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Harcèlement moral, harcèlement économique

Critique du livre The Age of Surveillance Capitalism. The Fight for the Future at the New Frontier of Power de Shoshana Zuboff, Londres, Profile Books, 2019.

Par Cécile Voisset, Londres

Mon propos, avec pour objectif de conceptualiser l’idée de harcèlement, est de croiser l’idée de harcèlement moral avec celle, cette fois, de harcèlement économique. Le harcèlement – harassment, mot plus fiable – qui dit la charge imposée, l’éreintement constant, etc., participe clairement d’une économie du bluff, d’un agencement capitaliste – économique en vigueur, dispositif de flux aussi libidinaux – qui produit du besoin (des besoins), fabrique de la demande et aliène l’être humain en cherchant à l’inscrire, en le forçant à s’inscrire comme consommateur lambda en même temps qu’à le désinscrire comme personne privée, douée d’un libre arbitre, c’est-à-dire d’une capacité à distancier, à choisir en toute connaissance de cause, à être autonome, c’est-à-dire susceptible de ne pas s’aligner selon un ordre commun indistinct, quelqu’un capable de décider en son nom propre.

Qu’en est-il alors du sujet quand on le pousse à consommer, type même du harcèlement économique? Qu’en est-il quand on le presse, l’accable? Le harcèlement moral (psychological abuse), et non pas sexuel (sexual harassment), ne participe-t-il pas d’un ordre économique et technologique donné, celui d’un capitalisme qualifié naguère d’« avancé » par Guattari et Deleuze?

1. Un article très intéressant, stimulant pour la réflexion, d’Alan Rusbridger tire profit de sa lecture du livre « fulgurant » et « virulent » (searing book) par sa critique de Shoshana Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance. En effet, il met l’accent sur les enjeux technologiques dévastateurs (l’exemple, entre autres, de Facebook commis par Mark Zuckerberg en 2004 désormais célèbre pour son « piss people off! ») qui menacent la vie privée (privacy), vie qu’on peut définir ici comme espace qui ne regarde – de droit – que soi (a fortiori quand il s’agit de la vie intime), vie dont on cherche à s’emparer (à commander, diriger, rediriger, égarer, and so on) en volant et divulgant des données personnelles, etc. Rusbridger cite le passage suivant qui ne peut qu’intéresser les observateurs, analystes, philosophes d’une société du spectacle (pour reprendre l’expression à Guy Debord) c’est-à-dire une société de domination sociale, du contrôle (pour reprendre cette qualification après Deleuze), de la mort, une société consumériste, du marché et de la marchandisation jusqu’à déshumanisation. Voici le passage qu’il cite à juste titre :

Competitors that align themselves with the actual needs of people and the norms of a market democracy are likely to attract just about every person on Earth as their customer.

La nouvelle société capitaliste est ainsi de bout en bout consumériste, une société de la compétition effrénée qui ressemble à une vraie guerre de tous contre tous (ou de chacun contre chacun) qu’abominait Thomas Hobbes[1] appelant de ses vœux une régulation par la législation – souveraine – qui soumet tous sans exception, une société capitaliste ou guerrière – un état de nature perpétué –  contre laquelle prévenaient Gilles Deleuze et Félix Guattari, une société parvenue à ses extrêmes selon lesquels le client est roi, celui qui paye a plus de droits que celui qui ne paye pas, où tout s’achète, voire tout se paye (affirmation cynique qui vaut évidemment pour celui qui la profère).

Mais il ne s’agit pas seulement de clientélisme, de corruption (mon argent me permet de soumettre autrui, entendons, d’entretenir des relations d’objectivation dans l’ordre même de l’humain). À partir de là, effectivement, l’abomination économico-technologico-sociale – accrue par une démission politique (au sens étroit de qui détient un pouvoir pour décider et légiférer, comme au sens large du citoyen qui vit dans la cité et y prend sa part en prenant son petit billet). Le consumérisme, le tout-consommation (cycle selon lequel consommer c’est détruire et détruire seulement, pas recycler), renvoie bien à une représentation du monde qui fait abstraction de la Nature (cycle de la vie et de la mort, régénération), à plus forte raison d’une nature humaine, une société qui pousse le vice de la domination monétaire jusqu’à pouvoir détruire l’humain en chacun de nous.

Harceler c’est tenter de tuer à répétition son objet, un objet que le harceleur trop content voudrait voir en victime, proie rêvée et toute trouvée. En ce sens, le harcèlement moral – à distance souvent, comme dans un télé-achat – est l’exact prolongement du harcèlement économique que permet la société du Net, celle qu’analyse Shoshana Zuboff comme phénomène sans précédent et aux effets mutationnels graves (thèse qui rappelle la définition pasolinienne du consumérisme comme génocide) si nul ne traite de la question. C’est sur ce point que se concentre l’article d’A. Rusbridger[2], montrant la responsabilité c’est-à-dire la liberté qui nous incombe telle une « opportunité », donc un espace et un moment pour penser et donc se défaire d’un système pervers dont nous risquons définitivement de payer le prix au plus fort (intérêt commun mal compris).

2. Shoshana Zuboff définit les trois mots d’ordre de ce nouvel ordre économique extrêmement dangereux : kidnap, corner, compete. J’en ajouterais volontiers un quatrième : harass. Il est également intéressant de lire ce que le Collins English Dictionary dit du harassment: persistentes attaques, tourment, perturbations qui impliquent que le harceleur poursuit un ennemi. Plus précisément, son sens dérive à la fois du vieux français et de l’ancien germain : selon le premier, c’est l’idée (encore le vocabulaire de la chasse) de lâcher les chiens (to set a dog on), de les faire aboyer[3]; selon le second, c’est l’idée de crier et même de pousser un cri (to cry out) en interpellant tout haut. Ainsi, la violence du harcèlement est parfaitement inscrite dans sa notion. Mais tel n’est pas l’angle d’étude qu’a choisi S. Zuboff; ce qu’elle apporte n’en est pas moins édifiant.

Cette perte du « chez soi » (du home, notion complexe, anglo-saxonne) que nous fait encourir ce système anti-démocratique (à la démocratie franchement restreinte, cela fait partie de sa doctrine) est l’objet même, le cœur ou le noyau du concept de harcèlement. Le « home » ressemble conceptuellement à un sentiment – le sentiment d’être chez soi ou à la maison, Zuboff évoque the sense of home[4] – et n’est certainement pas une émotion. Le système qu’elle dénonce fabrique justement de l’émotion, crée des vagues d’émotions comme on l’entend parfois: l’emotional est du fabriqué, du mécanique, de l’incitatif, et il est aussi prise; il est alors tentant de réduire le sujet à une émotion tandis que cette dernière n’est que réaction. Par contre, le sentiment qu’est le home de la privacy, qui la définit, lui, ne peut être induit (comme on n’induit pas un instinct, c’est-à-dire une reconnaissance naturelle) ; seul le sujet sait, parce qu’il le sent, où il est lui-même c’est-à-dire en toute connaissance de cause. En ce sens-là, la privation capitaliste – globale – par surveillance et accaparement des données personnelles (ordre de l’information, du renseignement) ne marche pas sur tous les sujets ou ne marche pas à tous les coups (le fameux Hack dont Zuboff parle aussi).

