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Lettre ouverte à Michèle Ouimet à propos de l’Église du plateau

Par Jean-Christophe Jasmin, pasteur, Église baptiste évangélique de Pointe-aux-Trembles

Madame Ouimet,

Je vous écris en réponse à votre article intitulé « Jeter le bébé avec l’eau du bain », paru dans La Presse du 1er novembre dernier concernant la révélation selon laquelle une petite Église évangélique située sur le plateau Mont-Royal avait proposé de servir bénévolement à la bibliothèque l’école où elle louait des locaux pour ses services du dimanche.

La première fois que j’ai entendu parler de cette histoire, c’était à l’antenne de la radio de Radio-Canada alors que l’animateur Alain Gravel questionnait la présidente de la CSDM à propos de cette offre, et soulignait le « danger » qu’un tel groupe pourrait constituer pour les enfants à travers leur « prosélytisme ». J’étais abasourdi de voir que l’initiative de cette Église de faire une différence concrète dans leur quartier avait été rencontrée avec crainte et mépris. Comme si, parce qu’on est croyant, on va nécessairement faire de l’abus spirituel. Étrange de constater que cette culpabilité par association passe aussi facilement lorsqu’on parle de chrétiens; je me demande ce qu’il serait advenu du poste de M. Gravel s’il avait fait de telles insinuations par rapport à d’autres groupes minoritaires… mais là n’est pas la question.

Je dois admettre qu’à la lecture du titre, je m’attendais à ce que vous calmiez cette tempête dans un verre d’eau. On parle de « jeter le bébé avec l’eau du bain » dans le sens de ne pas prendre la peine de séparer le bon du mauvais, de faire preuve d’une insouciance telle qu’on ne distingue plus ce qui est sale de ce qui est précieux. Je m’attendais donc à ce que l’article aille dans le sens naturel de l’adage : on ne doit pas rejeter tout ce qui a rapport avec la religion, par manque de discernement. Je me serais attendu à ce que vous écriviez que le christianisme est un mouvement large et que, si une petite communauté de croyants veut rendre service, on ne doit pas cracher là-dessus parce qu’on a déjà entendu quelque chose de mal à propos d’une Église quelque part. Vous avez par le passé fait preuve de ce genre de nuance autour d’autres sujets. Ce que je veux dire, c’est que votre réputation a nourri mon anticipation.

C’est faux de dire que je « m’attendais » à une défense équilibrée de la place de la foi dans la société, je dirai plutôt que j’espérais une telle défense à la lecture de votre titre. Je l’espérais comme on espère être secouru d’une situation inconfortable. Je l’espérais, parce que je suis, moi aussi, baptiste et évangélique (bien qu’entre nous, on s’identifie simplement en tant que « chrétiens »). J’espérais cette défense parce que je peux vous dire que de mon côté de la clôture, on m’a souvent fait comprendre que les gens comme moi n’avaient pas leur place dans la société. Les commentaires méprisants, le rejet, la moquerie, la médisance dont j’ai fait l’objet (directement et indirectement) à cause de ma foi sont innombrables.

C’est vrai qu’un croyant, Québécois « de souche » de surcroît, est un animal rare aujourd’hui (on nous estime à moins d’un pourcent de la population)… mais quand on me regarde, on ne le fait pas comme si j’étais un animal exotique, mais plutôt comme un homme défiguré. Si j’étais chrétien issu de quelque pays du tiers monde, on se dirait que je le suis à cause de ma culture qui ne s’est pas encore libérée des liens de la superstition. Mais quand on entend un Québécois non seulement affirmer des choses comme « Jésus Christ est le Fils de Dieu » mais aussi dire que la foi n’est pas seulement quelque chose qui doit être cru, mais vécu, on est d’abord révolté. « Ne nous étions-nous pas libérés de ces bêtises? », se dit-on. « Comment quelqu’un comme lui peut-il croire à ces balivernes? » Puis, dégoûté, on se dit qu’on ne voudrait pas être vu avec un tel arriéré. Parfois on nous invite simplement à nous cacher : « don’t ask, don’t tell », qu’ils disaient. Puis avec le dégoût vient la crainte : on se dit que si ça lui est arrivé, c’est qu’il s’est fait en quelque sorte ensorcelé par une sorte de gourou… la religion aurait après tout ce genre de pouvoir!?

