Archives de Catégorie: Frédéric Mercure-Jolette

Miser sur l’intelligence

Par Frédéric Mercure-Jolette, Cégep de Saint-Laurent

À la question qui brûle les lèvres de tous les Français, « Pourquoi le voisin allemand s’en tire tellement mieux? », l’historien Johann Chapoutou a donné, dans une récente tribune sur Médiapart, une réponse sans équivoque : « Merkel parle à des adultes, Macron à des enfants. » Chapoutou soutient que, sans faire foi de tout, la manière dont les décideurs parlent, s’ils prennent les citoyens pour des êtres rationnels et autonomes ou non, est à la fois un élément important de la gestion de crise et symptomatique de la stratégie globale employée concernant la pandémie de COVID-19.

Au Québec, au début de la crise, on a justement salué les méthodes du gouvernement Legault. Surfant sur une vague de popularité inégalée, on reconnaissait alors au trio Legault-Arruda-McCann, la vertu de la transparence et la décence de ne pas prendre les citoyens pour des idiots. Or, deux mois plus tard, nous savons qu’une partie importante de leurs actions et de leurs messages (confinement massif, refus de recommander le port du masque, refus d’interdire la vente de produits non essentiels dans les magasins généralistes à grande surface, ouverture des SAQ et des SQDC, etc.) ne s’adressait pas à l’intelligence et au bon sens, mais visait plutôt à s’assurer de l’obéissance immédiate tout en évitant un mouvement de panique. S’il est trop tôt pour faire le bilan de ces actions, j’aimerais inviter le gouvernement à revoir certaines lignes du discours qu’il utilise actuellement pour organiser et expliquer sa stratégie de déconfinement et de relance du Québec. À ce stade-ci, il faut miser sur l’intelligence autant dans les actions que dans les stratégies de relations publiques.

 

Contre l’idée selon laquelle il y a deux mondes, les CHSLD et le reste du Québec

Devant des chiffres effarants et une situation catastrophique qu’elle qualifie elle-même de « crise humanitaire » et d’« urgence nationale », l’équipe Legault veut nous rassurer et nous réconforter en nous disant qu’il existe en fait deux mondes bien différents : les CHSLD et le reste du Québec. Pour que la population puisse garder le moral, le gouvernement martèle que les sacrifices et les efforts réalisés durant cette période difficile ne sont pas vains. Soit. Cependant, si nous avons entrepris un confinement rapide et mis en place des mesures de distanciation sociale, c’est pour protéger les personnes à risque et non les personnes qui ne sont pas à risque. Fermer les écoles n’était pas un geste qui visait à protéger les enfants, mais bien à ralentir la propagation du virus et empêcher ainsi qu’il s’infiltre subitement dans des milieux à risque par l’entremise de porteurs asymptomatiques. Or, même avec cette décision et celle de mettre le Québec sur pause prise une semaine plus tard, le virus a quand même réussi à faire des ravages dans les CHSLD. On peut difficilement imaginer ce qu’aurait été la situation sans aucune de ces mesures.

Dire que le Québec se divise en deux est ainsi une dangereuse atteinte à l’intelligence. Non seulement parce que les habitants de CHSLD font partie du Québec, et que nombre d’entre nous devront vivre toute leur vie avec le souvenir d’un proche, d’une mère ou d’un père, mort dans des conditions indignes, mais parce que les efforts et sacrifices que l’on demande de faire à la grande majorité de la population qui présente peu de risque visent justement à protéger les personnes à risque; cela est même un des enjeux principaux du déconfinement à venir.

Le gouvernement doit donc cesser de faire comme s’il existait deux situations distinctes et, au contraire, développer un discours fondé sur la solidarité et l’interdépendance entre les individus et les mondes sociaux. Si un tel discours implique bien sûr de reconnaître une certaine responsabilité collective dans le sort réservé aux personnes en CHSLD, son principal atout est d’être mieux à même d’expliquer l’importance de l’immunité collective, si tant est qu’une telle chose puisse être atteinte, et du déconfinement graduel.

 

Contre l’idée selon laquelle la solution est le salaire

Afin de justifier l’importance de relancer le Québec, le Directeur de la santé publique, qui par ailleurs fait pression sur le gouvernement pour que le déconfinement ne se fasse pas trop rapidement, a affirmé que le confinement pouvait avoir des effets néfastes sur la santé mentale, donnant pour exemple le suicide et le divorce. Il serait donc essentiel que la population recommence à travailler rapidement. Si des liens sociaux riches sont en effet un élément déterminant dans le maintien d’une bonne santé, nous savons que la pression liée au travail salarié et à l’impératif de productivité est aussi un grave facteur de stress et de problèmes de santé. En fait, c’est bien davantage l’insécurité financière qui est un poids sur la santé mentale que l’absence de travail salarié. Cela, nous le savons, tout comme nous savons qu’avec la crise écologique, il est grand temps de revoir notre conception du travail et de la productivité.

Pour cette raison, le gouvernement devrait revoir sa position concernant l’importance du travail salarié. Sa réaction ulcérée face à la mesure mise en place par le gouvernement fédéral pour venir en aide aux étudiants relève d’une vision étroite et biaisée de l’action humaine. En effet, elle laisse entendre que, si les étudiants profitent d’une prestation d’urgence, ceux-ci ne voudront pas aller travailler dans les champs. Au contraire, il faut plutôt réfléchir, en cette période de crise sans précédent, à mettre en place une prestation d’urgence universelle qui prendrait la forme de ce que plusieurs revendiquent depuis longtemps, soit un revenu minimum garanti. Cela demeure la mesure la plus simple et la plus efficace pour lutter contre les ravages de l’insécurité financière et permettrait à tout un chacun de contribuer à l’« effort national » sans arrière-pensée.

Il est quand même aberrant de voir un Premier ministre nous dire que le salaire est l’ultime incitatif pour attirer des personnes à œuvrer dans les CHSLD et le besoin d’argent la seule manière de raisonner un étudiant à aller travailler dans les champs, alors qu’il n’y a pas si longtemps, il clamait que le seul fait d’être libre de fortune démontrait son incorruptibilité et ses bonnes intentions. Bien sûr, il faut augmenter les salaires des catégories d’emploi trop souvent déconsidérées, comme celle de préposée aux bénéficiaires, mais il est encore plus important d’être à l’écoute de ceux et celles qui occupent de tels emplois, de valoriser leur engagement et d’améliorer leurs conditions de travail. De même, il est grand temps de changer notre manière de comprendre les motivations humaines à l’action et au travail, lesquelles ne sont pas que pécuniaires. Si François Legault veut favoriser l’entraide et le bénévolat et être cohérent avec les raisons qui le poussent à effectuer un travail acharné jour et nuit, il doit miser sur l’intelligence et reconnaître que l’argent n’est pas et ne devrait pas être notre motivation première. En somme, pour développer cette capacité de prendre soin les uns des autres dont nous avons cruellement besoin actuellement, il vaut mieux miser sur les interdépendances entre les formes de vie que sur la cupidité individuelle.

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Noir (NWA): parce que c’est ici

Critique de Noir (NWA), d’Yves Christian Fournier, Les Films Séville, 109 min.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

noirNoir (NWA), un film d’Yves Christian Fournier sorti plus tôt cet été nous plongeant dans l’univers des gangs de rue montréalaises, est maladroit à plusieurs égards. À trop vouloir montrer, le récit devient didactique et grossier. Certains moments sont particulièrement caricaturaux. Par exemple, lorsque le caïd Evans veut venger la danseuse Suzie, pour laquelle il s’est entiché et qui a été agressée par son chauffeur. Evans surprend ce dernier à se vanter, au téléphone, d’avoir trouvé une fille de 17 ans qu’il a envie de fourrer et de mettre sur la scène d’un bar. Il nous était pourtant déjà suffisamment désagréable. Ou encore, quand l’amie de Fleur – la jeune mère qui incarne la conscience morale du film – lui dit qu’elle a hâte, elle aussi, d’avoir une petite fille, la scène suivante est courte, tendue et sans mots : le bébé de Fleur gémit dans les bras de ses parents qui ne semblent avoir aucun plaisir. Le regard muet qu’avait lancé Fleur à son amie en avait pourtant déjà dit amplement.

Yves Christian Fournier affirme avoir voulu s’effacer et faire une fiction qui s’approche du documentaire, un peu à la manière de la série The Wire de David Simon, qui dépeint la vie dans les quartiers pauvres de Baltimore. Force est d’admettre que, malgré le choix du film choral, sans fil narratif unique contrairement à Sortie 67 – premier film du genre au Québec, qui en effet souffrait un peu de simplicité narrative –, Fournier n’a pas su laisser parler son objet et a trop cherché à éduquer son public. Les dernières minutes du film, quoique bien rythmées, apparaissent particulièrement artificielles. Au chevet de son chum violent qui vient de se faire tirer dessus, Fleur déclare : « Je suis juste tannée de vivre dans la violence », puis débute alors un crescendo de violence absurde – dont un meurtre gratuit qui semble n’avoir d’autre utilité que de nous émouvoir –, culminant dans une scène, plaquée là peut-être en mémoire de Fredy Villanueva, qui rappelle un peu trop les bavures policières.

Malgré tous ses défauts, qui semblent s’expliquer en partie par des frictions internes et un budget revu à la baisse, Noir  demeure un objet culturel singulier d’un intérêt certain. En effet, peu de films québécois s’aventurent dans le monde des gangs de rue et du racisme. Ainsi, l’aspect le plus intéressant de ce film est le portrait de Montréal qui y est présenté. On ne reconnait pas la métropole québécoise : violence, prostitution, pauvreté, ghetto… le tableau est digne des pires quartiers des grandes villes américaines. Les nombreuses images sombres et lentes des immeubles d’habitation et de leurs cours intérieures dérangent le spectateur et le laissent troublé. Autant ces paysages pauvres et tristes sont parfois le lieu de solidarité humaine et de réjouissances, autant il en ressort un désœuvrement malsain et une détresse criante. Est-ce bien Montréal? Est-ce bien ici que se trouvent ces enclaves de pauvreté et de discrimination systématique?

Pour Yves Christian Fournier, « le Québec est inconsciemment raciste ». Il faut seulement montrer la manière dont sont organisés les différents quartiers de Montréal pour conscientiser la conjonction entre origine ethnique, niveau de richesse et opportunité socio-économique. Noir nous amène à cette question, trop absente de la sphère publique québécoise : qu’est-ce que ça veut dire être raciste? Question complexe, impliquant de nombreux retours historiques et d’abyssales interrogations sur le sens de l’égalité.

Si la série The Wire réussit à dépasser le manichéisme en nous présentant une réalité tout en nuances, où chacun semble devoir porter sa part du blâme, Noir souffre d’une thèse trop simpliste et explicite. Les personnages manquent souvent de relief, comme c’est le cas du policier joué par Maxime Dumontier, soit le même acteur qui jouait le rôle central du garçon de banlieue postindustrielle qui tente de survivre aux suicides de ses amis dans le premier film de Fournier, Tout est parfait. Cet agent de la paix, l’un des seuls blancs que l’on suit dans le film, est exclusivement désagréable et, n’affichant aucune sympathie, ne s’en mérite aucune de la part du spectateur. Fournier voulait montrer que le profilage racial existe à Montréal, mais il n’a pas réussi à aller très loin dans la réflexion sur les racines et les conséquences de ce phénomène.

Finalement, en juxtaposant Tout est parfait, ou tout autre film sur le même thème – comme l’excellent À l’ouest de Pluton –, à Noir  ou Sortie 67, on peut facilement mettre en relief l’absence de dialogue public entre ces deux réalités : les classes moyennes, avec leurs ados désœuvrés, et les classes plus démunies de Montréal-Nord ou de Laval, où se reproduisent des groupes criminalisés, ne se parlent pas, voire ne se connaissent pas. Tant que cet écart existera, une partie du Québec pourra se dire que le monde de Noir n’est pas le sien. Or, s’il faut écouter ce film, c’est parce que l’action se passe dans un ici qui gagnerait à être moins étranger.

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Drapeau à rebours: rien de nouveau sous le toit de l’hôtel de ville?

Note de lecture de Nettoyer Montréal. Les campagnes de moralité publique 1940-1954 de Mathieu Lapointe, Québec, Septentrion, 2014, 389 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

L97828944879691Publié pendant les audiences de la Commission Charbonneau lors de laquelle il fut mandaté pour réaliser une étude historique des commissions d’enquête québécoises sur la corruption, le livre de Mathieu Lapointe tombe à point. Retraçant les campagnes de moralité publique des années 1940 à 1954, cet ouvrage met en lumière la profondeur historique du phénomène de la corruption au niveau municipal et il analyse le discours dénonçant celle-ci. À l’aide d’une érudition notoire, Lapointe produit une chronique enlevante qui permet au lecteur de se transposer dans la vie nocturne et le milieu interlope du « Paris de l’Amérique » de la première moitié du XXe siècle, monde révolu pour le moins intrigant, avec ses effeuilleuses, ses bordels, ses quartiers réservés, ses jeux de barbotte et ses grills, lieux de rencontre pour la jeunesse en quête d’ivresse. Travail d’historien particulièrement réussi, ce livre au style fin et fluide plaira à tous ceux et celles qui s’intéressent à cette période, à la vie urbaine ou aux activités illicites et au travail policier. Qui plus est, celui-ci est richement illustré, car son auteur a pu profiter d’un travail de chercheur invité au Centre d’histoire de Montréal dans le cadre de l’exposition en cours Scandale! Vice, crime et moralité à Montréal 1940-1960 pour bonifier son ouvrage de plusieurs archives graphiques.

En plus de recréer une époque, Lapointe développe une thèse qui bouscule une partie importante de l’historiographie québécoise et montréalaise. Il démontre que l’élection de Jean Drapeau à la mairie de Montréal est non seulement le début d’un règne sans partage, mais aussi l’aboutissement d’un mouvement progressif pour la moralité publique. Pour Lapointe, la persistance du crime organisé illustrée par la Commission d’enquête sur le crime organisé (CECO) au début des années 1970 a fait croire à la génération née pendant ou après la Deuxième Guerre que les réformateurs des années 1950 n’étaient que d’hypocrites opportunistes (p. 13). Ce discrédit a occulté l’ampleur du mouvement pour la moralité publique des années 1940 et 1950. Prendre Drapeau à rebours permet à Lapointe d’exposer comment ce dernier est en fait la culmination d’un « mouvement social et politique qui était né et avait grandi grâce à la complémentarité des sphères médiatique, politique et judiciaire, et en contournant les obstacles imposés tant par le système politique que par la législation. » (p. 331) Étudiant l’opposition à un système politique alimentant le cynisme, il raconte l’histoire de « la révélation graduelle du “scandale” de la tolérance policière, judiciaire et politique dissimulée du vice commercialisé » (p. 364-365), ce vice qui est « une machine à profits pour la pègre » (p. 302). Lapointe voit même dans l’élection de Drapeau quelques semaines après le dépôt du rapport Caron en 1954 « la première victoire importante des réformistes critiques du régime Duplessis à l’échelle provinciale, qui prépare le terrain pour la Révolution tranquille » (p. 212). Qui plus est, il montre aussi une dynamique tout à fait particulière : plus le scandale est dévoilé au grand jour, plus il se règle, au point où, dans son rapport, le juge Caron remarque que la situation s’est beaucoup améliorée, surtout depuis la fermeture du Red Light en 1944, ce qui a fait dire à certains que le gros travail avait déjà été fait. Pour Lapointe, cette enquête a surtout servi à informer le public de la corruption à Montréal.

barbotte montreal 2

Photo de Michael Rougier pour le Standard, 1947. Mise en scène de la barbotte avec les agents de l’escouade de la moralité pour un photoreportage.