L’idéologie que démonte à sa manière The Age of Surveillance Capitalism (l’idée, ridicule, de la certitude) prétend en effet que tout est prédictible, et en ce sens que tout se traduit ou se rend (s’équivaut). Or, il y a de l’intraduisible ou plutôt des intraduisibles, c’est-à-dire des formes idiomatiques, des idiomes propres à chaque langue, autrement dit des singularités; le home peut ainsi se figurer comme un intraduisible ou un non paramétré ou non paramétrable que la grande toile, la nasse – le filet de la prise – voudrait circonscrire. La notion de dispossession que met en avant la théoricienne dit cette volonté de déposséder le sujet (mot qui n’apparaît pas dans son livre, et pour cause), de s’emparer de lui selon une technique de la peur et de la chasse, ou de la pèche : phishing, hameçonnage (elle parle de hooks). Une sorte de cybercriminalité appliquée à la subjectivité comme espace propre par incitation, suggestion(s), une fois prélevées les données fournies ou renseignées concernant l’individu-citoyen.

Zuboff explique également comment, pour la première fois, le pouvoir digital induit, pour le cultiver, du boundarylessness (sans limites, absence de frontières), considérant l’humain comme échantillon d’un habitat consumériste au sein duquel l’individu désubjectivé en quelque sorte serait l’équivalent d’un animal grégaire, l’élément ou le membre d’un troupeau (herd). À cet égard, il est révélateur que cette forme de capitalisme de la consommation parie sur l’information et l’éclatement du savoir (learning), sans parler de l’« hubris » d’une prédictibilité absolue allant de pair avec une inévitabilité contestable ou fantasmée comme si la contingence, l’aléatoire, le spontané, l’incertitude, l’indécidable n’existaient pas, et partant comme si aucune marge de manœuvre dans la grande guerre économique n’était possible.

3. Le livre de Shoshana Zuboff est à plusieurs endroits guattarien. Citons pour voir Guattari, qui écrivait ceci dans son Chaosmose :

Mais au supermarché le temps n’est plus à la palabre pour apprécier la qualité d’un produit ni au marchandage pour en fixer le juste prix. L’information nécessaire et suffisante a évacué les dimensions existentielles de l’expression. Nous ne sommes pas là pour exister mais pour accomplir notre devoir de consommateurs.

Consommateurs et serviteurs est une équivalence selon la thèse de S. Zuboff, à savoir : nous ne sommes pas les clients d’une entreprise; nous ne décidons pas. L’effet de bluff, celui des annonceurs par exemple, des influenceurs, l’omniprésence de la publicité s’inscrivent dans ce dispositif où même le virtuel (qui dépossède de plusieurs manières), le faux évidemment (nous connaissons maintenant l’importance et l’invasion des fake news), acquièrent une puissance telle que la privacy perd ses contours ou ne paraît plus avoir de sens.

L’information, ce que pointait Guattari, ordonne, informe au sens où elle donne une forme, des ordres; elle n’est pas connaissance (knowledge). L’information ne dit rien, expliquait Deleuze, elle donne des ordres : information ou communication, transmission (et donc répétition avec ses déplacements) comme on transmet un virus. Il n’est pas anodin que la comparaison avec le VIH soit faite par Zuboff qui met en garde contre cet éclatement du savoir dont on se demande vraiment qui le détient puisqu’il n’existe plus comme tout, par exemple dans une culture au sens humaniste du désintérêt. Ne parlons même pas de l’éducation, potentiellement ruinée dans un tel système où l’on n’apprend dès lors strictement rien et où un simple clic vous donne accès à une information qui n’est en rien mais alors en rien une connaissance, dans une société où lire n’est même pas distingué de comprendre au cas où toute lecture serait dispensée d’effort. Violence de l’ignorance en plein marchandage du savoir, retour à une sauvagerie sans nom : backlash sous l’espèce technologique de la toute-puissance : techlash, pour reprendre le terme d’A. Rusbridger. Du reste, un des points inquiétants de l’analyse que fait S. Zuboff est que les données de la recherche sont volées, exploitées, etc.

Violation de la privacy, exposition de et exposition à : le harcèlement techno-économique induit à n’importe quel harcèlement moral, à distance mais dans un quasi-immédiat. De sorte que toutes les couvertures possibles et imaginables permettent intrusions et incursions, navigation, dans le privé (voyeurisme, etc.) sans se faire a priori prendre et permettent même de faire croire à du réel qui n’existe pas. Économie du sans-gêne, c’est-à-dire de l’irrespect même. On ne s’étonnera donc pas que la notion de sujet n’apparaisse pas dans The Age of Surveillance Capitalism, mais que soit traitée celle d’individualisation. Ce totalitarisme, ce nouveau collectivisme, comme Shoshana Zuboff le nomme de diverses manières, est une sorte d’internationalisation de la pire espèce, une communication où on blablate, lance des rumeurs etc.

La déréalisation en marche laisse ainsi place à une virtualisation du réel, comme si (pour reprendre à Kant) l’argent dans ma poche était la même chose que l’argent en idée. Ça devrait effectivement faire réfléchir, permettre de « réaliser » c’est-à-dire de prendre conscience de ce qui se passe (harcèlement garanti, à grande échelle ou au fort impact, par manipulation populaire, surenchère rendue possible par les puissances de l’argent) et partant de mettre au panier l’un des vieux dogmes de la psychiatrie selon laquelle le délire est toujours individuel et jamais collectif, dogme culpabilisant et qui plus est déresponsabilisant.

Let’s go.

 

Addendum

On aura donc compris que le harcèlement moral, économique peut tout à fait être politique au sens de participatif, mais aussi au sens exécutif d’une monopolisation de la violence par concentration ou collusion de pouvoirs. C’est bien le cas des données, de leur(s) usage(s) comme l’analyse très bien The Age of Surveillance Capitalism de Shoshana Zuboff, laquelle oppose et défend la privacy, le home (le chez-soi) c’est-à-dire, aussi, le principe de confidentialité.

Harceler signifie objectiver ou désubjectiver, défaire le sujet, pas la subjectivité si on la définit comme flux qu’on peut canaliser, détourner, territorialiser-déterritorialiser-reterritorialiser. Défaire le sujet, c’est-à-dire tenter de le perdre dans son orientation, son tropisme (l’un des thèmes fondamentaux du livre de Zuboff même si le terme n’y apparaît pas), comme l’animal qui sait d’instinct où il doit mourir. Harceler, ou (tenter de) dénaturer : fixer, immobiliser, caser, circonscrire. Car la Nature, elle, suppose le changement, la variation; dans l’ordre de l’humain, elle est aussi devenir. De fait, on peut être et devenir.

Par conséquent, l’idée (voilà pourquoi S. Zuboff a raison d’être optimiste) que je puisse être une somme de données est une ineptie. De plus, ces données peuvent tout à fait être fausses, falsifiées, truquées, de quoi repenser la notion de secret.

Dénaturer – harceler –, ce serait vouloir priver de sens – d’orientation (et qu’est-ce qu’être libre sinon savoir s’orienter dans la pensée? – le sujet qui est seul à pouvoir le définir ou le constituer, c’est-à-dire seul capable de le dire à qui voudrait lui imposer une image, un cadre, un sens défini ou clos, lui commander de rester sage comme une image (Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée?, opuscule kantien très intéressant à ce titre).

