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Relais papillon + Hidden Paradise – OFF.T.A. 2016

Monument-National, vendredi 3 juin 2016

Par Émilie Bernier, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Avec le dispositif, je ne vais ni vers le haut ni vers le bas ni vers l’avant

je reste à l’horizontale, je montre tout

et j’arrive à épuisement

Quatre performeuses se suspendent à dix élastiques par un système de harnais et de mousquetons qui forment le dispositif exerciseur. Elles se mettent aussitôt en mouvement. On circule autour d’elles pendant qu’elles se présentent et commentent leurs sensations. Elles sont nageuses, danseuses, ostéopathes, physiothérapeutes, professeures de yoga, éducatrices somatiques. Elles ondulent, s’étirent, se tordent, simulent le style de leur nage ou de leur discipline et le décortiquent. Elles font voir le travail caché de la performance sportive, le savant équilibre entre la traction et la propulsion, le travail du souffle, l’échauffement et la tension musculaire. Une cinquième partenaire prend le relais dès que l’une d’elles exprime son épuisement. Des bambins s’agitent autour de la scène (ils ne font pas partie du spectacle, ils sont dans l’assistance), c’est adorable. On est réjoui, sans qu’on sache trop l’expliquer.

Le papillon est la nage la plus spectaculaire et, avec le crawl, la plus rapide. Pour le nageur débutant, elle est exténuante, mais pour celui qui la maîtrise, son efficacité est remarquable. Le retour des bras à l’extérieur de l’eau ne laisse pas d’impressionner, mais l’essentiel du travail se joue dans la propulsion. C’est vrai pour tous les styles, note une performeuse : sans un mouvement de jambes efficace, les bras se fatiguent. L’exerciseur expose au public tout le mouvement qui reste habituellement caché sous l’eau. Le papillon, en réalité, c’est un travail d’anguille, une subtile ondulation qui va du cou jusqu’aux pieds. La traction des bras est presque secondaire, subordonnée à la respiration. Grâce à ce style, on peut parcourir des distances formidables avec une relative économie d’énergie. Si les filles de Relais papillon n’avaient pas été retenues par les élastiques suspendus au plafond de la salle du Monument-National, elles auraient bien parcouru une distance cumulative d’une dizaine de kilomètres. En d’autres circonstances, on a pu traverser la Manche dans ce style, sans relais.

On apprend que les nages ont toutes leur usage spécifique du souffle. En natation, l’inspiration est courte mais l’expiration est lente. C’est celle-ci qui rythme le travail des membres. En nage synchronisée, l’apnée libère de cette contrainte : le souffle n’est pas occupé. Avec le dispositif, on peut causer en pleine coulée. Cet exerciseur semble offrir une parfaite liberté : il n’oppose aucune résistance, il affranchit de la technique qui sert à nous maintenir dans l’eau, il allège l’effort musculaire. Mais sait-on que prendre appui dans le vide entraîne une dépense extraordinaire? La ballerine ne trouve plus l’élévation qui caractérise son art; la danseuse contemporaine est privée de la gravité dont elle esthétise d’habitude l’effet; la nageuse remue et secoue, mais n’avance pas. Le dispositif fait apparaître la gravité et la résistance de la matière comme autant d’entraves que de points d’appuis pour le mouvement, comme les forces sans lesquelles toute technique et toute théorie sont tout simplement dissipées en vain. Par le déplacement des contraintes liées à la pratique de chacune des disciplines, et la neutralisation des principes qui y opèrent, le dispositif permet cependant une expérience radicale, emphatique, de la performance sportive.

À ce point-ci, on comprend que lorsqu’il ne fait plus aucun doute que le sport, l’art, l’économie, l’éthique, la kinesthésie, la beauté, le yoga, la contrainte, l’ostéopathie, la communauté, la dépense, ne se distinguent pas; alors on connaît le nom de chacun de ses muscles, on connaît l’usage de son souffle, on sait à quel moment on arrive à l’épuisement et quand, précisément, il convient de demander à l’autre de prendre le relais. Lorsqu’on sent dans les fléchisseurs de ses hanches et dans le labyrinthe de son oreille interne que la performance et la vie, c’est la même chose, on ne cède plus ni l’une ni l’autre. On en refuse le sacrifice pour des valeurs dont on n’éprouve pas immédiatement l’utilité. On accepte que toute production n’est qu’une infinie multiplicité de mouvements dans une concaténation originale, et exposée, et que si elle ne va nulle part, elle n’est pas moins parfaitement réjouissante.

Mais on persiste à ignorer que toute production est art vivant, à nier que l’essoufflement est la conséquence naturelle et inéluctable de tout effort créateur, à transpirer sans plaisir, à payer des frais supplémentaires, à attribuer le besoin d’assistance à une faillite individuelle, à placer la dignité humaine dans la colonne des passifs, à tirer sur le nageur fatigué qui ne finira jamais sa traversée de la Manche, et à laisser couler des familles entières dans la Méditerranée.

En rejouant en boucle une entrevue donnée par Alain Deneault à Marie-France Bazzo sur le problème des paradis fiscaux, et en l’entrecoupant de ce qu’on pourrait appeler, en tout respect pour la créatrice Alix Dufresne, de mouvements ridicules, Hidden Paradise semble relever cette ignorance. On peut dire toute toute la vérité sur les pratiques des institutions financières et des corporations multinationales, on a vu des chiffres, on connaît des noms, c’est s’essouffler sans effet.