Le récit de Lapointe commence avec le contexte de la guerre qui, dû à la pénurie de policiers et aux mauvaises conditions de travail de ceux-ci, fut particulièrement fertile pour le crime organisé (p. 47). Marqué par la menace de la dégénérescence de la nation – un peuple en mauvaise santé risque la défaite – ce contexte a aussi intensifié les préoccupations moralistes et hygiénistes et mis la table pour un ensemble de discours de sensibilisation publique dans l’après-guerre (p. 96-97). À partir de 1943, afin de mettre fin à la contamination vénérienne chez les militaires, l’armée canadienne accentue la pression sur les villes pour pousser celles-ci à fermer les bordels. Suite à la menace d’interdire l’accès à Montréal aux troupes, le 2 février 1944, soit quelques mois après la fermeture de la majorité des lupanars de Québec, le Red Light de Montréal s’éteint d’un seul coup. Cette fermeture spontanée et simultanée « sans fanfare ni publicité » est la preuve, selon plusieurs, dont le juge Caron, qu’il existait un système de collusion et de tolérance à Montréal (p. 119).

Lapointe s’intéresse aussi aux autres enquêtes sur le crime organisé soient l’enquête Surveyer de 1943 à Hull, le « petit Chicago » du temps de la prohibition, dans laquelle François Caron, qui présidera l’enquête montréalaise de 1950-1953, agit à titre de procureur, et l’enquête Cannon de 1944 portant sur Montréal et la police provinciale et présidée par Lucien Cannon, fils de Lawrence-John Cannon, celui-là même qui a mené une enquête semblable à Montréal en 1909. Les événements qui mènent au déclenchement de l’enquête Cannon sont particulièrement intéressants, car les motifs partisans sont évidents. Dès 1942, un petit « journal jaune » intitulé Le Moraliste et aligné avec le discours de l’Union nationale dénonce la tolérance de l’immoralité du gouvernement libéral d’Adélard Godbout. Jouissant d’une grande popularité, Le Moraliste réussit à faire plier le gouvernement qui déclenche la tenue d’une enquête royale sur les allégations de ce journal. Or, Godbout place à la tête de cette enquête un juge libéral qui s’assurera d’éclabousser l’Union nationale et de rabrouer Le Moraliste. Dans son rapport, le juge Cannon déplace le blâme de la police provinciale vers la police municipale et soutient qu’un système de tolérance perdure au niveau municipal.

Un groupe se forme alors, la Ligue de la vigilance sociale (LVS), afin de demander une enquête spécifiquement sur la protection du vice par la police de Montréal. Les deux requêtes de ce groupe en 1945 et 1946 se soldent cependant par des échecs. Apparaît ensuite la figure légendaire de Pax Plante, que Lapointe, à la suite de plusieurs autres journalistes et historiens, tente de décrypter. D’abord avocat de la Cour municipal, Plante est appelé à travailler pour l’escouade de la moralité publique de la police municipale, avant de se voir confier discrètement, en 1946, la direction de celle-ci avec le mandat de la réformer et d’intensifier la répression du crime organisé. Les actions de Plante ne plaisent cependant pas à tous. Le nouveau chef de police Albert Langlois le suspend pour insubordination en mars 1947 et il sera par la suite renvoyé. Un an et demi plus tard, Plante est approché par Le Devoir qui désire publier une série d’articles sur le crime organisé à Montréal. Le résultat est fracassant. Plus de soixante articles sont publiés sous le titre Montréal sous le règne de la pègre dans lesquels Plante expose le système de protection du crime par la police. Dès ce moment, une vaste mobilisation publique s’organise afin d’obtenir une commission d’enquête sur ce problème et le Comité de moralité publique (CMP), proche des groupes catholiques francophones de l’époque, se forme. Une grande partie du travail de Lapointe fut de dépouiller systématiquement les archives du CMP afin d’en exposer le fonctionnement, les réseaux et le discours. Des figures mineures de l’histoire montréalaise y ont joué un rôle important comme J.-Z.-Léon Patenaude, un jeune secrétaire militant hyperactif issu du monde de la gestion et des affaires. Pour Lapointe, qui analyse longuement la composition sociale du CMP, celui-ci se situe à la rencontre du monde traditionnel ecclésiastique et du monde « moderne » de la gestion et des affaires (p. 228).

Lapointe soutient que « la croisade du CMP oppose, en fait, deux types de sociabilité masculine : celle des bars, clubs et maisons de jeu, plus populaire et “ethnique”, et celle des clubs sociaux ou du militantisme de la classe moyenne francophone » (p. 278). Il analyse aussi en profondeur le discours et les représentations mobilisées par le CMP qui reprend à son compte une partie de l’iconographie progressiste américaine. Par exemple, en 1952, les directeurs et procureurs du CMP se rendent ensembles à la projection du film américain sur la corruption The Captive City et appuient publiquement la diffusion de celui-ci. Ou encore, sur une affiche invitant les passants à souscrire au CMP, la ville de Montréal est représentée comme une femme enchaînée par l’immoralité publique rappelant l’image de la prostituée comme femme déchue, esclave de la pègre (p. 288 et 308). Cela dit, malgré que son mandat s’élargisse en cours de route, l’objectif premier du CMP est le soutien de l’enquête Caron. Plante et son assistant Jean Drapeau, grâce à un dossier d’accusation extrêmement étoffé, ont réussi à obtenir en 1950, quelques mois après la formation du CMP, une enquête publique dans laquelle les requérants doivent prouver leurs accusations. Le juge François Caron leur confie la direction de l’enquête.

Ne profitant pas d’appuis notoires, le CMP orchestre une vaste campagne de souscription, qui, quoique permettant aux enquêteurs de poursuivre leur travail, donne des résultats plutôt modestes. Bien que certaines ramifications de celle-ci restent obscures, Lapointe en dresse un bilan, chiffres à l’appui. Selon Lapointe, la place importante jouée par l’appui financier des citoyens montre que cette campagne ne peut être réduite à une simple manœuvre d’ambitieux (p. 365). N’en demeure pas moins que c’est dans ce contexte que naît en 1951 ce qui va devenir le premier parti politique municipal montréalais, soit la Ligue d’action civique (LAC). Afin de protéger les directeurs du CMP des poursuites, la LAC est créée et le CMP en devient un simple comité. Aux élections de 1954, la LAC joue un rôle central en donnant son appui aux différents candidats réformistes et, surtout, à Jean Drapeau.

Le chemin parcouru entre l’échec LVS et le CMP permet de mettre en lumière un certain apprentissage du mouvement de moralité publique. La CMP a réussi parce que ses requêtes étaient plus détaillées et plus précises. Pax Plante a tout d’abord ébranlé l’opinion publique avec une série d’articles accessible et choquante et, ensuite, le CMP a déposé une requête à la Cour. Le CMP était aussi moins élitiste et plus proche de la classe moyenne francophone que la LVS dont plusieurs élites anglophones faisaient partie (p. 205-206). Cette comparaison entre les actions de la LVS et le CMP est très fertile. On peut même se demander si Lapointe n’aurait pas dû aller plus loin dans les comparaisons, qu’elles soient diachroniques ou géographiques. Il fait plusieurs références au contexte américain, notamment en ce qui a trait au rôle de la presse et à l’enquête Kefauver, cependant, il ne réalise pas de comparaison systématique, ce qui permettrait de mieux saisir la spécificité de ce qui s’est passé à Montréal.

En conclusion, Lapointe soutient que trois logiques ont favorisé les campagnes de moralité publique entre 1940 et 1954. Tout d’abord, la ville est devenue un lieu de vie inévitable. Ne pouvant plus appeler à la fuite en campagne, les moralistes se sont tournés vers la promotion du « nettoyage ». Ensuite, ce mouvement est venu d’avant-garde, plutôt que de la hiérarchie cléricale traditionnelle qui ne voulait pas trop s’avancer en politique. Finalement, cette période est celle de l’avènement d’un mouvement d’hommes d’affaires et de nouvelles classes moyennes en faveur d’une gestion « scientifique » en opposition à la corruption (p. 365-366). Très stimulantes, ces conclusions posent cependant certains problèmes, notamment en ce qui a trait aux réformistes. Tout au long du livre, Lapointe utilise les catégories de réformistes et moralistes de manière interchangeable, car, selon sa définition, les réformistes sont ceux qui œuvrent pour une réforme de la moralité publique. Or, comment se fait-il que ces jeunes réformistes en faveur des nouvelles techniques de gestion soient aussi en faveur d’une certaine police des mœurs? Pourquoi cette avant-garde était-elle encore liée avec le monde ecclésiastique? Sans creuser en profondeur cet amalgame qui peut surprendre, Lapointe semble y voir un effet de contexte et laisse entendre que cette alliance va se briser dans les années 1960, au point où l’idée même d’une police des mœurs deviendra caduque.

Le léger flou autour de la catégorie des réformistes rebondit aussi sur le portrait que dresse Lapointe de leurs opposants. D’un côté, il montre une administration municipale sclérosée, dominée par une génération de politiciens vieillissants et, de l’autre, une philosophie de la tolérance, voire certaines propositions visant à règlementer le jeu et la prostitution et, au milieu de tout cela, un clergé qui n’ose pas se mouiller et vise surtout à protéger ses acquis. Joseph-Olivar Asselin, président du comité exécutif de la ville de 1940 à 1954, qui est un des personnages centraux de cette opposition, semble défendre la théorie du quartier réservé. En s’appuyant sur l’idée que la prostitution et le jeu sont des vices universels faisant partie de la nature humaine, cette théorie soutient que la seule solution possible est de les circonscrire dans un espace réservé afin d’en diminuer les effets et d’en empêcher la contagion (p. 121 et p. 166). On peut cependant se demander pourquoi la théorie du quartier réservé n’a pas été défendue par certains réformistes? Pourquoi est-ce que la lutte contre la corruption et la réforme des institutions municipales ne fut pas pensée, à l’époque, en lien avec la décriminalisation ou une régulation du jeu et de la prostitution? Cette question reste ouverte.

Étant donné le contexte, le livre de Lapointe amène à se questionner sur le chemin parcouru en termes de lutte à la corruption dans la deuxième moitié du XXe siècle. N’y a-t-il donc rien de nouveau sous le toit de l’hôtel de ville? La métaphore du ménage et du nettoyage est encore abondamment utilisée. Or, plus personne ne parle de moralité publique. C’est plutôt le mot éthique qui est sur toutes les lèvres. Selon plusieurs, cela implique qu’on ne s’intéresse plus à la moralité personnelle des dirigeants, mais exclusivement à leur capacité à respecter et à faire respecter les lois. Or, Lapointe nous rappelle que cette distinction était déjà présente dans le discours du CMP (p. 329). Selon lui, le concept de moralité publique peut être entendu de trois manières qui se superposent à l’époque. Faire respecter la moralité publique c’est faire respecter la moralité en public, c’est-à-dire interdire les comportements indécents dans les espaces publics, ensuite, la moralité de l’État, c’est-à-dire agir pour la préservation de la chose publique contre la corruption de l’administration, et finalement, la moralité du public, c’est-à-dire faire des lois qui amèneront les citoyens à acquérir un certain sens de la moralité (p. 16). Bref, entendu ainsi, l’écart entre la moralité publique et l’éthique s’estompe. N’en demeure pas moins que la famille du mot « éthique » est beaucoup plus restreinte que celle du mot « morale », ce qui, peut-être, nous fait croire que nos idées et nos pratiques ont beaucoup évolué. En effet, il n’existe pas d’équivalent du mot « moralisme » ni du mot « moralisateur » et on peut penser que le sens du mot « moraliste » est très différent de celui du mot « éthicien ». Pourtant, est-ce dire que nous savons maintenant comment faire le ménage à l’hôtel de ville? Le livre de Lapointe nous amène à croire que, même si les discours ont changé, la Commission Charbonneau ne sera pas la dernière. Dans ce cas-là, quels furent les motifs et quelles sont conséquences de ces changements dans l’ordre du discours? Seule une enquête en profondeur sur les années subséquentes pourrait nous permettre de répondre à ces questions.

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Matériaux bruts pour différentes histoires de l’urbanisme au Québec

Critique du livre Aménagement et urbanisme au Québec. D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? Témoignages de pionniers et pionnières de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme depuis la Révolution tranquille d’André Boisvert, Québec, Éditions GID, 2014, 723 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

5066_urbanisme_webAménagement et urbanisme au Québec est un volumineux ouvrage regroupant 25 entrevues réalisées avec des pionniers et des pionnières de l’aménagement et de l’urbanisme au Québec entre 1995 et 2011, ces derniers ayant œuvré majoritairement entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1980. L’auteur, André Boisvert, explique sa démarche dans une courte introduction et esquisse une synthèse dans la conclusion. C’est dans le cadre d’une recherche doctorale qui comparait l’évolution de l’urbanisme au Québec et aux Pays-Bas qu’il entreprit ce vaste projet documentaire. Selon une démarche qualitative, il visait à obtenir des témoignages concernant la formation, les influences et le cheminement des premiers urbanistes au Québec. Non seulement a-t-il alors reçu des réponses positives et a-t-il réalisé de riches et stimulantes entrevues, mais une grande partie de celles-ci furent publiées dans la revue de l’Ordre des urbanistes du Québec (OUQ), Urbanité. Puis, plusieurs lui ont suggéré de réunir l’ensemble de son travail dans un seul volume, ce qu’il a fait. Le résultat a une grande valeur documentaire. Or, la faible place accordée à la synthèse, le travail d’édition inégal, les différences de longueur et de qualité entre les articles et le classement par thème un peu flou produisent un livre quelque peu rebutant, ce qui est l’envers de la médaille. Malgré tout, l’ouvrage est une source importante d’informations instructives qui sauront intéresser à la fois le dilettante, l’acteur et le chercheur, mais pour des raisons différentes. À partir de ces trois figures, je vais tenter d’exposer ici les différentes lectures possibles de ce livre.

Tout d’abord, le dilettante curieux lira ces différents témoignages comme plusieurs longs articles de journaux, parfois sans les terminer, passant de l’un à l’autre sans trop se soucier de l’ordre dans lesquels il les lit. Il y trouvera une série d’anecdotes significatives concernant différents projets d’aménagement du territoire ayant marqué le Québec. Il sera particulièrement intrigué par les mésaventures de Jean-Claude La Haye, personnage central de l’institutionnalisation de l’urbanisme au Québec qui s’est effectué en trois temps : création d’un Institut en 1961, d’un ordre professionnel en 1963 et d’une loi-cadre en 1979. Par exemple, afin de dénicher le meilleur candidat pour être le premier directeur de l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal et ainsi assurer le rayonnement de cette institution, ce dernier s’est d’abord rendu aux frais du ministère des Affaires municipales dans le bureau du fameux Le Corbusier à Paris où il a essuyé un premier refus, avant de retourner dans la Ville lumière afin d’attirer Robert Auzelle à Montréal. Lui aussi, mais non sans hésitations, refusa. La Haye soumit alors le nom de Hans Blumenfeld, urbaniste de renommée internationale basé à Toronto, à Mgr Irénée Lussier qui dirigeait alors l’Université de Montréal. Or, Blumenfeld, appréhendant un certain malaise, prit le soin d’écrire à Mgr Lussier afin de lui faire part de son passé de militant communiste en URSS; la réaction de l’Université fut de refuser sa candidature. Finalement, c’est le collègue et ami de La Haye, Benoît Bégin, aussi interviewé par Boisvert, qui accepta d’être le premier directeur de l’Institut (p. 79). Dans un autre ordre d’idées, dans l’entrevue avec Blanche Lemko Van Ginkel, une autre figure marquante ayant à la fois passée par l’atelier de Le Corbusier et par l’Université Harvard, on apprend qu’à la même époque, soit au début des années 1960, un vaste projet d’autoroute dans l’axe de la rue de la Commune à Montréal avait été proposé par une firme d’ingénieurs avant d’être bloqué par un petit groupe dont elle faisait partie (p. 118). Pour plusieurs, à ce moment, le Vieux-Port a été sauvé d’un saccage irréversible. Le livre contient une série de petites histoires peu connues et captivantes comme celles-ci.