Harceler, c’est diviser pour régner c’est-à-dire produire du diffus : jeter le trouble, introduire de la confusion.

Le harceleur est non seulement un menteur, mais il est aussi un receleur : il détient des informations « sensibles », y compris le concernant (si ce n’était pas le cas, pourquoi harcèlerait-il?) jusqu’à être peut-être mal renseigné sur lui-même ou croire duper son Autre, ses autres, etc. Sa curée – son harcelée – ne peut qu’être répétition (non-différence, opposé à la ou toute différence). Il dispose d’un arsenal (technique du harcèlement, tactique, guerre) qui peut le faire passer pour autre qu’il n’est. La question du harcèlement est ainsi forcément liée à celle de l’identité et de son usurpation.

J’appelle alors « harcèlement » une variante ou forme d’esclavage, d’esclavagisation (même si le mot n’est pas beau) au sens où il est tentative d’objectivation c’est-à-dire instrumentalisation du sujet, et partant déni du droit inhérent à tout être. C’est l’antique définition aristotélicienne de l’esclave comme chose, celui qui travaille, contrairement à l’homme libre (riche, celui de l’agora) qui en fait son instrument de torture. En termes modernes (et ne sommes-nous pas des plus-que-modernes?), on peut alors dire que harceler, c’est contester l’égalité et instaurer la rivalité comme loi.

Harceler quelqu’un, c’est évidemment l’espionner, c’est-à-dire (vouloir) savoir ce qu’il fait (et non ce qu’il est). J’appelle alors, encore, « harcèlement » toute utilisation de moyens à des fins d’objectivation et donc de perversion de ce qu’il y a en nous d’humain sous ses différentes formes (femmes, enfants, etc.). Le harceleur est sans doute l’enfant robuste (mais l’enfant) auquel Thomas Hobbes faisait allusion. Ce que montre The Age of Surveillance Capitalism de Shoshana Zuboff, c’est que le « système » du Net (pas si net que ça) – le Net-system, comme on dirait le Star-system – est excessivement dangereux parce qu’il est éminemment régressif.

Le harcèlement – harassment – a son théâtre de cruauté à lui (pesanteur du harcèlement), théâtre politique : en coulisses (wings). Je ne sais pas si la Nature fait bien les choses (il faut la défendre, comme il faut défendre la société, etc.); la langue, c’est sûr.

 

Bibliographie

Aristote, Politiques, Paris, Flammarion, 1990.

Félix Guattari, Chaosmose, Paris, Galilée, 1992.

Emmanuel Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée?, Librairie Philosophique Vrin, 2001.

Thomas Hobbes, Leviathan, Yale University Press, 2010.

Alan Rusbridger, “Will we just accept our loss of privacy, or has the techlash already begun?”, The Guardian, 3 février 2020, en ligne : https://www.theguardian.com/commentisfree/2020/feb/02/will-we-just-accept-our-loss-of-privacy-or-has-the-techlash-already-begun

Cécile Voisset, “Harassment”, 28 mai 2019, en ligne : https://www.les-philosophes.fr/contributions/harassment

Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism. The Fight for the Future at the New Frontier of Power, Londres, Profile Books, 2019.

 


Notes

[1] Un contractualiste ou théoricien du contrat, alors même que le capitalisme de surveillance repose sur l’idée même de l’uncontract : il n’y a aucune conciliation, S. Zuboff insiste sur l’unilatéralité de la relation forcée à laquelle veut nous tenir ce nouvel ordre économique et totalitaire.

[2] Il mentionne, entre autres, une charte californienne concernant un retour au personal (qui n’est certainement pas political ou que political) selon un « droit à l’oubli » ou à l’effacement (erasure) des données subtilisées et exploitées par le marché juteux du numérique et du digital. Son analyse, qui prévient d’un méchant retour de bâton ou de manivelle en cas d’insouciance ou d’inattention, etc., est dans le droit de fil de ce qu’écrit Shoshana Zuboff; au contraire de l’article de S. Broca, « Surveiller et prédire » (La Vie des idées, 7 mars 2019; en ligne : http://www.Surveiller-et-predire.htmlidees.fr/Surveilleretpredire.html) qui, outre son titre foucaldien (un copié-collé et déplacé du fameux Surveiller et punir, titre sans doute facile ou accrocheur mais qui induit en erreur celui qui voudrait en avoir une idée sans évidemment lire le travail de recherche et d’analyse qu’accomplit Zuboff, titre qui ne va pas avec le livre en son contenu même (pas foucaldien du tout; ce livre nécessaire est deleuzien et même davantage guattarien), il est intéressant de pointer cette mauvaise lecture en prenant deux exemples : « comportementalisme » (terme qui vaut pour le domaine de l’éducation idéologique qui sévit en France par exemple dès les petites classes) vaut pour behaviorism (théorie générale du comportement, déterministe dont on croyait pourtant un temps qu’elle était jetée au rebut) alors que le premier concept a une extension bien moindre que le second; « un capitalisme comme les autres » (titre d’une des parties de cet article) n’est précisément pas ce qu’analyse et écrit S. Zuboff, c’est même le contraire puisqu’elle dénonce un phénomène sans précédent en un sens catastrophiste ou à visée alarmiste (car mutationnel du point de vue de l’humain animalisé ou totalement prédictible comme du pavlovisme généralisé à l’humain) mais pas défaitiste puisqu’il s’agit de faire bouger ou changer les mentalités, d’un appel à la réaction et à l’action (après la réflexion) ; sur ce point, « l’opportunité » que souligne A. Rusbridger restitue le vrai et juste propos du livre. So, starting it off!

[3] On ne peut pas ne pas penser à « la meute » dont parlait Deleuze, de la position que chacun entend occuper : chef, dedans, dehors, etc.

[4] Publicité de HSBC UK : « If you were born in one place, grew up in another, but now live somewhere completely different. Where are you from? Tricky one. Perhaps, a better question is not where are you from, but where do you feel at home? »

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Bête comme trente-six cochons – stupidité, débilité, argent

Par Cécile Voisset

J’ai cru pouvoir annoncer[1] que l’intelligence (une puissance, une faculté ou capacité) ne va pas avec le pouvoir, lequel va avec la ruse (violence indirecte ou non manifeste, moyen détourné d’avoir un pouvoir ou d’obtenir satisfaction aux dépens de quiconque). L’intelligence analyse et synthétise, lie, comprend, embrasse; elle relève de l’entendement, pas de la raison (pouvoir de délirer si elle est seule, raison ou pensée qui calcule), en tant que ce dernier s’accorde avec l’intuition : soit l’intellect et les sens. Elle est ainsi une faculté d’appréhender, de saisir intellectuellement et sans exclure la sensibilité, d’appréhender le réel ou de saisir la réalité sous une forme objective sans pour autant pouvoir la saisir en sa totalité. Ce réel, l’imbécile ne le saisit pas ou n’a pas de prise sur lui, un réel avec lequel il n’est pas en phase (l’imbécile ou un mal éclairé de par lui-même), sans prise directe avec lui ou comme manquant de prise de terre en quelque sorte, un écervelé.