Souvent une parole politique

fait autant d’effet

qu’une simagrée répétée

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Beauté brute + La singularité est proche – OFF.T.A. 2016

Aux Écuries, mardi 31 mai 2016

Par Émilie Bernier, Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Si la machine sur/vit à l’usure

C’est pour l’éternité

que tu meurs

La condition humaine en une nanoseconde

offta(LA SINGULARITÉ EST PROCHE) Huit nouveaux morts gisent, prêts à se survivre en « se transférant » dans la machine. En une décharge électrique, l’intelligence supérieure parcourt leurs corps et les anime. Elle convoque chacune de ces vies humaines à se condenser dans ses souvenirs et à se livrer, telle quelle. Alors la machine fixe l’information distordue et volatile disséminée dans ses fonctions expressives, et l’intègre : de pur flot de conscience, elle se singularise. Quelques nanosecondes lui suffisent pour devenir ce que ces êtres ont été.

Ce que nous appelons humanité n’étant qu’une « panoplie de maladresses de langage », l’art de la machine consiste à capturer ce pauvre récit que la nature se fait d’elle-même, à décalquer la condition humaine en l’esquivant. Elle promet le retour au monde dans une temporalité abolie. Inoculer aux corps souffrants le salut éternel, le savoir absolu sans la certitude sensible, la perfection du sens sans le scandale de l’éprouvé, l’utilité du vivant sans son inacceptable usure. Tels sont les termes de cette transaction diabolique par où la machine nous sur/vit.

 

Le transfert, ou l’épuisement de toutes les valeurs

1-Condition humaineEn psychanalyse, la notion de transfert désigne l’actualisation de désirs inconscients sur de nouveaux objets, la répétition des modèles d’affection infantiles sans qu’ils ne soient appelés par la relation établie avec ces objets. Sous cet éclairage, la survivance artificielle proposée sous le nom de « transfert » se voudrait une sorte de déplacement de tes affections primitives vers une machine à te (re)programmer. Opération narcissique par excellence.

Voilà en effet qu’on t’invite à choisir : ou bien la pure intelligence de toi-même qui limerait sans fin l’individualité que tu te fantasmes, ou bien ton corps décrépit, la démangeaison de ton désir, ton angoisse que seule apaise ton irrévocable suspension. La beauté, la jeunesse, le succès, l’argent, la grosse vie – sentir ta graine pour les siècles des siècles –, ou bien la paralysie, le froid, l’effroi, la puanteur, la vieillesse, l’indigence : le pacte absurde et révoltant qui t’assigne une singularité.

La difficulté dans le fait de choisir les formes de ton double éternel, ce n’est peut-être pas le fait que le temps perd toute valeur si tu peux te transférer sans fin, ni le deuil de « toi-même » auquel t’astreint la médiation de l’artifice. Le transfert, ici, c’est ton affection pour une machine sans intentionnalité dont l’effet est de juger ta vie – cruelle opération qui t’oblige à contempler la possibilité que ce que tu es ne vaille pas au point de se répéter pour l’éternité.

Car ce qui se fait jour, dans ton fantasme d’un corps sans limites, d’un pouvoir sans résistance et d’un vivant sans usure, c’est bien la haine de ton humanité pour ce qu’elle est, ta répugnance toute idéaliste devant ta chair passive, affectée, désirante. Mais voilà, qu’y a-t-il au-delà de cette machination qui à présent te résume? À l’aune de quel idéal entend-tu encore te juger?

 

Le jugement dernier et la sur/vie

—Quoi? Pourquoi? Comment? Par quelle veulerie, quel renoncement, quelle capitulation devrais-je consentir à ma douleur, ma tristesse, ma vieillesse, la déchéance de mon corps, la résistance de la matière, ma mort!? Pour regarder en face cette pulsion fasciste qui me travaille, je n’aurais rien de mieux que le jugement? —Mort pour l’éternité à qui se survit par la médiation de l’artifice!, me dis-tu? —La condition humaine de la vie est la mortalité, mais ma sur/vie l’accompagne comme si elle en était le fond même. Si elle excède cette volonté d’anéantissement qu’on appelle le nihilisme, c’est d’abord en lui qu’elle se trouve.

Me « transférer », n’est-ce pas cela que je fais déjà alors que mes sons deviennent mes mots, que je me raconte dans mes fantasmes, que je me double dans mes mensonges, que, pour abolir l’inénarrable, je me narre sans fin? Ne suis-je pas à moi-même la machine de capture de la singularité, qui elle-même n’est jamais qu’une sophistication de mes « maladresses de langage »? Pour que le devenir-langage de mes sons ne soit plus maladresse, mais poésie, chant, musique, ne me faut-il pas vouloir aussi cette prédation?

Sur/vivre : Recueillir ce qui monte en soi

 le laisser pervertir son corps

 jusqu’à l’exhaustion

(BEAUTÉ BRUTE) Trois corps féminins émergent d’une matière brute animée par des secousses délirantes. Ils sont saisis, possédés, ils « parlent en langue ». Ils recueillent la violence des fantasmes dont ils sont l’objet, en souffrent et en jouissent à la fois. Les trois femmes/corps se chargent et se déchargent, avant de laisser aller l’objet du désir. Elles observent leurs propres possessions sans résistance ni insistance. Elles se mordent les doigts, pas de regret, mais de mal de cœur, on dirait. Car le désir est aussi démangeaison, parfois.

2-Beauté bruteLes trois corps se rencontrent, se fondent, jusqu’à l’indistinction – on dirait qu’ils se singularisent par leur étrange composition, dans l’imprévisibilité totale de leurs ébats. La beauté en est brute car leurs corps vivants éprouvent sans filtre et sans volonté toutes les captures et toutes les prédations. Cette possession et cette glossolalie, elles les épuisent, les dansent jusqu’à l’exhaustion. Libération de l’effort créateur : sur/vie.

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