Une deuxième lecture de ces histoires, plus partisane, est cependant possible et probable. En effet, celui qui a agi ou qui agit actuellement dans le domaine de l’urbanisme au Québec, que ce soit le politicien, le professionnel, le promoteur, ou le citoyen, ne pourra rester neutre devant ces anecdotes et sera rapidement amené à prendre parti. Il cherchera des héros et des coupables, des erreurs et des réussites, des modèles et des contre-exemples. Intéressé par certains dossiers, il parcourra l’ouvrage en diagonale avec certaines questions en tête : l’autoroute Ville-Marie, était-ce une bonne chose? Qui est responsable de ce tracé en tranchée? Qui en a profité? Le site de l’Expo 67 aurait-il dû être sur l’île de Montréal? Qui fut responsable du fiasco de l’aéroport de Mirabel? Et ainsi de suite. Difficile, par exemple, pour quiconque a été ou est impliqué dans le développement de la ville de Laval, de ne pas porter un regard partisan sur le témoignage de Claude Langlois qui a été impliqué dans le processus de fusion au milieu des années 1960 et qui fut le premier directeur du Service d’urbanisme de la Ville. Certains peut-être penseront que cette fusion a été faite au détriment de l’autonomie des collectivités locales et que la grande ville fusionnée n’a jamais rapporté les résultats escomptés, ce que nie bien sûr Langlois. La lecture est alors prise dans un champ interprétatif traversé de conflits dans lesquels les différentes personnes interviewées sont acteurs.

Bien qu’il se défende d’avoir cherché à produire une hagiographie des fondateurs de l’urbanisme au Québec, en ne rapportant que le discours de ceux-ci, le livre de Boisvert offre une vision pour le moins partielle. Si certains, comme Jean-Claude La Haye en parlant de son travail de conseiller dans le dossier de Mirabel, font preuve d’un début d’autocritique, celle-ci s’éclipse rapidement devant les excuses classiques de n’avoir pas été compris, de n’avoir pu convaincre les décideurs publics, ou de n’avoir pu mettre tout le monde d’accord. Bref, le problème, ce n’est pas tant que Boisvert ait voulu ou non faire une hagiographie, c’est plutôt que la somme des témoignages gagnerait à être synthétisée, analysée, comparée et critiquée.

Un troisième type de lecture, plus exigeante et rigoureuse, est ainsi souhaitable. Ce serait celle du chercheur désirant produire un savoir particulier et systématique concernant l’histoire de l’urbanisme au Québec, un savoir non pas journalistique, ni militant, mais scientifique. Plusieurs angles d’approches sont possibles, j’en présenterai trois. Tout d’abord, le chercheur pourrait utiliser l’ouvrage de Boisvert comme un point de départ pour une description de la professionnalisation de l’urbanisme. Dans une perspective sociologique, il pourrait tenter de produire une prosopographie du champ professionnel des années 1960 et 1970 afin de mettre en lumières des éléments structurants et des points de tension. Cependant, il serait vite amené à constater certaines lacunes et irrégularités du livre de Boisvert. Par exemple, l’auteur n’a pas indiqué systématiquement les dates et lieux de naissance des gens qu’il a interviewés, ce qui peut sembler un peu bête. Malgré tout, le livre contient suffisamment d’information pour tirer certaines conclusions préliminaires, notamment concernant l’importance des immigrés et de la formation à l’étranger. En effet, plusieurs des professionnels interviewés ont complété une partie de leurs études à l’étranger, que ce soit en Europe ou sur la côte est américaine, tandis que d’autres sont venus de l’étranger pour travailler au Québec. De plus, en étudiant l’origine, la formation et l’âge des différents urbanistes, on peut mettre en lumière certaines tensions dans ce milieu. Il semble qu’au départ la formation à l’Institut d’urbanisme était surtout orientée vers la planification physicospatiale et la pratique, pour ensuite faire davantage de place aux recherches statistiques concernant les usagers et les infrastructures urbaines. Puis, dans un troisième temps, dans les années 1970, la formation est devenue plus critique, elle s’est ouverte au travail social et communautaire et s’est alignée avec certaines postures critiques en sciences sociales. Ce découpage diachronique permet de faire apparaître des sous-groupes qui tentent de définir ce que devrait être l’urbaniste, son rôle social et sa formation. Un autre conflit concerne les actes réservés et le rôle de l’OUQ. Si au Québec, fait relativement rare, il existe un titre réservé pour les urbanistes, cela ne donne accès à aucun acte réservé. Certains aimeraient voir cette situation changée, tandis que d’autres apprécient ce statut, lequel permet une certaine liberté et favorise une plus grande versatilité.

Une autre manière de faire une lecture systématique de l’ouvrage de Boisvert serait d’étudier l’évolution de l’action publique. Rapidement, le chercheur intéressé par ce type de problème sera happé par le rôle central des cabinets privés et par ce jeu singulier dans lequel certaines personnes ont été amenées à organiser simultanément l’offre et la demande d’expertise, rendant la frontière entre employeur et employé extrêmement floue. Grâce au livre de Boisvert, on voit en effet que ce sont les mêmes personnes qui, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, ont organisé l’offre d’expertise en œuvrant dans des cabinets privés et en enseignant à l’Institut d’urbanisme, et la demande d’expertise en agissant auprès des ministères ou des villes et dans des commissions telles la Commission La Haye.

L’autre aspect notoire est la multiplicité des lieux, des instruments et des types d’activité. Loin d’être exclusivement employés dans les villes et les municipalités, les urbanistes travaillent aussi dans des cabinets privés, au gouvernement dans différents ministères, dans des sociétés d’État telles Hydro-Québec, dans les MRC, du moins depuis leur création en 1979 avec la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme (LAU) et dans des entreprises privées. La liste est tellement longue qu’il est difficile de voir comment l’ensemble de ces actions peuvent se coordonner afin de produire un aménagement du territoire cohérent. Il y a là sans doute un paradoxe de l’action urbanistique qui, d’un côté, investit un ensemble pluriel d’instruments et de lieux et, de l’autre, chérit l’idéal d’une action rationnelle et cohérente.

Par ailleurs, la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL) est un acteur essentiel et souvent oublié de cette histoire de l’urbanisme. Non seulement fut-elle le principal organisme au niveau fédéral faisant la promotion de l’urbanisme, mais elle est aussi responsable de la venue de plusieurs architectes et urbanistes européens au Canada; dans un premier temps surtout des Britanniques, comme Rolf Latté, puis, au tournant des années 1960, quelques francophones, dont plusieurs Belges, cela afin de répondre aux demandes du Québec. Ces demandes ne furent toutefois pas facilement entendues ni comprises. Jean Cimon rappelle que, malgré qu’il fût un grand penseur et qu’il le tînt en haute estime, Humphrey Carver, directeur de la SCHL à l’époque et probablement le plus important planner canadien du XXe siècle, regardait les Québécois avec une condescendance et un agacement digne de Lord Durham (p. 469).

Les urbanistes, notamment Marcel Junius, un de ces Belges venus au Québec grâce au recrutement de la SCHL, ont aussi été très actifs dans le domaine de la protection du patrimoine en travaillant par exemple au ministère des Affaires culturelles (MAC) et à la Commission des biens culturels du Québec (CBCQ). Plusieurs seront surpris d’apprendre que Junius, qui fut un grand admirateur de Le Corbusier, a terminé sa carrière à l’Organisation des villes du patrimoine mondial de l’UNESCO. Il dut même, à un certain moment, se battre contre des ingénieurs qui pensaient incarner le progrès et exécraient les actions de conservation du ministère des Affaires culturelles afin de sauver la Maison Andrée Benjamin-Papineau des bulldozers occupés à faire de la place pour l’autoroute 13 entre Montréal et Mirabel (p. 258).

Le chercheur tourné vers l’action publique pourrait aussi tenter une périodisation. Suite à la lecture du livre, il semble assez évident que la fin des années 1950 et les années 1960 furent une période de création des instruments qui a été suivie lentement par une période de routinisation du travail favorisée par la création du baccalauréat en urbanisme et par la LAU. Plusieurs se montrent plutôt insatisfaits de cette tournure et préféraient retrouver en l’urbaniste un chef d’orchestre et un humaniste innovateur, plutôt qu’un petit fonctionnaire régularisé.

Le troisième type de chercheur qui pourrait se saisir de l’ouvrage de Boisvert est celui tourné vers l’histoire intellectuelle et l’histoire des idées. Interrogeant précisément ces idéaux, ce dernier tenterait de retracer certains concepts centraux dans les discours des urbanistes et de reconstruire certains problèmes théoriques que se posaient ceux-ci. Il pourrait aussi étudier les expériences intellectuelles importantes que furent les villes industrielles et les villes du nord. Il serait alors amené à se demander : qu’est-ce que l’urbanisme? Quelle posture théorique traverse l’ensemble des témoignages recueillis par Boisvert? Quelle est la rhétorique propre à l’urbaniste? Comment ceux-ci défendent-ils la nécessité de l’urbanisme?

Cette dernière question, Boisvert ne peut y répondre, car, se situant au même niveau que les personnes interviewées, il défend lui aussi la nécessité de l’urbanisme. Il est assez évident que ce livre est motivé par une profonde conviction que l’urbanisme est nécessaire dans les sociétés modernes. Retracer l’histoire de cette idée, voilà la tâche primordiale de l’historien conceptuel qui se saisit du livre de Boisvert. Une des principales leçons à tirer de celui-ci est que l’urbanisme comme domaine d’action publique, pratique professionnelle et discipline académique est un phénomène relativement récent. Reste à savoir quel récit le lecteur veut en faire.

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Gouverner Montréal: une activité complexe et changeante

Critique de La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson (dir.), Montréal, Éditions MultiMondes, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

La gouvernance montréalaiseIssu d’un colloque tenu en avril 2012, La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, dirigé par Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson, représente bien la fertilité actuelle des études sur Montréal. Ce livre contient des contributions de neuf chercheurs qui, étonnamment, n’avaient pas participé au volumineux Histoire de Montréal et de sa région publié deux ans plus tôt. De ce groupe, on compte trois jeunes historiens, Harold Bérubé, Nicolas Kenny et Mathieu Lapointe qui ont fait paraître en 2014 une version remaniée de leur thèse de doctorat[i]. C’est donc dire que la communauté des chercheurs travaillant sur Montréal s’élargit. Tentant de dresser le portrait de l’évolution historique de la gouvernance montréalaise, ce livre s’inscrit « dans le renouvellement d’une histoire politique qui élargit ses objets d’études et qui intègre des perspectives interdisciplinaires » (p. 1). Sans contredit, il saura plaire à tous ceux et toutes celles qui s’intéressent à l’histoire politique de Montréal.

Dans un premier temps, Léon Robichaud analyse les ordonnances des intendants pendant le régime français. Il expose la gouvernance judiciaire et militaire de l’époque centrée sur l’activité commerciale et revient sur le sens initial de l’activité de « police » qui se donne comme objectif d’assurer aux habitants « une vie commode & tranquille » comme le disent les philosophes de l’époque (p. 13). Il traite aussi des enjeux liés à la participation populaire qui se réduit à une série de demandes formelles ou informelles venant d’individus ou de corps de métiers et que les autorités jugent en fonction des ressources et de leur conception de l’intérêt général. Utilisant une approche similaire, Donald Fyson écrit contre une histoire rétrospective qui analyse le passé de Montréal en fonction des critères actuels définissant la municipalité et tente de revenir à un sens ancien, plus large et plus près du sens anglais. La littérature sur le gouvernement local est traversée par une tendance forte qui réduit cet objet à l’activité d’une corporation municipale. Or, selon Fyson, cette perspective dans laquelle l’incorporation définitive de Montréal en 1840 marquerait le début de la gouvernance locale a contribué à occulter les spécificités de la gouvernance montréalaise entre 1760 et 1840. Selon lui, l’étude de l’institution des juges de paix permet de faire apparaître cette incorporation comme une transition plutôt qu’une rupture.

Développant une approche différente, Michèle Dagenais poursuit ses travaux sur l’histoire environnementale et tente ici de saisir les ressorts de la gouvernance urbaine par sa matérialité en se concentrant sur la mise en place du réseau d’eau potable et d’eaux usées dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle montre les écueils et les conséquences de la mise en place de telles infrastructures, que ce soit sur le plan de la quotidienneté des habitants ou sur celui de la gouvernance. Cette analyse fait apparaître la gouvernance comme un travail inachevé en perpétuel changement : ce réseau technique complexe non seulement nécessite un travail constant d’entretien, d’extension et de mise à jour, mais il est aussi corollaire d’une évolution des normes sanitaires et des comportements individuels et collectifs. Reprenant certains thèmes évoqués par Dagenais, Nicolas Kenny se concentre sur l’histoire des sens et des perceptions et tente de montrer comment une telle approche peut jeter un éclairage nouveau sur l’histoire de la gouvernance. Dans cette histoire, le corps est à la fois l’origine et la cible du gouvernement. L’expérience subjective du dégoût, principalement olfactif et visuel, est le point de départ, et l’assainissement de l’espace et des comportements le point d’arrivée d’une activité gouvernementale en perpétuel mouvement. La thèse de Kenny est qu’au XIXe les stratégies politiques des autorités municipales se caractérisent par « une volonté marquée de réduire l’intensité et la conscience qu’ont les individus du contact entre leur corps et le milieu urbain » (p. 60). Mathieu Lapointe, quant à lui, traite d’un « nettoyage » assez différent, plus métaphorique, c’est-à-dire du nettoyage de la « ville ouverte » et de la politique dans les années 1940 et 1950. Il analyse les enquêtes sur la moralité publique dans la première moitié du XXe siècle qui débouchent sur l’élection de Jean Drapeau, quelques semaines après le dépôt du fracassant rapport Caron en 1954. Cette épopée politique tortueuse décrite par Lapointe est un véritable « dialogue de sourds, ponctué de nombreuses intrusions du pouvoir provincial […] entre les représentants des citoyens mécontents et un gouvernement municipal dont la légitimité est radicalement mise en question » (p. 102). Cela dit, peut-être faudrait-il analyser davantage ce passage d’une gouvernance qui assainit au sens propre à une gouvernance qui assainit au sens figuré et voir de quelle façon cette volonté d’assainissement est un thème transversal dans l’histoire de la gouvernance montréalaise.

