des penseurs libéraux de jadis. Cette mise à jour n’est pas futile, bien au contraire. Dans un contexte où les termes « libéralisme », « néo-libéralisme » ou même « fascisme » sont surexploités et galvaudés, une mise au point s’impose. Certains lecteurs pourraient avoir certaines frustrations. Car bien que les auteurs dénoncent ici plusieurs inégalités scandaleuses, ils restent tout de même dans le cadre du contrat social et du libéralisme moderne, un libéralisme plus éthique qui renoue avec des théories que nous avons peut-être perdues de vue avec le temps…

 

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