Selon une veine deleuzo-guattarienne, qui converge avec une veine debordienne, l’analyse de l’imbécilité, c’est-à-dire de l’irresponsabilité et donc de la gravité, et conséquemment de la destruction, ne peut se passer d’une réflexion sur ses conditions de possibilité qui sont aussi (si on laisse de côté le cas de la débilité comme retard mental ou tare naturelle, défaut inné…) des conditions institutionnelles et économico-socio-politiques, en l’occurrence (puisqu’il s’agit du monde dans lequel nous vivons) celles d’un « capitalisme intégré », voire sauvage, qui touche jusqu’aux rapports privés, lesquels sont affectés par un intérêt commun non ou mal compris, autant dire par une lutte aveugle des intérêts toutes catégories confondues, de classe et de sexe et ainsi de suite.

L’imbécile se pense sans doute, sûrement, comme possédant; et il pense sans aucun doute qu’avoir et être sont la même chose. Son rapport à la réalité (Être) risque alors d’être affecté par son rapport à l’argent qui est pouvoir, ou qui est généralement utilisé comme tel et va avec lui. Ce pouvoir – l’argent –, son détenteur finit par croire que tout lui est permis sinon (ou même) possible.

Ces quelques idées ou notes de réflexions permettent de mieux articuler conceptuellement les rapports antagoniques entre stupidité, débilité et réalité (ou irréalité) au plan politique, au sein de la cité où nous vivons ou sommes. En tant que puissance de déréalisation précisément, l’argent ne peut que favoriser l’imbécilité, que l’entretenir ou la répandre, dans le système généralisé de la marchandisation : je paye pour obtenir ce que je veux (quel qu’il soit). Autrement dit, la réalité (l’effectivité de mon projet) est (paraît) à ma botte; j’obtiens – je le crois – ce que je veux dès lors que ce que je veux participe d’une objectivation, une représentation parfaitement ou en tout erronée et parfois inhumaine du point de vue de son contenu ou objet. À ce moment-là, le déni de réalité (l’imbécile ne voit rien, ne pense pas l’objet, mais n’a qu’à faire à une sorte de simulacre) porte sur le sujet (ou la subjectivité, peu importe ici) que je réduis à un bien, donc que je m’imagine comme susceptible d’appropriation (réduction de l’être à l’avoir). C’est la vieille idée du tyran (homme, enfant, employeur, marâtre, etc.) qui veut que tout lui appartienne, qui veut parce qu’il veut, autrement dit qui zappe[2] sur les possibles alors même qu’ils sont limités les uns par les autres, qu’on peut les distinguer les uns en regard des autres et qu’ils s’excluent mutuellement au moment de leur réalisation ou actualisation (cas du choix, de la décision).

L’image pasolinienne de la porcherie trouve un abominable renouveau politique et social dans le cas d’un capitalisme schizophrénisant. Le mal, pouvoir de détruire, n’est même plus envisagé ni pensé ou anticipé; il se produit sans étonnement (sans conscience d’une participation quelconque, sans réflexivité… sans pensée d’un rapport de cause à effet) et même, pour reprendre un terme à Hannah Arendt, banalement.

L’imbécilité est ainsi une puissance négative ou inversée (le mal est privation, idée spinoziste), une capacité de destruction en toute ignorance, et en conséquence une oppression sociale puisque l’irresponsabilité de l’imbécile retentit sur les autres ayant également à agir et, tant qu’à faire, à assumer leurs actes, à les réfléchir : autant s’en prendre à eux, à l’autre en général.

Les porcs, ceux que Gilles Châtelet visait dans son essai de 1998, n’ont que faire de l’intelligence ni de la création, du reste (qui est le contraire de la destruction, création ou naissance). Ce sont, si l’on étend le terme en son acception habituelle, des hommes d’affaires ou businessmen, spéculateurs dont les frasques et lubies peuvent dépasser toute chronique et virer à l’incroyable, à ce qu’on qualifie quelquefois d’« hallucinant » (à ne pouvoir y croire, adhérer). Par exemple, c’est la croyance que le mensonge (falsification de la réalité ou des faits) – mensonge ou biais qui est un cas de ruse – paye ou rapporte; c’est l’illusion de l’illusionniste (un con) qui ne s’imagine pas que les tours qu’il joue n’auront qu’un temps avec des suites dommageables ou franchement débiles, voire honteuses. L’imbécilité comme rapport à la réalité se définit donc aussi comme rapport social à autrui; l’imbécile ne se croit-il pas finalement seul en société?

La conclusion à tirer est alors la suivante : une réflexion sur la stupidité suppose une réflexion sur la réalité ou du moins sur le rapport que nous entretenons avec elle, rapport qui ne passe pas par une réflexion psychologique ou psychologisante souvent déterministe qui exclut toute excuse. Et, il faut insister, ce rapport (contrarié ou irréconcilié) risque d’être particulièrement clivant s’il se réduit à celui d’une classe, d’un genre, d’une ethnie, etc.

 

Bibliographie

Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs : de l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés (1998)

Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie (deux tomes, 1972 & 1980), Qu’est-ce que la philosophie? (1991)

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1966)

Robert Musil, « De la bêtise » (« Über die Dummheit ». Vortrag auf Einladung des Österreichischen Werkbunds gehalten in Wien am 11 und wiederholt am 17 März 1937, in Tagebücher, Aphorismen, Essays und Reden, Rowohlt Verlag-Hamburg, 1955).

Pier Paolo Pasolini, Porcile (1969)

Alain Roger, Bréviaire de la bêtise (2008)

Avital Ronell, Stupidity (2002)

Bertrand Russell, An Inquiry into Meaning and Truth (1940)

 


Notes

[1] Cf. « L’effet de sidération ou l’invraisemblance de la bêtise », in Les-Philosophes.fr – accélérateur de lecture, 21 décembre 2018. Ce texte sur la stupidité était écrit sous le signe du pire (le pire!); cette fois, la débilité se pense et s’écrit sous le signe du trop bête (dommage!). Le présent texte fait suite à « La débilité » publié sur le même site le 22 avril 2019.

[2] J’emploie ce terme pour signifier l’omniprésence des écrans aujourd’hui, la domination de l’image dans une société de contrôle comme la nôtre.

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How to read and understand Pier Paolo Pasolini’s “Adulto? Mai”?

By Cécile Voisset

Adulto? Mai – mai, come l’esistenza
che non matura – resta sempre acerba,
di splendido giorno in splendido giorno –
io non posso che restare fedele
alla stupenda monotonia del mistero,
Ecco perché, nelle felicità,
non mi sono abbandonnato – ecco
perché nell’ansia delle mie colpe
non ho mai toccato un rimorso vero.
Pari, sempre pari con l’inespresso,
all’origine di quello che io sono. 

(Roma, 1950. Diario)

 

There is nothing but reality for Pasolini in taking such an oath: never be an adult, never! He observed it his whole life, faithfully. Loyally. To be surprised, to observe, to be unsatisfied by anything: neither compromises nor corruption, in order not to give up, not to betray oneself. He hated lies and easiness.

To ever be young in mind, to maintain oneself in youth, is not being infantile; on the contrary, such a difficult way consists in preserving a sort of representation; we may call that “naivety”, in the good sense of the term; Pasolini didn’t conceptualize his thinking but we approach it by this word: “naivety” was for him a sort of native or uncorrupted representation or state of mind[1]. Surely naivety is the contrary of adulthood according to Pasolini who wrote, in Against Television: “Please, don’t misunderstand me: there is an identity between innocence and constituted values, and destruction of innocence is destruction of values.”