Intéressé par l’histoire de la planification urbaine, Raphaël Fischler décrit une série de règlements de zonage ayant été mis en place entre 1840 et 1910, soit bien avant que la Ville de Montréal se dote d’un Service d’urbanisme en 1941 et adopte finalement un plan d’urbanisme et un règlement de zonage pour l’ensemble de son territoire en 1992. Selon lui, il est clair que le zonage moderne ou « comprehensive zoning » existe déjà en 1913 quand la Ville adopte un nouveau règlement pour l’ensemble du quartier Notre-Dame-de-Grâce. Dans son analyse, Fischler cherche à montrer que l’élaboration des politiques urbaines répond à des impératifs divers souvent liés avec des demandes émanant de groupes de pression, qu’elle ne suit pas un processus linéaire simple et qu’elle laisse très souvent un certain pouvoir discrétionnaire aux fonctionnaires chargés de les appliquer (p. 83). Fischler soutient que « de règlement en règlement se constitue un dispositif de savoir et de pouvoir qui, dans le cas qui nous concerne, vise à gérer les actions des acteurs privés dans l’utilisation du sol et la construction d’immeubles » (p. 82). Ce dispositif règlementaire est « le produit de plusieurs siècles de “bricolage”, mais sa forme actuelle a été, en grande partie, créée entre 1840 et 1914 pour faire face aux défis de la ville industrielle » (p. 84). Si Fischler se garde bien de faire le bilan de cette règlementation, la tonalité du texte portant sur la patrimonialisation et signé par Gérard Beaudet est fortement différente. Fidèle à son habitude, ce dernier se fait revendicateur et ne cache pas son insatisfaction quant aux actions des 50 dernières années dans le domaine de la protection du patrimoine. Beaudet revient sur plusieurs cas importants, notamment la démolition de la maison Van Horne, le projet de cité Concordia dans Milton Parc, le projet du Vieux-Port, l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal et les résultats mitigés du bien intentionné Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal (RCM), et termine en affirmant que la gouvernance municipale n’a pas su intégrer de manière significative la patrimonialisation. Ainsi, la mobilisation citoyenne demeure d’une importance cruciale. En ce sens, gageons que le professeur Beaudet est plutôt inquiet du sort qui sera réservé au 1420 Mont-Royal, autrefois propriété de son Université et dont un promoteur immobilier vient de se porter acquéreur.

Signant deux textes, Harold Bérubé étudie tout d’abord l’action politique des banlieues au XXe siècle et montre comment celles-ci sont des actrices à part entière de l’histoire de Montréal comme ville-région. Certaines, notamment Westmount et Outremont, ont tenté de favoriser l’avènement d’une gouvernance métropolitaine souple durant l’entre-deux-guerres afin de résister à l’annexion et ainsi conserver leur autonomie et leur identité particulière. Cependant, les velléités annexionnistes de la ville centre sont rapidement venues refroidir le dialogue. Dans un second texte qui se trouve à être la conclusion de l’ouvrage, Bérubé plaide pour une historicisation de la « révolution métropolitaine » à Montréal. Bérubé enjoint les historiens à analyser le chemin parcouru entre la Corporation du Montréal métropolitain datant de 1957 et la Communauté métropolitaine de Montréal de 2001. Le territoire, le découpage municipal, les compétences des différentes structures ainsi que leur fonctionnement ont beaucoup changé.

Cela nous amène identifier ce qui unit les contributions qui forment ce collectif. Toutes, d’une certaine manière, mettent en lumière la complexité et la mobilité de la gouvernance montréalaise. N’ayant pas de statut constitutionnel, ses frontières et ses structures changent constamment et, très souvent, elles semblent à la remorque du développement des infrastructures, de la croissance de l’urbanisation et de l’évolution des sensibilités. En outre, on remarque moins des tendances évolutives qui permettraient une lecture rétrospective que des thèmes récurrents, tels l’occupation du sol, l’assainissement ou la métropolisation, qui s’expriment différemment selon les contextes. Finalement, on pourrait aussi se questionner sur le choix du terme de gouvernance. Les trois directeurs affirment : « nous le préférons au terme gouvernement en ce qu’il met l’accent sur les pratiques et les mécanismes de gouverner, d’administrer et de gérer » (p. 2). Cette justification est, avouons-le, un peu mince, surtout dans le cas d’un concept aussi controversé qui, selon certains, est le fuit d’une attaque contre les institutions démocratiques au profit d’un modèle de partenariat entre parties intéressées (voir par exemple le livre d’Alain Deneault, Gouvernance. Le management totalitaire). Certains contributeurs comme Dagenais et Kenny lui préfèrent même le terme de « gouvernementalité » forgé par Michel Foucault, et seul Fyson accorde une importance particulière à l’expression « gouvernement local » quand, pourtant, elle occupe une place importante dans l’historiographie politique. Ce problème de terminologie est, peut-on penser, une autre manifestation de la difficulté de penser l’activité politique à l’échelle de la ville.


 

Note

[i] Voir Harold Bérubé, Des sociétés distinctes. Gouverner les banlieues bourgeoises de Montréal, 1880-1939, Montréal et Kingston, McGill – Queen’s University Press, 2014; Nicolas Kenny, The Feel of the City: Experiences of Urban Transformation, Toronto, Buffalo et London, University of Toronto Press, 2014; et Mathieu Lapointe, Nettoyer Montréal. Les campagnes de moralité publique, 1940-1954, Québec, Septentrion, 2014.

1 commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

La sociologie historique de la statistique: la troisième voie d’Alain Desrosières

Critique du livre Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques d’Alain Desrosières, Paris, La Découverte, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette

9782707182494

Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques, d’Alain Desrosières.

Alain Desrosières est encore peu connu dans le monde de la sociologie mainstream. Plusieurs raisons expliquent cette situation : Desrosières n’est pas un académique proprement dit, son travail principal fut plutôt dans la fonction publique française à l’INSEE et son œuvre, essentiellement tournée vers la sociologie et l’histoire de la statistique, n’a pas l’amplitude et la diversité de certaines autres plus connues. Cependant, dans son domaine, Desrosières fut un pionnier et est maintenant pleinement reconnu, comme en fait foi le doctorat honoris causa qu’il a reçu en 2011 de l’UQAM où il a fortement influencé le travail du Groupe de recherche sur les pratiques et les politiques statistiques de Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost. Le livre posthume Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques (PG) contribuera, espérons-le, à faire connaître davantage le travail de Desrosières. Moins volumineux que son opus magnum de 1993, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, (Paris, La Découverte, réédition 2010) (PGN), et touchant à des problématiques davantage d’actualité, comme la « gouvernementalité néolibérale », Prouver et gouverner rebutera moins le néophyte et permettra à certains de s’initier à la sociologie de la statistique. Ce livre est un recueil d’articles et de communications sur lequel travaillait Desrosières avant de mourir en 2013. Certains passages ont été coupés et des titres changés, afin d’harmoniser l’ouvrage qui contient une préface de l’éditeur Emmanuel Didier et onze chapitres de Desrosières regroupés en trois parties : « Du rôle de la statistique à l’ère néolibérale », « Scènes statistiques internationales » et « Du rôle de la quantification dans les sciences sociales ».

Dans la postface ajoutée à La politique des grands nombres en 2000, Desrosières précise ses ambitions méthodologiques. Son objectif est de dépasser la distinction entre une histoire internaliste et une histoire externaliste de la statistique, ou, autrement dit, entre une histoire des progrès du savoir qui étudie ce que fait la statistique et ce qu’elle permet de connaître, et une histoire du pouvoir qui étudie ce qu’elle fait faire et à quels objectifs politiques elle répond (PGN, p. 438). De même, sur le plan ontologique, Desrosières considère que l’objet de la statistique est « construit et réel » : la statistique est un langage conventionnel qui permet de décrire la réalité et de débattre, mais elle est une « rhétorique de la réalité » parmi plusieurs possibles (PGN, p. 447). En bref, on pourrait dire que l’ensemble de l’œuvre de Desrosières est motivé par cet impératif ontologique et méthodologique, ce que montre assez bien le titre de Prouver et gouverner.

Dans ce livre, Desrosières précise la théorie de la « quantification » qui préside à ses recherches. Selon lui, les statistiques ne sont pas de simples mesures de la réalité; la mesure n’est qu’une des deux étapes qui constituent la quantification statistique. Avant de mesurer, il faut s’entendre sur ce qui est à mesurer et sur comment le mesurer. Toute quantification est donc, pour Desrosières, une mesure faite à partir de « conventions d’équivalences » qui permet d’« exprimer et faire exister sous une forme numérique ce qui, auparavant, était exprimé par des mots et non des nombres » (PG, p. 38-39). De plus, ce passage au langage chiffré produit des effets de rétroaction : « la quantification façonne et reconfigure la société, elle ne se contente pas de la mesurer ou de la refléter. » (PG, p. 179)

Pour étudier la quantification, Desrosières utilise une approche à mi-chemin entre une science positive de la mesure, la métrologie, et une science critique de la convention, la sociologie. À plusieurs reprises, Desrosières tient à rappeler que son approche n’est pas relativiste. La statistique contribue « à faire de la réalité et non pas simplement à la “refléter” […] Cette idée n’est pas relativiste, en ce qu’elle ne nie pas l’existence de l’inflation ou du chômage. Mais elle attire l’attention sur le fait qu’inflation et chômage peuvent être pensés, exprimés, définis et quantifiés de multiples façons; et que les façons de faire ne sont pas de simples détails techniques, mais ont toujours une signification historique, politique, sociologique. » (PG, p. 75) Ce qui intéresse Desrosières, c’est le point de jonction entre la justesse sur le plan cognitif et un réseautage social fort, point de jonction qui rend possibles à la fois l’institution du langage statistique et une critique crédible et saillante de celui-ci.

Prouver et gouverner offre un panorama des différentes formes actuelles que peut prendre le débat sur la statistique. Par exemple, Desrosières analyse l’ambiguïté des sciences sociales face à la quantification et se demande si la statistique est un outil de libération ou un outil de pouvoir. Majoritairement aporétiques, les réflexions érudites de Desrosières n’offrent pas de solutions tranchées. Il montre que l’utilisation des statistiques est diverse et que la conscience critique en science sociale face à ceux-ci est à degré variable. Il soutient aussi que « la tension entre description et induction est au cœur de l’histoire de l’utilisation des statistiques en sciences sociales. » (PG, p. 211) La statistique a notamment été abondamment utilisée afin de produire une cartographie de la société. Cependant, le problème de la montée en généralité et surtout celui de l’usage des différentes cartographies sociales restent entiers.

Dans le premier chapitre, Desrosières analyse les effets de rétroaction de la quantification comptable contemporaine, qu’il rattache à ce que Foucault et ses successeurs comme Peter Miller ont appelé la « gouvernementalité néolibérale ». Desrosières montre que les pratiques comme le benchmarking incarnent une nouvelle étape dans l’histoire de la statistique et de l’État. Desrosières note surtout ici l’importance grandissante de la prise en compte d’effets de rétroaction de la quantification, que ce soit chez les défenseurs du benchmarking qui arguent qu’elle a pour effet d’augmenter la performance des entreprises et des individus grâce à leur mise en comparaison compétitive, ou chez ceux qui dénoncent dans ces effets la colonisation de la subjectivité par un « soi calculateur ». Le débat se fait alors à plusieurs niveaux difficilement conciliables : certains critiquent la mise en équivalence d’actions incommensurables, tandis que d’autres interrogent les indicateurs issus du « new public management » en laissant entendre que d’autres indicateurs prenant en compte des éléments comme l’environnement, l’épanouissement personnel et les inégalités seraient préférables. Sans penser qu’il est possible de rallier toutes les différentes positions, Desrosières soutient qu’une formation minimale en sociologie permettrait aux statisticiens professionnels de mieux comprendre les différents débats dans lesquels ils s’inscrivent de facto (PG, p. 59).

Le chapitre sur le rôle de la statistique dans la construction européenne est particulièrement intéressant, car il illustre très bien l’idée de convention d’équivalence et d’espace de commensurabilité développée par Desrosières. Il expose la portée des débats qui ont eu lieu depuis 1990 entre les statisticiens européens à propos de l’harmonisation, de l’intégration et de la qualité de la statistique sociale. Comment répondre à un cadre comptable commun à partir de sources hétérogènes? Selon Desrosières, l’harmonisation des usages semble beaucoup plus réaliste que l’harmonisation des méthodes, car cette dernière « suppose que le statisticien a la maîtrise complète de la chaîne de production de l’information » (PG, p. 133). Mais plus fondamentalement, Desrosières se demande si cette harmonisation est gage de la qualité des statistiques. Cela lui permet de préciser ce qu’il faut comprendre par statistiques de « qualité » : ce sont des statistiques qui répondent à une demande sociale et en lesquelles les utilisateurs peuvent avoir confiance. En ce sens, interroger la qualité des statistiques européennes implique un questionnement à la fois technique et politique sur la construction d’un espace européen de commensurabilité de réalités comme la pauvreté, la délinquance, le chômage, etc.

Desrosières soulève un autre élément intéressant dans le chapitre sur les innovations conceptuelles et les pays en voie de développement. Desrosières montre que les pays en voie de développement sont souvent le théâtre d’innovations, car on n’y trouve pas une lourde bureaucratie durablement investie dans ses propres indicateurs. La faiblesse de l’organisation bureaucratique dans certains pays facilite le changement dans les techniques statistiques. Ce chapitre ouvre la voie à une recherche plus poussée. On peut par exemple se demander si ces innovations sont plus fréquemment le fait d’expérimentations locales, comme le plan de comptabilité des États de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM), ou d’expérimentations produites par des programmes internationaux, comme les expérimentations aléatoires d’Abhijit Banerjee et Esther Duflo, deux chercheurs issus de la Banque mondiale. Mais surtout, une analyse historique plus en profondeur pourrait interroger les effets de rétroaction de ces expérimentations sur les bureaucraties occidentales et leurs systèmes statistiques.

En résumé, la statistique est pour Desrosières « un langage conventionnel de référence, dont l’existence permet à un certain type d’espace public de se déployer, mais dont le vocabulaire et la syntaxe peuvent eux-mêmes être débattus : le débat sur le référentiel du débat, sur les mots employés pour mener celui-ci, est un aspect essentiel de toute controverse » (PGN, p. 413). Or, l’investissement financier ou politique de certaines personnes ou de certains groupes fixe le langage statistique et rend très coûteuse toute modification. Pour quiconque veut débattre sur la place publique, il est impossible de ne pas investir un certain langage, et ainsi de durcir et stabiliser celui-ci. Desrosières termine La politique des grands nombres sur cette belle formule : « [C]es espaces de formes durablement solidifiées doivent à la fois être indiscutées pour que la vie suive son cours, et néanmoins discutables pour que la vie puisse changer de cours. » (PGN, p. 413)

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Témoignages et restes photographiques cherchant mise en forme

Critique du livre Quartiers disparus de Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, Montréal, Éditions Cardinal, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

qd-coverLe livre Quartiers disparus, lancé le 4 novembre dernier, est inspiré de l’exposition du même nom qui a eu lieu du 15 juin 2011 au 1er septembre 2013 au Centre d’histoire de Montréal. Les historiens et muséologues Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, directeurs de l’ouvrage, affirment avoir répondu à une demande de plusieurs visiteurs fascinés par cette exposition relatant la disparition de trois quartiers, le Red Light, le Faubourg à m’lasse et Goose Village, tombés sous les pics de la modernisation de Montréal durant les années 1950 et 1960. L’expertise technique de la maison d’Éditions Cardinal en livres illustrés – les dernières publications comprennent une histoire de Saint-Tite en photographies et la revue de l’année du Navet – a été mise à profit afin de réaliser un livre imagé très réussi qui, aux dires de Charlebois et Linteau, n’est pas un catalogue de l’exposition, mais une œuvre en soi. À mon sens, non seulement ce livre donne une deuxième vie à l’exposition, mais il réalise l’ambition de celle-ci d’une manière encore plus réussie. L’exposition, entrecoupée de stations vidéo, avait un rythme un peu trop saccadé. Le rythme du livre me semble beaucoup plus fluide. À la fois sobre et d’une grande beauté, il réunit des témoignages d’anciens résidents et d’experts, des photographies d’archives et des textes de présentation courts et instructifs. La superposition des témoignages, dans la page de gauche, et des photographies dans la page de droite accentue le caractère onirique du livre; parfois le lien entre ces deux éléments apparaît évident, d’autre fois, c’est plus ténu, mais toujours le lecteur est amené à imaginer ce que pouvait être la vie dans ces quartiers disparus.