Je n’invente rien, ces réactions je les ai vu maintes et maintes fois dans le regard des gens. Oh! on se garde bien de dire ces choses tout haut, mais on finit bien par les entendre tout bas. Mais ce n’est pas que mon quotidien, ce genre de mépris contre la foi est subi quotidiennement non seulement par mes frères et sœurs dans la foi chrétienne, mais aussi par ceux d’autres religions qui prennent leur foi au sérieux et ne veulent pas se cacher pour la pratiquer. Quelle ironie de vivre dans une province où on insiste pour voir notre visage tout en cachant notre cœur.

Quand j’ai lu le titre de votre article, je m’attendais à ce qu’on rappelle aux Québécois, que je nous ne sommes pas l’ennemi! Que je ne suis pas un cancer! (Vous repreniez après tout une expression allemande qu’André Gide a introduit en français alors qu’il critiquait les purges soviétiques antireligieuses des années 1930.) Vous comprendrez donc qu’en vous lisant, je n’ai pas seulement été déçu, mais blessé. Je désire attirer votre attention sur certains éléments de votre article.

evangometer.jpegVous écrivez que, de tous les groupes qui louent des écoles, les groupes religieux sont « le problème », que certains sont « idéologiquement acceptables et d’autres non ». Cette discrimination, en fait, relève de l’idéologie : le fait de mélanger tous les groupes religieux ensemble et d’appeler l’État à les discriminer parce qu’ils sont religieux est non seulement de l’idéologie, mais une idéologie qui va à l’encontre de la Charte des droits et libertés.

Votre présentation de l’« Église du plateau » est digne d’un film d’horreur : le mal n’étant jamais montré, mais toujours suggéré. Vous écrivez : « Quel groupe religieux ne rêve pas d’entrer dans une école? Les élèves forment une clientèle captive facile à séduire, surtout si l’église bénéficie de l’autorité morale et de la bénédiction de l’école. » Une clientèle captive facile à séduire… vraiment?

Connaissez-vous même ce à quoi on croit? Saviez-vous même qu’on nous appelle « baptistes » parce qu’on refuse de baptiser des enfants qui n’ont pas la capacité de décider, en toute liberté, de s’identifier comme chrétiens? Savez-vous que parmi les doctrines de base baptistes, on retrouve la liberté de conscience et la séparation de l’Église et de l’État? Doctrines que nous défendions à une époque où ces principes n’étaient pas reconnus par l’État.

À certains endroits, vous semblez vous démener à faire des tournures de phrase sinistres. La meilleure :

Cette église a été fondée le 5 mars 2014, selon le registre des entreprises. Elle se présente comme une église protestante baptiste jeune, branchée et préoccupée par les besoins du quartier. Une église 2.0. Ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle est financée en partie par un groupe religieux américain dont le siège est en Floride, la Spanish River Church, fondé en 1967 par le révérend David Nicholas. Sous son règne, le groupe a prospéré. Il a implanté plus de 200 églises aux États-Unis, au Canada, en Haïti, en Inde et au Tchad, sans oublier une école de 600 élèves et des orphelinats.

C’est censé être le nœud de votre article où vous révélez les détails scabreux que votre recherche journalistique adroite a su révéler : vous suggérez ici que l’Église n’est pas honnête puisqu’elle n’affirme pas être associée à une Église américaine qui a – ô scandale! – construit une école et des orphelinats! Puis vous soulignez humblement votre talent journalistique en dénichant un commentaire du pasteur de l’Église du plateau, sur le site de cette Église américaine, qui mentionnait l’évangélisation du Québec. Vous ajoutez un judicieux « L’évangélisation, tiens, tiens », comme si c’était une découverte qu’une Église évangélique, tiens, tiens, évangélise!

Il n’y a rien de macabre à évangéliser! L’évangélisation consiste simplement à partager gratuitement ce qui est le plus précieux dans nos vies aux gens autour de nous. Ce trésor, c’est ce qu’on appelle l’Évangile, la Bonne Nouvelle qui dit que l’humanité n’est pas orpheline dans l’univers, mais qu’elle est aimée par Dieu, qui a démontré son amour pour nous dans la vie, la mort et la résurrection de son fils Jésus-Christ. Je sais que ça peut paraître sauté, mais l’est-ce vraiment plus que de croire que nous sommes un accident sur une planète en dérive?