Actually, any child could have observed that most of the adults play a part and cheat, for most of their lives. The Italian writer, poet and film-maker defended the sacred, which is not innocence. His main refusal of conformism was a strong desire to remain unbending (total, he probably would have said).

Pasolini thus sets a philosophical example of fighting against illusions, and shows us the institutional ways that keep them alive.

There is a fear which is nonsense or a false problem. It deals with the question of age. This sort of question proceeds from a narrow vision of the mind. If you think being young is better than being old, you are wrong because you are unnecessarily regretting the past which is, by definition, over. Nostalgia is also a fault, it is a bad and stupid feeling, for the very fact that the past is always behind us and that we’ve to look ahead and forward, in front of us. It doesn’t matter that we cannot preserve or keep a young soul (the Pasolini vow, his natural instinct): youth symbolizes energy or strength, a sane state of mind which differs most of time from adulthood when people are imprisoned by conventions or codes or obligations of all sorts, which often maintain the self in immaturity, and consequently, in dependence; someone who fears growing old is not free and unhappy.

The fear of growing old is factually a fear of dying, which is, of course, a natural and especially human fear, because knowing our own finitude is a law of our human condition, i.e. our limits both in time and in space. The lesson of it here is that we have to take advantage of life, to organize, and to save time. It’s really a question of health, and health depends on us: body is influenced by the mind too, we must take care of them both.

Someone who is fed up with images of glory, i.e. with appearances, surely knows that appearances are nothing but a trap, an illusory way, in fact the opposite of reality or existence, since that pride is the opposite of wisdom, i.e. a way of living in confidence or by its own. Thus, believing in them, in what one can call “surface” and/or “superficiality”, doesn’t change anything.

P. P. Pasolini was never fooled by social and moral injunctions and so on. His faithfulness to himself, that we read in “Adult? Never”, is really misunderstood. His innumerable and silly opponents preferred to talk of Pasolinian scandal: shame on them. It is not only unfair, it is also erroneous.


Note

[1] Naivety (often) regards children, but not only them; this concept also deals with the point of social class; for example, the upper class ignores naivety because, they have the power (the money, and so on).

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Traîne – les aventures du sujet

Par Cécile Voisset, Paris

S’il n’y a pas de traces
De charrois dans le ciel,

C’est que probablement
On n’y va pas souvent,

Qu’il n’y a pas de vent
Pour y porter les gens.

Un oiseau se fait mal
À regarder le ciel.

Le gros soleil couchant
Lui fait un œil d’enfant.

Mais lui reste à son banc
Et siffle encore un temps.

Eugène Guillevic, « Chansons » (extrait), dans Exécutoire (1947)

 

Le nomade est tout sauf un fou, il est non dupe; il erre sur terre, pérégrine. Il cherche, entrevoit un horizon faute d’en avoir un. Ce serait comme s’écrier « terre, terre! » avant de toucher bel et bien le sol, avant de trouver quelque chose de tangible pour qui s’enquiert du réel, s’investit dans une quête d’espacement et de distanciation réalisés par la méditation et la réflexion. Rien ne lui est a priori donné, comme un sceptique par principe qui guette; le nomade procède de sa propre investigation, il en est le point de départ et d’arrivée, il naît de lui-même au tracé le menant quelque part et se demandant incessamment où il en est. Le nomade se dote de tous les moyens susceptibles de parvenir à cette fin, il en accepte la tâche difficile au prix d’un indécidable qui dure. Il est un endurant.

« Qui veut penser grandement doit errer grandement. »[1] En mode flânerie citadine ou exploration urbaine, hors de la ville ou pas, hors de tous les murs, seul ou non, le nomade a dépassé le seuil pour le dehors où n’importe plus l’identité, cette cage mentale où la norme le relègue, comme si le carcan du sédentarisme galvanisait son aspiration de liberté et d’indépendance, comme si des ailes à ses talons le portaient d’ailleurs en ailleurs sans tâtonnement, c’est-à-dire sans la peur d’une nuit immémoriée, au soleil brut de la découverte d’ici-bas. Foin des préalables, le tient un entêtement aux épaules solides au bout du compte pour se décider ou se déterminer : non pas s’enraciner pour être de l’en moins mais semer pour de l’en plus, même si c’est sans certitudes aucunes qu’il s’y emploie : l’ouverture, l’attention à la musicalité du jour, à ce qui parle au pied levé.

C’est bien une question de longueur, pas de hauteur; c’est à vrai dire une question de cours, de parcours. Le nomade n’essaie pas de s’élever, de se grandir, de se couler un piédestal ni de se fabriquer un rôle; on tombe de haut à force de vouloir atteindre des sommets, on se méprend et on chute. Non, ce n’est vraiment pas une question de hauteur; car ce serait alors viser l’immutabilité, se lier au répétitif, s’aliéner d’ennui, ce serait oublier une mort promise ou échue, ce serait croire en l’immortalité, se convaincre du sempiternel, se résoudre finalement à l’Être, opter pour une verticalité vertigineuse, se raconter des craques et mourir prématurément d’une overdose d’illusions. Le nomadisme ne fait pas de surplace.

C’est bien une question de longueur, de pas, de rattrapage, de retard à combler dans un espace-temps échelonné, droit devant en dépit d’un cheminement au demeurant sinueux; ce n’est pas attendre quelque chose d’un azur détaché, brouillé, qui happe à jamais comme une impossibilité ressentie de ne pouvoir égaler quoi que ce soit, comme une chape qui étouffe le moindre possible. Au grand air, en une atmosphère progressivement clarifiée, le nomade ressent l’étendue d’un sol dont il ne décolle pas parce qu’il lui est bon de le fouler, qu’il lui est nécessaire d’en éprouver les mètres comme un poème infini à scander. De plain-pied, l’horizontalité de son objectif lui procure la joie du contact : une voûte de jouissance à se poser et à sentir la terre sous sa plante; patte de végétalité, touche légère d’ébriété au vent bon qui caresse des dômes terraqués, chaussée indéfiniment piétinée, lit charrié de galets sépia, cailloux pastellisés au charbon de traces inégalées, aux couleurs douces en attendant davantage, sans remords, coups et à-coups de vitalité, éventail podique qui s’éjouit en vacances perpétuées, en incroyables avancées, chaque fois préludes d’un existant qui devient, intimité étonnée de devenir et redevenir; inspiration garantie, à ne pas époumoner ce brave à l’allure sûre, à plutôt décupler toute énergie de vie. Parce qu’il sait que rien n’est définitif, et même si l’itinérant peaufine des idées de mieux en mieux définies; les limites flottent, dansent. Le nomade va empli du monde où il accueille et repousse des possibles parmi d’autres. Il vit en intensité, sans économie; tel est son style.

C’est bien une question de longueur, voie nautique de qui marcherait temporairement sur l’eau ou en pousserait les résistances, voie prosaïque d’une inventivité quotidienne, progressions en lignes pour des va-nu-pieds libérés, un appel et pas une prière, un séjour renouvelé. Le ciel peut bien attendre, tant pis pour cette méchante farce divine.