Les trois premiers chapitres portent successivement sur les trois quartiers disparus, dans l’ordre chronologique de leur démolition : tout d’abord, le Red Light, détruit en 1957 afin de faire place aux Habitations Jeanne-Mance, le Faubourg à m’lmasse, dépecé une première fois en 1953 et 1954 pour l’élargissement du boulevard Dorchester, devenu le boulevard René-Lévesque en 1987, puis complètement rasé en 1963 et 1964 pour la construction de la Place Radio-Canada, et finalement Goose Village, anéanti en 1964 pour faire place à l’autoroute Bonaventure et l’Autostade construit pour Expo67. Il est important de préciser que l’Autostade n’aura finalement été utilisé qu’une dizaine d’années; il a été démoli dès la fin des années 1970 et une grande partie du site est encore actuellement déserte. En ce qui a trait à la Place Radio-Canada, non seulement une grande partie de la zone démolie a été transformée en stationnement à ciel ouvert, mais l’édifice comme tel est devenu trop vaste pour les besoins de plus en plus réduits de la société d’État et on peut penser que celle-ci sera relocalisée dans un avenir rapproché. Il n’y a donc que les Habitations Jeanne-Mance qui de nos jours sont encore pleinement habitées et utilisées.

Faisant partie d’un vaste programme d’éradication des taudis, tous ces bâtiments jugés vétustes, insalubres et irrécupérables selon les critères de l’époque ont été expropriés et détruits afin de construire des infrastructures collectives modernes. Et la Ville de Montréal, avant de procédé à l’expropriation et la démolition, prenait soin d’envoyer un fonctionnaire photographier les lieux. C’est la redécouverte de ces archives photographiques qui a rendu l’exposition Quartiers disparus – et le livre qui en est tiré – si riche et fascinante. Les photos, extrêmement variées – intérieur et extérieur des immeubles, appartement, épicerie de quartier, rue, cour arrière, escalier, manufacture, etc. – sont de véritables croquis de la vie quotidienne de l’époque. Si, sur certains clichés, les habitants sourient en regardant la caméra, sur d’autres, ils poursuivent, sans se soucier de la présence du photographe, leur train-train quotidien. Étaient-ils au courant de ce pourquoi ils étaient pris en photo? Cette question reste en suspens. Plus énigmatique encore, sur chaque instantané se trouve un tableau avec des chiffres dont la signification exacte s’est perdue dans les interstices de l’histoire. Un employé de la Direction des immeubles du Service des finances accompagnait le photographe de la Ville et plaçait, à l’intérieur de chaque photo, des indicateurs sous forme de chiffre afin, peut-on penser, de faciliter sa classification. Or, plus de cinquante ans plus tard, cela a produit une situation pour le moins inusitée : cet employé et les chiffres qu’il a placés dans les photographies sont maintenant immortalisés, et cela, sans signification précise apparente. Sur certaines photos, l’employé sourit, sur d’autres, il tient son tableau devant son visage, tandis que parfois, il est tout simplement absent ou, nous faisant dos, on le voit à peine. Tout indique que si la Ville de Montréal a ordonné de photographier les bâtiments à exproprier – pas moins de 30 000 photographies auraient été prises entre 1961 et 1963 –, ce n’est pas pour contribuer à la mémoire collective, mais bien pour documenter les rapports d’expropriation et appuyer les causes soumises à la Régie des services publics. Probablement que l’idée qu’un jour l’employé de la Direction des immeubles du Service des finances ferait partie d’une exposition et d’un livre ne lui a jamais traversé la tête. Ici les photos ne servent plus à défendre des estimés d’indemnisation. À la manière de Siegfried Kracauer, on pourrait dire qu’on ignore encore quelle organisation valable présidera à la mise en place des restes photographiques de ces quartiers disparus (voir Sur le seuil du temps. Essais sur la photographie, PUM, 2013). Leur mise en forme dans ce livre est provisoire et incomplète. Il existe, aux archives de la Ville de Montréal, un nombre incomparablement plus élevé de photographies que celui que l’on trouve dans ce livre. Pour Kracauer, aucun déterminisme naturel ne nous contraint à organiser et utiliser des photographies; seule une activité libre et ludique peut redonner une signification à des clichés en les disposant dans une mosaïque indéterminée. La photographie est toujours déjà dans une conscience de l’éphémérité et du déclin; personne ne peut, avec certitude, affirmer connaître l’organisation qui présidera à la mise en forme de ces restes captés par l’appareil photographique, une fois que le monde aura cessé d’être fuyant et éphémère.

Les deux derniers chapitres renforcent cette image d’un monde en perpétuel changement. Dans un premier temps, des photographies de démolition et de ruines sont rassemblées, tandis qu’ensuite sont réunies des photos des imposants chantiers de l’époque et des grandes réalisations représentant la modernisation de Montréal, comme les places Ville Marie et Radio-Canada. On trouve aussi des clichés de ceux qui sont considérés comme les principaux responsables de cette modernisation destructrice, soit le maire Drapeau, immortalisé sur le tablier de la nouvelle autoroute Bonaventure, et les urbanistes de la Ville, photographiés en train de travailler à une maquette du Centre-ville; comme si, le destin de quelques quartiers s’était joué en partie dans des bureaux où la ville est réduite à une maquette d’une grande plasticité, avec laquelle on joue comme avec des Playmobil. On trouve aussi une photo de la réception du Service de l’urbanisme de la Ville de Montréal datant de 1963, qui, je me souviens, m’avait beaucoup marqué quand je l’avais vu lors de l’exposition. Sur un mur, derrière une réceptionniste au téléphone, regard candide levé au ciel, est inscrit le slogan des Congrès internationaux d’Architecture moderne : Urbanisme habiter, travailler, se récréer, circuler. Cette dernière section donne à l’ensemble un caractère d’hantologie, pour parler comme Derrida (dans Spectres de Marx, Galilée, 1993). Les anciennes ambitions semblent revenir du passé sous forme de traces, ressurgissant sous de nouvelles formes, hantant toujours le présent. Qui, en effet, encore aujourd’hui ne rêve pas d’une ville mieux aménagée, plus en phase avec ses désirs et ses besoins? Ce n’est pas parce que le présent est différent de ce que le passé se projetait comme futur que ces projections ont cessé d’exister. Dans les images du passé se trouvent aussi des images du futur. Quartiers disparus porte ainsi autant sur le passé que sur le futur de Montréal.

 

 

1 commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

La figure de l’urbaniste en polémiste érudit: l’œuvre montréalaise de Jean-Claude Marsan

Critique du livre Montréal et son aménagement. Vivre la ville, de Jean-Claude Marsan, Presses de l’Université du Québec, 2012.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Montréal et son aménagement. Vivre la ville, par Jean-Claude Marsan

Montréal et son aménagement est une collection de textes de Jean-Claude Marsan, urbaniste, architecte et professeur émérite de l’Université de Montréal. Ce livre, contenant à la fois des extraits de la thèse de doctorat de Marsan, publiée en 1974, des articles scientifiques et des textes d’opinion publiés dans des quotidiens québécois dont les plus récents datent du début des années 2000, offre un portrait accessible, concis et représentatif de l’œuvre écrite de l’auteur. Marsan est un des urbanistes les plus connus du paysage intellectuel et politique québécois. Cet ouvrage est ainsi tout désigné pour les lecteurs désirant s’introduire aux problèmes relatifs à l’urbanisme et à l’histoire de Montréal.

L’œuvre de Marsan est marquée par le contexte dans lequel celui-ci est formé, soit la fin des Trente Glorieuses. Dans Montréal et son aménagement, plusieurs textes dénoncent, accusent, ou même constatent l’échec de l’urbaniste technocratique à la solde des grands promoteurs qui a régné sans partage après la Deuxième Guerre. Or, malgré un passé trouble dont les résultats sont pour le moins insatisfaisants, Marsan ne perd pas confiance dans la planification urbaine, bien au contraire. Il fait plutôt la promotion d’une autre forme d’urbanisme, plus participatif et plus sensible au patrimoine et à la culture. D’un côté, il interpelle sa profession, afin que celle-ci se défasse de la vision technocratique et fonctionnaliste d’une ville planifiée d’une manière top-down. De l’autre, il affirme que la responsabilité des échecs de l’urbanisme moderniste ne revient pas entièrement aux urbanistes, loin de là. L’urbaniste est un facilitateur et ne peut se substituer entièrement aux forces sociales qui président à l’aménagement de l’espace; il ne peut que tenter de les orienter. L’échec de l’urbanisme d’après-guerre s’explique d’abord, pour Marsan, par un contexte socio-économique dans lequel certains promoteurs et propriétaires fonciers ont orienté indument le développement de Montréal. Il existe, chez Marsan, une proximité forte avec les mouvements sociaux de la fin des années 1960 et du début des années 1970.

Cela dit, Marsan ne s’est pas lancé dans de grandes analyses socio-politiques du pouvoir municipal comme d’autres ont pu le faire[1]. Son objectif fut plutôt d’exercer de la manière la plus probe possible la profession d’urbaniste. Or, faute d’avoir été placé dans des conditions favorables, chez Marsan, l’urbaniste devient fréquemment polémiste[2]. La lecture de l’œuvre de Marsan laisse penser que, dans les conditions actuelles, l’urbaniste ne peut exercer tout bonnement son métier dans une sphère réservée aux professionnels. Au contraire, tel que le demandait Kant dans sa réponse à la question « Qu’est-ce que les Lumières? », il doit faire un usage public de sa raison, c’est-à-dire prendre la parole dans l’espace public afin d’éveiller les citadins aux problèmes touchant l’aménagement de l’espace. Il doit remettre en question les illusions des technophiles et des idéologues de la croissance. Pour Marsan, il en va de la mission même de l’urbaniste : il doit faire de l’aménagement de l’espace urbain un enjeu de débat public, et non simplement tracer des plans de zonage, comme certains pourraient le penser. Comme le mentionne le collègue de Marsan, Gérard Beaudet : « Les décisions d’urbanisme appartiennent aux collectivités territoriales et sont l’objet de délibérations et de décisions qui relèvent du politique. »[3] Les textes de Marsan sont, en ce sens, autant de positions dans des débats plus larges. Montréal et son aménagement retrace le parcours d’une voix courageuse ayant pris part à plusieurs débats importants pour Montréal.

Les textes dans la troisième partie, intitulée « Urbanisme et aménagement », sont les plus polémiques. C’est dans cette section que le travail d’intellectuel public effectué par l’urbaniste Marsan est le plus clair. Il fait entendre sa voix dans des débats, anciens et récents, comme ceux des fusions municipales, de la construction de la nouvelle salle de l’OSM et des dépenses excédentaires dans le dossier de la construction de l’édifice de la Caisse de dépôt et placement. Il saisit ses occasions pour argumenter en faveur d’un renouvellement de l’urbanisme, position qu’il a tenue tout au long de sa carrière. Comme le mentionnent Lucie K. Morisset et Luc Noppen dans leur préface : « Il argue contre l’arrogance de l’ici-maintenant et des décisions à la va-vite jetées inconsidérément sur un substrat urbain dont on sait pourtant la temporalité bien plus longue que la nôtre. » (xi) Dans tout le livre, Marsan poursuit un questionnement qui l’a suivi toute sa vie : « Les changements d’ordre démographique, économique et philosophique nous font passer d’une idéologie de croissance à une idéologie de réappropriation. Comment, dans ce contexte, le cadre de vie de Montréalais évolue-t-il? » (228)

Les deux premières parties, intitulées « Situation et site géographique de Montréal » et « Patrimoine et caractère urbain montréalais », sont plus « scientifiques », on y retrouve notamment des extraits de Montréal en évolution, la thèse de doctorat de Marsan. Dans ces sections, il problématise la forme spécifique de Montréal ainsi que les processus physiques et politiques qui président à la mise en forme d’une ville. Un urbaniste, pour Marsan, doit éclairer le débat public en mettant en lumière ce qui est déjà là et en informant les citoyens. Marsan retrace donc l’histoire des modes d’établissement et du bâti à Montréal; cela, selon lui, nous permet de mieux réfléchir aux orientations à prendre pour le futur. La pensée urbanistique de Marsan, toujours en mouvement, est au point de jonction de trois niveaux : la forme préexistante (ce qui est déjà fait), la forme produite (ce qui se fait) et la forme souhaitée (ce qui devrait être fait). Aucun de ces trois moments de la réflexion n’est complètement indépendant : penser une ville, c’est penser son passé, son présent et son futur[4].

Par exemple, selon Marsan, le fleuve et le mont Royal sont des contraintes naturelles qui orientent l’avenir de la ville autant qu’elles en expliquent le passé. Le point de départ de la pensée urbanistique est le site géographique, et à Montréal, le fleuve et le mont Royal en sont les deux éléments essentiels. Tous les Montréalais ont interagi, interagissent et interagiront, d’une manière ou d’une autre, avec le fleuve et le mont Royal. Marsan accorde une importance déterminante à ces deux éléments dans sa réflexion sur Montréal. Tout d’abord, en ce qui a trait au mont Royal, il en retrace l’histoire, et se montre particulièrement admiratif devant le travail de Frederick Law Olstead, architecte paysagiste visionnaire qui, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, a œuvré à faire du mont Royal le parc public que l’on connaît aujourd’hui. Reprenant le flambeau, Marsan milite pour sa conservation, prenant notamment position contre la vente du 1420 Mont-Royal par l’Université de Montréal et pour la densification du campus actuel. Selon lui, il faut élargir et non rétrécir la vocation du mont Royal, soit celle d’être un paysage patrimonial et un espace récréatif pour tous. Pour ce qui est du fleuve, Marsan est d’avis que Montréal devrait y aller d’ingéniosité afin de réaménager ses berges. Le réaménagement du Vieux-Port fut un succès relatif. Il est temps d’aller plus loin. Il appuie donc cette idée, pour le moins audacieuse, de transformer la digue de la voie maritime en parc-plage pour le 375e de la ville.

Par ailleurs, Marsan a aussi beaucoup réfléchi à la notion de patrimoine. Par exemple, un des textes de Montréal et son aménagement porte exclusivement sur les églises de Montréal, il en dresse un portrait de la situation et émet des suggestions pour la conservation de celles-ci. Il accorde une importance particulière à l’église St. James, se faisant un ardent défenseur du dévoilement et de la mise en valeur de sa façade, ce qui fut réalisé en 2005. De plus, loin d’être naïf, prenant acte d’un changement de perspective dans le dernier tiers du siècle dernier, il se demande si nous assistons à un élargissement ou à une banalisation de la notion de patrimoine (163). La vigilance n’est jamais acquise.

Dans la perspective de Marsan, le travail de l’urbaniste n’est jamais achevé et nécessite un travail constant : « La meilleure assurance pour l’avenir réside, à notre avis, dans un investissement intellectuel serein et constant visant à assurer au patrimoine urbain sa légitimité et dans le développement à tous les niveaux de la société, d’une conscience critique susceptible d’orienter les interventions de sauvegarde et de mise en valeur. » (167)


 

[1] Voir les travaux de Jacques Léveillée et Pierre Hamel.

[2] Cela rappelle la perspective de Gérard Beaudet dans Le pays réel sacrifié. La mise en tutelle de l’urbanisme au Québec, Éditions Nota bene, 2000.

[3] Gérard Beaudet, Profession urbaniste, PUM, 2007, p. 60.