Ça serait presque drôle si ce genre d’article ne contribuait pas au mépris et à la haine que les chrétiens évangéliques québécois subissent tous les jours. Que tentiez-vous d’accomplir en rédigeant un tel article?

L’histoire, ce n’est que ça, une histoire. Et bien souvent, elle est écrite par les journalistes qui sont à la fois auteurs et acteurs. Dans le chapitre de l’histoire du monde qui s’écrit en ce moment, la trame narrative est celle de la libération : libération des peuples, des colonies, des minorités raciales puis sexuelles. Dans cette histoire, le journaliste héros est celui qui, tel que Zola le fit pour Dreyfus, défend de sa plume la discrimination qu’on peut faire subir à ces minorités; il est un libérateur qui s’abaisse au niveau de l’opprimé, pour crier aux puissants que l’oppression doit cesser. Mais voilà que ce n’est pas vrai pour tout le monde. Dans son souci d’écrire une bonne histoire, une histoire dans laquelle les gens embarquent, le journaliste a besoin d’un méchant. C’est un fait connu que tout bon méchant doit détenir certaines qualités : il est mystérieux, il est laid, il semble très puissant, mais au fond il ne l’est pas (sans quoi, le héros ne saurait le vaincre).

J’espérais trouver en vous un Zola, mais voilà que je m’aperçois que je suis le méchant. Dans la trajectoire de libération des minorités, les chrétiens font le parcours opposé. Au lieu d’être une facette de cette diversité sociale qu’on doit célébrer, nous sommes l’exception. Nous sommes un cancer qui doit être isolé (même si on veut servir bénévolement notre quartier), étouffé (en demandant qu’on nous interdise la location de salles de classe) et qui doit finalement être éradiqué.

Je comprends, chaque société, chaque histoire a besoin de son « cancer ». Les Nazis ont fait porter ce rôle aux Juifs qui ne comprenaient pas pourquoi, du jour au lendemain, ils étaient supposément devenus la cause de tous les maux de leur nation, nation qu’ils aimaient et pour laquelle plusieurs d’entre eux avaient servi dans la précédente guerre. À lire des articles comme le vôtre, il m’apparaît que les croyants, et particulièrement les chrétiens, sont aujourd’hui dépeints comme le cancer du Québec.

Je comprends un peu mieux pourquoi votre article m’a bouleversé au point où j’ai ressenti le besoin de vous écrire. Ce n’est pas votre article en tant que tel, puisqu’il n’est pas le premier, ni le dernier article du genre que je lirai. Je crois que c’est plutôt la trajectoire à laquelle il participe. Car pour la première fois de ma vie, en vous lisant, je me suis posé la question : est-ce qu’un jour il faudra partir?

Est-ce qu’on sera de plus en plus hostile envers nous, au point où on ne pourra plus y vivre. (Car si aujourd’hui on appelle publiquement à ce qu’on ne puisse plus faire de bénévolat, demain ce sera quoi?)? Je me demande comment ce sera pour mes propres enfants, s’ils décident un jour d’être chrétiens. Pourront-ils demeurer au Québec?

Vous trouvez cela exagéré? Réalisez vous-même quelle serait la réaction des médias si un chrétien évangélique se présentait comme député pour un des grands partis politiques québécois. Si un évangélique était nommé à un poste public important?

Quand une Église comme celle du plateau veut faire du bénévolat, ce n’est pas par motifs sinistres. Avez-vous pensé que ce qu’ils essaient tant bien que mal de dire à leur communauté est plutôt : « Si notre foi ne fait pas de différence positive concrète dans le quartier, autant dire que notre foi est inutile. » M. Morrice lui-même affirmait en entrevue que la motivation première du groupe était religieuse : d’obéir au commandement de Jésus de « chercher le bien-être de mon quartier et d’aimer mon prochain ».

Qu’est-ce qu’on se fait répondre? Restez chez vous! On aime mieux que la bibliothèque soit fermée que d’être obligés de respirer le même air que vous. Quelle ironie de constater que le site web de cette petite Église (supposément intolérante) affirme que les non-croyants sont bienvenus, alors même que vous appelez les institutions publiques à déclarer ces mêmes croyants comme indésirables. Qui est fermé d’esprit, ici? Qui est l’intégriste ici?

On nous dit qu’on s’en est sorti, mais la grande noirceur semble bel et bien s’installer pour les croyants du Québec.

Sincèrement,

Jean-Christophe Jasmin

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