Le nomade pédale et déroule la chaîne de jambages odorants; à son amble d’être semi-animalisé pour préserver son instinct, la couche terrestre le rassasie d’envies. Il touche joyeusement la terre ferme; c’est déjà pas mal, c’est déjà bien et peut-être même très bien; ce n’est jamais trop tôt. La fin, il s’en balance. One day on Earth : wonderful.

27 avril 2018


Note

[1] Martin Heidegger cité par Kenneth White dans L’Esprit nomade (1987).

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Camille Paglia, une audacieuse par les temps qui courent

Critique du livre Introduction à Personas sexuelles de Camille Paglia, édition, présentation et traduction de Gabriel Laverdière, Presses de l’Université Laval, 2017, 160 p.

Par Cécile Voisset [1]

Dans cet ouvrage qui expose pour lors une pensée ramassée dont l’enthousiasme avoisine presque la folie furieuse tant sa lecture n’en perçoit pas d’emblée les limites, Camille Paglia défend une vision des rapports entre hommes et femmes qui se superpose à celle des rapports entre société et nature. C’est à cette dernière, une nature dans toute sa force qui relève telle quelle du principe dionysiaque, c’est-à-dire de démesure, que l’Italo-américaine fait la part belle. Dans cette première traduction française de Sexual Personae, qui introduit une riche représentation que détaille le texte original et substantiel de 700 pages[2], apparaît la griffe d’une intuitive nourrie avec gourmandise d’innombrables références culturelles, principalement dans les arts que cette universitaire atypique enseigne à Philadelphie. Celle qui se dit « une sensationnaliste » (p. 28) adopte une position sadienne quant au problème de la violence sexuelle dans un texte de clarification et somme toute de pacification. Politiquement, Paglia se situe à gauche tout en s’opposant au gauchisme et au féminisme qui versent l’un et l’autre dans un culturalisme stérile : avec véhémence, elle érige la nature en principe originel et éthique face à une société qui la refoule et l’empêche de s’accomplir en en retardant la nécessité. Dès ce premier livre publié non sans difficulté, sa plume combative s’exerce à l’investigation interdisciplinaire et transhistorique.

 

Nature versus Art

Il fallait bien une présentation succincte pour donner un avant-goût d’une pensée incommodante mais stimulante que sert l’exergue d’Oscar Wilde distinguant nature et art, c’est-à-dire en maintenant leur distinction. Née en 1947, Camille Paglia s’intéresse de bout en bout à l’art et entend substituer à un marxisme dominant une vision spiritualiste conforme à la représentation énergétiste d’une nature générant de la création autant que de la destruction. « La physique est métaphysique » (p. XV) résume Gabriel Laverdière, son traducteur et préfacier en langue française.

Celle qui se nomme « pornographe » ose rompre avec l’idéologie des années 1960 et 1970, c’est-à-dire un féminisme hétérodoxe qui refuse de tenir les hommes pour des ennemis. Cette dissidente veut rétablir un lien avec une nature à laquelle les deux sexes se rattachent sous le régime d’une nécessité matricielle. Ce faisant, elle fouille les fonds existentiels d’une sexualité humaine qui met inévitablement aux prises les hommes et les femmes. Cette audacieuse remet en jeu l’ancienne problématique de l’inné et de l’acquis, soutient une continuité des Anciens aux Modernes dans un ouvrage salutaire prenant du champ avec son époque grâce à une analyse de persona, un terme-clef insistant dans la culture occidentale.

 

Que signifie persona?

Dans sa préface à Personas sexuelles qui suit la présentation de l’édition française de son texte, Paglia explique que la personnalité, une représentation venue d’un paganisme enfoui, est au cœur du processus artistique :

Nous naissons avec une personnalité cinématographique, apparentée à des projections chargées de lumière qui scintillent sur l’écran de la conscience occidentale (p. 3).

Telle est l’importance de l’œil dans notre culture qui met en équivalence voir et savoir. En scène, la personnalité loge d’abord au théâtre et ensuite au cinéma qui l’exemplarise. Le voir s’accompagne toutefois de l’ouïr, puisque persona désigne le masque porté par l’acteur et que l’étymologie de personare signifierait « retenir et résonner ».

Si l’on suit Paglia qui s’appuie aussi sur des autorités psychanalytiques (Freud, Jung, Ferenczi), les notions de rôle, de fonction et d’interprétation sont synonymes. Sa thèse vise l’écueil d’un naturalisme rousseauiste qui serait une christianisation de la nature, comme si les hommes des origines étaient bons tandis que la société et ses acteurs seraient mauvais. La distinction entre surface et profondeur, entre ce que je parais et ce que je suis, oblige la théoricienne à dédoubler la notion en question. Le cinéma lui sert d’art-type, avec pour premier jalon le film Persona d’Ingmar Bergman. Le visage, sorte de focalisation ou de fixation d’un processus à la fois de dissolution et de résolution, lui apparaît comme une sorte d’écran (qui montre et cache à la fois) selon la dimension dynamique de la nature où ce sont les hiérarchies et non les égalités qui priment :

Personas sexuelles, si épris de la personnalité, est […] un livre écrit à l’encontre de l’humanisme, ou, plutôt, à l’encontre des humanités dans leur dilution universitaire actuelle. J’ai pour ambition de sauver l’humanisme des mains de Rousseau et de le retourner à ses premières audaces renaissantes (pp. 10-11).

C’est manifestement à un dessein de réconciliation, à un travail de réunification, que procède ce livre analysant une angoisse native. Paglia réévalue le corps dans le même temps qu’elle conserve les termes de masculin et de féminin Ce dernier vaut comme apanage de la femme et notamment pour « l’idée mystique de la mère » (p. 15) qui renvoie à la soupe primitive (ou d’Haldane) comme au creuset maternel de la vie. De ce point de vue, le beauvoirisme suppose son dépassement tant le Deuxième sexe fait peu de place à la maternité. Le féminisme tient ici dans la représentation que la sexualité mobilise avec l’art, tel un champ de force(s) sexuelle(s). La persona, c’est en fin de compte un style. Cette élaboration humaine, parfois dissonante avec la matière naturelle dont elle s’extrait, permet de comprendre cette définition : « Personas sexuelles est un omnibus romain, un index de points de transit culturel. » (p. 33)

Se saisir de la nature comme d’une force après en avoir mis à jour les racines a dès lors pour but de soulager l’Occident de sa « mauvaise conscience » (p. 39), telle est l’éthique paglienne valant thérapeutique.