[4] Le titre du livre de Marsan, Montréal une esquisse du futur, publié en 1983, est, à ce propos, plutôt évocateur.

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Le broyage des institutions: notes de lecture sur la réception académique de The Wire

Critique des ouvrages The Wire: Reconstitutions collectives, dir. par Emmanuel Burdeau et Nicolas Vieillescazes, Les Prairies ordinaires, 2011, et The Wire: L’Amérique sur écoute, dir. Marie-Hélène Bacqué, Amélie Flamand, Anne-Marie Paquet-Deyris et Julien Talpin, La Découverte, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Dr. David Parenti : When we get the grant, we study the problem, we propose solutions. If they listen, they listen. If they don’t, it still makes for great research. What we publish on this is gonna get a lot of attention.

Colvin : From who?

Parenti : From other researchers, academics.

Colvin : Academics? What, they gonna study your study. Hahahaha!

The Wire, saison 4, épisode 13

5366632

The Wire: Reconstitutions collectives, Les Prairies ordinaires, 2011.

L’engouement intellectuel pour la série The Wire, diffusée sur cinq saisons de 2002 à 2008, ne fait aucun doute. Les chercheurs ne semblent donc pas avoir été très offensés par le rire de l’ex-policier Bunny Colvin et l’impression de vacuité qui en ressort. Au contraire, on a fait peu de cas de celui-ci. Selon les auteurs de L’Amérique sur écoute, The Wire est devenu une véritable « référence universitaire » (AE : 7) et cela pour un ensemble de raisons que j’entends exposer ici. À partir de la lecture de deux ouvrages, The Wire : Reconstitution collective (RC) publiée en 2011 et The Wire : L’Amérique sur écoute (AE) publiée en 2014, je poserai la question suivante : qu’est-ce que font les académiques avec The Wire, ou, autrement dit, qu’est-ce que The Wire fait faire aux académiques? Ainsi, je compte exposer la manière dont on étudie la télésérie. Le présent texte est donc moins une recension classique qu’une série de notes de lecture qui, faute de tisser les divers fils dans une toile cohérente, sera parfois un peu décousue. Tout d’abord, je rapporterai les idées principales que l’on trouve dans la réception académique de The Wire, à savoir : 1) la réception sociologique, celle des chercheurs en sciences sociales qui problématisent le portrait de la société américaine que l’on trouve dans The Wire; 2) la réception esthétique celle des chercheurs en art, en cinéma, en littérature et en études de la culture qui réfléchissent à la forme, aux procédés narratifs et cinématographiques, et aux représentations; et 3) la réception politique, celle qui analyse la portée politique de la série. Cela me permettra de dresser un panorama de ce que les académiques disent de The Wire. Ensuite, en conclusion, j’énoncerai une hypothèse sur ce qui explique l’engouement intellectuel pour The Wire.

9782707182593

The Wire: L’Amérique sur écoute, La Découverte, 2014.

Quelques mots sur les deux livres analysés. Ce sont des ouvrages collectifs, les premiers en langue française portant spécifiquement sur la série The Wire. Le premier, Reconstitution collective, dirigé par Emmanuel Burdeau et Nicolas Vieillescazes, publié aux éditions Les Prairies ordinaires en 2011, se veut un guide d’accompagnement. Il contient six textes, un sur chacune des saisons ainsi qu’un bonus, à la manière d’un coffret DVD. Chaque texte présente l’intrigue d’une saison, les personnages principaux et pointe vers des questionnements de différents ordres. Même si les textes sont parfois un peu inégaux et le vocabulaire quelque peu enflé, le livre, dans l’ensemble, est d’une grande qualité et contient plusieurs intuitions interprétatives stimulantes. Le deuxième, L’Amérique sur écoute, dirigé par Marie-Hélène Bacqué, Amélie Flamand, Anne-Marie Paquet-Deyris et Julien Talpin, publié aux éditions de La Découverte en 2014, est issu d’un séminaire et d’un colloque et compte treize contributions et une introduction. Cela dit, il n’a pas la même cohésion que son devancier; les redites rendent difficile de distinguer la contribution précise de chacun de textes. Cependant, ce livre contient des récits d’universitaires concernant leur utilisation de The Wire dans le cadre de leurs recherches et de leur enseignement, ce qui lui donne un intérêt particulier.

 

1. La réception sociologique

Les disciplines les plus sollicitées par la réception de The Wire sont les sciences sociales et plus spécifiquement la sociologie. Didier Fassin affirme qu’il existe une « fascination mutuelle et une légitimation réciproque » (AE : 131) entre The Wire et la sociologie états-unienne. Il y voit un effort semblable d’imagination sociologique telle que l’a définie C. Wright Mills (AE : 145). Les deux premières parties de L’Amérique sur écoute, qui en compte quatre, sont consacrées à cette réception sociologique, qui se retrouve aussi disséminée un peu partout dans Reconstitution collective. Anmol Chaddha et William Julius Wilson[1], qui ont utilisé The Wire dans leur enseignement de la sociologie, affirment que leur cours ne portait pas sur The Wire comme tel, mais utilisait cette série comme un moyen pour introduire les différents thèmes de la sociologie de la ville et des ghettos et, surtout, lier ceux-ci entre eux. Selon eux, The Wire n’est pas une œuvre universitaire, mais peut servir et accompagner le sociologue dans son travail et son enseignement (AE : 48). Pour Fabien Truong, qui a aussi enseigné avec cette série, c’est l’ambition totalisante de celle-ci qui explique son attraction pour les sociologues : les cinq saisons visent une représentation globale du vivre ensemble à Baltimore (AE : 208). De plus, la série permet de discuter d’expérimentations sociales. La fiction permet « d’envisager ce qui pourrait se passer si on changeait les règles du jeu social », affirme Truong (AE : 217). Ainsi, The Wire peut être utilisé comme un laboratoire pour la pensée sociologique.

Pour les directeurs de L’Amérique sur écoute, la singularité de The Wire vient de son réalisme et, surtout, du fait que le « portrait d’une ville en pleine désintégration et le combat désespéré des individus contre le système » prennent le dessus sur la « trame narrative policière classique » (AE : 12). Au fil des cinq saisons, cette série s’éloigne du récit univoque d’une enquête policière au profit d’un récit choral, complexe et paradoxal, d’une société en décomposition. Voilà qui explique son intérêt pour les sociologues. L’idée centrale de la réception sociologique est que la thèse de The Wire est « l’échec de la société américaine et de son système économique et social » (AE : 15). Selon Jean-Marie Samocki, « la série diagnostique la mort clinique de la société industrielle » (RC : 38). L’histoire prend alors une tournure post-apocalyptique : « La catastrophe a déjà eu lieu. Les scénaristes observent les décombres pour retrouver les forces de vie entre témoignage et historiographie. » (RC : 42) L’environnement urbain post-industriel est marqué par un traumatisme extrêmement difficile à surmonter : l’échec du mode d’organisation sociale l’ayant précédé.

Partant de ce point de départ, The Wire pose une question sociologique classique, soit celle du rapport entre les individus et les institutions. Selon plusieurs, et de l’aveu même du producteur David Simon, la série porte d’abord et avant tout sur ce sujet (AE : 208). Selon Chaddha et Wilson, le principal tour de force de The Wire est d’avoir réussi à déconstruire les clichés faisant des pauvres des parasites fainéants et immoraux, seuls responsables de leur sort :

Plus précisément, grâce à la plongée dans le fonctionnement des gangs qui vivent du trafic de la drogue, dans celui de la police, du système politique, des syndicats, de l’école publique et de la presse écrite, les spectateurs se rendent compte que les décisions individuelles et les comportements sont souvent façonnés, et surtout contraints, par des forces économiques, politiques et sociales qui échappent au contrôle des individus. […] En montrant les interactions entre les institutions économiques, sociales et politiques qui se combinent pour limiter les perspectives des pauvres, The Wire illustre le caractère fondamentalement systémique de la production des inégalités sociales. Ce faisant, la série enrichit notre compréhension de la façon dont, aux États-Unis, certains ont tout pour réussir alors que d’autres, confrontés à de nombreux obstacles, n’ont jamais la chance de montrer de quoi ils sont capables. (AE : 51 et 63)

Dans The Wire, les êtres humains déclassés et sans travail n’ont d’autre recours que l’économie alternative de la drogue. Des quartiers entiers sont jetés dans ce délabrement et les institutions se montrent incapables d’offrir des solutions. Les individus travaillant dans des institutions incapables de remplir leur fonction – police, syndicat, école, presse – sont alors dans une situation très difficile, voire intenable. Fabien Desage, dans sa contribution à L’Amérique sur écoute, soutient que le problème central de The Wire est celui des « rapports critiques et insatisfaits aux institutions » (AE : 86). Reprenant la typologie d’Albert O. Hirschman, Desage expose les tensions et les luttes entre les personnages qui sont les gardiens de l’institution, ceux qui tentent des contestations légitimistes, et ceux qui pratiquent une subversion en douce (AE : 97). Or, loin de réussir, dans The Wire, les individus réformistes font face à une adversité qui les détruit. Kieran Aarons et Grégoire Chamayou écrivent, à propos de cette série, dans Reconstitution collective :

Le propre du réformisme, dont la contradiction est ici exposée, est l’illusion que les institutions peuvent être combattues et radicalement transformée par la volonté pure des agents qu’elles enserrent, sans rupture collective avec elles, sans sujet collectif, avec cette idée que les institutions peuvent se laisser transformer de l’intérieur, par la bonne volonté d’individus dévoués à la cause. The Wire est en ce sens une puissante série sur la tragédie structurelle du réformisme politique. (RC : 86)

Les institutions qui ne remplissent pas leur fonction donnent une tâche, voire une vocation, à des individus sans leur offrir les moyens de l’accomplir. Certains tentent alors, par leurs actions individuelles, de réformer l’institution dans laquelle il se trouve; or, non seulement, isolément, ils en sont incapables et risquent ainsi d’être rongés par l’insatisfaction, la déception et l’amertume, mais ils s’exposent aussi à des réprimandes de leurs supérieurs qui doivent, afin de conserver leur poste, défendre l’image de l’institution. Plusieurs textes des deux ouvrages reviennent sur cette idée : le problème du monde de The Wire est l’absence de collectif. Sans sujet collectif, les problèmes à l’origine de la condition des pauvres ne peuvent être réglés et les individus aux ambitions réformistes ne peuvent qu’être broyés.

Cela dit, qui est responsable de ce broyage? Vient-il des individus ou des institutions? Qui broie qui? Il apparaît un peu trop facile d’affirmer que The Wire, défaisant le mythe de la responsabilité individuelle, expose des institutions qui broient les individus. Ce vocabulaire n’est-il pas aussi illusoire que le précédent? Plusieurs textes analysant The Wire portent sur les rapports entre individus et institutions et tentent de dépasser l’idée simpliste d’une séparation étanche, comme s’il y avait d’un côté les individus et, de l’autre, les institutions. L’univers social est beaucoup plus complexe : si des individus semblent broyés par les institutions, est-ce que les institutions ne sont pas aussi broyées par les individus, cupides et narcissiques, désirant assurer leur réussite au détriment du bien-être collectif? Ainsi, on peut se demander : qu’est-ce qui fait que les institutions sont inefficaces? Probablement plusieurs choses et probablement est-ce autant la faute des exigences et des formations institutionnelles, que celle des individus qui en ont la charge. Par exemple, The Wire est extrêmement critique du rôle de la statistique dans les institutions publiques. Cette série nous montre un corps de police et des écoles rongés par des seuils statistiques considérés comme des gages absolus de qualité. Afin d’assurer leur survie, les fonctionnaires sont amenés à tronquer les chiffres. Le réel est alors constamment manipulé, ce qui, selon Julien Achemchame, produit un « système politique gangréné qui sécrète sa propre impuissance à réguler le monde » (AE : 124).

En parallèle de ce questionnement sur le rapport entre individu et institution, Nicolas Vieillescazes pose une question intrigante : qui est un individu, au sens d’une singularité agissante, dans The Wire? Y a-t-il différents degrés d’individualité? Selon lui, une des grandes qualités de cette série est d’opposer des individus probes, qui se forgent une marge de manœuvre faces aux exigences sociales, comme Gus, éditeur au Baltimore Sun, à des êtres génériques sans contenu, dont la volonté semble entièrement soumise au succès et à la reconnaissance, comme le vénal journaliste Scott (RC : 131-135). Et que dire du politicien Carcetti, personnage qui vit entièrement au conditionnel. Toutes ses actions étant soumises à l’hypothèse de l’action future, il incarne l’absurdité de la hiérarchie sociale et de l’ambition. Tout d’abord, n’ayant pas assez de pouvoir comme conseiller municipal afin de régler les problèmes de sécurité publique à Baltimore, il soumet ses actions à l’atteinte du poste de maire; ensuite, devenu maire, n’ayant pas encore assez de pouvoir pour réaliser ses ambitions de réforme, il agit en fonction d’atteindre le poste de gouverneur, ce qui laisse présager que s’il obtient ce poste, il lorgnera celui de président et finalement n’agira jamais que pour acquérir plus de pouvoir, sans jamais réaliser les réformes tant attendues (RC : 136-137).

Cela dit, malgré toutes les ambiguïtés de la série, une chose semble apparaît clairement : la guerre contre la drogue lancée par Richard Nixon au début des années 1970 est un échec. Non seulement le trafic de drogue n’a pas été annihilé, mais cette guerre s’est transformée en lutte contre le sous-prolétariat : « A battle against dangerous substances long ago transformed itself into venal war on our underclass », écrivent les producteurs de la série. Selon Aarons et Chamayou, « telle est la leçon à retenir : que « le problème de la drogue » n’est pas réductible à un problème de police ou de sécurité, que l’abandonner à ce cadre est le plus sûr moyen de ne pas le résoudre » (RC : 73). Cette piste est intéressante, mais elle est probablement un peu trop dichotomique. En fait, aucun des textes ne se concentre directement sur les conséquences de la guerre à la drogue. Ainsi, plusieurs questions restent en suspens : à qui profite celle-ci? (Le dernier épisode de The Wire offre pourtant une piste intéressante : celle-ci profite à des avocats comme Lévy, personnage malheureusement peu étudié.) Comment a-t-elle fait évoluer le « problème de la drogue »? Est-ce que la prohibition est encore le paradigme dominant ou a-t-elle été remplacée par la politique de la réduction des méfaits?

D’autres questionnements, plus marginaux, sont aussi soulevés dans Reconstitution collective. Tout d’abord, dans l’excellent texte sur la saison 2, Jean-Marie Samocki, soutient que « face aux statistiques qui découragent de traiter des affaires trop épineuses, le moteur réel des enquêtes est la haine et le ressentiment » (RC : 50). En effet, le détective McNulty, qui est à l’origine des enquêtes principales, que ce soit la première, sur le gang d’Avon Barksdale ou celle, de la deuxième saison, sur les treize corps des prostituées découverts dans un conteneur du port, semble essentiellement motivé par le narcissisme et le ressentiment. Dans le même livre, Philippe Mangeot souligne que les sphères d’autonomie temporaire et d’expérimentation sociale, que ce soit la zone franche, Hamsterdam, orchestrée par le Major Colvin ou les expériences d’enseignement alternatif menées par ce dernier et Prez, sont possibles seulement grâce à une invisibilité relative, c’est-à-dire une invisibilité pour les autorités et le reste de la société (RC : 114). Peut-être, ainsi, The Wire, nous rappelle-t-elle que dans l’invisibilité de la quotidienneté prosaïque des fonctionnaires se trouvent en fait une grande marge de manœuvre.

Dans un autre ordre d’idées, dans L’Amérique sur écoute, Marie Hélène Bacqué et Lamence Madzou rapportent leur expérience pédagogique très intéressante. Ils ont organisé une projection devant des jeunes contrevenants à la prison de Nanterre et ont discuté avec ceux-ci sur leur réception de cette série. Ils remarquent que l’Amérique joue le rôle d’un contre-modèle en France. À peu près tous les jeunes s’entendent pour dire que la situation est moins critique en France : les criminels sont moins jeunes, les quantités de drogues sont moins grandes et il y moins d’armes dans la rue. Plusieurs ont affirmé que la libre possession d’arme leur apparaît un problème aux États-Unis. Certains ont été bouleversés par le meurtre de Wallace par ses compagnons au terme de la saison 1. Bacqué et Madzou discutent aussi de la place qu’a prise The Wire dans la culture du rap en France. Le personnage d’Omar, par exemple, est devenu une référence. En somme, selon eux, The Wire peut être considéré comme une contribution fertile à la culture et au débat public, car la série facilite la discussion autour d’enjeux comme la pauvreté, la criminalité et la drogue. Je reviendrai sur ce constat en conclusion.

 

2. La réception esthétique

La deuxième manière de recevoir The Wire est de considérer celle-ci comme une œuvre d’abord esthétique et incidemment de questionner son statut et ses spécificités. Bizarrement, cette approche et les questionnements qui en découlent occupent beaucoup moins d’espace que les questions sociologiques dans les deux livres analysés. On voit disséminées un peu partout des affirmations sur la qualité et la singularité de l’œuvre, mais très souvent celles-ci demeurent superficielles. On dira alors que cette série contourne les codes du genre : elle contient peu de cliffhangers (RC : 91), elle est une des seules séries à se passer de la figure centrale du héros individuel (RC : 28) et l’intrigue est tellement complexe qu’un épisode peut difficilement être visionné isolément. De plus, cette série mélange les styles. Mathieu Potte-Bonneville parle d’un sitdrama, en référence au terme sitcom (RC : 152). Le divan placé au centre de la cour intérieure des tours d’habitation dans la première saison rappelle la mise en scène traditionnelle des comédies de situation, et la série, bien que dramatique, n’est pas complètement dénuée d’humour. Certaines scènes rappellent aussi le style western, comme la fameuse rencontre entre Brother Mouzone et Omar, dans la troisième saison. D’autres évoquent de vagues comparaisons entre The Wire et le roman réaliste du XIXe siècle : Balzac, Dickens, Zola, etc. (RC : 39). Cependant, aucun texte n’explore en profondeur cette piste qui mènerait à problématiser la forme narrative de The Wire et surtout le chemin qui mène du roman du XIXe à la télésérie contemporaine. En ce qui a trait à la comparaison entre les téléséries, ce thème est l’objet central d’un seul texte, soit celui d’Amélie Flamand et Valérie Faucher Dufoix dans L’Amérique sur écoute qui compare The Wire avec La Commune,la seule série française à prendre pour objet la banlieue et les jeunes des cités.

Dans ce contexte, l’article d’Ariane Hudelet sur les procédés filmiques de The Wire est comme un vent de fraicheur. C’est le seul à analyser la forme cinématographique de la série. Ce texte est d’autant plus intéressant qu’il tente de répondre à la question : comment filmer le rapport entre individus et institutions? Existe-t-il des procédés particulièrement adaptés à cette ambition? Hudelet soutient que oui, et tente d’exposer ceux-ci. Tout d’abord, elle affirme que The Wire « témoigne d’un goût particulier pour les gros plans ou très gros plans des visages et pour l’utilisation du téléobjectif qui permet de séparer le visage du reste du cadre et de le magnifier dans toute sa particularité, et souvent son impénétrabilité » (AE : 149). De plus, sur le plan de la mise en scène, The Wire utilise souvent des espaces confinés et encombrés afin de renforcer l’impression d’enfermement. Barreaux, grilles et grillages sont en outre très présents, comme dans la plupart des séries policières. Les plans en plongée servent aussi, habituellement, à suggérer des idées; ainsi, les housses blanches des treize corps de prostituées au début de la saison 2 sont-elles filmées de manière à renforcer l’idée que ceux-ci représentent un tas de paperasserie. En outre, le mouvement quasi constant caractérise les plans de la série; des mouvements « le plus souvent lents et fluides, parfois imperceptibles, qui participent à insuffler dynamisme et respiration dans cet univers » (AE : 159). Dernier élément essentiel, le montage vient relier les différents univers sociaux. Celui-ci est ponctué par une série de connexions et de mises en parallèle qui produisent des effets de miroir : par exemple, dans la première saison, entre la police et les gangs, deux organisations ordonnées selon une chaîne de commandement; dans la quatrième saison, entre la police et les enseignants, deux institutions qui doivent atteindre des objectifs chiffrables qui altèrent leurs missions respectives; ou, dans la cinquième saison, entre la police et les journalistes qui doivent gérer des coupures budgétaires. Ce type de montage fait apparaître une certaine homologie entre les différents univers institués.

Cela dit, la grande coupure que montre The Wire, est entre le monde des pauvres et celui des riches. En mettant délibérément l’accent sur le premier, The Wire, met en lumière l’opulence du second. Ainsi, Bubbles, un itinérant toxicomane jouant les informateurs se demande où il se trouve lorsque le détective McNulty l’amène voir jouer ses enfants au soccer. Rien ne ressemble au Baltimore qu’il connaît. « Thin line between heaven and here », déclare-t-il quand McNulty le ramène dans son quartier (AE : 162). Le parti prix de The Wire de filmer les quartiers pauvres et la vie près des row-houses désaffectées a aussi cette conséquence bien évidente : on y retrouve une majorité d’acteurs noirs, ce qui n’est pas commun dans la télévision américaine, comme plusieurs commentateurs l’ont noté. Anne-Marie Paquet-Deyris va cependant un peu plus loin et se demande : quelles représentations des Afro-Américains propose The Wire? Elle remarque, tout comme Mathieu Potte-Bonneville, que cette représentation est double. Si d’un côté une grande partie des Afro-Américains apparaissent abandonnés à l’économie parallèle, plusieurs travaillent dans les institutions publiques et entretiennent des rapports complexes avec leurs origines (RC : 152; AE : 190). De plus, The Wire met en scène une pluralité de couples noir-blanc improbables : Burrel-Rawls, Herc-Carv, Bubbles-Johnny qui complexifient notre compréhension des rapports raciaux. Selon Paquet-Deyris, la situation des plus démunies apparaît cependant sans issus. La réussite de certains et l’arrestation ou la mort d’autres ne changent rien à l’injustice systémique : les joueurs changent, mais le jeu reste le même. La vie des Afro-Américains demeure prise entre la famille et la rue. Or, quelque chose, peut-être, change : « Notre regard à nous, téléspectateurs, ne sera plus jamais le même, ni sur la ville, ni sur le médium sériel », conclut Paquet-Deyris (AE : 99).

Par ailleurs, la question du genre est aussi présente dans The Wire, quoique de manière beaucoup moins marquée que la question raciale. Certains commentateurs se permettent un petit reproche aux producteurs, celui d’avoir fait peu de place aux personnages féminins (RC : 102; AE 179). D’autres saluent quant à eux une certaine audace queer. Minica Michelin analyse les représentations queer dans The Wire notamment au travers de trois personnages : le fameux Omar, une espèce de Robin des bois homosexuel connu dans tout Baltimore, Kima, une détective lesbienne, probe et efficace, et Snoop, un personnage androgyne, une tueuse au sang froid, seule femme dans le monde masculin des gangs.

Finalement, sur le plan des représentations, Emmanuel Burdeau rappelle ce détail important : « Fans de The Wire, merci d’éviter le pèlerinage dans le Maryland : vous vous y perdriez avant même de risquer votre peau. » (RC : 23) Selon lui, ce serait une erreur de croire que la carte de Baltimore dressée par The Wire est effectivement praticable. Aucun spectateur ne peut situer un coin de rue par rapport à un autre, ou le port par rapport à la mairie : « Les lieux de la série valent par leur histoire, leur profondeur […] non par leurs coordonnées géographiques. » (RC : 23) The Wire ne porte donc pas un regard physique ou géographique sur la ville de Baltimore, mais un regard narratif : ce sont les histoires et non les lieux comme tels qui sont représentés dans cette série.

 

3. La réception politique

La dernière manière d’analyser la réception de cette série est de regarder la réception politique, c’est-à-dire les effets de celle-ci dans le discours public. Selon Marc V. Levine, le premier effet de la série est de déconstruire le discours néolibéral. Dans le monde contemporain, l’image des villes est essentielle. Celles-ci doivent se positionner sur le marché mondial afin d’attirer chez eux des capitaux et des gens créatifs. La compétition entre les villes fait apparaître une pratique de branding et de lissage de l’image. Ainsi, depuis les années 1970, époque où a commencé le réaménagement du Inner Harbor, on tente de vendre le mythe de la renaissance de Baltimore. The Wire, il va sans dire, fait voler en éclat cette image d’une ville renaissante. Il n’est dès lors pas surprenant que plusieurs dirigeants de la ville défendant ce discours néolibéral ont violemment protesté contre la série. Le maire de 1999 à 2007, Martin O’Malley, maintenant gouverneur du Maryland, aurait même essayé de nuire à la production de la série durant les premières années, tandis que, récemment, le commissaire de police qualifiait celle-ci de « programme de souillure qu’il faudra des années pour effacer » (AE : 44).

Si ces protestations n’ont pas surpris, ni embêté outre mesure les producteurs, il y en a eu une autre un peu plus inattendue, qui est venue du militantisme communautaire. En 2008, dans les pages de la revue Dissent, Peter Dreier et John Atlas ont dénoncé ce qu’ils appellent le cynisme de The Wire. Une version remaniée de ce texte a été traduite dans L’Amérique sur écoute. Selon eux, « The Wire est tout sauf radicale, c’est une série nihiliste » (AE : 67). Le portrait de Baltimore que dresse cette série est non seulement déprimant, mais frauduleux. Les producteurs ont volontairement escamoté une partie de la réalité : le militantisme et la vie communautaire. Dreier et Atlas affirment que certains acteurs communautaires travaillant avec les populations défavorisées des ghettos furent scandalisés par la série parce que celle-ci ne fait aucune place à l’activité des mouvements sociaux et des organismes communautaires (AE : 76). Et, sans ces groupes, « notre vision de la pauvreté à Baltimore est celle d’une pathologie sociale, d’une peine à perpétuité dans une prison immuable. En fait, c’est ainsi que The Wire voit les pauvres », écrivent Dreier et Atlas (AE : 80). Selon eux, The Wire n’offre pas un véritable contre-discours au néolibéralisme et à l’ère du second Bush. Bien au contraire, pour reprendre Thatcher, dans The Wire, il n’y pas de société et c’est chacun pour soi. De montrer que notre monde est merdique, ce n’est pas être radical, selon Dreier et Atlas. Être radical c’est montrer qu’il peut être changé. En résumé, selon eux, « The Wire n’a pas su montrer aux téléspectateurs que les problèmes rencontrés par la ville et par ses pauvres étaient solubles » (AE : 70).

En prenant une position marquée et offensive, l’article de Dreier et Atlas a le mérite de provoquer la réflexion et le débat. Plusieurs autres textes évoquent des idées semblables concernant l’absence de sujet collectif, sans cependant aller aussi en profondeur. Par exemple, dans Reconstitution collective, les textes sur les saisons 3 et 5 soulignent l’absence de perspective révolutionnaire dans The Wire. Nicolas Vieillescazes termine en commentant la rédemption du toxicomane Bubbles et du détective McNulty à la fin de la série. Dans les deux cas, cette rédemption se résume à un retour à une petite vie rangée, sans aucune perspective de changement social : « Ainsi la série se fait-elle, contre toute attente, le porte-parole du « système » qu’elle s’était employée à reconstruire et à dénoncer : rentrez chez vous, bonnes gens et tenez-vous tranquilles, « on » s’occupe de tout. L’apocalypse continue. » (RC : 142)

Cela dit, l’intervention de Dreier et Atlas a porté fruit. Plusieurs ont senti le besoin de défendre la série. Ainsi, dans L’Amérique sur écoute, les textes de Levine, de Chaddha et Wilson, et de Julien Tulpin offrent des répliques. Tulpin est probablement celui qui énonce le plus clairement une réponse. Selon lui, The Wire dépolitise le ghetto pour mieux ouvrir la possibilité de sa repolitisation : « Le dévoilement des logiques de domination, pour cette série comme pour les sciences sociales, constitue la première étape dans leur dépassement. » (AE : 114)

Qui plus est, la popularité de The Wire chez les intellectuels et les débats que cette série a produits eut un effet inattendu : David Simon, le producteur principal de la série, est devenu un intellectuel public. Ainsi, on peut le voir en conférence à l’Université Berkeley, en entrevue avec Bill Moyers commentant l’actualité politique américaine, ou encore en conférence à l’opéra de Sydney au Festival of Dangerous Ideas[2]. Il se présente comme un « libéral américain », nostalgique du New Deal et amer par rapport au triomphe sans partage du capital depuis 30 ans. Il affirme être ni libertarien, ni communiste, ni anarchiste, mais keynésien. Il soutient qu’il faut un bon gouvernement. Il croit qu’une saine société, une société juste, naît d’un compromis entre le capital et le travail. Il croit que Marx a établi un diagnostic juste concernant un monde dans lequel le capital a triomphé, cela sans exposer un remède clair et praticable. Selon lui, la première chose qui devrait être changée aux États-Unis est le système de financement des campagnes électorales; c’est le seul moyen, affirme-t-il que des réformes sociales puissent être menées, parce que le remède ne peut être que législatif. Ainsi, il affirme, malgré sa grande désillusion, voter à chaque élection. Il apparaît alors très loin d’être de la figure du cynique dépeinte par Dreier et Atlas et assez proche de l’option politique que défendent ces derniers. N’en demeure pas moins qu’il croit à l’importance de la honte, de la honte de soi, et qu’il croit aussi à la fertilité du désespoir et de la colère. Selon lui, il est grand temps que cesse la complaisance aux États-Unis. Les gens doivent être conscients qu’une grande partie de la population souffre d’injustice systémique qui profite à l’autre partie. S’ouvrir les yeux devant cette situation risque d’impliquer la colère et le désespoir. Or, le désespoir n’est pas un obstacle à l’engagement. Au contraire, en réponse à la critique de Dreier et Atlas, Simon aime rappeler le pari pascalien de l’engagement politique selon Camus. Devant une situation apparemment absurde, nous pouvons choisir de nous engager ou non. Or, seule la première option rend possible la dignité humaine.

En conclusion, soulignons qu’un aspect reste peu abordé dans les deux livres, soit la question du journalisme. David Simon se présente comme un journaliste déchu. Il a été reporter au Baltimore Sun de 1982 à 1995, avant de quitter celui-ci, amer par rapport à l’évolution du journalisme aux États-Unis. Selon lui, le journalisme devrait être un rempart de la démocratie. Il affirme que la cinquième saison de The Wire pose la question suivante : comment se fait-il que le journalisme ne couvre pas cette réalité de la ville? Tout ce qui a été montré durant les quatre premières saisons, comment se fait-il que le journalisme ne le montre pas? Ce questionnement, certains textes des livres analysés en parlent, mais aucun ne va en profondeur. En général, dans les textes étudiés, le problème se pose ainsi : comment se fait-il qu’une fiction dise la réalité? Par exemple, Chaddha et Wilson affirment : « Il est en effet remarquable que, à l’heure de la soi-disant « télé-réalité », ce soit une œuvre de fiction qui nous pousse à regarder la réalité sociale en face. » (AE : 52) Didier Fassin, quant à lui, affirme qu’une œuvre de fiction, aussi réaliste soit-elle, n’a pas le même impact public et médiatique qu’un reportage, un documentaire ou une enquête sociologique : « Le réalisme s’appuie non pas sur un réel factuel, mais sur un réel vraisemblable. » (AE : 141) Selon lui, le discours public ne peut faire l’économie du factuel. Le réalisme de The Wire n’est donc pas autosuffisant, il doit être appuyé pas un discours factuel afin de porter dans l’espace public. La série The Wire doit alors être comprise comme une invitation à la science sociale publique, selon Fassin (AE : 146)[3].