 

« Au commencement était la nature »[3]

La partie essentielle du livre, laquelle suit la préface et en approfondit la thèse formulée en déroulant les images qui hantent le cinéma occidental, s’intitule « Le sexe et la violence, ou la nature et l’art ». Le retour à la nature est peut-être cathartique au sens où il met sous les yeux du lecteur, à distance de l’histoire des idées dans laquelle nous nous inscrivons, les sensations et sentiments ainsi que les émotions qui nous traversent. Il permet une réflexion sur cette sexualité qui intéresse tout le monde et à laquelle l’agressivité paraît consubstantielle dans ce texte sans concession : « Le sexe est pouvoir. L’identité est pouvoir. » (p. 45) Personnalité et identité feraient ainsi l’épreuve que la nature n’est pas bienfaitrice : « Notre matérialité est tourment » (p. 47). Il n’y aurait pas de sexualité sans domination et il n’existerait pas de sexualité paisible, telle est la thèse extrême que soutient Paglia dans ce livre où elle admet pourtant que ce tourment concerne davantage l’homme, en proie à une peur plus grande que celle de sa partenaire associée à sa peur archaïque des femmes et poussé à une stratégie de fuite. Les tabous enveloppant le corps féminin sont énumérés et le comportement masculin est problématisé : « Pour les hommes, le sexe est une lutte pour l’identité » (pp. 67-68). Paglia dénonce la dénaturation humaine au regard d’une nature dont ne cherchent pas à s’extraire les animaux qui ne ressentent aucune crainte face à la sexualité, une dénaturation due à la rationalité du mâle avec au fond de son œil épouvanté une sorte de cannibalisme le menant à une « domination masculine » (p. 75) jusque dans les arts. À suivre la lectrice avertie qui valorise l’émotion, mélange de passion et de chaos, on soignerait le mal par le mal pour remédier à « un état constant d’anxiété sexuelle » (p. 78).

Camille Paglia étudie un comportement physiologique susceptible d’éteindre une consomption ressentie comme insupportable et menaçante par des projections qui rassureraient et attesteraient de son existence sexuelle. L’homme, ce grand inquiet, se défendrait en cherchant à emprisonner la femme, et le viol, expression de sa volonté de puissance en tant que « pouvoir mâle luttant contre le pouvoir femelle » (p. 86)exprimerait cette fâcheuse tendance réprimée par une piètre défense. Le rapport de sexes serait ainsi de part en part un rapport de forces reflété par « la dualité terrible du genre » (p. 93). Mémorisée dans des romans consacrés par la civilisation livresque, la résistance du chevalier a peu de chance de vaincre ce que l’homme redoute en luttant pour son identité, c’est-à-dire contre son anéantissement imaginaire. Paglia ne fait curieusement pas le procès de l’identité. Elle reconnaît en l’art un moyen de mettre de l’ordre et, partant, de conjurer la menace imaginée par le partenaire mâle tout à son cinéma ou à sa fantasmagorie :

Le cinéma est l’aboutissement de la pulsion obsessive et mécaniste de l’homme dans la culture occidentale. Le projecteur filmique est un tireur d’élite apollinien, démontrant le lien entre l’art et l’agressivité. (p. 102)

L’homme contiendrait sa peur du désirable en tenant bien à l’œil cette réalité d’une Autre qui l’angoisse tant. La théoricienne dénonce en particulier la machinerie hollywoodienne avec sa lourde charge sadomasochiste : « La personnalité […] est une condensation visible du sexe et de la psychè au dehors de la sphère linguistique. » (p. 107) Ne faut-il pas en conclure que la seule voie de résolution du fameux rapport de sexes est langagière?

 

Que faire?

Les deux dernières phrases du livre fournissent peut-être une indication : « L’art occidental est un cinéma du sexe et du rêve. L’art est la forme, luttant pour se réveiller du cauchemar de la nature. » (p. 116) Cette toute fin laisse entendre que le fantasme en lieu et place d’une sexualité non réalisée pèche contre la nature de l’équation à résoudre. Paglia s’en tient à vrai dire à un diagnostic au demeurant discutable dans les interstices de son texte, mais pas en ses grandes lignes. En ce qui concerne le rapport de sexes en général, son livre a force d’attention.

L’intérêt de la traduction française de Personas sexuelles vaut aussi pour la question religieuse reposée ici et réévaluée depuis. À ce sujet, nous lisons cette étrange déclaration anti-nietzschéenne de Paglia qui se dit pourtant influencée par l’auteur de Par-delà le bien et le mal et de Généalogie de la morale : « Je me sens en droite ligne des prêtres » (p. 36). Néanmoins, le malaise de cette lecture se dissipe sans doute si l’on considère, à la même page, qu’elle revendique un « paradigme rabbinique », entendons textuel (le livre sacré, Biblos) et pourquoi pas (elle ne le dit pas) sexuel, à l’encontre du paradigme visuel qui (elle l’a démontré) reste mortifère. Elle légitime par là sans doute le travail exégétique autant que généalogique et archéologique de sa recherche. Et pour une saine critique de son travail, il importe de souligner sa méfiance pour une armature conceptuelle qui contiendrait, pour les analyser, c’est-à-dire pour les dissoudre, les craintes masculines. Ainsi fait-elle feu sur le « conceptuel orgueilleux » (p. 39) de l’homme transi d’un froid apollinien plutôt que réconforté par la forte chaleur que compense l’exaltant dionysien ou chthonien, c’est-à-dire féminin.

Par cette réflexion offensive, Camille Paglia touche en tout cas à des points sensibles, les points névralgiques d’un corps autant que d’un corpus, des points hautement importants même si elle aligne tout au long de son texte des affirmations qui ne sont pas forcément fondées en raison puisqu’elle recourt le plus souvent à l’intuition. Reste que le fin mot de cette histoire mémorielle des hommes et des femmes n’est pas donné. Seul est posé, sans en proposer une issue, le problème d’une guerre que mèneraient chacun et chacune. À voir.


Notes

[1] Cécile Voisset est écrivaine et aussi membre associée au centre de recherches « Lettres, Idées, savoirs » (LIS) de l’université Paris XII Créteil-Val de Marne. Ses deux derniers écrits sont Guy Hocquenghem. La révolte (1946-1988), préface de René Schérer, Paris, Éditions du Sextant, octobre 2015, et Identitary Order, Lambert Academic Publishing, décembre 2017.

[2] Camille Paglia, Sexual Personae. Art and Decadence from Nefertiti to Emily Dickinson, Yale University, 1990, rééd. in Yale Nota Bene, London & New Haven, 2001. Cet ouvrage procède à un long travail généalogique en culture occidentale depuis le paganisme antique jusqu’au XIXe siècle moderne. Cette première traduction française faite par Gabriel Laverdière est donc une réduction du livre de Paglia et une présentation de sa pensée qui vaut comme son introduction.

[3] Personas sexuelles, p. 43.

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Toward a post-identity philosophy: along a flight line with Gilles Deleuze?

By Cécile Voisset-Veysseyre | this article is available in pdf

A Thousand Plateaus (1980) has been the beginning of a beautiful thinking on becoming; Deleuze and Guattari created the concept of deterritorialization which corresponds to Melville’s “outlandish” and announces a turning-point in philosophical modern practice as it appears in What is Philosophy? (1991) where the ancient – Greek – logic is criticized in regard to such a practice. In France, the change of logic was already at stake with Jacques Lacan in The Seminar (1956-1957) and with Jacques Derrida in The Post Card: From Socrates to Freud and Beyond (1980); in Cinema 2: The Time-Image (1985), Gilles Deleuze claimed the invention of “a new logic.” Taken in context, the notion of becoming challenges the traditional logic with the subject and its attributes as well as its correlated object; the logical notion of identity is questionable. [This article is available in pdf.]

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« You are normative »

Relation : Deleuze et Guattari à Copenhague les 27, 28 et 29 juin 2011

Par Cécile Voisset-Veysseyre | ce texte est aussi disponible en format pdf

Cette quatrième rencontre autour de l’œuvre d’un de nos derniers grands philosophes français (4th International Deleuze Studies Conference, Copenhague : 27-29 juin 2011) a dans l’après coup de l’actualité nationale une saveur à partager. Au pays de Lars von Trier et de la petite sirène, un reproche circulait ça et là comme une moquerie qui résonne dans une France ressemblant parfois à Pleasantville ; c’est celui qui le dit qui l’est. De notre pays où la Norme – la normâle – est de rigueur, les effets d’une pré-campagne présidentielle chassant les électeurs en même temps que les électrices avec les défenseurs de la cause mâle (j’aime les femmes et alors ? Quoi, coah ? Je suis un homme normal) rendent bienvenue cette plaisanterie entendue à table dans la capitale danoise où les congressistes se sont exprimés au sujet de Gilles Deleuze et de Félix Guattari et de leur legs : « you’re normative ». Car leur rayonnement mondial est là, à faire pâlir les hommages universitaires-taire qui jouent des associations de noms et à rendre aigris les politiques nique-nique qui n’ont pas supporté leur appel à voter Coluche, sans parler des propos de Deleuze contre le théâtre – bourgeois (en ce début de vacances, les on (in) plutôt que les off (out) des festivals avec des comédien(ne)s très en vue pourraient ne pas lui donner tort) – et de Guattari contre l’une des pires inventions françaises : la Gauche prolétarienne.

« L’effet Deleuze-Guattari », c’est l’expression d’Éric Alliez qui ouvrit la séquence des plénières en insistant sur l’inséparabilité des deux penseurs formant un bloc de devenir et nous engageant pour lors à un « après Deleuze et Guattari ». C’est mieux qu’une commémoration dont la grand-messe aux écoles – qui ne connaissent que Deleuze – est en passe de se faire coutumière. D’accord, l’hommage avait lieu à la Copenhagen Business School – un impensable dans les années 1970, un fait dans les années 2000 – mais business is business et l’Université française n’échappe pas à la règle de la toute-participation au grand Capital avec la ruée à la production et aux publications, à l’évaluation-distinction qui augmente la visibilité et le nombre d’occurrences des noms jusqu’à faire renom dans des émissions publiques où ils/elles peuvent dire et raconter n’importe quoi. En tout cas, l’idée de « micro-politique » – Aux Micropolitiques de Guattari (et de la psychanalyste R. Rolnik) paru en 2007, ajoutons Pour une micropolitique émancipatrice qui va paraître aux éditions Aube Nouvelle – fait son chemin depuis la décision commune de penser une sémiotique – un espace a priori indécidable du sens – libérant de la signification psycho-analytico-familio-étatique (et ton Père ? Et ta mère ? et ta sœur ?) qui se ferme sur le sale petit secret qu’on éventera ; Deleuze et Guattari suivaient la voie foucaldienne d’une théorie des énoncés et énonciations. « Micropolitique » veut tout simplement dire que le ou la politique concerne chacun de nous tous en tant que collectif et individuel, qu’à nous revient la liberté de reconfigurer les champs de décision et d’action sans nous laisser mener par les tenants de la macro-politique. Voici les pistes indiquées par le bref relevé de ce qui s’est dit à Copenhague.

Les nombreuses sessions parallèles n’ont pas permis de tout écouter, les thèmes qui figuraient au programme étant pourtant intéressants car on y croisait tant de figures artistiques et théoriques (J. Joyce, S. Kierkegaard, H. Melville, L. Hjelmslev, M. Foucault, F. Nietzsche, A. Rich, J. Cassavetes, A. Tarkovski, J.-L. Godard, S. Beckett, etc.) dans un congrès qui rassemblaient une fois de plus des gens de divers horizons disciplinaires : philosophie, écosophie, littérature, cinéma, arts plastiques, musique, urbanisme, etc. Il fallut donc aller aux unes plutôt qu’aux autres. Parmi elles, il y eut bien sûr celle d’Eugen W. Holland dans une salle pleine à craquer ; ce fut le plaisir de voir des gens assis par terre à écouter un conférencier non dénué d’humour qui tint le pari de parler de Mille Plateaux en vingt minutes. Il n’y eut malheureusement pas celle de Ronald Bogue, surmené me dit-on. Mais il y eut le moment du panel chinois, quatre conférenciers soudés exploitant à toute vitesse le texte deleuzien via le texte derridien pour réfléchir à l’exercice de traduction-déterritorialisation et à une écriture taïwanaise. Et puis eut lieu la marche prévue : a Protest Against Progress (des pas en avant, sur le côté et en arrière). Il y eut également l’intervention plaisante de Ch. J. Stivale qui dégomma une insultante Donna Haraway bien campée en humaniste et amie des animaux de compagnie lors d’une revisite de l’idée d’ « être aux aguets ». Il y eut aussi la réflexion de B. Adkins sur la crise et le capitalisme avec la représentation spinoziste et affective de l’État pour point de départ et la position guattarienne concernant le cynisme des partis politiques pour point de chute. L’attention fut particulièrement soutenue à la schématisation sur tableau de la pensée deleuzo-guattarienne par S. O’Sullivan qui rendit sonore, en l’imaginant, le bruit que serait l’explosion d’une strate (d’une organisation perceptive, pour simplifier) quand on passe d’un niveau ou intensité de vie (de flux, de désir) à un autre ; on sut définitivement que la sensibilité a toute sa place dans une philosophie créative, qu’à une pop-philosophie répond une pop-musique dont la commune naissance doit tout à l’étude du rythme.

Il y eut bien sûr des oppositions de la part des contestataires du « tu dois », plutôt que du « il faut », qui se soucient de dissocier les désirs d’avancer et de transformer des volontés de recommander et d’ordonner. Une première prise de parole suivit la très intéressante conférence de Jean Hillier qui, elle [Djin], parla des villes et des possibles sans prêter à confusion ; cela n’empêcha pas un objecteur de s’écrier, comme un rappel : « Deleuze ne disait pas ‘tu dois’ ni ‘tu ne dois pas’ ». Une seconde prise de parole visait semble-t-il une leçon française de didactique, toc-toc (on crut assister à un cours au lieu d’une conférence) ; une jeune femme fit entendre sa voix : « Si tu vas à l’Université, c’est pour entendre et apprendre » (unbelievable in France, respect).

Depuis l’Abécédaire (1988) au cours duquel Deleuze évoquait la nullité médiatico-culturelle au cirque télévisuel pour philosophie ou littérature marketing et s’essayait à dire ce que signifiait être de gauche (qui n’est pas appartenir à un peuple, sauf à être bobo et se jouer néo-communiste ou post-gauchiste rémunéré par l’État), rien de neuf sous le soleil mise à part la traduction américaine de cet enregistrement qui paraîtra en septembre 2011 – From Semiotext(e) : Gilles Deleuze from A to Z. Gilles Deleuze, Claire Parnet and Pierre-André Boutang, trad. par Charles Joseph Stivale (DVD 453 min) – et qui mettra ainsi à la portée de tous une précieuse source de l’histoire intellectuelle française pour remédier à une déconnection transatlantique perpétuant ici comme là-bas malentendus et mensonges. En attendant, l’effet est bel et bien là ; le courant est enfin passé, l’héritage se fait petit à petit : envers et contre tout. Merci Gilles Deleuze et Pierre-Félix Guattari : je pense à vous que j’ai rencontrés dans les livres.

 

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