Reste que la question du journalisme est en suspens. Seul le texte sur la saison 5 dans Reconstitution collective traite directement de cette question. Selon Vieillescazes, la critique du journalisme se canalise autour du personnage de Scott, avide de gloire, inventant des histoires, afin de plaire à ses patrons et d’obtenir le prix Pulitzer. L’adjectif « dickensien » dans la bouche de Scott et de ses patrons, vient aussi jouer un rôle important. Faute de rechercher les causes systémiques de la misère humaine, le journalisme ne réussit qu’à faire du sensationnalisme : « « Dickens » désigne par conséquent les plus répugnantes pulsions de la société spectaculaire dissimulées sous le vernis de la bonne conscience progressiste. » (RC : 134)

Cela dit, l’opposition entre le travail de la série et celui de Scott n’est pas si évidente. En effet, est-ce que l’ambition réaliste de David Simon s’oppose réellement au travail journalistique mensonger de Scott? Que fait David Simon sinon s’inspirer de faits divers et les transformer en fiction afin de divertir et épater la galerie avec une fiction plus réelle que le réel? D’un côté, il dénonce l’information devenue spectacle et, de l’autre, il tente de faire de l’information avec du spectacle. Mark Bowden a posé cette dérangeante question en 2008 dans un article intitulé « The Angriest Man In Television ». Ce texte revient sur le départ de Simon du Baltimore Sun et contient quelques références plus personnelles à la vie de ce dernier; probablement est-ce pour cela que ce dernier n’a pas été utilisé par les académiques n’aimant pas côtoyer les attaques ad hominem. Cependant, au-delà de la question de ce qui a bien pu se passer au Baltimore Sun et des motifs personnels de David Simon, ce texte pose des questions essentielles concernant les différences entre le journalisme et la fiction :

Being surprised is the essence of good reporting. But it’s also the moment when a dishonest writer is tempted to fudge, for the sake of commercial success – and a more honest writer like Simon, whose passion is political and personal, is tempted to shift his energies to fiction. Which is precisely what he’s done. Simon is the reporter who knows enough about Baltimore to have his story all figured out, but instead of risking the coherence of his vision by doing what reporters do, heading back out day after day to observe, to ask more questions, to take more notes, he has stopped reporting and started inventing. He says, I have figured this thing out. He offers up his undisturbed vision, leaving out the things that don’t fit, adding things that emphasize its fundamentals, and then using the trappings of realism to dress it up and bring it to life onscreen.

The essential difference between writing nonfiction and writing fiction is that the artist owns his vision, while the journalist can never really claim one, or at least not a complete one—because the real world is infinitely complex and ever changing. […]

Fiction can explain things that journalism cannot. It allows you to enter the lives and motivations of characters with far more intimacy than is typically possible in nonfiction. In the case of The Wire, fiction allows you to wander around inside a violent, criminal subculture, and inside an entrenched official bureaucracy, in a way that most reporters can only dream about.

Cette critique me semble extrêmement pertinente. Elle touche au cœur des limites d’une fiction et nous amène à remettre en question la manière par laquelle sont conçus le réalisme et le potentiel critique de The Wire. Bowden soutient que la fiction permet de dire et d’exposer des choses qui ne pourraient l’être par le journalisme et l’enquête sociologique. La fiction permet d’aplanir les aspérités du réel afin d’ordonner celui-ci en fonction d’une ou de plusieurs convictions. En ce sens, même si Simon prend le contre-pied des discours néolibéraux qui se concentrent sur la responsabilité individuelle des pauvres et sur l’importance du positionnement et du branding des villes, il est difficile d’affirmer que sa représentation est plus réaliste et qu’elle accorde davantage de voix aux habitants des ghettos. Contrairement à ce que plusieurs soutiennent, Bowden laisse entendre que le crédit accordé à The Wire est moins un enjeu de réalisme, que de convictions.

Ainsi, l’engouement intellectuel pour The Wire s’expliquerait par une affinité de convictions entre certains spectateurs éduqués et les producteurs. La série dresse un portrait de la vie urbaine contemporaine qui est cohérent avec les convictions de plusieurs sociologues. De plus, en dépassant les limites de l’enquête, elle satisfait une soif de critique toujours plus totalisante. La fiction permet une maîtrise beaucoup plus grande dans l’exposition de pathologies sociales produisant de la cruauté; et, on peut se demander si cette maîtrise n’est pas une espèce de fantasme pour l’intellectuel critique. Fantasme de critique totalisante, mais aussi, fantasme de dévoilement de la cruauté. Pour un journaliste ou un chercheur en sciences sociales, la capacité de rapporter la cruauté est limitée non seulement par la concrétude et la réactivité de l’objet et par le média utilisé, mais aussi par sa sensibilité. La fiction, favorisant la distanciation, permet un regard quasiment pornographique sur la cruauté de notre monde; regard insoutenable pour le journaliste ou le chercheur, mais pour lequel ceux-ci manifestent une grande curiosité.

[1] Il est important de noter que les concepteurs de la série se seraient inspirés du livre de ce dernier The Truly Disadvantaged afin d’exposer la mort du travail dans la saison 2.

[2] Respectivement : « The Audacity of Despair », « David Simon on America as a Horror Show » et « Festival on Dangerous Ideas 2013 ». Voir aussi « There are now two Americas. My country is a horror show ».

[3] D’où, pourrait-on dire, l’inspiration mutuelle entre la sociologie de William Julius Wilson et les fictions de David Simon.

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

« La place Émilie-Gamelin hésite entre le zoo et l’aire de combat » Sur les méditations urbaines de Simon Harel

Critique du livre Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin de Simon Harel, Presses de l’Université Laval, 2013, 186 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin, par Simon Harel, PUL, 2013.

Quel intérêt peut porter un littéraire à la place Émilie-Gamelin? Que lui offre-t-elle? Des récits. La place Émilie-Gamelin grouille d’histoires, voilà pourquoi Simon Harel, professeur de littérature comparée, lui consacre un livre en entier. Écrire sur un tel espace urbain lui permet de réfléchir à la condition d’artiste et à l’itinérance, mais surtout au lien entre la littérature et le génie du lieu. Cette expression, énigmatique, qui traverse l’ensemble des méditations haréliennes, sert à nommer la manière singulière par laquelle un espace est habité. « En fin de compte, le génie du lieu est un être inflexible, […] la volonté de recréer un espace de toutes pièces est en butte à des obstacles de taille. » (38) Loin d’exposer le génie de la place Émilie-Gamelin – ce qui serait en quelque sorte un geste à la fois réducteur et prétentieux – Harel présente comment des élites bien-pensantes ont tenté d’aménager ce lieu à partir d’une vue de surplomb et comment, à l’opposé, des artistes ont tenté de s’imprégner de celui-ci et d’y participer.

Harel refuse de faire une étude de cas de type sciences sociales. Il choisit plutôt une forme libre, qu’il nomme « méditations urbaines ». Le propos de l’auteur dévie ainsi fréquemment et le sort de la place Émilie-Gamelin est parfois éclipsé au profit de considérations plus générales sur la mobilité, la culture et la littérature. Le livre comporte malgré tout plusieurs éléments intéressants d’analyse sociohistoriques, notamment à propos du réaménagement de la place au début des années 1990. Il cite par exemple Mario Masson, une des architectes paysagistes ayant travaillé à ce projet, qui explique ainsi les idées derrière la simplicité de l’aménagement du parc : l’esplanade rappelle la montagne plantée, le plan incliné reprend l’idée d’un flanc du mont Royal, tandis que la place minéralisée, au bas, suggère la ville quadrillée qui a effacé les traces de son passé et rappelle la dureté du quartier Centre-Sud (22). Harel critique moins ces idées délirantes que la manière par laquelle elles furent mises en place. Rapidement le projet est passé de l’embellissement au nettoyage. Tout d’abord, le 30 avril 1996 la place acquiert le statut officiel de parc, ce qui resserre les règlements municipaux restrictifs s’appliquant à celle-ci, notamment en ce qui a trait à la fermeture durant la nuit. Plusieurs arrestations ont alors lieu durant l’été 1996 afin de satisfaire les commerçants du secteur et faire cesser le prétendu climat d’anarchie qui y règne. Point culminant de la campagne d’assainissement, 78 personnes sont arrêtées dans la nuit du 29 juillet lors d’une occupation pacifique qui visait justement à dénoncer le traitement réservé aux jeunes et aux itinérants qui habitent la place (31).

Ces événements rappellent à Harel un autre incident trouble enfoui dans les profondeurs de la mémoire collective montréalaise. Quelques jours avant le début des Jeux olympiques de 1976, le maire Drapeau fait démanteler sauvagement, en pleine nuit, les installations créées par une soixantaine d’artistes le long de la rue Sherbrooke. Corrid’art voulait prendre le contrepied des murs de carton et de bois placés par l’administration Drapeau devant les affreux terrains vagues, les maisons incendiées et les zones peu fréquentables, et montrer, à l’aide de sculptures et de montages photographiques, l’envers du décor (127). L’idéologie éco-sanitaire et l’exaltation d’une festivité exclusive ne datent pas d’hier.

Selon Harel, grâce à un ensemble de pratiques, l’espace public est de plus en plus saturé d’injonctions qui rendent difficile d’y bouger sans but précis. Où règne la circulation affairée, la mobilité sans but, qu’elle soit celle de l’artiste ou du sans-abri, est radicalement refoulée dans les marges. La créativité, tout comme l’itinérance, côtoie constamment la violence. Harel n’est cependant pas sans savoir qu’il existe d’énormes différences entre l’errance imposée, celle que subit une personne sans ressources, et celle, plus ou moins choisi, de l’artiste vagabond. Or, selon lui, la créativité implique de se placer, non pas dans une situation confortable de bohème petite-bourgeoise, mais dans une situation de tension, de remise en question, de choc et, ultimement, d’être en porte-à-faux des injonctions des bien-pensants. Ainsi, la création peut participer au génie du lieu.

ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

« Hécatombe sur la place Émilie-Gamelin », ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

À l’opposé, l’hyperfestivité et ses corollaires, le branding et l’évaluation marchande de la créativité, sont les ennemis numéro un d’Harel. L’espace montréalais – le nouveau Quartier des spectacles en premier lieu – ordonne à ses citoyens d’être festifs, en suivants des tracés et des horaires bien délimités. L’hyperfestivité est la forme la plus récente de cette attitude, constamment reproduite, qui consiste à repousser à la marge les indésirables. Harel donne l’exemple de l’ATSA, l’action terroriste socialement acceptable, afin d’illustrer ce qu’il a en tête quand il parle d’artistes qui participent au génie du lieu. Il faut aller en deçà de la culture lettrée, à la rencontre de la culture d’en bas. Il faut, dit Harel de manière un peu caricaturale, aller se promener sur la Main (le boulevard Saint-Laurent) d’en bas, celle au sud de la rue Sherbrooke – « il y a là un génie du lieu qui possède tous les traits de la malfaisance » (132) – plutôt que la Main d’en haut, celle du luxe et du clinquant, là ou la culture se consomme confortablement entre deux discussions d’affaires. L’ATSA, en organisant État d’urgence, cherche la rencontre entre l’art et la culture souterraine montréalaise qui prend place dans des endroits comme la place Émilie-Gamelin. Selon Harel, « l’ATSA est un théâtre de l’ordinaire, de la rue, des marges qui sont laissées, à ces hommes et ces femmes, qui ne peuvent même plus habiter la rue, parce qu’ils sont arrêtés, condamnés, assujettis à des règles de séjour au cœur de nos villes. » (148) Le temps carnavalesque n’est pas ici le produit de l’arasement illusoire des petites et grandes violences de la ville, au contraire, il est produit par le sentiment d’urgence qui nous assaille quand ces violences deviennent visibles. Le participant est alors amené à se demander : qu’est-ce qui se produit dans la place Émilie-Gamelin? Quelle vie l’habite? Quels types de liens sociaux s’y tissent et s’y désagrègent?

Ceci étant dit, la forme « méditations » permet beaucoup de liberté à Harel. L’auteur se met de l’avant, il raconte par exemple son passage récent à Tokyo, et discute de références littéraires qui le touchent et lui font penser à la place Émilie-Gamelin, comme l’œuvre d’Hubert Aquin ou le groupe de création littéraire Vice Versa. Ce jeu de références est parfois productif, il attire, fait penser ou choque. Cependant, en contrepartie, le propos devient parfois plutôt trivial. Harel parle de l’épouvantail Richard Florida avec sa classe créative comme enjeu de la compétition entre les grandes villes, du quadrillage de l’espace disciplinaire exposé par Foucault, de la ville globale de Saskia Sassen, tout cela sans réelle profondeur. Ce qui intéresse Harel, c’est moins l’évolution de Montréal du point de vue de l’économie politique, que de celui de la condition de la culture. Et il semble faire preuve d’une profonde ambivalence face à l’avenir culturel de Montréal. La tertiarisation de l’économie est une opportunité qui pourrait se transformer en boîte de Pandore. Montréal est déjà bien placé sur la scène internationale. Elle est un pôle de créativité dans des domaines comme la musique ou le multimédia. Or, comment relier cette créativité au génie du lieu, c’est-à-dire à l’aménagement et l’habitation de l’espace? Plusieurs grands projets ont animé Montréal dans les dernières années. Si Harel semble assez favorable au projet de la cité Angus, il l’est beaucoup moins face à celui du Quartier des spectacles. Il discute aussi du projet avorté de casino dans Pointe-Saint-Charles. Loin d’être foncièrement contre, il croit au contraire que celui-ci aurait pu être une opportunité de créativité et de rencontre. Cette position est pour le moins surprenante, quand on sait que ce projet a été bloqué en partie grâce à l’action de plusieurs groupes communautaires et mouvements sociaux du Sud-Ouest de Montréal.

En somme, les méditations haréliennes se butent à une série de questions abyssales, voire un paradoxe insoluble : comment relier les récits d’en bas et les grands projets culturels ambitieux? Comment ancrer les événements culturels d’envergure dans le génie du lieu? Comment faire de la tertiarisation de l’économie, non pas le triomphe de l’hyperfestif, mais la multiplication des espaces de création? Comment faire de Montréal un espace de rêveries, de mobilité sans but et de créativité? Est-ce même possible? Probablement pas, pas complètement. Car, pour Harel, la culture est essentiellement un espace de tension : « Il s’agit d’envisager la culture comme l’expression pluraliste d’un rapport de forces, d’une zone de tension positive. » (108) En ce sens, la place Émilie-Gamelin est un espace culturel, car elle est n’est pas qu’un espace de représentation pétrifiée elle est aussi « une aire de combat où se joue l’essentiel d’une prise de parole qui n’est pas du semblant. Car quelqu’un perdra, quelqu’un gagnera » (65). L’inaccomplissement, l’inassouvissement, le dysfonctionnement et l’affrontement apparaissent ainsi, dans la perspective harélienne, comme les sources de la narrativité de la vie.

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette